Le Cap au Diable, Légende Canadienne
Chapter 4
Souvent on l'avait vu, triste et abattu, verser des larmes abondantes, lorsqu'il se croyait seul et hors de la vue. Peu communicatif, on sentait qu'il devait y avoir en lui-même un foyer de douleurs qui avait fait blanchir ses cheveux; mais personne n'attribuait ces rides aux remords qui laissent toujours ces empreintes. Le nom de cet homme, nous le devinons; c'était M. St.-Aubin.
Et si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs par trop de citations, nous nous permettrions encore de leur dire que le vaisseau dans lequel il avait été embarqué fut un de ceux qui essayèrent d'aller aborder sur les bords de la Caroline du Nord, mais dont les habitants les repoussèrent. Il fut un de ceux qui cherchèrent à prendre terre dans cet état où le gouverneur leur proposa de s'établir comme esclaves. Laissons encore une fois parler la voix éloquente de M. Rameau:
"Ce fut une triste et déplorable odyssée que celle de ces malheureux enlevés subitement à la paix de la vie domestique pour subir toutes les horreurs de la guerre la plus violente et le bouleversement de leur fortune, de leurs affections. Jetés sur les vaisseaux; dans l'anxiété d'un avenir inconnu, ils n'avaient même pas, pour se consoler l'espoir, le rêve de la patrie: car derrière eux, l'incendie, la ruine, la dispersion générale, avaient détruit la patrie; il n'y avait plus d'Acadie! et cinq ans après, on ne pouvait plus reconnaître le pays où avaient fleuri leurs villages."
"Dirigés sur les colonies anglaises, il se trouva qu'elles n'avaient point été prévenues de cette transportation; et dans plusieurs endroits on eut l'inhumanité de ne point les accueillir sur la côte. C'est ainsi que 1500 de ces malheureux furent repoussés en Virginie, et cet exemple eut des imitateurs dans une partie de la Caroline. 450 hommes, femmes et enfants destinées à la Pennsylvanie, échouèrent près de Philadelphie; le gouvernement de cette colonie n'eut pas honte, pour se dégrever des secours nécessaires à ces malheureux naufragés, de chercher à les faire vendre comme esclaves; les Acadiens s'y opposèrent avec une énergique indignation, et ce projet n'eut pas de suite. Mais cette bassesse de coeur couronna dignement la conduite des colonies anglaises, dans toute cette affaire. Ailleurs de la ruine des Acadiens, héritiers avides de leur spoliation, les Américains eurent l'impudeur de leur refuser le secours et même les égards dus au malheur. Ces évènements, si tristes qu'ils puissent être, sont d'une importance historique bien secondaire sans doute; mais il ne méritent pas moins de fixer notre attention, car rien n'est plus fécond en justes enseignements que ces actions très-simples de la vie commune, où les peuples et les hommes se révèlent pour ainsi dire en déshabillé, sans que ni passion ni apprêts, les mettent hors de leur naturel; on y trouve peut-être sur les sociétés et sûr les individus, des données plus exactes que dans la solennité des grands faits historiques; et si on étudie toute la suite de l'histoire des États-Unis, on se convaincra facilement en effet combien le caractère de cette nation manque généralement de générosité et de grandeur:
"Cependant les commandants des navires qui portaient les prisonniers étaient fort embarrassés, et les infortunés Acadiens ainsi repoussés de tous les rivages et ballottés sur la mer, ne savaient où il leur serait possible d'aller souffrir et mourir. Quelle situation pour de pauvres pères de famille, cultivateurs aisés et paisibles, qui n'avaient jamais quitté leurs villages, où ils vivaient encore heureux la veille, jetés maintenant au milieu de l'Océan, seuls, dénués de tout, entourés d'ennemis, sans avenir et sans espoir! On dit que quelques-uns, dans cette triste extrémité, se rendirent maîtres de leurs bâtiments et se réfugièrent sur les côtes sud d'Acadie ou dans les îles du golfe St. Laurent; mais il est certain que le plus grand nombre fut ramené des côtes d'Amérique en Angleterre où ils furent retenus prisonniers à Bristol et à Exeter jusqu'à la fin de la guerre."
