Le capitaine Coutanceau

Part 10

Chapter 103,681 wordsPublic domain

«Si le patriotisme suffisait pour faire mordre la poussière à l’ennemi, je vous dirais que nous pouvons braver l’Europe. Malheureusement, il n’est pas d’enthousiasme, si brûlant qu’on le suppose, qui ne s’éteigne après deux jours de jeûne, et nous jeûnons ici. Les vivres manquent, les bouches inutiles nous ruinent.»

Deux jours plus tard, le même général dépêchait au ministre Servan un courrier extraordinaire avec cette lettre:

«Arrêtez, sans retard, le mouvement des volontaires sur le camp.

»La plupart de ces soldats, sans armes, sans gibernes et déguenillés de la façon la plus pitoyable, ne peuvent ni ne sauraient être de la moindre utilité... Qu’on les lance contre l’ennemi quand tout sera désespéré, j’y consens... Mais en ce moment, il y aurait une barbarie dont je suis incapable, à exposer ces pauvres gens à des coups de fusil qu’ils ne sont pas dans le cas de rendre... Livrés à eux seuls, surtout avec des chefs élus par eux, les volontaires ne peuvent en rien concourir au bien de la chose... J’ai pris le parti de les renvoyer sur les derrières avec des instructeurs qui, en un mois, m’en feront des soldats... En attendant, j’incorpore les meilleurs et les plus solides dans les troupes de ligne, où ils seront incomparables...»

Biron de son côté, écrivait au même Servan:

«Les gardes nationales non soldées forment des troupes admirables, calmes et solides...

»Les volontaires nationaux sont appelés à rendre d’immenses services, et ils sauveront peut-être la patrie, si on parvient à leur persuader qu’ils sont soldats et que tous les devoirs de l’état militaire sont renfermés dans l’obéissance passive... Nous n’en sommes pas là, malheureusement... Leurs officiers, qu’on leur laisse la liberté de nommer, jusqu’au grade de lieutenant-colonel, inclusivement, n’ont sur eux aucune influence...

»Au camp, tout va encore; c’est dans les marches que les inconvénients sautent aux yeux... Les colonnes s’allongent à l’infini, les queues restent dans les cabarets, et j’ai des quantités de trainards en arrière de deux ou trois marches...

»Recruter nos troupes de ligne, par les volontaires, braves et plein d’élan malgré leur insubordination, est le seul moyen que j’imagine de reconstituer très vivement une armée solide...»

Et ce n’est pas tout encore:

Ce flot d’hommes qui se précipitait vers nos frontières envahies, roulait son écume, la lie des populations des grandes villes.

Il se rencontra des volontaires, indignes de ce nom qui s’écartaient de leur bataillon, désertaient leur drapeau, et s’en allaient à l’aventure à travers la France, maraudant le long des chemins, frappant des réquisitions les habitants effrayés des petits villages qu’ils rencontraient.

«Ces malheureux, dit l’emphatique Beurnouville, dans un rapport à Pache, ne sont plus les enfants de l’honneur, mais les compagnons du crime et de la débauche... J’en tiens un certain nombre en prison, et j’ai eu beaucoup de peine à empêcher l’armée indignée d’en faire bonne et prompte justice.»

Si j’entre dans ces détails, mes amis, c’est qu’il faut que la vérité soit connue...

C’est qu’il est irritant aussi de voir la légende se substituer à l’histoire, et d’entendre obstinément déprécier toutes les générations au profit d’une seule.

On ne cesse de répéter:

--Ah! les hommes de 92!...

Les hommes de 92 n’étaient que des hommes, et partout, en tous les lieux et en tous temps, l’homme est semblable à lui-même, incompréhensible amalgame de ce qu’il y a de meilleur et de ce qu’il y a de pire.

Nous avons eu en 92 une page sublime!... S’en suit-il qu’elle doive être la dernière du livre d’or de la France?...

Hélas! si nous eûmes nos splendeurs, nous eûmes aussi nos misères cruellement ressenties... On ne voit plus que les splendeurs, aujourd’hui; à la distance d’un siècle les misères s’effacent... C’est ainsi que dans la nuit on n’aperçoit pas la fumée du feu qui brille dans le lointain...

