Le Capitaine Aréna — Tome 2

Part 2

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La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la _Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens, la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire, que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur. Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée, et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient, Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui, perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine. Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule:

--Excellence? dit-il.

--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.

--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses qui révoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en prières.

--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?

--Jésus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.

Cette judicieuse remarque fur immédiatement suivie d'un cri général de terreur. Le bâtiment vacilla comme s'il était encore en pleine mer. Un des deux étais qui le soutenaient glissa le long de sa carène, et le speronare, versant comme une voiture à laquelle deux roues manqueraient à la fois du même côté, nous envoya tous, danseurs, musiciens et assistants, rouler pêle-mêle sur le sable!

Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible à décrire; chacun se releva et se mit à fuir de son côté, sans savoir où. Quant à moi, n'ayant plus aucune idée, grâce à la culbute que je venais de faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer, quand une main me saisit et m'arrêta. Je me retournai, c'était le pilote.

--Où allez-vous, excellence? me dit-il.

--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais avec vous, ça m'est égal.

--Nous n'avons nulle part à aller, excellence; et ce que nous pouvons foire de mieux, c'est d'attendre.

--Eh bien! dit Jadin en arrivant à son tour tout en crachant le sable qu'il avait dans la bouche, en voilà une de cabriole!

--Vous n'avez rien? lui demandai-je.

--Moi, rien du tout; je suis tombé sur Milord que j'ai manqué étouffer, voilà tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la parole à son chien de son fausset le plus agréable, il a donc sauvé la vie à son maître. Milord se ramassa sur lui-même et agita vivement sa queue en témoignage du plaisir qu'il éprouvait d'avoir accompli sans s'en douter une si belle action.

--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé?

--Il est arrivé, dit Jadin en haussant les épaules, que ces imbéciles-là ont mal assuré les pieux, et qu'un des supports ayant manqué, le speronare à fait comme quand Milord secoue ses puces.

--C'est-à-dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secoué les siennes.

--Comment?

--Écoutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.

Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_

--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de terre? demandai-je.

--Ni plus ni moins, dit le pilote.

--Parole d'honneur? fit Jadin.

--Parole d'honneur, reprit Nunzio.

--Eh bien! pilote, touchez-là, dit Jadin, je suis enchanté.

--De quoi? demanda gravement Nunzio.

--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous croyez que ça se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord, il aura donc vu des tempêtes, il aura donc vu des volcans, il aura donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!

Je me mis à rire malgré moi.

--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Français, je sais bien que vous riez de tout. Ça n'empêche pas que dans ce moment-ci la moitié de la Calabre est peut-être sens dessus dessous. Ce n'est pas qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont des hommes.

--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite secouée que nous avons ressentie....

--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et nous, justement, nous sommes à l'extrémité de la botte, et par conséquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du côté de Nicastro et de Cosenza, c'est là qu'il doit y avoir eu le plus d'oeufs cassés; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.

--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de l'agrément? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.

Et il se mit à battre le briquet, en attendant une seconde secousse.

Mais nous attendîmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas, et au bout de dix minutes notre équipage, qui dans le premier moment s'était éparpillé de tous les côtés, était réuni autour de nous: personne n'était blessé, à l'exception de Giovanni qui s'était foulé le poignet, et de Pietro qui prétendait s'être donné une entorse.

--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire maintenant?

--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, répondit le vieux prophète: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je crois que c'est fini pour le moment.

--Allons, enfants, dit le capitaine, à l'ouvrage! Puis, se retournant de notre côté:--Si leurs excellences avaient la bonté ... ajouta-t-il.

--De quoi faire, capitaine, dites?

--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous tant que nous sommes pour en venir à notre honneur; attendu que ces fainéants de Calabrais, c'est bon à boire, à manger et à danser; mais pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un seul!

Effectivement, le rivage était complètement désert: hommes, femmes et enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez naturel pour qu'on ne s'en formalisât point.