Transféré en Angleterre, M. St.-Aubin y endura toutes les souffrances physiques et morales qu'un homme peut éprouver. dénué de tout, les privations qu'il endura pendant quelque temps, n'étaient pourtant rien en comparaison de ce qu'il ressentait au souvenir constant de sa femme et de son enfant. Il put un bon jour, grâce au secours d'un ami qu'il rencontra providentiellement, obtenir la permission de revenir en Amérique. Ce fut en qualité de matelot qu'il traversa dans un navire, se dirigeant vers Boston. Le trajet qu'il lui restait à faire était bien long, et certes le salaire d'un pauvre matelot était loin d'être suffisant pour subvenir aux frais d'un voyage qui devait le conduire de la à son ancienne colonie, où il espérait retrouver sa femme et son enfant. Il l'entreprit cependant, marchant autant que ses forces pouvaient le lui permettre, de temps à autre, louant une pauvre berge de pêcheur et se faisant conduire d'une distance à l'autre. Combien le trajet lui parut long. Mais revoir les objets chéris dont il avait été sépare depuis déjà 18 mois; cette seule pensée lui donnait des nouvelles forces. Enfin il arriva, un soir, à l'endroit où était sa demeure, mais, hélas! quelle poignante déception! il n'y avait plus que des ruines. Un étranger à la tête d'un bon nombre d'ouvriers s'occupait à faire reconstruire de nouvelles habitations, car désormais le poste lui appartenait.
Et sa femme! sa femme et son enfant! qu'étaient-elles devenues? Ce fut là qu'on lui apprit le nom du bâtiment dans lequel elles s'étaient embarquées pour le Canada. Il s'empressa de se rendre dans ce pays pour tâcher de les y joindre; mais en y arrivant, il apprit le désastre du "Boomerang", et que la seule personne survivante du naufrage, était une pauvre misérable folle qui vivait de la charité publique. Rien ne pouvait, d'après les renseignements qu'il put obtenir, lui fournir aucune trace du sort de son épouse et de son enfant; indubitablement elles devaient avoir eu la destinée des autres naufragés. Atterré, comme on le suppose; par ces terribles détails, M. St.-Aubin, trouva dans la religion quelques consolations, et en lui-même un reste d'énergie. A force de travail, de soins et d'économie, il avait réussi à fonder, aux Trois-Rivières, endroit qu'il avait choisi à cause de son isolement et du genre de commerce qu'on y faisait, une maison déjà florissante au moment où nous parlons. Ce lieu, d'ailleurs, convenait à sa tristesse.
Telle était sa position le matin du jour où les canots sauvages vinrent y aborder.
Inutile de dire que les toilettes étaient faites. Chaque indienne était dans ses plus beaux atours, et les sauvages eux-mêmes avaient revêtu leurs plus brillants costumes. Tout naturellement on se dirigea vers la maison de M. St.-Aubin pour lui offrir les fourrures. Mais la plus pressée, la plus 'joyeuse et la plus désireuse de voir un magasin avec les richesses qu'il étale, c'était on le devine, c'était Hermine. Jean Renousse lui avait raconté des choses si merveilleuses qu'on voit dans un magasin. Aussi entra-t-elle avec empressement et une naïve curiosité, avec les autres indiens dans celui de M. St.-Aubin. Mais son ami, comme on appelait Jean Renousse, n'avait pu les suivre immédiatement. Les pelleteries furent exhibées et soigneusement examinées par M. St.-Aubin et ses employés. Les prix furent, fixés, les marchés conclus, il ne s'agissait plus que des échanges; pour, ceux d'entre les sauvages qui avaient besoin d'effets. Comme on le pense bien, chacune des femmes indiennes s'empressa de choisir les étoffes aux couleurs les plus brillantes.
Mais une jeune fille, toutefois, se tenait un peu à l'écart, M. St.-Aubin le remarqua.
--Pourquoi donc, lui dit-il, ma petite soeur ne vient-elle pas aussi prendre quelques-uns de ces jolis draps? Ne lui conviennent-ils pas ou préfère-t-elle de l'argent?
--C'est, répondit la jeune fille à laquelle, il s'adressait que mon ami n'est pas arrivé et, que ma grande soeur, attend qu'il soit ici pour les choisir lui-même. Il est si bon pour nous que nous craignons de faire quelque chose qu'il n'aimerait pas.
