Le capitaine Coutanceau

Part 11

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J’ai eu entre les mains un de ces itinéraires, trouvé dans la poche d’un officier tué à Valmy. Le pauvre diable y avait noté les adresses d’une table d’hôte à trois livres, rue Saint-Honoré, et d’une maison meublée rue du Bouloi... A la suite, était une longue liste d’objets de toilette et de fantaisie que sa maîtresse et ses sœurs l’avaient chargé de leur rapporter.

Enfin, beaucoup des chefs de l’armée avaient écrit à Paris pour qu’on leur retint des logements, et si forte était leur persuasion qu’ils les occuperaient, qu’ils avaient fait verser des arrhes par leurs agents...

Gœthe, que le roi de Prusse traînait à sa suite, pour qu’il fût l’historiographe de ses conquêtes, Gœthe a raconté dans sa correspondance les transports d’orgueil de son souverain.

C’était la veille de l’invasion, et l’armée prussienne tout entière était campée sur notre frontière...

Tant loin qu’il put s’étendre, on ne distinguait que baïonnettes, casques et armures, reluisant au soleil.

Au centre, était massée une artillerie formidable que devait alimenter un parc immense de caissons et de fourgons.

Au premier plan, s’alignaient droits et raides comme un mur, les régiments de la garde, les vieux grenadiers de Frédéric-le-Grand, tous hommes de six pieds, restes des vieilles bandes qui avaient conquis la Silésie, que le soleil et la glace, les journées de marcher sans pain, les nuits sur la terre mouillée, avaient endurci et bronzé.

Ceux-là passaient pour des soldats invincibles, les premiers de l’Europe pour la discipline, qui en faisait autant d’automates, et par leur mépris de la mort qu’ils avaient tant de fois bravée.

A midi, Frédéric-Guillaume parut à cheval, suivi du duc de Brunswick, escorté de tout un escadron d’officiers emplumés et dorés.

Il se posta sur un tertre élevé, et contemplant autour de lui ce fourmillement terrible d’hommes et de chevaux qui emplissait l’horizon, le vertige de l’orgueil lui monta au cerveau et il s’écria:

--La France est à moi!... Je serai généreux!...

C’est le lendemain de cette revue que l’armée prussienne entra en France.

Malheureusement cette générosité, dont Frédéric-Guillaume avait plein la bouche, ses soldats ne l’avaient pas au cœur.

Ils avaient pris à la lettre cette phrase abominable du manifeste du duc de Brunswick, cette phrase qui semble la déclaration de guerre, non d’un prince civilisé, mais d’un chef de sauvages:

«Les habitants des bourgs, villes et villages, qui _oseraient se défendre_ contre les troupes de S. M. le roi de Prusse, et tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres ou les portes de leurs maisons, _seront punis sur le champ suivant la rigueur du droit de la guerre_, et leurs maisons démolies et brûlées.»

Sierck le premier village français où parurent les uhlans, fut le premier théâtre de leurs sanglants exploits, et apprit à mesurer la distance qui sépare l’hypocrisie des chefs de la cruauté de ses soldats.

A Sierck, un bataillon de volontaires de Seine-et-Oise avait été placé en observation, avec ordre de se replier sur Thionville dès que paraîtrait l’ennemi.

Les malheureux se gardaient mal, jugeant peut-être la prudence au-dessous de leur courage, ou plutôt ignorant cet art merveilleux qu’ont les cavaliers prussiens d’apparaître là où ils savent qu’ils ne trouveront pas de résistance...

Les volontaires étaient en train de préparer leur soupe, quand tout à coup ils se virent assaillis, entourés, cernés...

Se défendre... impossible. Ils n’avaient même pas leurs armes à la portée de la main. Ils se rendirent...

Mais qu’importaient aux uhlans les lois sacrées des peuples civilisés, qui déclarent inviolable l’ennemi désarmé?...

Parmi ces prisonniers qu’ils viennent de faire, ils choisissent les deux principaux, le capitaine et un lieutenant du bataillon de Seine-et-Oise, et à trente qu’ils sont, ils s’acharnent sur ces deux hommes, et à coups de sabre et de crosse de pistolets, il les tuent...

