Part 12
«J’aurais bien voulu voir mes censeurs à ma place.
«Comme si j’avais eu le choix des moyens!...»
Toujours est-il qu’au retour d’un voyage en Italie, qu’il avait entrepris et accompli à pied et presque sans argent, il adressa au ministère Choiseul un mémoire sur les «voies et moyens pour unir étroitement l’île de Corse à la France.»
Mal reçu par le ministre, le trouvant opposé à ses vues et rien moins qu’au courant de la question, Dumouriez s’emporta si fort et s’oublia si bien, qu’il n’eut rien de mieux à faire en sortant de l’audience que de mettre vite la frontière entre lui et une lettre de cachet plus que probable.
Mais M. de Choiseul se ravisa.
Il manda Dumouriez, et après lui avoir donné la satisfaction d’une réparation publique, il le nomma aide-maréchal-général-des-logis du corps d’armée que la France envoyait en Corse, et lui fit payer une forte gratification d’entrée en campagne.
Lui, du moment où son amour-propre était satisfait, ne marchanda pas plus son zèle qu’il n’épargna sa personne.
Et l’intelligence, la bravoure et l’activité qu’il déploya dans cette pénible guerre de Corse, eussent suffi à assurer la réputation d’un homme moins enguignonné que lui.
C’est qu’il était,--l’aveu est un de ses plus cruels ennemis,--il était un de ces instruments trop précieux pour que ceux qui les emploient tirent jamais volontairement de l’obscurité.
Les prodiges qu’il avait accomplis en Corse ne firent que mettre de nouveaux bâtons dans les roues de sa fortune.
Revenu à Paris avec le duc de Lauzun, pour donner au roi les détails de la conquête de l’île de la Corse, il se vit reçu en serviteur dont on se débarrasserait de grand cœur, si on avait seulement l’ombre d’un prétexte.
Il était trop délié pour ne pas comprendre tout ce qu’il peut tenir de menaces dans un sourire de cour.
Aussi se tint-il coi, vivant de trois mille livres de revenu qui venaient de lui échoir par la mort de son père, et d’une pension que lui avait fait octroyer le duc de Choiseul.
Sa société se composait alors presque exclusivement d’artistes et de gens de lettres; il passait gaiement la soirée avec eux, et comme il fallait bien que son activité trouvât une issue, il employait ses nuits à rédiger des projets de campagne.
Il se croyait oublié, et il faut bien le dire, il s’en désolait, quand M. de Choiseul l’envoya chercher.
Il s’agissait de se rendre en Pologne, et d’y organiser le parti patriote polonais assez fortement pour le mettre à même de résister aux entreprises de la Russie, qui déjà préludait à l’effacement de la carte d’Europe, de ce malheureux pays.
Pour cette mission, un homme d’expédients et de décision était nécessaire, un homme dévoué, en même temps, et prêt à tout, même à être désavoué et puni au besoin, car l’expédition devait être tenue absolument secrète même aux ambassadeurs et agents officiels du gouvernement français...
Dumouriez accepta toutes les chances et partit.
Son œuvre de six mois est à peine croyable. De rien, du néant, il tira quelque chose. De quelques soldats épars, il constitua le noyau d’une armée de l’indépendance. Il improvisa une artillerie avec de vieux canons de tous les titres, qu’il déterra de droite et de gauche. Il créa même deux places fortes, dont l’une résista à une sérieuse attaque des Russes...
Il fit plus. Aidé puissamment par une intriguante, spirituelle au possible et d’une rare beauté, la comtesse de Mniszeck, il fut sur le point de mettre un terme aux divisions séculaires des Polonais; divisions funestes, qui avaient commencé la décadence de la patrie, et allaient consommer sa ruine.
Si Dumouriez eût réussi, la Pologne serait peut-être aujourd’hui la puissance prépondérante du nord.
Et il allait réussir, quand le ministre Choiseul fut disgracié.
La politique fut changée... Dumouriez reçut l’ordre de rentrer en France et revint à Paris, Gros-Jean comme devant, pleurant ses desseins avortés, mais point découragé...
C’était le temps où s’étendait au-dessus de l’Europe le filet d’intrigues le plus inextricable qui fut jamais...