--Mais, dit M. St.-Aubin, en la regardant plus attentivement, tu n'es pas une fille d'un sang indien; je le vois à tes yeux, à tes traits et à ton teint. C'est beau, ma soeur, ajouta-t-il, en s'adressant à la femme de Jean Renousse, d'avoir pris soin de cette enfant qui paraît tant l'aimer; sans doute que tu l'auras recueillie dans quelque pauvre famille dénuée de tout.
Puis il s'éloigna sans attendre la réponse pour aller servir quelques commandes.
La jeune fille s'approcha du comptoir, elle examina quelques marchandises.
--Oh! c'est beau, bien beau, monsieur, ce que vous vendez là.
--Oui, mon enfant, lui répondit-il, en la regardant encore fixement; on eut dit que ses traits lui rappelaient quelques douloureux souvenirs.
--De quelle paroisse étaient tes parents, petite? lui dit-il.
--Mes parents, lui répondit-elle, avec une douce empreinte de tristesse, je ne les ai presque pas connus, ils n'étaient pas de ce pays-ci, ils demeuraient autrefois dans l'Acadie.
--Et que sont-ils devenus? demanda M. St.-Aubin, ému à ce seul nom.
--Ils sont morts, lui répondit-elle.
--Pauvre enfant, dit celui-ci, en essuyant, deux larmes qui roulaient sur ses joues, et il retourna dans un autre endroit du magasin.
Un instant après il revint; on eut dit qu'il y avait un sentiment instinctif qui le ramenait auprès d'elle. Peut-être aussi pensa-t-il en lui-même, cette jeune fille a-t-elle été une des victimes des malheurs qui sont venus fondre sur mes malheureux compatriotes.
--Et moi aussi je suis de l'Acadie; est-ce que celui que tu appelles ton ami est natif de cet endroit?
--Oui, répondit la jeune fille, du plus loin que mon souvenir peut se reporter, il me semble encore le revoir;
--Et quel est donc son nom?
--Il s'appelle Jean Renousse.
--Jean Renousse? répéta M. St.-Aubin en pâlissant.
--Et toi quel est donc ton nom?
--Hermine, répondit la jeune fille.
--Hermine! répéta M. St.-Aubin, en s'éloignant; mais non, non,, ç'est impossible. Oh! ta Providence ne peut ainsi se jouer du coeur des, hommes.
Il revint, auprès de la jeune fille.
--Mais où donc se trouve-t-il, que je le voie et lui parle?
--Le, voici qui entre, dit Hermine.
Effectivement! en entrant, Jean Renousse reconnut M. St.-Aubin.
--M. St.-Aubin!
--Jean Renousse!
Telles furent les seules paroles qu'ils purent dire, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
Alors Jean 'Renousse poussa la jeune fille vers M. St.-Aubin en s'écriant: "Chère enfant, embrasse ton père." En entendant ces paroles, celui-ci sentit comme un océan de joie et de bonheur, depuis longtemps inconnu, l'inonder tout entier, et chancelant comme un homme ivre, il alla s'affaisser dans un fauteuil qu'on lui présenta. Mais rarement les secousses de la joie inespérée, qu'on éprouve soudainement, produisent de fâcheux résultats, aussi, grâce aux soins qu'on lui prodigua, fut-il bientôt remis.
En ouvrant les yeux, il vit tout autour du lui les figures de ces bons sauvages inondées de larmes, et il sentit sur ses joues les baisers brûlants de son enfant. Enfin aux pleurs succédèrent la joie et le bonheur. Toute la petite tribu qui avait adoptée Hermine comme une des leurs, qui lui avait montré toute espèce de bontés et de prévenances, fut invitée à une grande fête.
Après le repas, M. St.-Aubin distribua à chacun des hommes et des femmes de riches présents; de sorte que, outre la satisfaction d'avoir fait une bonne action, ils partirent enchantés de la munificence de leur hôte. Jean Renousse et sa femme ne purent se décider à abandonner leur enfant. Désormais, d'ailleurs, leur place était marquée pour toujours à côté de M. St.-Aubin et d'Hermine.