Quoique réduits à nos propres forces, nous n'en parvînmes pas moins, grâce à un mécanisme fort ingénieux inventé par le pilote, à remettre le bâtiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait glissé fut rétabli en son lieu et place, l'échelle appliquée de nouveau à bâbord, et au bout d'une heure à peu près tout était aussi propre et aussi en ordre à bord du speronare que si rien d'extraordinaire ne s'était passé.

La nuit s'écoula sans accident aucun.

CHAPITRE XI.

TÉRENCE LE TAILLEUR.

Le lendemain, à six heures du matin, nous vîmes arriver le guide et les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage important n'était arrivé dans le village; trois ou quatre cheminées étaient tombées, voilà tout.

Nous convînmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent changeât, il lui fallait, à lui, douze ou quinze heures: il fut convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait jusqu'à ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours écoulés, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau rendez-vous.

Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter avec nous le moins d'argent possible, nous prîmes chacun six ou huit louis seulement, laissant le reste de notre trésor sous la garde de l'équipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en règle, nous enfourchâmes nos montures et prîmes congé de nos matelots, qui nous promirent de nous recommander tous les soirs à Dieu dans leurs prières. Quant à nous, nous leur enjoignîmes de partir au premier souffle de vent; ils s'y engagèrent sur leur parole, nous baisèrent une dernière fois les mains, et nous nous séparâmes.

Nous suivions pour aller à Scylla la route déjà parcourue, et sur laquelle par conséquent nous n'avions aucune observation à faire; mais comme notre guide était forcé de marcher à pied, attendu qu'après nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amené que deux, espérant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train très-ordinaire; encore en arrivant à Scylla nous déclara-t-il que, ses mulets n'ayant point mangé avant leur départ, il était de toute urgence qu'il les fît déjeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un éclaircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prétendait avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses voyageurs. La chose n'était point portée sur le _papier_; mais, comme heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses conventions à la lettre, à défaut de quoi j'allais aller prévenir mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut arrêté que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais un troisième, et que le prix du mulet absent serait affecté à la nourriture des deux mulets présents.

Afin de ne pas perdre une heure inutilement à Scylla, nous montâmes, Jadin et moi, sur le rocher où est bâtie la forteresse. Là, nous relevâmes une petite erreur archéologique: c'est que la citadelle, qu'on nous avait dit élevée par Murât, datait de Charles d'Anjou: il y avait cinq siècles et demi de différence entre l'un et l'autre de ces deux conquérants. Mais le renseignement nous avait été donné par nos Siciliens, et j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.

Ce fut le 7 février 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e régiment d'infanterie légère et du 67e régiment d'infanterie de ligne entrèrent à la baïonnette dans la petite ville de Scylla et en chassèrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent à s'embarquer sous la protection du fort que défendait une garnison du 62e régiment de ligne anglais.

A peine maîtres de la ville, les Français établirent sur la montagne qui la domine une batterie de canons destinée à battre le fort en brèche. Le 9, la batterie commença son feu; le 15, la garnison anglaise fut sommée de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits bâtiments partit des cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour venu, les assiégeants s'aperçurent qu'on ne répondait pas à leur feu; en même temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible à cause de l'escarpement du roc taillé à pic; mais il fallut bien qu'ils en crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'éloigner chargées d'habits rouges. Ils coururent aussitôt à l'assaut, s'emparèrent de la forteresse sans résistance aucune et arrivèrent au haut du rempart juste à temps pour voir s'éloigner la dernière barque. Un escalier taillé dans le roc, et qu'il était impossible d'apercevoir de tout autre côté que de celui de la mer, donna l'explication du miracle. Les canons du fort furent aussitôt tournés vers les fugitifs, et un bateau chargé de cinquante hommes fut coulé bas; les autres, craignant le même sort, firent force de voiles pour s'éloigner, laissant leurs compagnons se tirer de là connue ils pourraient. Les trois quarts s'en tirèrent en se noyant, l'autre quart regagna la côte à la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans le fort dix-neuf pièces de canon, deux mortiers, deux obusiers, une caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.