Comment aurait-on laissé inactif un homme tel que Dumouriez.
Il n’avait pas débouclé ses malles qu’il fut envoyé en Suède, toujours en qualité d’agent secret, pour on ne sait trop quelle louche négociation.
L’aventure, cette fois, tourna mal pour lui... Forcés de le renier, ceux qui l’employaient le firent arrêter à Hambourg où il levait des troupes, et jeter à la Bastille.
Il y resta six mois, bien traité, mais fort fracassé par des juges qui eussent été ravis de lui arracher son secret. Il se défendit si vertement que l’un d’eux disait: «Ma foi! si c’est un poulet qu’on a cru nous donner-là, il est diantrement coriace!...»
Sa fermeté lui porta bonheur.
Relâché, il obtint enfin un poste plus digne de lui et au grand jour. Il fut nommé commandant de Cherbourg, chargé de présider à la fondation de ce grand port militaire dont il avait le premier conçu la pensée.
Promu au grade de maréchal de camp au tour d’ancienneté, en 1788, il fut, en 1791, attaché à la 12e division militaire, qui englobait la Vendée, dont il prévit dès lors, ses lettres en font foi, le soulèvement.
Rappelé à Paris, en 1792, par le ministre de la guerre, il s’y trouva un moment réduit à une telle détresse, qu’après avoir vendu son argenterie, il eût été réduit à vendre ses livres, sans l’aide d’une amie dévouée et fidèle, qui était la sœur de Rivarol.
Mais ni les soucis de la gêne ni les incertitudes de l’avenir n’abattaient son courage, et plus que jamais il rédigeait des notes, des rapports, des mémoires, qu’il faisait parvenir au roi par l’entremise de son ami Laporte.
Tous ces travaux ne l’empêchaient pas de paraître au club des Jacobins, de suivre les séances de l’Assemblée, et de se lier avec les députés Girondins les plus influents, principalement avec Gensonné.
Et voilà comment, le 15 mars 1792, Dumouriez fut nommé ministre des affaires étrangères...
S’il était encore en France un homme capable de sauver la cause presque perdue de la vieille monarchie, cet homme assurément c’était Dumouriez.
Mais si le débonnaire et faible Louis XVI en avait eu le vague pressentiment, ses amis, les ambitieux et les intrigants qui l’entouraient, furent moins clairvoyants que lui.
Il n’y eut qu’un cri de stupeur et de colère, dans les antichambres des Tuileries, quand on connut le nom des membres du nouveau cabinet.
Les rares courtisans demeurés près du roi s’en allaient le long des corridors, le visage long d’une aune, hochant la tête et répétant:
--C’en est fait, nous avons un ministère sans-culottes.
Cela se disait si haut que Dumouriez l’entendit.
--Sans-culottes, oui, certainement, répondit-il: on en verra que mieux que nous sommes des hommes.
On ne l’appelait lui-même, que le ministre «bonnet rouge,» parce qu’un soir, à une séance des Jacobins, on l’avait vu dans une tribune ayant sur la tête le fameux emblème phrygien.
Peut-être ne s’en était-il pas coiffé beaucoup plus volontiers que Louis XVI le 20 juin--il l’affirme, du moins, dans ses mémoires,--mais il n’en était pas à une concession près, lorsqu’il la jugeait opportune.
Ne disait-il pas à ce sujet:
--Si j’étais le roi, je me ferais Jacobin, et Jacobin si furieux que les plus furieux Jacobins ne seraient plus près de moi que des scélérats d’aristocrates.
Ce n’est pas avec de tels propos, commentés et envenimés qu’il pouvait imposer silence aux clabauderies.
Aussi, quand il venait aux Tuileries pour le conseil, tout le monde s’écartait-il de lui comme d’un pestiféré.
On chuchotait sur son passage, et certains gardes du corps, de ces «habiles de la main» recrutés dans les académies d’escrime, par Bertrand de Molleville, lui adressaient des regards provoquants.
A l’occasion, on réveillait pour l’embarrasser et le gêner, des questions d’étiquette...