Ce fut le signal du massacre... Puis, le meurtre ne suffisant plus à leur férocité, ils y joignent l’insulte. Ils dépouillent le cadavre de deux volontaires et, après les avoir coiffés d’un bonnet rouge, il les accrochent à un arbre à l’entrée du village.

Le râle d’agonie de ces malheureux arriva-t-il jusqu’aux oreilles de sa magnanime majesté Frédéric-Guillaume II?...

Non, assurément... Et d’ailleurs que lui eût importé!...

La fortune souriait à ses glorieuses armes, ses traîtres et ses espions venaient de lui livrer Longwy...

Il y triompha, mais il se plaignit d’une victoire trop facile... Il ne voulait pas trop de résistance, mais il en voulait un peu, sinon pour lui du moins pour l’Europe qui avait les yeux sur son armée.

De là, cette résolution, qui fut prise et exécutée, de jeter quelques bombes dans Verdun. On en jeta trois cents... Bombes perdues, en vérité, puisque là encore, la trahison attendait, le doigt sur le loquet de la porte...

Nouveau triomphe du roi de Prusse, orné cette fois de jeunes filles effeuillant des roses sous ses pas.

Pauvres jeunes filles, hélas! Pauvres vierges de Verdun!... Elles devaient bien peu après payer de leur vie ce crime qui était celui de leurs parents.

Verdun pris, le roi de Prusse l’occupa quelques jours... Il y régna, il y administra comme dans une de ses villes, comme à Berlin. Il nomma un gouverneur, un maire, des juges... tous prussiens.

Même, cela fit ouvrir aux émigrés de grands yeux surpris... Peut-être comprirent-ils que si jamais ce monarque si désintéressé venait à conquérir la France, il serait bien difficile de lui arracher ce qu’il aurait conquis.

Ils réclamèrent... Le roi leur fit dire qu’il n’avait pas le temps d’entendre leurs remontrances, qu’il les écouterait à Paris.

Si quelque chose troublait sa joie, ce n’était assurément pas cela. C’était la mort héroïque de Beaurepaire, se brûlant la cervelle plutôt que de capituler, c’était le regard brûlant de Marceau, répondant à ses prévenances royales: «rendez-moi mon sabre.»

On dit qu’il fit venir le chef de son armée d’espions et de traîtres, et qu’il lui demanda:

--Y a-t-il, en France, beaucoup d’hommes comme ces deux-là?...

L’espion dut répondre: «Non, sire.»

L’événement prouva que si.

Fort des intelligences qu’ils avaient dans Thionville, le roi et le duc de Brunswick se flattaient que cette place, qui leur avait fermé ses portes, ne résisterait pas longtemps.

Ce fut leur première déception.

Longwy et Verdun avaient capitulé. Thionville tenait toujours. Bien plus, à une sommation nouvelle, les assiégés répondirent en plantant sur leurs remparts un cheval de bois qui avait une botte de foin liée autour du cou.

Au-dessous, ils avaient écrit: «Quand ce cheval mangera ce foin, Thionville se rendra.»

Cependant cette déconvenue ne dérangeait nullement le plan du duc de Brunswick, qui avait résolu de négliger les places fortes, de les tourner et de marcher droit sur Paris, comme un boulet de canon.

Une division de troupes Autrichiennes fut chargée de bloquer Thionville...

Et le roi de Prusse s’avança en France, n’ayant qu’une crainte, c’est que notre armée, cette armée de tailleurs et de savetiers, ne l’attendît pas et se dispersât à son approche, comme les feuilles sèches au souffle de l’ouragan...

Et nous, pour contenir ce torrent de barbares faméliques et pillards, pour résister à ces escadrons d’émigrés frémissants de haine, qu’avions-nous?...

Ah! mes amis, vous le dire, c’est vous expliquer le désarroi des ministres, la stupeur de l’Assemblée, le découragement de Kersaint, les terreurs désordonnées de Paris.

Vous le dire, c’est vous rappeler tout ce que nous devons de reconnaissance à ces hommes qui ne désespérèrent pas du salut de la patrie, quand tout était désespéré...

L’armée que nous avions à opposer à l’invasion, l’armée nationale, jaillie du grand effort de la patrie en danger, n’existait encore que sur le papier, sur les registres d’enrôlement... Les ateliers patriotiques n’avaient pas achevé ses uniformes, ses armes n’étaient pas sorties des mains de l’ouvrier.

