Le Capitaine Aréna — Tome 1

Part 4

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En effet, toute la journée se passa chez les capucins à faire provision d'armes et de munitions; on réunit tout ce que l'on put trouver de sabres, de fusils, de poudre et de balles, et l'on s'apprêta à prendre d'assaut, le soir même, le couvent des frères du tiers-ordre.

De leur côté, les frères du tiers-ordre furent prévenus, et se mirent sur la défensive.

A six heures, les capucins, conduits par leur gardien, escaladèrent le mur et descendirent dans le jardin des frères du tiers-ordre: ceux-ci les attendaient avec leur gardien à leur tête.

Le combat commença et dura plus de deux heures; enfin le couvent du tiers-ordre fut emporté d'assaut après une résistance héroïque, et les moines vaincus se dispersèrent dans la campagne.

Deux capucins furent tués sur la place: c'étaient le père Benedetto di Pietra-Perzia et il padre Luigi di S. Filippo. Le premier avait reçu deux balles dans le bas-ventre, et le second cinq balles, dont deux lui traversaient la poitrine de part en part. Du côté des frères du tiers-ordre, il y eut deux frères-lais si grièvement blessés, que l'un mourut de ses blessures et que l'autre en revint à grand'peine. Quant aux blessures légères, on ne les compta même pas; il y eut peu de combattants des deux partis qui n'en eussent reçu quelqu'une.

Comme on le comprend bien, on étouffa l'affaire; portée devant les tribunaux, elle eût été trop scandaleuse.

Remontons un peu plus haut:

Il y avait à Messine, vers la fin du dernier siècle, un juge nommé Cambo; c'était un travailleur éternel, un homme probe et consciencieux, un magistrat estimé enfin de tous ceux qui le connaissaient, et auquel on ne pouvait faire d'autre reproche que de prendre la législation qui régissait alors la Sicile par trop au pied de la lettre.

Or, un matin que Cambo s'était levé avant le jour pour étudier, il entend crier à l'aide dans la rue, court à son balcon, et ouvre sa fenêtre juste au moment où un homme en frappait un autre d'un coup de poignard; L'homme frappé tomba mort et le meurtrier, qui était inconnu à Cambo, mais dont il eut tout le temps de voir le visage, s'enfuit, laissant le poignard dans la plaie; à cinquante pas plus loin, embarrassé du fourreau, il le jeta à son tour; puis, se lançant dans une rue transversale, il disparut.

Cinq minutes après, un garçon boulanger sort d'une maison heurte du pied le fourreau du poignard, le ramasse, l'examine, le met dans sa poche et continue son chemin; arrivé devant la maison de Cambo, qui était toujours resté caché derrière la jalousie de son balcon, il se trouve en face de l'assassiné. Son premier mouvement est de voir s'il ne peut pas lui porter secours: il soulève le corps et s'aperçoit que ce n'est plus qu'un cadavre; en ce moment le pas d'une patrouille se fait entendre, le garçon boulanger pense qu'il va se trouver mêlé comme témoin dans une affaire de meurtre, et se jette dans une allée entr'ouverte. Mais le mouvement n'a point été si rapide qu'il n'ait été vu: la patrouille accourt, voit le cadavre, cerne la maison où elle croit avoir vu entrer l'assassin. Le boulanger est arrêté, l'on trouve sur lui le fourreau qu'il a trouvé; on le compare avec le poignard resté dans la poitrine du mort, gaine et lame s'ajustent parfaitement. Plus de doute qu'on ne tienne le coupable.

Le juge a tout vu : l'assassinat, la fuite du meurtrier, l'arrestation de l'innocent; et cependant il se tait, n'appelle personne, et laisse conduire, sans s'y opposer, le boulanger en prison.

A sept heures du matin il est officiellement prévenu par le capitaine de justice de ce qui s'est passé; il écoute les témoins, dresse le procès-verbal, se rend à la prison, interroge le prisonnier et inscrit ses demandes et ses réponses avec la plus scrupuleuse exactitude: il va sans dire que le malheureux boulanger se renferme dans la dénégation la plus absolue.