Mais moi je puis vous affirmer que vers le commencement de septembre 1792, la France désespérait presque d’elle-même...

Après ce grand effort de la levée en masse, après cette explosion terrible de colère. Il y eut une heure d’affaissement et de torpeur...

Les pulsations du cœur de Paris s’arrêtèrent pour ainsi dire.

Chacun se sentait oppressé comme le joueur qui, sur une seule carte, risquerait tout ce qu’il possède, tout ce qu’il a de plus cher au monde: honneur, famille, fortune...

Tout ce qu’elle pouvait faire, la France l’avait fait, ses destinées, désormais, étaient aux mains de la Providence, son sort dépendait d’une bataille...

Les Prussiens étaient à six marches de Paris, la faible armée de la Révolution les arrêterait-elle?...

Aussi, mes amis, quelles inexprimables angoisses!... Quelles tortures quand on songeait combien faibles étaient nos chances et grandes celles de nos ennemis... Ils étaient tant nous et étions si peu!...

Toute existence sociale était suspendue. On ne vivait plus, on ne mangeait plus, on ne dormait plus... On attendait la grande nouvelle, la nouvelle de vie ou de mort. Tout homme qui paraissait à cheval aux barrières était pris pour un courrier, arrêté et questionné... Il y avait des gens qui prêtaient l’oreille, croyant, ô folie de l’anxiété, entendre dans le lointain le grondement sourd du canon.

Il ne fallait rien moins que la grande voix de Vergniaud pour arracher la France à cette stupeur.

Il parut à la tribune:

«Tous les jours, commença-t-il, j’entends dire: nous pouvons éprouver une défaite. Que feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non, si Paris est dans un état de défense respectable, si vous préparez des postes où vous puissiez opposer une forte résistance; car alors l’ennemi craindrait d’être poursuivi et enveloppé par les débris même de l’armée qu’il aurait vaincue, et d’en être écrasé comme Samson sous les ruines du temple qu’il renversa... Au camp donc, citoyens, au camp!...

»Eh quoi! tandis que vos frères, vos concitoyens, par un dévouement héroïque abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs femmes, leurs enfants, leurs foyers, demeurerez-vous plongés dans une molle oisiveté!

»N’avez-vous d’autre manière de prouver votre patriotisme que de demander comme les Athéniens: Qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui? Au camp, citoyens, au camp!...

»Tandis que vos frères arrosent peut-être de leur sang les plaines de la Champagne, ne craignons pas d’arroser de quelques sueurs les plaines Saint-Denis, pour assurer leur retraite!...»

Il n’était pas de citoyen en état de raisonner un peu, qui n’applaudit aux éloquentes et énergiques exhortations de Vergniaud.

Les plus simples comprenaient fort bien que les Prussiens seraient fatalement anéantis jusqu’au dernier, si éblouis de leur facile victoire, ils osaient se hasarder entre Paris devenu un camp retranché et la France entière soulevée et armée autour d’eux, coupant leurs communications, les tuant un à un, et les réduisant à mourir de faim.

«Ils seraient là, écrivait Camille Desmoulins, comme une bande de loups qui se serait aventurée entre les vagues de la marée montante et des falaises inaccessibles.»

Oui, mais il eût fallu faire de ce Paris ce camp retranché imprenable, et c’est ce dont on ne s’occupait pas assez.

On discourait beaucoup, les ingénieurs traçaient des plans et enfonçaient leurs jalons sur le terrain, chacun avait son projet ou son idée, qu’il exposait et discutait avec passion... Seulement rien n’avançait.

Des philosophes expliquaient ces lenteurs et tant d’incurie, en disant que le génie de notre nation est de se précipiter en avant et non de s’immobiliser pour la résistance, que la France est le glaive alerte qui frappe, et non le pesant bouclier qui pare les coups.

Chansons, que tout cela...

Il s’agit bien, vraiment, d’instincts particuliers, quand l’étranger souille le sol de la patrie de son exécrable présence!... L’expulser par tous moyens, l’écraser, l’anéantir n’importe comment, voilà le génie d’un grand peuple et le plus sacré de ses devoirs.