La prise de Scylla mit fin à la campagne: c'était le seul point où le roi Ferdinand posât encore le pied en Calabre; et Joseph Napoléon, passé roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi maître de la moitié du royaume de son prédécesseur.

J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu'à l'extrémité de la Péninsule italique je retrouvai la trace des boulets français sur une citadelle de la Grande-Grèce.

L'heure était écoulée: nous avions donné rendez-vous à notre muletier de l'autre côté de la ville. Nous revînmes donc sur la grande route, où, après un instant d'attente, nous fûmes rejoints par notre homme et par ses deux bêtes. En remontant sur mon mulet je m'aperçus qu'on avait touché à mes fontes; ma première idée fut qu'on m'avait volé mes pistolets, mais en levant la couverture je les vis à leur place. Notre guide nous dit alors que c'était seulement le garçon d'écurie qui les avait regardés, pour s'assurer s'ils étaient chargés, sans doute, et donner sur ce point important des renseignements à qui de droit. Au reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une société équivoque pour être pris au dépourvu: nous étions armés jusqu'aux dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint à la terreur qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres dont nous entendions faire journellement le récit. Au reste, comme je ne me fiais pas beaucoup à mon guide, ce petit événement me fut une occasion de lui dire que, si nous étions arrêtés, la première chose que je ferais serait de lui casser la tête. Cette menace, donnée en manière d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus résolu du monde, parut faire sur lui une très-sérieuse impression.

Vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Bagnaria. Là, notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacrée à son dîner et au nôtre. La proposition était trop juste pour ne pas trouver en nous un double écho: nous entrâmes dans une espèce d'auberge, et nous demandâmes qu'on nous servit immédiatement.

Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns préparatifs dans la chambre où nous attendions notre nourriture, je descendis à la cuisine afin de presser le cuisinier. Là il me fut répondu qu'on aurait déjà servi le dîner à nos excellences, mais que notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient à l'hôtel, on n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait à peine sept lieues dans la journée, je trouvai la plaisanterie médiocre, et je priai le maître de la locanda de nous faire dîner à l'instant même, et de prévenir notre muletier de se tenir prêt, lui et ses bêtes, à repartir aussitôt après le repas.

La première partie de cet ordre fut scrupuleusement exécutée; deux minutes après l'injonction faite, nous étions à table. Mais il n'en fut pas de même de la seconde: lorsque nous descendîmes, on nous annonça que, notre guide n'étant point rentré, on n'avait pas pu lui faire part de nos intentions, et que, par conséquent, elles n'étaient pas exécutées. Notre résolution fut prise à l'instant même: nous fîmes faire notre compte et celui de nos mulets, nous payâmes total et bonne main; nous allâmes droit à l'écurie, nous sellâmes nos montures, nous montâmes dessus, et nous dîmes à l'hôte que lorsque le muletier reviendrait il n'avait qu'à lui dire qu'en courant après nous il nous rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point à se tromper, ce chemin étant la grande route.