Le procès commence: Cambo préside le tribunal; les témoins sont entendus et continuent de charger l'accusé; mais la principale charge contre lui, c'est le fourreau trouvé sur lui et qui s'adapte si parfaitement au poignard trouvé dans la blessure; Cambo presse l'accusé de toutes les façons, l'enveloppe de ces mille questions dans lesquelles le juge enlace le coupable. Le boulanger nie toujours, à défaut de témoins atteste le ciel, jure ses grands dieux qu'il n'est pas coupable, et cependant, grâce à l'éloquence de l'avocat du ministère public, voit s'amasser contre lui une quantité de semi-preuves suffisantes pour qu'on demande l'application de la torture. La demande en est faite à Cambo, qui écrit au-dessous de la demande le mot _accordé_.

Au troisième tour d'estrapade la douleur est si forte que le malheureux boulanger ne peut plus la supporter, et déclare que c'est lui qui est l'assassin. Cambo prononce la peine de mort.

Le condamné se pourvoit en grâce: le pourvoi est rejeté.

Trois jours après le rejet du pourvoi le condamné est pendu!

Six mois s'écoulent: le véritable assassin est arrêté au moment où il commet un autre meurtre. Condamné à son tour, il avoue alors qu'un innocent a été tué à sa place, et que c'est lui qui a commis le premier assassinat pour lequel a été pendu le malheureux boulanger.

--Seulement, ce qui l'étonné, ajoute-t-il, c'est que la sentence ait été prononcée par le juge Cambo, qui a dû tout voir, attendu qu'il l'a parfaitement distingué à travers sa jalousie.

On s'informe auprès du juge si le condamné ne cherche pas à en imposer à la justice; Cambon répond que ce qu'il dit est l'exacte vérité, et qu'il a été effectivement depuis le commencement jusqu'à la fin spectateur du drame sanglant qui s'est passé sous sa fenêtre.

Le roi Ferdinand apprend cette étrange circonstance: il était alors à Palerme. Il fait venir Cambo devant lui.

--Pourquoi, lui dit-il, au fait comme tu l'étais des moindres circonstances de l'assassinat, as-tu laissé condamner un innocent, et n'as-tu pas dénoncé le vrai coupable?

--Sire, répondit Cambo, parce que la législation est positive: elle dit que le juge ne peut être ni témoin ni accusateur; j'aurais donc été contre la loi si j'avais accusé le coupable ou témoigné en faveur de l'innocent.

--Mais, dit Ferdinand, ta aurait bien pu au moins ne pas le condamner.

--Impossible de faire autrement, sire: les preuves étaient suffisantes pour qu'on lui donnât la torture, et pendant la torture il a avoué qu'il était coupable.

--C'est juste, dit Ferdinand, ce n'est pas ta faute, c'est celle de la torture.

La torture fut abolie et le juge maintenu.

C'était un drôle de corps que ce roi Ferdinand; nous le retrouverons à Naples, et nous en causerons.

Une des choses qui m'étonnèrent le plus en arrivant en Sicile c'est la différence du caractère napolitain et du caractère sicilien: une traversée d'un jour sépare les deux capitales, un détroit de quatre milles sépare les deux royaumes, et on les croirait à mille lieues l'un de l'autre. A Naples vous rencontrez les cris, la gesticulation, le bruit éternel et sans cause; à Messine ou à Palerme vous retrouvez le silence, la sobriété de gestes, et presque de la taciturnité. Interrogez le Palermitain, un signe, un mot, ou par extraordinaire une phrase vous répond; interrogez l'homme de Naples, non-seulement il vous répondra longuement, prolixement, mais encore bientôt c'est lui qui vous interrogera à son tour, et vous ne pourrez plus vous en débarrasser. Le Palermitain crie et gesticule aussi, mais c'est dans un moment de colère et de passion; le Napolitain, c'est toujours. L'état normal de l'un c'est le bruit, l'état habituel de l'autre c'est le silence.

Les deux caractères distinctifs du Sicilien c'est la bravoure et le désintéressement. Le prince de Butera, qu'on peut citer comme le type du grand seigneur palermitain, donna deux exemples de ces deux vertus dans la même journée.

