Le Cap au Diable, Légende Canadienne

Chapter 3

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Il était facile de voir quels efforts il avait faits pour que tout parut net et convenable. Le pot était dépoli par les frictions répétées pour le rendre luisant et ses mains étaient presqu'exemptes de goudron. Le regard de gratitude qu'elle lui adressa en dit plus que ses paroles. Il y a chez les hommes de coeur un langage particulier qui fait qu'ils se devinent et s'entr'aident au besoin. Le remercîment qu'elle lui exprima lui fit venir les larmes aux yeux. Deux protecteurs étaient maintenant acquis à Madame St.-Aubin. Tom. le fort et robuste matelot et O'Brien le cuisinier. Le premier était respecté de l'équipage du vaisseau, car il avait dans maintes occasions prouvé une force véritablement herculéenne.

Le soir donc du jour dont nous venons de parler, il annonça au souper, qu'il tannerait vive la peau à celui qui oserait encore tourmenter la pauvre Dame Acadienne. Et certes, chacun savait que pour ces sortes de justices sommaires, Tom n'avait jamais manqué de tenir sa promesse. Ce fut en conséquence de cet avertissement, que si Madame St.-Aubin ne rencontra pas plus de sympathie et de prévenance de la part des gens du vaisseau, du moins ne fut-elle pas autant en butte à leurs mauvais traitements.

Cependant le navire poussé par une forte brise du nord-est était sorti du golfe et on apercevait déjà les Isles du Grand Fleuve.

On était au soir de la troisième journée depuis les incidents que nous venons de rapporter. Le navire avait toujours fait bonne route, car le vent fraîchissant de plus en plus, incliné sur son bord, ses hautes hunes baisaient presque la mer houleuse qui s'élevaient en de terribles tourbillons. Mais les malheureux émigrants pressés les uns contre les autres, dans la cale, faisaient d'inutiles efforts pour s'empêcher de se heurter à chaque secousse sur une parois ou sur l'autre du bâtiment. Les cris de douleur des enfants, les lamentations des femmes, joints au bruit des manoeuvres des matelots, l'obscurité et l'infection qui régnaient dans ce cloaque, de plus, les sifflements furieux du vent, les cordages frémissants et palpitants au souffle de la tempête, mais par-dessus tout la nuit qui s'approchait, la nuit avec son triste voile de misère, d'angoisses et d'inquiétudes; et le vaisseau comme frappé d'épouvante refusant d'obéir au gouvernail: telle était la scène qu'offrait le "Boomerang".

Nous étions aux grandes mers de mai; et il était rare qu'à cette époque les belles rives du Saint-Laurent ne fussent pas témoins de quelques sinistres maritimes.

Par l'ordre du Capitaine on avait à peu près cargué toutes les voiles, car le ciel de plus en plus sombre présentait un immense chaos de nuages qui se heurtaient, s'entre déchiraient et se culbutaient. La mer écumait de vagues furieuses, l'horizon se rétrécissant à chaque instant, mais par-dessus tout les ténèbres qui déjà les enveloppaient. Qu'allaient donc devenir les pauvres émigrants.

Ordre fut donné de fermer toutes les écoutilles et de mettre à la cape. Plusieurs fois déjà une mer furieuse était venue retomber sur le pont. Les matelots étaient attachés pour n'être pas emportés. Le Capitaine lui-même, pale de terreur, avait pris toutes les précautions nécessaires pour sauver sa vie dans un cas de sinistre.

Blottie dans son étroite cabine, pressant avec transport son enfant dans ses bras. Madame St.-Aubin, mourante de frayeur plutôt pour les les dangers que courait son enfant que pour elle-même, adressait au ciel de ferventes prières, le suppliant de conserver la vie à la pauvre orpheline. Oh! combien elles dures et amères, les heures de cette terrible nuit, combien elle durent être tristes et désespérantes les pensées de la pauvre femme privée de tout secours, au milieu d'étrangers, dans les horreurs de la tempête.