Car il y avait une étiquette encore, aux Tuileries, le cérémonial du pouvoir survivait au pouvoir lui-même, l’apparence à la réalité.
La première fois que Dumouriez parut à la cour, avec Roland, son collègue du ministère de l’intérieur, la simplicité du costume de ce dernier, qui avait l’air d’un pédant endimanché, son chapeau rond, et les rubans qui nouaient ses souliers firent l’étonnement et le scandale des valets.
Le maître des cérémonies s’approcha de Dumouriez, d’un air inquiet; le sourcil froncé, la voix basse et contrainte montrant Roland, du coin de l’œil:
--Eh! monsieur, point de boucles à ses souliers, point de boucles...
Sur quoi Dumouriez avec un grand sang-froid:
--C’est vrai, monsieur, répondit-il, tout est perdu...
Dumouriez était alors au mieux avec Roland, et ce bon accord persista jusqu’au jour où il déplut à madame Roland, et par contre à tous les députés Girondins...
La cause de la brouille qui amena la dislocation du ministère, vaut la peine d’être contée:
En arrivant au pouvoir, les six ministres étaient convenus de dîner entre eux seuls, les trois jours de conseil de chaque semaine, tour à tour chez l’un d’entre eux.
Là, chacun apportait son portefeuille, on convenait des affaires qu’on présenterait au roi, on les discutait à fond et on se formait une opinion commune.
Cela dura environ un mois, au bout duquel Roland prétendit que chez lui sa femme fût admise.
Cette prétention fit bondir Dumouriez, et, avec une brusquerie toute militaire, il répondit que la place de madame Roland était dans son salon dont «elle faisait les honneurs comme personne.»
Rien ne pouvait blesser plus profondément une femme qui était l’incarnation même de la vanité, la virilité de son mari et l’Egérie pieusement écoutée d’un grand parti politique.
Elle se vengea en répétant à qui voulait l’entendre que Dumouriez avait l’esprit délié mais le regard faux, et qu’il serait prudent de s’en défier... Qu’il avait de l’esprit et de la bravoure, qu’il était bon général et capable de grandes entreprises, mais qu’il manquait absolument de caractère et de moralité.
Elle le déclarait «plaisant avec ses amis, mais prêt à les tromper tous, galant auprès des femmes, mais peu propre à réussir près de celles qu’un commerce tendre séduit.»
Enfin elle lui reprochait d’avoir trop d’aptitudes pour les intrigues ministérielles d’une cour corrompue, et de s’être fait le courtisan du roi jusqu’au point de descendre à le recréer en lui contant des gaillardises.
Madame Roland, vous le voyez, quand elle entreprenait un ennemi, elle n’y allait pas de main morte.
Seulement, elle se trompait: ce n’était pas par des gaillardises que Dumouriez avait séduit Louis XVI--jamais monarque ne fut moins gaillard--mais par une sorte de franchise brutale, bien affectée à coup sûr, car il était la politesse même.
Dès la première entrevue, il prit vis-à-vis du roi l’attitude d’un homme qui ne mâche pas la vérité, comme on dit, et il la mâcha si peu, qu’après son départ, le roi stupéfait s’écriait:
--Jamais je n’avais rien entendu de pareil.
Reçu par la reine, il continua si bien ce même rôle, que l’altière Marie-Antoinette rougissant de colère, s’écria:
--Prenez garde, monsieur!... vous êtes tout puissant en ce moment, mais cela ne durera pas.
Cette explosion qu’il avait provoquée, ne fit rien perdre à Dumouriez de son sang-froid, et il mena si habilement le reste de l’audience, qu’il se flattait, en se retirant, de posséder l’entière confiance de la reine...
Cependant Dumouriez, l’infatigable rédacteur de mémoires, arrivait au ministère avec tout un plan de réformes en tête.
Lui, qui, depuis trente ans, avec l’ardeur de l’ambition souffrante, avait tout étudié, la diplomatie, l’administration, l’armée, l’intérieur et l’extérieur, il voyait partout des améliorations à introduire, jugeant que pour que la machine politique continuât à fonctionner, il était indispensable de modifier les institutions dans le sens de la Révolution...
Enfin, lui qui avait tant enfanté de projets, il allait quitter le domaine des théories pour celui de la réalité.