Il y avait émeute à Palerme: cette émeute était amenée par une crise d'argent. Le peuple mourait littéralement de faim ; or il s'était fait ce raisonnement que mieux valait mourir d'une balle ou d'un boulet de canon, l'agonie, de cette façon, étant moins longue et moins douloureuse.

De leur coté, le roi et la reine, qui n'avaient pas trop d'argent pour eux, ne pouvaient pas acheter du blé et ne voulaient pas diminuer les impôts; ils avaient donc fait braquer un canon dans chaque rue et s'apprêtaient à répondre au peuple avec cette _ultima ratio regum_.

Un de ces canons défendait l'extrémité de la rue de Tolède, à l'endroit où elle débouche sur la place du Palais-Royal: le peuple marchait sur le palais, et par conséquent marchait sur le canon; l'artilleur, la mèche allumée, se tenait prêt, le peuple avançait toujours, l'artilleur approche la mèche de la lumière, en ce moment le prince Hercule de Butera sort d'une rue transversale et sans rien dire, sans faire un signe, vient s'asseoir sur la bouche du canon.

Comme c'était l'homme le plus populaire de la Sicile, le peuple le reconnaît et pousse des cris de joie.

Le prince fait signe qu'il veut parler; l'artilleur, stupéfait, après avoir approché trois fois la mèche de la lumière, sans que le prince ait même daigné s'en inquiéter, l'abaisse vers la terre. Le peuple se tait comme par enchantement; il écoute.

Le prince lui fait un long discours, dans lequel il explique au peuple comment la cour, chassée de Naples, rongée par les Anglais et réduite à son revenu de Sicile, meurt de faim elle-même; il raconte que le roi Ferdinand va à la chasse pour manger, et qu'il a assisté quelques jours auparavant à un dîner chez le roi, lequel dîner n'était composé que du gibier qu'il avait tué.

Le peuple écoute, reconnaît la justesse des raisonnements du prince de Butera, désarme ses fusils, les jette sur son épaule et se disperse.

Ferdinand et Caroline ont tout vu de leurs fenêtres; ils font venir le prince de Butera, lequel, à son tour, leur fait un discours très-sensé sur le désordre du trésor. Alors les deux souverains offrent d'une seule voix, au prince de Butera, la place de ministre des finances.

--Sire, répondit le prince de Butera, je n'ai jamais administré que ma fortune, et je l'ai mangée.

A ces mots, il tire sa révérence aux deux souverains qu'il vient de sauver, et se retire dans son palais de la marine, bien plus roi que le roi Ferdinand.

Ce fut en 1818, trois ans après la Restauration de Naples, que l'abolition des majorats et des substitutions fut introduite en Sicile; cette introduction ruina à l'instant même tous les grands seigneurs sans enrichir leurs fermiers; les créanciers seuls y trouvèrent leur compte.

Malheureusement ces créanciers étaient presque tous des juifs et des usuriers prêtant à cent et à cent cinquante pour cent à des hommes qui se seraient regardés, comme déshonorés de se mêler de leurs affaires; quelques-uns n'avaient jamais mis le pied dans leurs domaines et demeuraient sans cesse à Naples ou à Palerme. On demandait au prince de P---- où était située la terre dont il portait le nom.--Mais je ne sais pas trop, répondit-il; je crois que c'est entre Girgenti et Syracuse.--C'était entre Messine et Catane.

Avant l'introduction de la loi française, lorsqu'un baron sicilien mourait, son successeur, qui; n'était point forcé d'accepter l'héritage sous bénéfice d'inventaire, commençait par s'emparer de tout; puis il envoyait promener les créanciers. Les créanciers proposaient alors de se contenter des intérêts; la demande paraissait raisonnable, et on y accédait; souvent, lorsque cette proposition était faite, les créanciers, grâce au taux énorme auquel l'argent avait été prêté, étaient déjà rentrés dans leur capital; tout ce qu'ils touchaient était donc un bénéfice clair et net, dont ils se contentaient comme d'un excellent pis-aller.