Ce qu’on en avait pu mettre sur pied, commençait en hâte dans les camps et sur nos places publiques son éducation militaire, ou dispersé par petits pelotons sur toutes les routes de France, doublait les étapes pour joindre plus tôt l’ennemi.

Notre seule force disponible se composait donc de troupes de ligne, comme on disait alors grossies de quelques centaines de bataillons de fédérés de 91, et de gardes nationales non soldées.

Si encore elle eût été solidement unie, cette armée si faible, soumise à une forte discipline, maniable et enflammée du même patriotisme!...

Hélas! telle n’était pas la situation.

L’émigration, en lui enlevant les deux tiers de ses officiers, l’avait disloquée. Elle était déchirée par les factions, livrée à une incroyable licence, dévorée de soupçons et de défiances et travaillée sans relâche par les ignobles tentatives d’embauchage des espions du roi de Prusse.

«J’ai parmi mes troupes, écrivait Kellermann désespéré, un millier de scélérats qui n’attendent qu’un coup de fusil pour se débander et répandre partout la panique, au cri de: sauve qui peut, nous sommes trahis!...»

Si seulement cette chétive armée, notre suprême ressource et notre unique espoir eût été réunie en une seule masse!...

On eût pu la lancer à la rencontre de la formidable colonne des Prussiens ou la rappeler en arrière pour couvrir Paris.

Mais non!...

L’impéritie, la faveur, le désir de fournir à beaucoup l’occasion de se distinguer, l’espoir de s’assurer des créatures en distribuant des commandements, et plus que tout cela encore, peut-être, la crainte de donner trop de prépondérance à un général, avait fait étendre, sans raison, ni mesure, disséminer, émietter nos forces.

A Lille, à Maubeuge et au camp de Maulde, nous avions trente mille hommes dont la mission impossible à remplir, assurément, était de couvrir nos frontières du Nord et des Pays-Bas...

Vingt-trois mille campaient à Sedan.

Vingt mille formaient un corps d’observation à Longeville, appuyés sur Metz.

Nous en avions enfin de trente à trente-cinq mille, tant à Landeau que disséminés par toute l’Alsace.

C’était en tout cent mille soldats, étendus sur un territoire immense, sans communications entre eux, sans direction, sans plan, et dont la présence à la frontière était bien inutile, puisque Brunswick avait forcé leurs lignes, qu’il était déjà hors des atteintes de la plupart d’entre eux et qu’il s’avançait en plein cœur de la France.

Et de tout les généraux, nul n’avait assez d’autorité, une supériorité assez unanimement reconnue, assez de dévouement ou d’audace pour s’emparer sous sa responsabilité d’une situation si périlleuse.

Je dois ajouter que les troupes campées à Sedan n’avaient même pas de chef du tout.

Leur général, l’homme au cheval blanc, celui que Mirabeau appelait Cromwel-Grandisson, et d’Antraigues, «le nageur entre deux eaux,» Lafayette enfin, venait de passer à l’ennemi.

Du jour où il vit que jamais il ne parviendrait à se tailler un fauteuil de dictateur dans les débris du trône qu’il avait tant contribué à renverser, la Révolution lui fit horreur.

Et le 21 août, abandonnant ses soldats, il monta à cheval, et suivi de presque tous ses officiers-généraux, il franchit les avants-postes et se rendit aux Autrichiens.

Mais il est des hommes que leur chance heureuse protége contre eux-mêmes...

Les Autrichiens qui eussent dû faire grand accueil à Lafayette, le mirent en prison et le gardèrent plusieurs années dans les cachots de Magdebourg et d’Olmutz...

Si bien que l’intérêt de la persécution s’attachant à sa personne, fit oublier l’odieux de son action...

Quoiqu’il en soit, Lafayette venant de passer aux Autrichiens, il n’y avait pas à songer à l’opposer à Brunswick.

Beurnonville, Moreton et Duval, qui commandaient à Maulde, à Maubeuge et à Lille, n’offraient pas, quelque fût d’ailleurs leur talent militaire, les garanties qu’en exige d’un général en chef.