Elle était au milieu de ses réflexions, peut-être, lorsque l'ouragan redoublant de force et de violence imprima au vaisseau une terrible secousse; les mats craquèrent, un d'eux se rompit... le navire venait de toucher un écueil. D'immenses cris de terreur et de désespoir sortirent de la cale. Ils étaient poussés par les émigrants; c'était une voie d'eau qui venait de se déclarer. Une voie d'eau, une voie d'eau! Qui peut comprendre ce qu'il y a dans ces mots d'avenir et de passé: D'avenir pour celui qui aspire à de longs et d'heureux jours; de passé, pour celui qui regrette et qui pleure.

La mer roulait avec fracas sur les rochers qui se trouvaient à une bien petite distance. Le capitaine avait ordonné de faire jouer les pompes, mais les vagues avaient emporté les quelques matelots qui avaient voulu se mettre à la besogne. Les masses d'eau avaient couché le vaisseau sur son flanc. Il n'y avait plus d'autre moyen, le Capitaine avait fait jeter les chaloupes et avait sauté dans la meilleure avec ses matelots. Cette lâche et infâme conduite lui fut funeste, car à peine s'étaient-ils éloignés de quelques pieds du vaisseau naufragé, que l'embarcation qu'ils montaient chavira.

Cependant le temps s'était un peu éclairci, on commençait à entrevoir une petite lueur vers l'aurore, mais la mer était toujours furieuse. L'eau avait entièrement envahi la cale, aucuns cris, aucunes plaintes ne se faisaient plus entendre; le silence de la mort planait sur les malheureux émigrants. Dieu avait pris pitié d'eux; tous ensemble ils dormaient de l'éternel repos.

Le vent paraissait avoir un peu diminué. Quatre personnes vivantes restaient à bord: c'étaient Madame St.-Aubin et son enfant, Tom et O'Brien.

La cabine qu'occupait Madame St.-Aubin était d'un niveau plus élevé que le fond de la cale où se trouvaient les émigrants; à cette circonstance elle devait de n'avoir pas partagé le sort de ses malheureux compagnons d'infortune.

Les deux matelots avaient toujours persisté à rester attachés aux parois du navire. Au clapotement de l'eau dans la cale, au craquement du vaisseau, ils comprirent bientôt que celui-ci ne pouvait pas tenir longtemps sans se disjoindre entièrement. Ils coupèrent donc les cordes qui les retenaient attachés; O'Brien alla ouvrir l'écoutille pour voir s'il pouvait encore être utile à quelques-uns de ses infortunés compatriotes. Mais, vain espoir!

Tous se tenaient fortement embrassés les uns les autres dans une suprême et dernière étreinte; et chaque vague furieuse qui venait frapper le vaisseau, faisait passer par la répercussion, sur la tête des cadavres inanimés les masses d'eau qui les avaient envahis, Tom ouvrit la porte de la cabine, Madame St.-Aubin vivait encore, quoique dans l'eau jusqu'à la ceinture. D'une main, elle se tenait cramponnée à une barre de fer avec toute l'énergie du désespoir, de l'autre elle soutenait son enfant au-dessus de son épaule.

Il était temps que ce secours lui arriva, car défaillante, la force surnaturelle qui l'avait jusqu'alors soutenue, allait l'abandonner. La saisir dans ses bras, la transporter sur le pont avec son enfant, fut pour Tom l'affaire d'un instant; il les attacha solidement après les avoir recouvert de son habit et de quelques lambeaux de voiles. Avec son compagnon, il se mit en devoir de construire un petit radeau. Il est difficile de se figurer les peines inouïes qu'ils éprouvèrent dans l'exécution de ce travail. Pendant ce temps, le navire menaçait de plus en plus de s'ouvrir, l'eau l'enveloppait presque de toutes parts, il n'en restait plus qu'un petit endroit; une minute plus tard, et tout était perdu.