Mais du moment où l'abolition des majorats et des substitutions eut introduite, les choses changèrent: les créanciers mirent la main sur les terres; les frères cadets, a leur tour, devinrent créanciers de leurs aînés; il fallut vendre pour opérer les partages, et du jour au lendemain il se trouva ensuite plus de vendeurs que d'acheteurs; il en résulta que le taux des terres tomba de quatre-vingts pour cent; de plus, ces terres en souffrance, et sur lesquelles pesaient des procès, cessèrent d'être cultivées, et la Sicile, qui du superflu de ses douze millions d'habitants nourrissait autrefois l'Italie, ne récolta plus même assez de blé pour faire subsister les onze cent mille enfants qui lui restent.

Il va sans dire que les impôts restèrent les mêmes.

Aussi y a-t-il dans le monde entier peu de pays aussi pauvres et aussi malheureux que la Sicile.

De cette pauvreté, absence d'art, de littérature, de commerce, et par conséquent de civilisation.

J'ai dit quelque part, je ne sais plus trop où, qu'en Sicile ce n'étaient point les aubergistes qui nourrissaient les voyageurs, mais bien au contraire les voyageurs qui nourrissaient les aubergistes. Cet axiome, qui au premier abord peut paraître paradoxal, est cependant l'exacte vérité; les voyageurs mangent ce qu'ils apportent, et les aubergistes se nourrissent des restes.

Il en résulte qu'une des branches les moins avancées de la civilisation sicilienne est certainement la cuisine. On ne voudrait pas croire ce que l'on vous fait manger dans les meilleurs hôtels, sous le nom de mets honorables et connus, mais auxquels l'objet servi ne ressemble en rien, du moins pour le goût. J'avais vu à la porte d'une boutique du boudin noir, et en rentrant à l'hôtel j'en avais demandé pour le lendemain. On me l'apporta paré de la mine la plus appétissante, quoique son odeur ne correspondit nullement à celle à laquelle je m'attendais. Comme j'avais déjà une certaine habitude des surprises culinaires qui vous attendent en Sicile à chaque coup de fourchette, je ne goûtai à mon boudin que du bout des dents. Bien m'en prit: si j'avais mordu dans une bouchée entière, je me serais cru empoisonné. J'appelai le maître de l'hôtel.

--Comment appelez-vous cela? lui demandai-je en lui montrant l'objet qui venait de me causer une si profonde déception.

--Du boudin, me répondit-il.

--Vous en êtes sûr?

--Parfaitement sûr.

--Mais avec quoi fait-on le boudin à Palerme?

--Avec quoi? pardieu! avec du sang de cochon, du chocolat et des concombres.

Je savais ce que je voulais savoir, et je n'avais pas besoin d'en demander davantage.

Je présume que les Palermitains auront entendu parler un jour par quelque voyageur français d'un certain mets qu'on appelait du boudin, et que ne sachant comment se procurer des renseignements sur une combinaison si compliquée, ils en auront fait venir un dessin de Paris.

C'est d'après ce dessin qu'on aura composé le boudin qui se mange aujourd'hui à Palerme.

Une des grandes prétentions des Siciliens, c'est la beauté et l'excellence de leurs fruits; cependant les seuls fruits supérieurs qu'on trouve en Sicile sont les oranges, les figues et les grenades; les autres ne sont point même mangeables. Malheureusement les Siciliens ont sur ce point une réponse on ne peut plus plausible aux plaintes des voyageurs; ils vous montrent le malheureux passage de leur histoire où il est raconté que Narsès a attiré les Lombards en Italie en leur envoyant des fruits de Sicile. Comme c'est imprimé dans un livre, on n'a rien à dire, sinon que les fruits siciliens étaient plus beaux à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui, ou que les Lombards n'avaient jamais mangé que des pommes à cidre.

CHAPITRE III.

EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES.

LIPARI.

Comme nous l'avait dit le capitaine, nous trouvâmes nos hommes sur le port. A vingt ou trente pas en mer, notre petit speronare se balançait vif, gracieux et fin au milieu des gros bâtiments, comme un alcyon au milieu d'une troupe de cygnes. La barque nous attendait amarrée au quai: nous y descendîmes; cinq minutes après nous étions à bord.

