Part 4
Comme je l'avais présumé, il n'y avait absolument rien à voir; toutes les maisons étaient de la veille, et les deux ou trois églises où nous entrâmes datent d'une vingtaine d'années; il est vrai qu'en échange on a du rivage de la mer, réunie dans un seul panorama, la vue de toutes les îles Ioniennes.
A neuf heures moins un quart nous nous rendîmes chez M. Piglia: le déjeuner était prêt, et au moment où nous entrâmes il donna l'ordre de mettre les mules à la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia nous confierait tout bonnement à son cocher; mais point: avec une grâce toute particulière il prétendit avoir à Gioja une affaire pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen de l'empêcher de nous accompagner.
M. Piglia avait raison de dire que nous réparerions le temps perdu: en moins d'une heure nous fîmes les huit milles qui séparent Palma de Gioja. A Gioja nous trouvâmes notre muletier et nos mulets, qui étaient arrivés depuis une demi-heure et qui étaient repus et reposés. L'étape était énorme jusqu'à Monteleone; nous prîmes congé de M. Piglia, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.
En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne pouvaient guère rien nous offrir de nouveau, nous prîmes la route de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus pittoresque. D'ailleurs, nous étions si familiarisés avec les menaces de danger qui ne se réalisaient jamais sérieusement, que nous avions fini par les regarder comme entièrement chimériques. Au reste, le passage était superbe, partout il conservait un caractère de grandeur sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages qui le vivifiaient. Tantôt c'était un médecin faisant ses visites à cheval, avec son fusil en bandoulière et sa giberne autour du corps; tantôt c'était le pâtre calabrais, drapé dans son manteau déguenillé, se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil à une statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer à ses pieds, sans curiosité et sans menace, insouciant comme tout ce qui est sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui est fort; tantôt enfin c'étaient des familles tout entières dont les trois générations émigraient à la fois: la mère assise sur un âne, tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes gens, portant sur leurs épaules des instruments de labourage, chassaient devant eux un cochon destiné à succéder probablement aux provisions épuisées. Une fois nous rencontrâmes, à une lieue à peu près d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une célérité remarquable, le véritable propriétaire de l'animal immonde, qui nous arrêta pour nous demander si nous n'avions pas rencontré une troupe de bandits calabrais qui emmenaient sa troïa. A la description qu'il nous fit de la pauvre bête qui, selon lui, était près de mettre bas, il nous fut impossible de méconnaître les voleurs dans les derniers bipèdes et le cochon dans le dernier quadrupède que nous avions rencontrés; nous donnâmes au requérant les renseignements que notre conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vîmes repartir au galop à la poursuite de la tribu voyageuse.
Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvâmes un si délicieux paysage à la manière du Poussin, avec une prairie pleine de boeufs au premier plan, et au second une forêt de châtaigniers du milieu de laquelle se détachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le troisième plan, que Jadin réclama son droit de halte, ce droit qui lui était toujours accordé sans conteste. Je le laissai s'établir à son point de vue, et je me mis à chasser dans la montagne. Nous gagnâmes à cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix rouges pour notre souper.
En arrivant à Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules venaient de se reposer une heure, et que, grâce à une maison située sur la route et où il s'était procuré à nos dépens un sac d'avoine, elles avaient fait un excellent repas, nous eûmes l'air de ne pas entendre et nous continuâmes notre route jusqu'à Mileto. A Mileto ce fut un véritable désespoir quand nous lui réitérâmes notre intention irrévocable d'aller coucher à Monteleone: il était sept heures du soir, et nous avions encore sept milles à faire; de sorte que, comme on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'être arrêtés. Pour comble de malheur, en traversant la grande place de Mileto, j'aperçus un tombeau antique représentant la mort de Penthésilée. Ce fut moi, à mon tour, qui réclamai un croquis, et une demi-heure s'écoula, au grand désespoir de notre guide, en face de cette pierre, où il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien digne de nous arrêter.
Il était nuit presque close lorsque nous sortîmes de la ville, et je dois le dire à l'honneur de notre pauvre muletier, à un quart de lieu au delà des dernières maisons, la route s'escarpait si brusquement dans la montagne et s'enfonçait dans un bois de châtaigniers si sombre, que nous-mêmes nous ne pûmes nous empêcher d'échanger un coup d'oeil, et par un mouvement simultané de nous assurer que les capsules de nos fusils et de nos pistolets étaient bien à leurs places. Ce ne fut pas tout: jugeant qu'il était inutile de faire aussi par trop beau jeu à ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous descendîmes de nos montures, nous en remîmes les brides aux mains de notre guide, nous fîmes passer nos pistolets de nos fontes à nos ceintures, et, après avoir fait prendre à nos mules le milieu de la route, nous nous plaçâmes au milieu d'elles, de sorte que de chaque côté elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en l'honneur des Calabrais que cette précaution était parfaitement inutile. Nous fîmes nos sept milles sans rencontrer autre chose que des pâtres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise, s'empressèrent de nous saluer les premiers de l'éternel _buon viaggio_, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds à la tête.