Tom aussitôt attacha Madame St.-Aubin et son enfant sur le petit radeau, en saisit un des cordages, puis une vague immense recouvrit le vaisseau; elle entraîna dans sa fureur tout ce qui était sur le pont. Malheureusement O'Brien ne fut pas assez prompt pour imiter son compagnon, l'abîme s'ouvrit pour lui. Longtemps il lutta avec toute l'énergie que peut donner l'instinct de conservation, il nagea quelque temps pour atteindre le radeau qui, un instant englouti, était revenu péniblement à la surface. Ceux qui étaient sur la frêle embarcation purent suivre d'un oeil désespéré les efforts de ce généreux marin pour sauver sa vie, sans qu'ils pussent eux-mêmes lui porter aucun secours. Enfin ils virent la vague le recouvrir, puis celui-ci revenir à la surface pour être englouti encore, ils le virent, dis-je reparaître une troisième fois, mais une dernière nappe d'eau le recouvrit pour toujours. La mer comptait une victime de plus! Pendant cette scène, un affreux craquement s'était fait entendre dans la direction du vaisseau, il venait de s'ouvrir. Ses débris et les monceaux de cadavres qu'il contenait entourèrent le radeau en un instant. Madame St.-Aubin était mourante.

Lorsque l'attention de Tom fut un peu détourné de ce navrant spectacle, son oreille exercée de marin l'avertit que la mer se brisait à une bien faible distance d'eux sur les rochers de la côte: "Courage," dit-il à Madame St.-Aubin, "courage" pour vous et votre chère petite enfant, dans peu d'instants "nous toucherons la terre." Ces quelques paroles ranimèrent la malheureuse femme. La mer était encore grosse et houleuse, mais le vent diminuait sensiblement et le jour commençait à poindre. Dans un éclairci, ils aperçurent à quelques centaines de pas d'eux, les rochers d'un cap, et ce cap c'était le "Cap au Diable" d'aujourd'hui. Cette vue ranima leur espoir. Ce qui se passa de temps avant qu'ils y parvinssent fut de peu de durée, mais Dieu sait ce qu'endurèrent les malheureuses victimes du naufrage pendant ce court trajet.

Ils étaient à la veille de toucher le rivage, lorsqu'une mer plus haute, plus furieuse encore que toutes les autres, jeta violemment le radeau sur un écueil à fleur d'eau et le mit en pièces. Il y eut un dernier cri d'angoisse parti du sein de Madame St.-Aubin, elle fut lancée à l'eau; Tom s'y précipita aussitôt pour la secourir et, l'enlaçant dans ses bras, il nagea avec elle vers le rivage. Quelques instants après, on eut pu voir, gisant sur la plage, le cadavre du pauvre matelot dont la tête avait été brisée sur un rocher, en préservant Madame St.-Aubin. A quelques pas plus loin, le corps inanimé de celle-ci, tandis que les restes du radeau emportant l'enfant mourante allaient aborder dans une petite anse un peu plus éloignée.

VII

On a souvent parlé de la beauté de nos fleuves et de nos rivières. Beaucoup de voyageurs, qui les ont visités, proclament hautement qu'il n'est peut-être pas de pays au inonde qui en soient si richement doté?

Parmi les rivières qui font, avec raison, l'admiration des étrangers, est celle du St. Maurice, qui vient avec ses trois grandes bouches parsemées d'îlots, se jeter dans le fleuve. Elle est belle surtout lorsque vous la contemplez à quelques lieues des Trois-Rivières; quand ses eaux limpides et profondes, après s'être voluptueusement roulées sur leur lit recouvert d'un beau sable, sur des roches polies et mousseuses; qu'elles se sont tordues et allongées dans les étroits défilés, et qu'elles viennent complaisamment se précipiter de hauteurs considérables pour former la belle chute de Shawinigan. Comme ces immenses monstres marins, qui se jouent avec plaisir à la surface de l'eau, se plongent, se replongent dans la profondeur des mers, pour reparaître, un instant après plus brillants qu'auparavant.

Sur un charmant plateau, presqu'au pied de la chute, vous pouvez la contempler dans toute sa splendeur! Les beaux arbres de la rive, l'arc-en-ciel que les rayons du soleil font éclore dans le brouillard qui s'élève de l'abîme, le chant des oiseaux, tout enfin présente un coup d'oeil vraiment admirable!