Ce fut avec un vif plaisir, je l'avoue, que je me retrouvai au milieu de mes bons et braves matelots sur le parquet si propre et si bien lavé de notre speronare. Je passai ma tête dans la cabine; nos deux lits étaient à leurs places. Après tant de draps d'une propreté douteuse, c'était quelque chose de délicieux à voir que ces draps éblouissants de blancheur. Peu s'en fallut que je ne me couchasse pour en sentir la fraîche impression.

Tout ceci doit paraître bien étrange au lecteur; mais tout homme qui aura traversé la Romagne, la Calabre ou la Sicile, me comprendra facilement.

A peine fûmes-nous à bord que notre speronare se mit en mouvement, glissant sous l'effort de nos quatre rameurs, et que nous nous éloignâmes du rivage. Alors Palerme commença à s'étendre à nos yeux dans son magnifique développement, d'abord masse un peu confuse, puis s'élargissant, puis s'allongeant, puis s'éparpillant en blanches villas perdues sous les orangers, les chênes verts et les palmiers. Bientôt toute cette splendide vallée, que les anciens appelaient la _conque d'or_, s'ouvrit depuis Montreal jusqu'à la mer, depuis la montagne Sainte-Rosalie jusqu'au cap Zafarano. Palerme l'heureuse se faisait coquette pour nous laisser un dernier regret, à nous qu'elle n'avait pu retenir, et qui, selon toute probabilité, la quittions pour ne jamais la revoir.

Au sortir du port, nous trouvâmes un peu de vent, et nous hissâmes notre voile; mais, vers midi, ce vent tomba tout à fait, et force fut à nos matelots de reprendre la rame. La journée était magnifique; le ciel et le flot semblaient d'un même azur; l'ardeur du soleil était tempérée par une douce brise qui court sans cesse, vivace et rafraîchissante, à la surface de la mer. Nous fîmes étendre un tapis sur le toit de notre cabine pour ne rien perdre de ce poétique horizon; nous fîmes allumer nos chibouques et nous nous couchâmes.

C'étaient là les douces heures du voyage, celles où nous rêvions sans penser, celles où le souvenir du pays éloigné et des amis absents nous revenait en la mémoire, comme ces nuages à forme humaine qui glissent doucement sur un ciel d'azur, changeant d'aspect, se composant, se décomposant et se recomposant vingt fois en une heure. Les heures glissaient alors sans qu'on sentît ni le toucher ni le bruit de leurs ailes; puis le soir arrivait nous ne savions comment, allumant une à une ses étoiles dans l'Orient assombri, tandis que l'Occident, éteignant peu à peu le soleil, roulait des flots d'or, et passait par toutes les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert clair; alors il s'élevait de l'eau comme une harmonieuse vapeur; les poissons s'élançaient hors de la mer pareils à des éclairs d'argent; le pilote se levait sans quitter le gouvernail, et l'_Ave Maria_ commençait à l'instant même où s'éteignait le dernier rayon du jour.

Comme presque toujours le vent se leva avec la lune seulement: à sa chaude moiteur nous reconnûmes le scirocco; le capitaine fut le premier à nous inviter à rentrer dans la cabine, et nous suivîmes son avis, à la condition que l'équipage chanterait en choeur sa chanson habituelle.

Rien n'était ravissant comme cet air chanté la nuit et accompagnant de sa mesure la douce ondulation du bâtiment. Je me rappelle que souvent, au milieu de mon sommeil, je l'entendais, et qu'alors, sans m'éveiller tout à fait, sans me rendormir entièrement, je suivais pendant des heures entières sa vague mélodie. Peut-être, si nous l'eussions entendu dans des circonstances différentes et partout ailleurs qu'où nous étions, n'y eussions-nous pas même fait attention. Mais la nuit, mais au milieu de la mer, mais s'élevant de notre petite barque si frêle, au milieu de ces flots si puissants, il s'imprégnait d'un parfum de mélancolie que je n'ai retrouvé que dans quelques mélodies de l'auteur de _Norma_ et des _Puritains_.