C’est vous dire qu’il se mit à l’œuvre avec cette dévorante activité, qui était un des traits essentiels de son génie, travaillant jusqu’à effrayer ses employés obligés, bon gré malgré de l’imiter quelque peu.
Debout à quatre heures, à cinq il était dans son cabinet; à six, son secrétaire général, Bonne-Carrière, venait travailler avec lui. A onze heures, commençaient les rendez-vous et les audiences qui étaient son désespoir, à cause du temps qu’il y perdait... A quatre heures, il se mettait à table. A quatre heures et demie, il rentrait dans son cabinet, et n’en sortait qu’à minuit ou une heure, pour souper ou se coucher...
Les jours de conseil ou de séance nécessaire à l’Assemblée ou au comité diplomatique lui apportaient un surcroît de besogne...
Il est vrai qu’un fardeau déjà si lourd à ce moment, du ministère des affaires intérieures il joignait celui du ministère de la guerre, dont le titulaire, Degrave, n’avait aucune expérience des armées.
C’était donc Dumouriez qui, au vu et au su de tout le monde, réglait le mouvement des troupes et l’avance des officiers supérieurs, qui surveillait le service des places fortes et dressait les plans de campagne...
Mais la tâche qu’il s’était imposée était au-dessus de la puissance humaine...
Il avait espéré concilier les intérêts de la Révolution et ce que Louis XVI appelait ses droits: folies!... Il échoua.
Le 14 juin 1792, le ministère dont il faisait partie fut disloqué, trois ministres durent se retirer.
Dumouriez prit alors le ministère de la guerre mais juste un mois plus tard, le 14 juillet, il se vit lui-même obligé de donner sa démission.
On a essayé de flétrir Dumouriez de bien des accusations diverses; on n’a jamais du moins suspecté sa probité.
Cet officier de fortune, comme on disait alors, cet agent à peine reconnu des plus troubles intrigues politiques, cet homme qui mena la vie d’un chevalier d’aventures était désintéressé et méprisait l’argent.
Ses ennemis, lorsqu’il abandonna le pouvoir, essayèrent bien de l’attaquer de ce côté, mais il leur répondit si victorieusement, que l’attaque tourna à leur confusion et à sa gloire.
Il résumait exactement sa situation, lorsque d’un ton moitié plaisant et moitié attristé il disait à son ami Berneron:
--Je me suis enrichi, au ministère, d’un fonds inépuisable d’ennemis.
Comment en eût-il été autrement.
Il garda son sang-froid lorsque tout le monde perdait la tête, il prétendit demeurer modéré quand toutes les passions étaient déchaînées.
Arrivé au ministère par l’influence des Girondins, le ministère le brouilla mortellement avec les Girondins.
Simple lieutenant-général, il était au mieux avec les Jacobins... Devenu ministre, il amassa sur sa tête toutes les colères, toutes les rancunes des Jacobins...
Si encore l’armée lui fût restée!... mais pendant qu’il avait eu le portefeuille de la guerre, il avait poursuivi cette chimère de rendre à chacun la justice qui lui était due, et n’avait réussi qu’à se faire autant d’ennemis qu’il y avait d’officiers généraux et de maréchaux...
Il fallait vivre, cependant... force lui fut de reprendre son grade de lieutenant-général dont les appointements lui donnaient du pain.
Après mûres réflexions, il se décida à reprendre du service sous les ordres du maréchal Luckner qui venait d’évacuer Courtrai et Menin et se repliait sur Valenciennes.
C’est donc à Valenciennes que Dumouriez rejoignit l’armée.
Il fut très mal reçu par le vieux maréchal, et plus mal encore, s’il est possible, par les officiers d’état-major.
Il y avait eu des paris qu’il n’oserait pas joindre cette armée; d’aucuns même avaient gagé qu’il n’y serait pas reçu.
Berthier, chef d’état-major, ne mit pas à l’ordre son arrivée, quoique par droit d’ancienneté, il dut prendre aussitôt le commandement de la gauche.
On ne lui envoya ni le mot d’ordre, ni ordonnances, ni garde d’honneur, et il resta quelques jours à Valenciennes comme un simple particulier.