VIII
Mais il est temps que nous revenions à Madame St.-Aubin. Comme nous l'avons dit déjà, elle fut recueillie en touchant le rivage par un pauvre pêcheur qui la transporta, plus morte que vive, dans sa cabane. Les soins intelligents et prolongés qu'ils lui donneront, la rappelèrent à la vie. Mais sa raison avait été ébranlée par les terribles événements que nous avons rapportés.
Elle fut longtemps avant, que de pouvoir se remettre des commotions qu'elle avait éprouvées. Souvent dans la journée et même la nuit elle échappait aux mains des braves gens qui l'avait recueillie, s'élançait vers la plage, puis alors dans le silence et les ténèbres on entendait une voix demander avec désespoir à la vague de lui rendre son enfant. Quelquefois elle l'implorait d'un ton suppliant; ses paroles étaient entrecoupées par moments par des sanglots à fendre l'âme; d'autres fois par des chants! tristes, si plaintifs, qu'on ne pouvait les entendre sans verser des larmes.
Ce spectre que nous avons vu dans le premier chapitre de ce récit, le lecteur le voit; c'était Madame St.-Aubin.
Plusieurs semaines se passèrent ainsi et jamais dans le foyer ou elle était venue s'asseoir on ne songea à se demander si elle était une nouvelle charge pour la famille; bien au contraire, le meilleur morceau, et il était rare qu'il en entra dans cette pauvre cabane, lui était toujours destiné, gaiement on partageait la tranche de pain, laissant à la pauvre dame, comme on appelait Madame St.-Aubin, la meilleure part, et s'il n'y en avait que pour elle, le souper des pauvres gens était alors remis au lendemain.
Les choses en étaient à cet état, lorsqu'un lundi soir deux voitures, pesamment chargées, s'arrêtèrent devant la cabane.
En regardant par la fenêtre on reconnut deux des plus respectables habitants de l''endroit. Ils frappèrent à la porté et entrèrent.
Il était facile de voir que la mission diplomatique dont ils étaient chargés n'était pas aisée à remplir. Il ne s'agissait de rien moins que de faire accepter au pauvre pêcheur les présents qu'ils lui apportaient, sans blesser sa susceptibilité et son amour propre. Enfin après s'être gratté la tête plusieurs fois, après bien des tours et des détours l'un d'eux trouva moyen de briser la glace; le sermon que le curé avait fait la veille fournit l'occasion d'entrer dans le sujet. Le bon prêtre leur avait longuement parlé de charité et les avaient engagés, répétèrent-ils au pêcheur, de la pratiquer comme celui-ci l'avait fait, à l'occasion de la pauvre femme étrangère, il les avait assuré que s'ils mettaient de côté, la part du bon dieu, ils verraient les bénédictions du ciel se répandre dans leurs maisons et sur leurs champs. Qu'alors ils avaient fait ensemble une tournée et que C'était avec empressement que chacun avait fourni. Tout le monde avait voulu s'associer à la bonne oeuvre. Qu'ils apportaient: une ample provision de comestibles de toute sorte et des vêtements. Que de plus une pauvre veuve viendrait prendre soin de la malheureuse folle pour ne pas déranger la femme du pêcheur de son travail, car le filage et l'ouvrage ne lui manquerait pas; et qu'enfin on ferait table commune.
Sans vouloir entendre un seul mot de remercîment, les deux habitants sortirent précipitamment et se mirent à décharger les voitures. Certes ils n'avaient pas trompé le pêcheur; il y avait la, dans ces deux voilures, des provisions de toutes sortes pour plus dune année.
Belle et sainte coutume que celle des tournées, où nous voyons des hommes honnêtes et laborieux, laisser leurs occupations pour parcourir les maisons et rapporter, un soir, le fruit de leurs quêtes et entendre les bénédictions d'une famille mourante de faim, à laquelle on a apporté l'abondance et le bonheur.
Madame St.-Aubin passa deux années dans cette demeure où elle avait attiré avec, les bénédictions du ciel une honnête aisance, car la charité des habitants de l'endroit ne s'était pas ralentie un seul instant. Souvent elle fut visitée par le vénérable pasteur et quelques autres personnes notables de l'endroit. Un médecin plus instruit dans l'art de guérir que dans la science des grands mots, lui prodigua; des soins assidus et au bout de ce temps il eut la satisfaction de voir ses peines couronnées de succès.