Kellermann ne s’était pas encore révélé.

Custine, alors en Alsace, était déjà suspect.

Restait le maréchal Luckner, commandant le corps d’armée de Metz, qui offrait cet avantage d’être étranger,--il était Hanovrien,--et de n’appartenir à aucun des partis qui se disputaient le pouvoir.

Luckner ne manquait pas d’esprit, mais son âme était petite. Il était d’une avarice sordide et sans éducation. Parvenu au sommet de la hiérarchie militaire, son penchant et ses habitudes le ramenaient toujours à un rôle subalterne. Par exemple, le grand air de Lafayette lui avait toujours imposé prodigieusement.

Il avait encore l’activité corporelle d’un hussard, mais ses idées étaient des plus confuses.

De tout le plan de la campagne des Pays-Bas, qui lui avait été confiée, il n’avait jamais pu se loger dans la tête que l’avant-garde, et à toutes les explications du ministre de la guerre, il n’avait su que répéter de son accent tudesque:

--«Oui, oui, moi tourne par la droite, moi tourne par la gauche et marcher vite.»

Et dans le fait de cette expédition des Pays-Bas, qui, bien conduite, eût peut-être détourné le torrent de l’invasion prussienne, Luckner n’avait fait qu’une «housardaille.»

Ce qui l’effrayait, c’était le train de son armée et des équipages. C’était son objection à tous les mouvements qu’on lui proposait.

Général d’armée, il aurait volontiers passé toute la campagne dans son camp de Metz, et serait allé de sa personne faire la petite guerre.

Chef d’avant-garde, il aurait mené une armée au bout du monde.

Le matin, il était tout dévoué à la nation, et le soir tout attaché au roi. Il ne concevait rien à la Révolution. Il confondait tous les objets et tous les partis, et ne cessait de se plaindre d’être entouré de factieux.

Il se levait avant le jour, montait à cheval sans autre but que de se montrer aux soldats, rentrait fort tard, dînait mal, bourrait tout le monde, signait des lettres qu’il ne lisait pas et se couchait à neuf heures.

Enfin, pour achever de le peindre, il se croyait le plus grand capitaine de son temps, depuis la mort de Frédéric-le-Grand, soigneusement entretenu dans cette persuasion, par son chef d’état-major Berthier, le futur major-général de l’empire, le futur prince de Neufchâtel.

Allait-il donc falloir confier à ce soudard étranger les destinées de la patrie menacée?...

Ah! c’eût été une impiété!... Jamais aux heures du péril suprême, n’a fait défaut à la France un de ses fils pour la sauver...

Dumouriez fut nommé général en chef.

Gardez dans votre mémoire, mes amis, le nom de Dumouriez...

D’aucuns vous diront que l’homme qui l’a fait illustre ne fut pas exempt de reproches.

S’ils ont tort ou raison, nous n’avons pas le droit de le rechercher...

Ce qui est sûr, positif, indiscutable, c’est que tel jour Dumouriez a sauvé la patrie.

Des hommes de son temps, qui vivaient dans son intimité et qui ont eu sa confiance, racontent qu’il portait en lui le pressentiment de quelque grande tâche à remplir.

Et eux étaient persuadés qu’il saurait hausser son génie au niveau des plus grandes et des plus difficiles circonstances.

Doué des aptitudes les plus diverses, brave comme son épée, prodigieusement instruit, entreprenant, spirituel, habile, dévoré d’ambition et assoiffé de renommée, Dumouriez semblait fait pour arriver à tout, et pour y arriver très vite et d’un seul bond.

Il n’en fut pourtant pas ainsi.

Jusqu’à la Révolution, il languit dans les grades subalternes ou dans les emplois diplomatiques à peine avoués et qui ont une teinte d’espionnage.

Allez, ce serait une histoire curieuse et étrangement mouvementée que celle de cet homme si éminemment supérieur, dont la vie jusqu’à cinquante-six ans, s’usa à se débattre contre une fortune qu’il sentait bien n’être pas à sa taille, déployant à écarter de son chemin des toiles d’araignée une énergie à déplacer des montagnes.

C’est qu’entre ses rêves et leur réalisation, un obstacle se dressait, qui était presque infranchissable alors: sa naissance.