Lorsque nous nous réveillâmes, le vent nous avait poussés au nord, et nous courions des bordées pour doubler Alicudi, que le scirocco et le greco, qui soufflaient ensemble, avaient grand'peine à nous permettre. Pour les mettre d'accord ou leur donner le temps de tomber, nous ordonnâmes au capitaine de s'approcher le plus près possible de l'île, et de mettre en panne. Comme il n'y a à Alicudi ni porte ni anse, ni rade, il n'y avait pas moyen d'aborder avec le speronare, mais, seulement avec la petite chaloupe; encore la chose était-elle assez difficile, à cause de la violence avec laquelle l'eau se brisait sur les rochers, lesquels, au reste, polis et glissants comme une glace, n'offraient aucune sécurité au pied qui se hasardait à sauter dessus.

Nous n'arrivâmes pas moins à aborder avec l'aide de Pietro et de Giovanni: il est vrai que Pietro tomba à la mer; mais, comme nos hommes n'avaient jamais que le pantalon et la chemise et qu'ils nageaient comme des poissons, nous avions fini par ne faire plus même attention à ces sortes d'accidents.

Alicudi est l'ancienne Éricodes de Strabon, qui, au reste, comme les anciens, ne connaissait que sept îles éoliennes: Strongyle, Lipara, Vulcania, Didyme, Phoenicodes, Éricodes et Evonimos. Cette dernière, qui était peut-être alors la plus considérable de toutes, a tellement été rongée par le feu intérieur qui la dévorait, que ses cratères affaissés ont ouvert différents passages à la mer, et que ses différentes sommités, qui s'élèvent seules aujourd'hui au-dessus des flots, forment les îles de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca-Nera, de Lisca-Bianca et de Datoli. De plus, quelques rochers épars, faisant sans doute partie de la même terre, s'élèvent encore noirs et nus à la surface de la mer, sous le nom de Formicali.

Il est difficile de voir quelque chose de plus triste, de plus sombre et de plus désolé que cette malheureuse île, qui forme l'angle occidental de l'archipel Éolien. C'est un coin de la terre oublié lors de la création, et resté tel qu'il était du temps du chaos. Aucun chemin ne conduit à son sommet ou ne longe son rivage; quelques sinuosités creusées par les eaux de la pluie sont les seuls passages qui s'offrent aux pieds meurtris par les angles des pierres et les aspérités de la lave. Sur toute l'île, pas un arbre, pas un morceau de verdure pour reposer les yeux; seulement, au fond de quelques gerçures des rochers, dans les interstices des scories, quelques rares tiges de ces bruyères, qui font que Strabon l'appelle quelquefois Ericusa. C'est le solitaire et périlleux chemin de Dante, où, parmi les rocs et les débris, le pied ne peut avancer sans le secours de la main.

Et cependant, sur ce coin de lave rougie, vivent dans de misérables cabanes cent cinquante ou deux cents pêcheurs, qui ont cherché à utiliser les rares parcelles de terre échappées à la destruction générale. Un de ces malheureux rentrait avec sa barque; nous lui achetâmes pour 3 carlins (28 sous à peu près) tout le poisson qu'il avait pris.

Nous remontâmes sur notre bâtiment, le coeur serré de tant de misères. Vraiment, quand on vit dans un certain monde et d'une certaine façon, il est des existences qui deviennent incompréhensibles. Qui a fixé ces gens sur ce volcan éteint? Y ont-ils poussé comme les bruyères qui lui ont donné son nom? Quelle raison empêche qu'ils ne quittent cet effroyable séjour? Il n'y a pas un coin du monde où ils ne soient mieux que là. Ce rocher brûlé par le feu, cette lave durcie par l'air, ces scories sillonnées par l'eau des tempêtes, est-ce donc une patrie? Qu'on y naisse, cela est concevable, on naît où l'on peut; mais qu'ayant la faculté de se mouvoir, le libre arbitre qui fait qu'on peut chercher le mieux, une barque pour vous porter partout ailleurs, et qu'on reste là, c'est ce qui est impossible à comprendre, c'est ce que ces malheureux eux-mêmes, j'en suis sûr, ne sauraient expliquer.