Comme il n’y avait ni ennemis en présence, ni plan de campagne, ni même un ordre de bataille dans cette armée, encore moins de discipline et d’esprit militaire, il patienta quelques jours sans faire ni plaintes ni représentations, examinant le désordre de cette armée et l’incapacité de son chef...
Puis, au bout d’une semaine, il força le maréchal à lui accorder une audience, pensant le déterminer à abandonner le camp où il avait concentré son armée, et qui était détestable...
Mais Luckner s’emportant, lui répondit en jurant qu’il n’avait de conseils à recevoir de personne et qu’il était résolu à envoyer dans une citadelle le premier officier qui raisonnerait, cet officier eût-il été ministre des affaires étrangères ou de la guerre.
Ce fameux camp de Famars, enlevé plus tard par les Autrichiens, était cependant aussi mauvais que possible.
Le voisinage de Valenciennes tenait les troupes dans un état intolérable d’indiscipline et de débauche.
Officiers, soldats, généraux étaient nuit et jour à la ville.
Ce camp avait en arrière l’Escaut, qu’on n’aurait pu, en cas de malheur, passer que sur trois points, dont deux, à la moindre affaire, devaient infailliblement tomber aux mains de l’ennemi.
En avant coulait, il est vrai une petite rivière, la Rouelle, mais elle était guéable presque partout, et le terrain s’élevant sur les deux rives en amphithéâtre, donnait un feu égal à l’artillerie.
Tous ces inconvénients préoccupaient tellement Dumouriez, qu’à tous risques, il força une seconde fois la porte du maréchal, résolu à le contraindre de se rendre à l’évidence.
Luckner convint de tout, jura après les officiers dont il subissait les inspirations, les traita d’intrigants et de factieux, pleura et jura que tout allait prendre désormais une face nouvelle.
Et en effet, pendant le dîner où il avait prié Dumouriez de rester, il tança vertement ses aides de camp Lameth et Montmorency.
Le résultat de cet acte d’autorité fut que le lendemain, pour la première fois après huit ou dix jours, Berthier vint rendre sa visite au général Dumouriez, auquel il devait son avancement, et qui lui dit sérieusement, mais avec bonté, qu’il était temps de finir cette comédie et de penser à faire la guerre...
Malheureusement Luckner n’était pas homme à vouloir la même chose huit jours de suite.
Ses aides de camp reprirent leur empire sur lui et Dumouriez, après une seconde explication très orageuse, reçut l’ordre de partir sous les vingt-quatre heures pour aller prendre le commandement du camp de Maulde.
Ce camp, devenu fameux depuis, était destiné à couvrir les plaines si riches et les prairies qui s’étendent entre Lille, Douai, Valenciennes et Condé.
Seulement, il répondait mal à son importante destination.
Excellent pour dix ou douze mille hommes, il était des plus dangereux pour les dix ou douze bataillons qui s’y trouvaient et qui risquaient incessamment d’être tournés ou coupés.
Le général que venait remplacer Dumouriez avait bien couronné les hauteurs voisines de sept redoutes et élevé, en avant de Maulde, quelques mauvais ouvrages en terre, mais il n’y avait pas au camp assez de troupes pour défendre des fortifications si faibles qu’elles pouvaient être enlevées à la baïonnette.
Du premier coup d’œil Dumouriez vit bien qu’on l’avait envoyé là non-seulement pour se débarrasser d’un censeur incommode, mais aussi avec l’espoir qu’il y recevrait quelque échec. Il le manda même à quelques personnes à Paris, afin que, si un événement malheureux arrivait le blâme ne tombât pas sur lui seul.
Pour commencer, il s’établit à Saint-Amand et envoya quelques observations au maréchal Luckner. Mais, bien loin de lui accorder les renforts qu’il demandait, le maréchal ne daigna pas lui répondre.
Voyant que bien décidément on l’abandonnait à lui-même, Dumouriez quitta Saint-Amand et vint s’établir au camp, gagnant ainsi l’amitié des soldats, qui le voyaient partager leurs privations et leurs fatigues.