Nous arrivâmes à Monteleone à nuit close, ce qui fit que notre prudent muletier nous arrêta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on voyait à peine à quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de chercher mieux.
Dieu préserve mon plus mortel ennemi d'arriver à Monteleone à l'heure où nous y arrivâmes, et de s'arrêter chez maître Antonio Adamo.
A Monteleone, nous commençâmes à entendre parler du tremblement de terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinément interrompu notre bal. La secousse avait été assez violente, et quoique aucun accident sérieux ne fût arrivé, les Montéléoniens avaient eu un instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783, avait entièrement détruit leur ville.
Nous passâmes chez maître Adamo une des plus mauvaises nuits que nous eussions encore passées. Quant à moi, je fis mettre successivement trois paires de draps différentes à mon lit; encore la virginité de cette troisième paire me parut-elle si douteuse, que je me décidai à me coucher tout habillé.
Le lendemain, au point du jour, nous fîmes seller nos mules, et nos partîmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chaîne de montagnes qui courait à notre gauche, nous retrouvâmes la mer, et, assise au bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher.
Mais ce qu'à notre grand regret nous cherchâmes inutilement dans le port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fumée de Stromboli, qui s'élevait à une trentaine de milles devant nous au milieu de la mer, nous vîmes que le vent n'avait point changé et venait du nord.
Par un étrange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtième anniversaire de la mort de Murat.
CHAPITRE XII
LE PIZZO.
Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent au milieu du siècle comme un de tes jalons historiques plantés par la main de Dieu pour l'éternité: tel est le sort du Pizzo. Sans annales dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques de l'Iliade napoléonienne.
On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat vint se faire fusiller, là que cet autre Ajax trouva une mort obscure et sanglante, après avoir cru un instant que, lui aussi, il échapperait malgré les dieux.
Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le plus populaire de l'empire après celui de Napoléon.
Ce fut un sort étrange que celui-là: né dans une auberge, élevé dans un pauvre village, Murat parvient, grâce à la protection d'une famille noble, à obtenir une bourse au collége de Cahors, qu'il quitte bientôt pour aller terminer ses études au séminaire de Toulouse. Il doit être prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murat, lorsque, pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le renvoie à la Bastide. Là il retrouve l'auberge paternelle dont il devient un instant le premier domestique. Bientôt cette existence le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal de logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du régiment comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de Louis XVI est décrétée, Murat est désigné pour en faire partie; il part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade se nomme Bessières: ce sera le duc d'Istrie.
Bientôt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé; il écrit au club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murat garde son nom.
Le 13 vendémiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le commandement de l'armée d'Italie, Murat sera son aide de camp.
Alors Murat grandit avec l'homme à fortune duquel il s'est attaché. Il est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier à la tête de son régiment; il monte le premier à l'assaut; il entre le premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur, grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler _Marat_ va s'appeler _Joachim Napoléon_.
Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son casque une couronne; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le 16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 13 novembre 1805 il est entré le premier à Vienne,
Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de la grandeur de Murat et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre n'est qu'un homme. Napoléon va tomber, Murat va descendre.
Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murat. Napoléon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades, position, fortune: il lui a donné sa soeur et un trône. A qui se fiera Napoléon, s'il ne se fie point à Murat, ce garçon d'auberge qu'il a fait roi?
L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte l'armée, Murat tourne le dos à l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu par la peur de perdre son trône. Il arrive à Naples pour marchander sa couronne aux ennemis de la France; des négociations se nouent avec l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.
Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est debout pour une nouvelle lutte. Murat écoute avec inquiétude ce canon septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit l'étranger au coeur de la France. Deux noms de victoire arrivent jusqu'à lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit, Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voilà qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caserte ou de Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non pas, il est à Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie. Pourquoi Murat ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se noya-t-il pas à Leipsick comme Poniatowski?....
Il n'eût pas signé le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 hommes et à marcher à leur tête contre la France. Moyennant quoi il resta roi de Naples, tandisque Napoléon devenait souverain de l'île d'Elbe.
Mais un jour Joachim s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône s'ébranle et vacille au milieu des vieux trônes. L'antique famille des rois rougit du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère. Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Joachim.
En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.
Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids à cet événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000 hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne sont plus des Français. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi.
Napoléon se contente de lui répondre:--Vous m'avez perdu deux fois; la première, en vous déclarant contre moi; la seconde, en vous déclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je tomberai sans vous.
A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napoléon. Une seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura:--Ah! si Murat était ici!....
Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat était devenu; il ne devait reparaître que pour mourir.
Entrons au Pizzo.
Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour moi presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréchal Brune était mon parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai tiré les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiffé du bonnet aux plumes éclatantes du héros d'Aboukir.
Je venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les dernières heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire aient conservé le souvenir.
J'avais pris toutes mes précautions d'avance. A Vulcano, on se le rappelle, les fils du général Nunziante m'avaient donné une lettre de recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, général du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite encore, et il avait rendu à Murat prisonnier tous les services qu'il avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivité il lui avait fait visite, et enfin il avait pris congé de lui dans un dernier adieu, quelques instants avant sa mort.
J'eus à peine remis à M. le chevalier Alcala la lettre de recommandation dont j'étais porteur, qu'il comprit l'intérêt que je devais prendre aux moindres détails de la catastrophe dont je voulais me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir à ma disposition.
D'abord nous commençâmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une petite ville de 15 ou 1,800 âmes, bâtie sur le prolongement d'un des contreforts de la grande chaîne de montagnes qui part des Apennins, un peu au-dessus de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant toute la Calabre. Comme à Scylla, ce contrefort s'étend jusqu'à la mer par une longue arête de rochers, sur le dernier desquels est bâtie la citadelle.
Des deux cotés, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphémie, à sa gauche est la côte qui s'étend jusqu'au cap Lambroni.
Au milieu du Pizzo est une grande place de forme à peu près carrée, mal bâtie, et à laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses. A son extrémité méridionale, cette rue est ornée de la statue du roi Ferdinand, père de la reine Amélie et grand-père du roi de Naples actuel.
Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer; à droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par un escalier cyclopéen, formé, comme celui de Caprée, de larges dalles de granit.
Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.
Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre pêcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient pas utiliser de la journée, attendu que ce 8 octobre était un dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâtiments qui, après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient suivre, se dirigèrent tout à coup vers le Pizzo. A cinquante pas du rivage à peu près, les trois bâtiments mirent en panne; une chaloupe fut descendue à la mer; trente et une personnes y descendirent, et la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient debout à la proue: le premier de ces trois hommes était Murat; le second, le général Franceschetti, et le troisième, l'aide-de-camp Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient vingt-cinq soldats et trois domestiques.
Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et le trésor de Murat, elle était restée sous le commandement d'un nommé Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait comblé de bontés, et qu'il avait nommé son amiral.
En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à terre; mais Murat l'arrêta en lui posant la main sur la tête et en lui disant:
--Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier.
A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général Franceschetti sauta après Murat, et Campana après Franceschetti; les soldats débarquèrent ensuite, puis les valets.
Murat était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des bottes à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la ganse était formée de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun mille écus à peu près; enfin, sous son bras gauche il portait roulée son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier ses nouveaux partisans.
A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murat trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper; de l'endroit où il était débarqué il voyait parfaitement l'escalier gigantesque qui conduit à la place: il donna l'exemple à sa petite troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville.
Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour jeter un coup d'oeil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le bâtiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix heures sonnaient. La place était encombrée de peuple: c'était l'heure où l'on allait commencer la messe.
L'étonnement fut grand lorsque l'on vit déboucher la petite troupe conduite par un homme si richement vêtu, par un général et par un aide-de-camp. Murat pénétra jusqu'au milieu de la place sans que personne le reconnût, tant on était loin de s'attendre à le revoir jamais. Murat cependant était venu au Pizzo cinq ans auparavant et à l'époque où il était roi.
Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans, un ancien sergent qui avait servi dans sa garde à Naples. Murat, comme la plupart des souverains, avait la mémoire des noms. Il marcha droit à l'ex-sergent, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit:
--Tu t'appelles Tavella?
--Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous?
--Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda Murat, mais ne répondit point.
--Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier le premier _vive Joachim_!
La petite troupe de Murat cria à l'instant _vive Joachim_! mais le Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne répondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait donné lui-même le signal; bien au contraire, une rumeur sourde commençait à courir dans la foule. Murat comprit ce frémissement d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent:
--Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que tu étais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'éloigna sans répondre, s'enfonça dans une des rues tortueuses qui aboutissent à la place, rentra chez lui et s'y renferma.
Pendant ce temps, Murat était demeuré sur la place, où la foule devenait de plus en plus épaisse. Alors le général Franceschetti, voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au contraire les figures sévères des assistants s'assombrissaient de minute en minute, s'approcha du roi:
--Sire, lui dit-il, que faut-il faire?
--Crois-tu que cet homme m'amènera un cheval?
--Je ne le crois point, dit Franceschetti.
--Alors, allons à pied à Monteleone.
--Sire, il serait plus prudent peut-être de retourner à bord.
--Il est trop tard, dit Murat; les dés sont jetés, que ma destinée s'accomplisse à Monteleone. A Monteleone!
--A Monteleone! répéta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui montrant le chemin, marchait à sa tête.