Dumouriez était noble, mais de très petite noblesse de robe, et, avant 1789, grades, cordons, faveurs étaient le patrimoine exclusif de la noblesse de cour.

Né à Cambrai, en janvier 1739, d’une vieille famille parlementaire de Provence, Charles-François Dumouriez dut à son père, commissaire des guerres, le plus honnête des hommes, mais un parfait original, une éducation supérieure.

Tristes et pénibles furent ses premières années. Jusqu’à sept ans, il demeura comme noué, traîné sur une chaise roulante et emmaillottée de fer.

Il fût mort, dans cette armure barbare où l’emprisonnaient l’ignorance des médecins, sans un digne chantre de la cathédrale de Cambrai, qui, en ayant pitié, l’emporta chez lui, le délivra, le soigna, et fit de l’être chétif et à peine viable, un robuste garçon capable de supporter les plus grandes fatigues.

A dix-sept ans, après trois ans passés au collége Louis-le-Grand, il avait si bien oublié les infirmités de sa première enfance, qu’il voulait à toute force entrer chez les jésuites pour devenir missionnaire et avoir ainsi l’occasion de voyager, de dépenser son besoin d’activité, de braver des périls inconnus.

Cette «vocation» ne persista pas...

La guerre de sept ans ayant été déclarée, il suivit son père qui venait d’être nommé intendant de l’armée, qui sous les ordres du maréchal d’Estrée, devait opérer en Hanovre.

Apprenti commissaire des guerres, Dumouriez trouvait là l’occasion de s’initier à tous les détails de l’administration militaire, administration modeste, assurément, mais dont dépendent les armées... et la victoire;

A ses heures de liberté, il recevait les leçons d’un chef d’état major de grand talent, M. de Montazet, qui l’avait pris en amitié et s’en faisait aider dans ses importantes et délicates fonctions.

Mais on ne tarda pas à se battre près de Brême, où se trouvait alors Dumouriez... L’odeur de la poudre lui monta à la tête.

Il quitta un moment la plume pour le mousquet, et se mêlant à une compagnie de grenadiers de la légion royale, il chargea l’ennemi et reçut sa première blessure avec une demi-douzaine de balles dans ses habits.

La bataille venait de lui révéler sa véritable vocation.

C’est pourquoi, sans rien dire à son père de son projet, un beau matin il s’engagea dans le régiment d’Escars, celui qui portait cette devise sur son étendard: _fais ce que dois, advienne que pourra_.

Après ce beau coup, il rentra l’oreille un peu basse, redoutant une semonce paternelle. Point.

--Tu as bien fait de suivre tes goûts, dit simplement son père.

Alors, lui, radieux:

--J’entre tard au service, s’écria-t-il, mais je ne perdrai pas de temps. Je vous jure qu’avant quatre ans je serai chevalier de Saint-Louis ou mort...

Et il partit pour rejoindre, en Basse-Normandie, le régiment d’Escars, où il entrait comme simple cavalier...

Il n’avait pas oublié la parole donnée à son père, et bientôt, à sa conduite, il fut aisé de voir qu’il la tiendrait.

Envoyé en Allemagne, on le vit à la suite d’un combat perdu par l’infatuation du chevalier de Müy, rallier autour de l’étendard de son régiment les escadrons décimés et débandés, sauver une batterie de cinq pièces, et couvrir la retraite et le passage difficile d’une rivière de toute une brigade.

Il avait eu un cheval tué sous lui et avait reçu deux blessures...

Savez-vous, mes amis, quelle fut sa récompense, pour cette action d’éclat où il avait à vingt ans fait preuve du plus admirable sang-froid?... Écoutez, car ceci, mieux que tout, vous dira les difficultés de cette étonnante carrière.

Il reçut une gratification de cent écus, qu’il distribua dans son escadron.

Mais sa destinée, en un moment de caprice, allait lui ménager pour l’avenir une revanche bizarre. Elle allait le rapprocher du duc de Brunswick.

C’était la veille du combat de Closterkamp, la veille de ce combat immortalisé par le dévouement sublime de d’Assas, jetant à ses soldats cet avertissement suprême qui devait lui coûter la vie: «A moi, Auvergne!... Voilà les ennemis.»