Il établit des communications réglées avec les généraux qui commandaient Douai et Lille, et il alla même les trouver pour concerter des mouvements combinés en cas de besoin.
Il figura par des petits postes la chaîne des grands postes qui auraient été nécessaires pour couvrir cette frontière. Il fit élever des batteries à la tête de la ville de Saint-Amand, et il rendit plus vive la petite guerre contre Tournay, Bury et Leuze, pour faire croire qu’il était en forces. Enfin, il fortifia Orchies, et y plaça un bataillon emprunté à la garnison de Douai.
Comme de raison, il rendait compte de toutes ces dispositions à Luckner, qui les approuvait.
Cependant, il poursuivait toujours sa petite guerre, et il y obtenait des succès dont on parlait d’autant plus que c’était le seul point par où l’ennemi ne pénétrait pas encore sur notre territoire et où nous soutenions encore l’offensive.
Partout ailleurs, et jusqu’aux alentours de nos armées, des hordes faméliques et pillardes de uhlans ravageaient le pays, mettant à sac les villages, incendiant les fermes isolées, massacrant les habitants sans défense; se conduisant enfin en bandits de grande route plutôt qu’en soldats d’une nation qui se piquait de civilisation.
C’est ainsi que, par des alertes continuelles et par des combats de chaque jour, Dumouriez habituait les troupes du camp de Maulde à une exacte discipline.
C’est ainsi qu’il leur donnait cet entrain à l’attaque et cette solidité sous le feu qui les distinguèrent tant que dura la campagne.
On avait cru lui nuire; on lui fournit simplement l’occasion de montrer des qualités de patience qu’on ne soupçonnait guère chez un homme qui était tout de premier mouvement.
Il est vrai que, tout en faisant fonction «d’officier instructeur»--car c’est ainsi qu’il se qualifiait,--Il travaillait à un projet d’invasion dans les Pays-Bas. Porter la guerre chez l’ennemi qui l’avait apportée chez nous, et le forcer ainsi à évacuer notre territoire était chez lui une idée fixe.
«Plus j’étudie la question sur le terrain même, écrivait-il à un de ses amis de Paris, plus je me persuade que le plan de campagne dicté par moi au commencement de la guerre était le bon.
»Impéritie ou mauvaise volonté, les généraux ne l’ont pas suivi, le déclarant impraticable...
»Il y faudra bien revenir, et j’envoie à ce sujet des notes au ministre de la guerre...»
Lui-même devait le reprendre plus tard, ce plan de campagne, et en démontrer l’excellence par le succès... Mais alors, disgracié et sans influence, il ne pouvait que s’indigner de voir des incapables, laisser échapper l’occasion qu’il eût été si prompt à saisir... Et, comme toujours, son indignation se répandait en projets et en notes.
--Toi, lui disait en plaisantant son ami Beurnonville, plutôt que de ne pas rédiger des mémoires, tu en rédigerais pour Dieu le père, sur l’art de gouverner le Paradis.
Il est vrai que, de ses jours de mauvaise fortune, Dumouriez avait conservé le secret de tout faire concourir à la réussite de ses plans.
On en peut voir l’exemple passablement romanesque au camp de Maulde même.
Dans le village de Mortagne, vivait un greffier nommé Fernig, qui avait été maréchal-des-logis de hussards.
Ce greffier avait cinq enfants: un fils, qui était officier dans un des régiments de Dumouriez, et quatre filles.
Deux de ces filles, âgées l’une de vingt-deux ans, l’autre de dix-sept, petites, délicates, bien élevées et modestes, avaient suivi plusieurs fois les détachements du camp de Maulde qui allaient en reconnaissance et avaient fait bravement le coup de feu.
L’une d’elles, la plus jeune, était-elle, comme on l’a dit, la maîtresse de Dumouriez?... Le bruit en courait si bien au camp, que les soldats ne l’appelaient jamais que la générale. Lui l’a toujours nié.
Ce qui est sûr, c’est que la bravoure de ces deux héroïnes lui servit à exalter le courage de nos de ses troupes. Comment un grenadier eût-il pu concevoir la pensée de reculer, quand il voyait deux jeunes filles s’élancer en avant sans souci de la fusillade!...