La timidité de plusieurs des administrateurs, chargés des travaux de défense, ne contribuait pas peu à les ralentir.

--D’abord, vous disaient les uns, rien ne prouve que nous serons vaincus dans la grande bataille; il faut espérer que nous ne le serons pas...

Et les autres, d’un ton discret de diplomate, ajoutaient:

--Prendre des mesures énergiques pour la défense de la capitale en cas de malheur est bien difficile... Ne serait-ce pas effrayer la population et lui donner à penser que nous doutons de la vaillance de nos soldats et de la victoire?

A quoi de véritables patriotes répondaient:

--Épouvantez la population, s’il le faut, mais, morbleu! sauvez la patrie. Que craignez-vous? Que les lâches ne s’enfuient? Tant mieux!... Débarrassés des bouches inutiles, nous tiendrons plus longtemps, nous qui resterons, résolus à nous ensevelir sous les ruines de notre ville, plutôt que d’y laisser entrer l’ennemi... Ce n’est pas désespérer de la victoire que de prévoir un revers... Creusez donc nos fossés profonds comme des abîmes, élevez nos remparts plus haut que nos clochers; faites, s’il le faut, dix lieues de désert autour de Paris.

Tout cela ne remuait pas une charretée de terre.

Chose étrange, à une époque où, par suite de la suspension de toute industrie, tant de gens mouraient de faim, ce n’est qu’à grand peine qu’on trouvait des ouvriers pour le camp retranché.

C’est alors que Vergniaud, voyant le peu de résultat de son discours, résolut de prêcher d’exemple.

Un matin, les flâneurs qui venaient quotidiennement inspecter l’état des travaux, furent tout surpris de voir arriver le grand orateur de la Gironde, accompagné de deux de ses collègues de l’Assemblée nationale.

Ils mirent habit bas, et s’armant chacun d’une pioche, ils commencèrent à creuser un fossé, tracé depuis longtemps par les ingénieurs... Et toute la journée ils travaillèrent aussi rudement que le dernier des manœuvres.

Si bien que le bruit de cet événement s’étant répandu dans Paris, il vint, entre midi et six heures, plus de trente mille personnes pour voir de leurs yeux.

Mon père, Fougeroux et moi, fûmes, je dois l’avouer, de ces curieux...

Mais quand nous reconnûmes Vergniaud et les deux députés ses amis, remuant la terre, le visage tout en sueur, la honte nous saisit, et sautant sur une bêche, nous allâmes travailler à côté d’eux...

Des milliers de patriotes nous imitèrent, l’élan était donné.

Singulier peuple que nous sommes!... Donner un coup de main aux fortifications devint une fureur, une rage... une mode, enfin!

On allait en partie de plaisir piocher à la tranchée, rouler la brouette ou planter des palissades... C’était le ton, comme autrefois de se montrer à Longchamps dans un carrosse...

Tout Paris voulut être ouvrier volontaire au camp retranché. On y put voir ce qui restait de muscadins et de femmes à la mode; car les femmes s’en mêlèrent. Un jour, toute la Comédie Française y vint, Fleury et Louise Contat en tête.

Ce qui manquait, c’était les outils, ils ne manquèrent pas bien longtemps...

Des industriels élevèrent quantité de petites baraques, où ils vendaient des pelles et des pioches patriotiques.

Des guinguettes aussi s’établirent, où on venait se rafraîchir et même déjeuner et dîner après avoir joué au terrassier.

Tout cela n’empêchait pas l’angoisse publique de devenir plus poignante, à mesure qu’on sentait approcher le moment où serait livrée la bataille décisive...

Ah! si nous n’avions eu que les Prussiens à craindre!...

Mais en 1792, mes amis, la France avait contre elle l’Europe entière, car les rois qui ne lui faisaient pas ouvertement la guerre conspiraient sourdement sa ruine.

Le choc terrible qui venait de renverser Louis XVI, avait si terriblement ébranlé tous les trônes, que tous les monarques de l’Europe s’étaient coalisés pour étouffer en son berceau, la France, cette révolution qui émancipait les peuples...