Un des derniers soirs des beaux jours de mai, on eut pu voir sur le plateau, dont nous venons de parler, quatre à cinq cabanes de sauvages qui s'y étaient élevées déjà depuis quelques jours. Dans chacune d'elles, les femmes étaient hardiment à l'ouvrage, on confectionnait des corbeilles d'écorce aux couleurs brillantes et variées; on remarquait aussi beaucoup de pelleteries, soigneusement préparées, il était évident que la chasse de l'hiver avait été bonne. Les hommes, nonchalamment étendus sur l'herbe, conversaient en fumant le calumet; quelques enfants, aux petits yeux noirs et vifs, mais aux muscles forts et vigoureux jouaient à quelques pas plus loin. Les chiens couchés, ça et là dormaient paresseusement dans une pleine et entière quiétude. Aux portes des cabanes, des marmites bouillottaient sur de bons feux, on sentait les arômes de quelques pièces de venaison qui cuisaient pour le repas du soir. Un peu plus loin, un petit groupe déjeunes filles préparaient des ornements de toilette. Il était clair qu'on avait en vue une fête ou quelqu'évènement qui n'était pas ordinaire.

Parmi elles, on eut pu remarquer une jeune indienne, du moins elle en portait le costume, qui confectionnait ses ornements avec un goût et une délicatesse plus exquis que ses compagnes. En l'examinant de plus près, on eut été bien surpris de voir sous sa pittoresque coiffure, de longs et soyeux cheveux blonds. Son teint était un peu halé, mais ses joues n'étaient pas saillantes comme celles des autres jeunes filles qui l'entouraient. Ses beaux yeux bleus étaient d'une douceur ineffable. Évidemment, il n'y avait chez elle aucun sang sauvage.

Quand elle eut terminée son ouvrage, elle s'approcha d'un des chasseurs qui causait avec ses camarades, puis lui mettant amicalement et familièrement la main sur l'épaule, elle lui dit: "Quand donc, mon ami, nous rendrons-nous aux Trois-Rivières? Il me tarde de voir toutes les belles choses dont tu m'as parlé." Celui à qui elle adressait ces paroles, lui répondit avec amour: "Demain, ma fille, lorsque la première étoile du matin brillera, nous serons dans nos canots et en route; et le soleil ne sera pas encore haut lorsque nous serons débarqués." Puis la joyeuse jeune fille retourna gaiement annoncer à ses compagnes la bonne nouvelle et toutes ensembles elles manifestèrent une joie éclatante.

"D'où vient donc, dit un des sauvages à celui auquel la jeune fille venait de parler, d'où vient donc l'amour et l'amitié que ta femme et toi, vous portez à cet enfant?" Celui-ci reprit: "Ah! c'est une longue et triste histoire, je la connais depuis longtemps cette chère petite, et l'ai, pour ainsi dire, vu naître, et toi, mon frère, si tu peux parcourir les bois à côté de Jean Renousse, lui presser les mains et le voir chasser avec toi, c'est à ses parents que tu le dois, car ils l'ont bien souvent empêché de mourir de faim quand il était jeune. Qu'il me suffise de te dire, pour le moment, que j'ai cru l'avoir perdue pour toujours. Ses parents habitaient autrefois l'Acadie je demeurais auprès d'eux; son père lui fut un jour violemment arraché, toutes leurs propriétés furent brûlées, sa mère fut contrainte de se sauver avec les autres dans les bois, ce que souffrirent la mère et l'enfant, qui n'étaient pas habituées à la vie que nous menons, je ne puis te le dire. Au printemps, sa mère résolut de venir ici en Canada. Elle pensait qu'il lui serait beaucoup plus facile, dans cet endroit, d'avoir des nouvelles du bâtiment qui avait emmené son mari. Elle partit donc avec son enfant et ce fut moi qui les conduisis à bord. Je demandai comme une faveur de me laisser prendre place parmi l'équipage, m'offrant de me rendre utile autant que je le pourrais. Ma demande fut accueillie par les huées du capitaine et des matelots; brutalement on me rejeta dans ma berge. Longtemps je suivis le navire des yeux, ne sachant si je devais essayer de le suivre; mais enfin triste et découragé je regagnai la terre. Désormais seul et abandonné du tous ceux que j'avais aimés, je me trouvai pris d'un indicible ennui et d'un profond sentiment de découragement. Mais il fallait sortir de cette position; je pris mon fusil, j'avais une ample provision de munitions, et accompagné du pauvre vieux chien que tu vois la, je m'enfonçai dans les bois."