Une douce et triste résignation succéda, sur la figure de Madame St.-Aubin à son air d'égarement. Ses cheveux avaient considérablement blanchis, et tous ses traits portaient l'empreinte du deuil et de la souffrance.
Pour lui assurer plus de distractions, le pasteur, avec quelque âmes charitables lui louèrent une couple de chambres auprès de l'église. La veuve qui avait été choisie pour la soigner l'accompagna. Là, elle passa environ six années, sinon heureuse, du moins ses douleurs étaient adoucies par la prière, ce baume divin qui cicatrise les plaies du coeur le plus ulcéré. Elle pouvait aussi se livrer aux ouvrages qui lui apportaient quelques distractions. Et si parfois elle sortait de sa demeure, après les instances du curé et du médecin, elle était certaine de rencontrer toujours des regards et des paroles affectueux, bienveillants et sympathiques de la part de tous ceux qu'elle voyait.
Ainsi s'écoulait sa vie, lorsqu'un matin on vint prévenir le vénérable curé que quatre personnes l'attendaient dans le salon. Ces quatre personnes c'étaient: M. St.-Aubin et son enfant, Jean Renousse et sa femme.
En effet, depuis que M. St.-Aubin avait retrouvé Hermine, il ne lui restait plus qu'un seul désir, une seule pensée; à présent qu'il avait des détails précis sur l'endroit du naufrage, détails qu'il avait eus par la femme de Jean Renousse, son plus ardent désir était de visiter la tombe de son épouse, car, peut-être par quelques papiers trouvés sur elle, aurait-on pu distinguer tombe de celle des autres naufragés.
Les renseignements fournis par la femme de Jean Renousse étaient si précis qu'il n'y avait pas de doute qu'elle avait dû être enterrée au pied du cap où dans le cimetière du village, et nul n'était plus à portée de leur donner les informations nécessaires que le curé de la place, aussi, étaient-ils venus s'adresser à lui directement. M. St.-Aubin commença par donner son nom au vénérable prêtre, lui exposa le but de sa visite et lui raconta son histoire.
A mesure qu'il parlait, l'attention du curé se trouvais de plus en plus éveillée. Entraîné par la chaleur du récit, ce ne fut que quand il eut fini de parler que M. St.-Aubin s'aperçut: de l'émotion extraordinaire de celui qui l'écoutait et qu'il vit des larmes couler dr ses yeux.
--M. St.-Aubin, répétait le bon prêtre, comme se parlant à lui-même: Oh! mon Dieu! mon Dieu! serait-il possible?
Puis dominant son émotion:
--Une femme, dit-il, d'une condition qui n'est pas ordinaire, est aujourd'hui la seule survivante du naufrage du "Boomerang"
Et cette femme est une dame acadienne.
--Une dame acadienne! répéta M. St.-Aubin en se levant d'un mouvement tout automatique; puis pâle comme un mort:
--Son nom, monsieur, son nom, dit-il en tremblant.
Alors le curé redevenu maître de lui, et calculant l'effet terrible que ses paroles pouvaient avoir sur les acteurs de cette scène; voyant toutes les angoisses peintes sur la figure de son interlocuteur, et craignant que la secousse ne fut trop forte: car pur son histoire et celle de son enfant il avait reconnu le mari et l'enfant de Madame St.-Aubin.
--Son nom, répéta-t-il, en se fermant les yeux, comme s'il eut craint l'effet qu'il allait produire en le donnant. Lorsqu'il les ouvrit, les quatre étrangers étaient à ses genoux et l'imploraient en pleurant et demandant son nom, son nom!
--Son nom, reprit le prêtre, vous l'avez nommé en vous nommant; c'est celui que vous portez, et cette femme, M. St.-Aubin, c'est...... c'est la mère de votre enfant, c'est votre épouse!...
Un cri s'échappa de toutes les poitrines!
--Où est-elle! Où est-elle!
Ce fut avec peine qu'il réussit à les calmer et à leur faire comprendre qu'il fallait apporter de grands ménagements en annonçant à Madame St.-Aubin le bonheur inespéré qui l'attendait. Le bon curé se chargea de cette mission et il fut convenu qu'on entrerait dans la maison qu'à un signal convenu et que le bonheur ne viendrait que par gradations, qu'elle verrait d'abord Jean Renousse et son épouse, puis à un autre signal, son mari et son enfant.