Nos frontières du Nord étaient forcées, nos frontières du Midi étaient menacées, l’ennemi était partout, de tous côtés...

Les Prussiens, enivrés de leurs succès de Longwy et de Verdun, s’avançaient en Champagne... Mais les Autrichiens étaient, eux aussi, entrés en France, et Luckner, un de nos généraux, avait été forcé d’abandonner les positions qu’il occupait à Longeville, près de Metz, pour essayer de les arrêter...

Jamais aucun peuple, en aucun temps, ne fut si près de sa perte que nous l’étions... S’ils eussent triomphé, les coalisés nous destinaient le sort qu’ils firent peu après subir à la malheureuse Pologne... Avant d’entrer en campagne, ils avaient tiré au sort entre eux nos dépouilles futures, l’Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté. C’était la peau du lion endormi qu’ils se partageaient... et le lion allait se réveiller.

A l’époque dont je vous parle, cependant, les Prussiens seuls causaient nos angoisses.

Ils étaient, nous le savions, nos ennemis les plus acharnés et les plus avides. Leur armée était la plus nombreuse... Enfin ils étaient en Champagne, aux portes de Paris...

Chaque jour, des lettres arrivaient des officiers de notre armée, que les journaux reproduisaient, et qui nous apprenaient à connaître ces insolents envahisseurs...

Frédéric-Guillaume II, leur roi, qui avait recueilli la succession du grand Frédéric, était alors âgé de quarante-huit ans...

Implacable adversaire de la Révolution française, il était d’autant plus dangereux que la faiblesse de son caractère, son goût immodéré pour le plaisir, ses superstitions grossières et ses velléités de gloire le livraient aux intrigues d’indignes favoris ou de courtisanes effrontées.

Son confident le plus influent n’était autre que Rietz, son valet de chambre, et le mari complaisant d’une de ses maîtresses, Wilhelmine Encke, celle qui reçut plus tard le titre de comtesse de Lichteneau...

Son autre conseiller intime était Rodolphe de Bischofswerder... Celui-là était son rose-croix, un chef d’illuminés, qui devait son influence à des scènes de sorcellerie. Quand Frédéric-Guillaume avait soupe, Bischofswerder lui faisait apparaître des fantômes, l’ombre de César, par exemple, qui prédisait au roi de Prusse l’empire de Charlemagne.

Sans répudier la reine sa femme, sans éloigner Wilhelmine Encke, Frédéric-Guillaume II avait épousé en plein soleil la comtesse d’Enhof. Il est vrai qu’en même temps qu’il leur donnait ce scandale inouï, il imposait à ses sujets _l’édit de conscience_, qui avait la prétention de réformer l’enseignement religieux.

Tel était Frédéric-Guillaume II, tel était ce souverain qui, tout enflammé de l’espoir d’une proie magnifique, s’avançait au cœur de la France...

Et certes, il ne doutait pas du succès, d’un succès prompt et glorieux.

Comment en eût-il douté, après tous les témoignages de servile admiration dont il s’était vu l’objet.

Son voyage, de Berlin jusqu’à notre frontière, n’avait été qu’une longue marche triomphale.

Partout, des acclamations requises le saluaient victorieux avant le combat; les maisons se tapissaient de drapeaux, on jonchait la route de bouquets et de lauriers.

A Erfurth, où il avait couché une nuit, des illuminations et des feux d’artifice avaient célébré son arrivée... Aux portes de la ville, on lui avait élevé un arc de triomphe et il y avait pu lire cette inscription due à l’ingénieuse courtisanerie d’un de ses favoris:

A FRÉDÉRIC-GUILLAUME II

_Qu’il vive, pour sa gloire_

=Il anéantira les Français=

Anéantir les Français, s’emparer de leurs provinces!... Quel rêve pour un roi de Prusse, pour le chef de la nation de proie, pour l’héritier des traditions de conquête à tout prix, par la force ou par la ruse, _per fas et ne fas_ du grand Frédéric!...

Et ce rêve splendide, l’entourage de Frédéric-Guillaume prenait à tâche de l’entretenir.