Comme nous atteignions l'extrémité de la ville, nous entendîmes derrière nous des cris perçants; c'était notre Calabrais qui s'était mis à notre poursuite et qui n'aurait pas été fâché d'ameuter quelque peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit était clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journée, ce n'était point une étape. Il nous restait encore trois heures de jour à épuiser et sept milles seulement à faire pour arriver à Palma. Nous avions donc le droit d'aller jusqu'à Palma. Notre guide alors essaya de nous arrêter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer d'être arrêtés deux ou trois fois en voyageant à une pareille heure; et, à l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou six prisonniers. Or ces prisonniers n'étaient autres, assurait notre homme, que des voleurs qui avaient été pris la veille sur la route même que nous voulions suivre. A ceci nous répondîmes que, puisqu'ils avaient été pris, ils n'y étaient plus; et que d'ailleurs, s'il avait besoin effectivement d'être rassuré, nous demanderions aux gendarmes, qui suivaient la même route, la permission de voyager dans leur honorable société. A une pareille proposition, il n'y avait rien à répondre; force fut donc à notre malheureux guide d'en prendre son parti: nous mîmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en gémissant. Je donne tous ces détails pour que le voyageur qui nous succédera dans ce bienheureux pays sache à quoi s'en tenir, une fois pour toutes; faire ses conditions, par écrit d'abord, et avant tout; puis, ces conditions faites, ne céder jamais sur aucune d'elles. Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures passées, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-même au-devant de vos désirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera à chaque heure une opposition, à chaque pas une difficulté; un voyage de trois jours en durera huit, et là où l'on aura cru dépenser cent écus on dépensera mille francs.

Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine eus-je jeté les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de Scylla: c'était jour de bonheur.

La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient porté leurs fruits. Je n'aurais eu qu'un mot à dire pour faire accoupler mon muletier à un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis pas, seulement je fis comprendra d'un signe à ce drôle-là dans quels rapports j'étais avec les autorités du pays.

J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur j'étais tombé sur les plus honnêtes gens de la terre, ils ne savaient absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient à Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir à ceux qui les y menaient, mais ils étaient bien convaincus qu'ils seraient à peine arrivés dans la capitale de la Calabre citérieure, qu'on leur ferait des excuses sur l'erreur qu'on avait commise à leur endroit, et qu'on les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et moeurs.

Voyant que c'était un parti pris, je revins à mon brigadier; malheureusement lui-même était fort peu au courant des faits et gestes de ses prisonniers; il savait seulement que tous étaient arrêtés sous prévention de vol à main armée, et que parmi eux trois ou quatre étaient accusés d'assassinat. Malgré la promesse faite à mon guide, je trouvai la société trop choisie pour rester plus long-temps avec elle, et, faisant un signe à Jadin, qui y répondit par un autre, nous mîmes nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations; mais je priai mon brave brigadier de lui faire à l'oreille une petite morale; ce qui eut lieu à l'instant même, et ce qui produisit le meilleur effet.

Moyennant quoi nous arrivâmes vers sept heures du soir à Palma sans mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.

Rien n'est plus promptement visité qu'une ville de Calabre; excepté les éternels temples de Pestum qui restent obstinément debout à l'entrée de cette province, il n'y a pas un seul monument à voir de la pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essayé, comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre à deux mains, et comme un vanneur fait du blé, il secoue rochers, villes et villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il s'arrête, tout est changé d'aspect sur une surface de soixante-dix lieues de long et de trente ou quarante de large. Où il y avait des montagnes il y a des lacs, où il y avait des lacs il y a des montagnes, et où il y avait des villes il n'y a généralement plus rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille à une fourmilière dont un voyageur en passant a détruit l'édifice, se remet à l'oeuvre; chacun charrie son moellon, chacun traîne sa poutre; puis, tant bien que mal et autant que possible, à la place où était l'ancienne ville on bâtit une ville nouvelle qui, pareille à chacune des dix villes qui l'ont précédée, durera ce qu'elle pourra. On comprend qu'avec cette éternelle éventualité de destruction, on s'occupe peu de bâtir selon les règles de l'un des six ordres reconnus par les architectes. Vous pouvez donc, à moins que vous n'ayez quelque recherche historique, géologique ou botanique à faire, arriver le soir dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain matin: vous n'aurez rien laissé derrière vous qui mérite la peine d'être vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage, c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses habitants, la vigueur de ses forêts, l'aspect de ses rochers, et les mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour, tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une tente et des mulets irait de Pestum à Reggio sans entrer dans une seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la grande route par étapes de trois lieues, aurait séjourné dans chaque ville et dans chaque village.