La matinée était magnifique, l'air était frais et embaumé, les portes et les fenêtres de la maison de Madame St.-Aubin étaient ouvertes et les torrents de lumière joints aux chants des oiseaux qui jouaient dans les buissons voisins, inondaient cette demeure, lorsqu'il s'y présenta.
En apercevant le pasteur, Madame St.-Aubin l'accueillit par un sourire tout amical et lui présenta un siège. On eut dit facilement à l'éclat des yeux du prêtre, à son agitation, à sa figure ordinairement calme et sereine et où maintenant une joie et un bonheur indicibles rayonnaient presque sur chacun de ses traits, on eut dit qu'il y avait chez lui quelque chose d'extraordinaire qui s'y passait.
Après s'être informé de la santé de la dame, il continua avec une insouciance affectée:
--Madame, à ma messe de ce malin, j'ai rendu grâce à Dieu de tout coeur, en voyant deux personnes dans l'église qui assistaient au saint sacrifice et priaient arec recueillement et ferveur: c'étaient celle pauvre veuve Deuil et son fils. Celui-ci était parti depuis bien des années pour des voyages périlleux. Jamais elle n'en avait entendu parler elle le croyait mort depuis longtemps, lorsqu'hier il est arrivé, lui apportant une jolie somme d'argent qui leur permettra de vivre dans l'aisance. Tous deux ce matin ils venaient remercier Dieu.
--Heureuse mère, dit Madame St.-Aubin, et un profond soupir souleva sa poitrine.
--Eh! madame, reprit-il, j'ai depuis pensé à vous à vos malheurs et je me suis dit que Dieu pourrait bien à vous aussi rendre ce que vous croyez avoir perdu.
--Oh! monsieur, monsieur, dit-elle, et ses yeux s'inondèrent en larmes. Je n'espère plus de bonheur sur la terre, que celui qu'après Dieu, vous et la charité m'avez fait. Revoir ceux que j'ai perdus, oh! non, c'est impossible.
Et ses larmes redoublèrent.
--Il y a longtemps déjà qu'ils dorment dans le tombeau.
--Mais, reprit le curé, il donnait bien, lui aussi, dans le tombeau, Lazare, lorsque Dieu le rendit à ses soeurs! Il avait tout perdu, lui aussi, le saint homme Job, lorsque Dieu lui rendit avec usure ce qu'il croyait, perdu pour toujours.
--Oh! par grâce, monsieur, dit la pauvre femme en sanglotant; par grâce, ne me faites pas espérer, le réveil serait trop terrible. Ou, reprit-elle avec exaltation, avez-vous quelques nouvelles de mon mari? S'il en est ainsi, ajouta-t-elle joignant les mains, par pitié et au nom de ce que vous avez de plus cher, dites-le moi sans me faire attendre plus longtemps.
--Madame, il serait mal à vous de douter de la toute puissance et de la bonté de Dieu. La vie pour vous a été comme un de ces jours où le soleil se lève radieux et brillant pendant quelques instants, puis de sombres nuages viennent en cacher l'éclat pendant quelque temps; après les avoir dissipés, vous voyez l'astre du jour reparaître plus brillant qu'auparavant. Peut-être, madame, votre vie en est-elle à cette dernière phase et les ombres épaisses qui l'ont obscurcie vont-ils se dissiper comme le soleil dissipe les nuages.
Madame St.-Aubin se précipita à ses genoux:
--Grâce, grâce, dit-elle, pour l'amour de Dieu, si vous savez quelque chose de mon mari ou de mon enfant, dites-le moi, dites-le moi tout de suite.
Le prêtre la releva avec bonté.
--Ce n'est pas moi, lui dit-il, qui va vous donner ces renseignements, mais c'est un sauvage et sa femme que je viens de rencontrer; ils vous cherchaient. Leur permettez-vous d'entrer?
Au signal convenu, Jean Renousse et sa femme s'avancèrent dans la chambre, Madame St.-Aubin le reconnut, elle courut à lui et lui pressant les mains fortement:
--Est-il possible, Jean, lui dit-elle, que vous m'apportiez des nouvelles de mon mari ou de mon enfant!