Dumouriez, qui était d’ordonnance auprès du comte de Thiars, fut envoyé par ce général porter un ordre à l’aile gauche de l’armée...

Il venait à peine de dépasser nos colonnes, quand il est assailli par une vingtaine de hussards ennemis.

Il se défend, il met deux hussards hors de combat, mais son cheval tombe mort sous lui, et cela si malheureusement, que son pied se trouve pris dans l’étrier.

Il dégage sa jambe, mais il se trouve retenu par le pied et soutient, dans cette position, un combat de quatre à cinq minutes contre des furieux.

Cependant, il parvient à se blottir entre une haie et le cadavre de son cheval, et blesse encore trois hommes.

Les hussards, alors, s’éloignent de la portée de son sabre, l’entourent et lui tirent presque à bout portant des coups de carabine et de pistolet, dont un lui emporte le doigt du milieu de la main droite et le désarme; un autre l’atteint au bras, un autre à la cuisse, et tous les autres enfin lui brûlent les sourcils, les paupières et les cheveux, et lui criblent le visage de grains de poudre...

Il allait succomber, évidemment, lorsqu’un officier supérieur ennemi, qui survint, le baron Behr, lui sauva la vie, commanda qu’on le porta à son propre bivouac et lui fit faire un premier pansement.

Dumouriez avait treize blessures, sans compter quantité de coups et de meurtrissures, sans compter ses grains de poudre au visage qui le faisaient beaucoup souffrir.

Ce qui l’affectait le plus était de ne pouvoir faire usage de ses bras, et d’être ainsi à la merci de ceux qui l’entouraient, encore qu’on eût pour lui les plus grandes attentions.

Le lendemain, il fut présenté au duc de Brunswick, qui l’accueillit en lui prodiguant les plus grands éloges, mais qui le retint prisonnier...

Il fut retenu ainsi plusieurs semaines, et comme compensation, sans doute, le duc en lui rendant la liberté, écrivit au marquis de Castries une lettre où le courage de Dumouriez était porté aux nues.

Certes, le duc de Brunswick ne prévoyait pas que cette lettre serait le point de départ de la fortune militaire de son jeune prisonnier, ni qu’il le retrouverait encore, mais général en chef de l’armée française, alors, et lui barrant le chemin de Paris.

Les quatre années que Dumouriez s’était accordées n’étaient pas écoulées, quand il reçut la croix de Saint-Louis. On lui donna de plus une compagnie à ce régiment d’Escars qui l’avait vu simple cavalier... Il n’avait pas vingt-trois ans...

Mais je m’aperçois, mes amis, que j’en aurais pour plus d’une journée, si j’entreprenais de vous conter en détail l’existence aventureuse de cet homme, un des plus extraordinaires, à coup sûr, de notre histoire.

Oui, certes, il me faudrait plus d’un jour pour vous dire ses luttes, ses voyages, ses duels, ses multiples intrigues, ses amours en Espagne et l’étrange et touchant roman de son mariage.

Je ne m’attacherai donc qu’à l’essentiel.

Commandant d’une compagnie du régiment d’Escars et chevalier de Saint-Louis à un âge où tant d’autres viennent à peine d’être mis au port d’armes, Dumouriez devait croire au plus brillant avenir...

Croyance illusoire, au moins pendant bien des années.

Survint la paix de 1763, et il se trouva mis en non activité, ou plutôt brusquement mis à la réforme, en même temps qu’un millier de braves officiers qui venaient de faire la guerre de sept ans.

Quel prix retirait-il de tant d’intelligence déployée, de ses campagnes, de ses actions d’éclat, de ses vingt-deux blessures?

Un brevet de pension de six cents livres.

Un autre eût désespéré, lui non.

«A travers les nuages de l’adversité, écrit-il à un de ses amis, je voyais toujours briller mon étoile.»

Le malheur est qu’il fallait vivre.

Et c’est alors que les inéluctables nécessités de chaque jour, plus encore que la dévorante activité de son imagination, le lancèrent dans les voies ténébreuses de la diplomatie occulte.

«On m’a reproché, dit-il dans une autre lettre à son ami Fabvier, d’avoir été peu scrupuleux sur les moyens de m’élever.