Circonvenues par l’or de la coalition, ses maîtresses le poussaient vers la France.

Rietz, son valet de chambre et son confident, lui garantissait la victoire.

N’avait-il pas entendu l’illuminé Bischofswerder, au moment de l’entrée en campagne, dire, après une revue, aux généraux réunis:

«N’achetez pas trop de chevaux, messieurs... La comédie ne durera pas longtemps... Déjà les fumées de la liberté se dissipent à Paris... L’armée des avocats sera bientôt anéantie, et nous serons de retour dans nos foyers pour l’automne...»

Et ces belles espérances, le généralissime de S. M. le roi de Prusse, le duc de Brunswick les partageait...

Et cependant il avait la réputation d’un sage, celui-là, d’un politique avisé et d’un philosophe, il avait gagné des batailles et s’était garanti des désordres de la cour dissolue où il avait été élevé.

Il connaissait le monde autrement que par ses flatteurs... Souverain, il avait voyagé en simple particulier, il avait visité la France et s’était arrêté plusieurs mois à Paris...

Mirabeau, qui avait été à même d’étudier le duc de Brunswick dans sa capitale même, nous a laissé de lui ce portrait:

«... Sa figure annonce profondeur et finesse... Il parle avec précision et élégance, il est prodigieusement laborieux, instruit, perspicace... Religieusement soumis à son métier de souverain, il a compris que l’économie était son premier devoir... Sa maîtresse, mademoiselle de Hartfeld, est la femme la plus raisonnable de la cour... Véritable Alcibiade, il aime les grâces et les voluptés, mais elles ne prennent jamais sur son travail et sur ses devoirs, même de convenance. Est-il à son rôle de général Prussien, personne n’est aussi matinal, aussi actif, aussi minutieusement exact... Ce prince n’a que cinquante ans. Son imagination brillante et sa verve ambitieuse se prennent facilement de premier mouvement, mais sa méfiance des hommes et le soin de sa réputation le ramènent bientôt aux hésitations de l’expérience et à une circonspection peut-être excessive...»

Dans un autre passage de sa correspondance secrète, Mirabeau nous montre le duc de Brunswick comme «dominé, surtout, et avant tout, par une frayeur extraordinaire de perdre ou seulement de compromettre l’énorme réputation militaire qu’il s’était acquise pendant la guerre de sept ans...»

Si donc le roi de Prusse eût conservé quelques doutes, ils se fussent dissipés devant l’assurance de son généralissime, lequel, non moins présomptueux que Bischofswerder, le rose-croix, disait à ses officiers:

«Surtout, messieurs, pas d’embarras, pas de dépense... Ce n’est pas une campagne que nous entreprenons, mais une simple promenade militaire...»

Il est vrai que Brunswick, lui aussi, avait été rassasié jusqu’au dégoût,--ce sont les propres expressions de sa lettre--de basses adulations et de louanges anticipées...

Il n’avait pas encore quitté Coblentz, que déjà on ne l’appelait plus que _le bras droit des rois et le héros du Rhin_...

Il faut ajouter encore qu’autour du roi de Prusse se pressaient les émigrés, si remuants, si exigeants et si pleins de jactance que l’empereur d’Autriche les avait éloignés de son quartier général.

Quel rôle jouaient-ils, ces nobles qui avaient abandonné aux Tuileries le roi et la reine, pour courir implorer contre la Révolution l’aide et l’assistance de l’étranger? Ils ne le comprenaient pas.

Ce que l’étranger exigerait de la France après une invasion victorieuse, quand ils lui tiendraient l’épée sous la gorge, les émigrés ne se le demandaient pas. Peut être avaient-ils pris pour argent comptant ces hypocrites protestations de désintéressement dont les envahisseurs masquent toujours leur avidité.

Ou plutôt, non: les émigrés ne songeaient qu’à la restauration de leurs priviléges, à leurs intérêts compromis, à la satisfaction de leurs convoitises, de leurs rancunes et de leurs mesquines ambitions.

Ils promettaient monts et merveilles à Frédéric-Guillaume... Ils lui promettaient à Paris une guerre civile qui tendrait la main à l’invasion.

A les entendre, la France les appelait de tous ses vœux, ils y avaient laissé un parti puissant obéissant à un mot d’ordre, un parti qui, dès le premier signal, se lèverait, troublant la paix des villes et la discipline des armées, prêt à trahir la patrie au profit de l’étranger, de l’ennemi...

Fiers de leur nombre, car ils étaient plus de vingt mille... Fiers de leurs régiments de cavalerie, qui portaient l’habit bleu des gardes du corps, le gilet rouge, la culotte de nankin et la cocarde blanche et noire, les émigrés disaient qu’à eux seuls ils réduiraient la Révolution.

L’armée française ne les troublait guère. Ils n’avaient pas assez de quolibets pour ce «ramassis de tailleurs et de savetiers,» comme ils disaient.

Et ils sollicitaient _l’honneur_ de marcher à l’avant-garde de l’armée prussienne, l’_honneur_ de la guider à travers la France pour lui ouvrir la route et provoquer les trahisons...

Frédéric-Guillaume n’avait pas besoin de leurs tristes services pour être exactement informé de tout ce qui se faisait chez nous.

S’il acceptait la complicité des émigrés, s’il se réjouissait d’en profiter, il comptait plus encore sur les émissaires à sa solde.

Suivant en cela des traditions nationales, que la Prusse a bien perfectionnées depuis, il avait fait précéder son invasion d’une avant-garde plus dangereuse pour nous que des batteries d’obusiers.

De la frontière à Paris, les espions prussiens s’étaient abattus en nuées, comme des sauterelles.

On en trouvait partout, aux sections, dans les clubs et jusque dans les tribunes de l’Assemblée nationale.

Avec une audace et une obstination incroyables, ils se faufilaient à travers tous les obstacles. Nos arsenaux, nos magasins d’équipements n’avaient pas de secrets pour eux. Tous les travestissements leur étaient bons, dès qu’il s’agissait de lever le plan de nos forteresses ou de vérifier l’état de nos armements.

On en arrêta sur les routes, en train de compter les volontaires qui passaient pour rejoindre l’armée.

Mêlés au rebut de la population, ils organisaient le tumulte de la rue. Répandus dans tous les quartiers, ils promenaient partout, à la même heure, les mêmes fausses nouvelles. Alarmistes par excellence, ils épouvantaient les lâches en énumérant les forces irrésistibles, assuraient-ils, de l’armée prussienne, prêchant l’inutilité de la résistance et les avantages d’une prompte soumission à un vainqueur généreux.

Et on n’élevait pas un épaulement au camp de Paris, on n’y creusait pas un fossé que Frédéric-Guillaume n’en reçut le dessin...

C’est à ce point que Lanverdale affirme dans ses mémoires, qu’entre Paris et le quartier général du roi de Prusse, un service de courriers était organisé, plus rapide que celui qui mettait en communication notre armée et l’Assemblée nationale...

Et cependant, vous pouvez m’en croire, à ce métier d’espion pour le compte de S. M. le roi de Prusse, en 92, on jouait gros jeu...

Toutes ces circonstances, vous devez le comprendre, mes amis, exaltaient jusqu’au délire la confiance de ces Prussiens, qui, au mépris de toute justice, envahissaient notre territoire.

Depuis Frédéric-Guillaume, jusqu’au dernier goujat des cantines, il n’était pas un homme de toute cette armée qui ne se tint pour assuré de coucher à Paris avant quinze jours.

Tous les mémoires du temps--et ils sont nombreux--qui rapportent les projets et les conversations des états-majors, sont unanimes sur ce point.

A Coblentz, au _Café des trois couronnes_, le passe-temps favori des émigrés était de jouer des dîners et des parties de plaisir payables à Paris.

Les officiers prussiens, gens remplis de prudence, quêtaient de tous côtés des renseignements sur la façon de vivre en France, et particulièrement à Paris. Ils s’informaient du prix de toutes choses, des modes et des bons endroits.

Beaucoup étaient munis d’une sorte de guide, où étaient indiqués, étape par étape, les meilleurs gîtes, les bons hôtels des villes que l’armée devait traverser, les vins qu’il fallait boire selon le pays.