"Où allais-je, je n'en savais rien. Je marchai pendant bien des jours, je traversai une grande étendue de forêts, enfin j'arrivai un soir sur le bord du fleuve, je ne savais où j'étais. En examinant l'endroit de tous côtés, j'aperçus une petite fumée qui s'élevait à quelque distance; en m'en approchant je reconnus quelques cabanes de nos frères sauvages, où on m'accueillit volontiers. Ils allaient passer l'hiver à faire la chasse dans le Saguenay; ne sachant moi-même que faire, ni où tourner la tête, je leur demandai de vouloir bien me donner place dans leurs canots. Ils y consentirent avec plaisir. Nous partîmes donc le lendemain matin, et quoique la distance fut grande, nous mîmes peu de temps à traverser le fleuve, nous remontâmes le Saguenay, et de là nous gagnâmes les bois. Le gibier était très-abondant, nous fîmes bonne chasse tout l'hiver."

"Un jour qu'accompagné de Phédor, j'avais parcouru une très-grande distance pour visiter mes trappes, j'avais tout en marchant chassé çà et là, et je me trouvai trop loin pour retourner au campe; il fallut donc me construire un abri et je me mis à la besogne. Depuis à bonne heure dans la journée le chien avait disparu, et je commençais à craindre qu'il n'eut été étranglé par quelque ours, lorsque tout-à-coup il fondit sur moi comme un coup de vent, il jappait, sautait, courait et reprenait toujours la même direction dans sa folle gaîté, jamais je ne l'avais vu si joyeux. Certainement quelque chose d'extraordinaire se passait. Je saisis mon fusil, et m'élançai sur ses traces. Comme pour m'encourager ou s'assurer peut-être si je le suivais, il revenait quelquefois sur ses pas, recommençait son même manège et reprenait toujours sa même direction. La nuit était venue, mais la lune était brillante. Enfin il commençait à se faire tard et j'étais fatigué."

"J'allais, tout en pestant contre ma folie d'avoir suivi le chien si loin, me préparer un nouvel abri, lorsque j'aperçus au travers des arbres un lac d'une assez grande étendue. Je résolus de m'y rendre. Grande fut ma surprise de voir trois cabanes sauvages reposant sur les bords."

"Je m'approchai avec précaution, craignant qu'ils ne fussent des ennemis, mais je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils étaient une tribu amie. L'intelligent animal courait toujours devant moi. J'entrai dans la hutte où je l'avais vu s'enfoncer. Là une enfant chaudement enveloppée dans d'épaisses couvertes, dormait sur un bon lit de sapins; une jeune fille était occupée avec sa mère à préparer des peaux, mais son travail ne l'empêchait pas de jeter, de temps à autre, un coup d'oeil de sollicitude sur l'enfant. Un bon feu brillait au milieu de l'enceinte, et le père dormait dans le fond. Ma brusque apparition l'éveilla et tous trois poussèrent ensemble un wah! de surprise. Je tendis la main au père pour lui demander l'hospitalité, elle me fut accordé de tout coeur. Je pris donc place auprès du feu et leur racontai par quelle aventure je m'étais rendu jusque là."

"Cependant les allures de Phédor m'intriguaient vivement. Couché auprès de l'enfant, bien qu'il en eut à plusieurs reprises été repoussé, il y revenait incessamment, lui léchant la figure et les mains. L'enfant soudainement éveillée s'assit toute droite sur sa couche, la lueur éclaira son visage. Je poussai un cri et m'élançai vers elle; je la pris dans mes bras et l'embrassai avec transports, puis la couvris de mes larmes. J'avais reconnu ma petite Hermine, l'enfant de mon ancien bienfaiteur. Ne comprenant rien à cette conduite, mes trois hôtes s'étaient levés spontanément; mais leur surprise fut encore plus grande, lorsqu'ils virent la petite me passer familièrement les mains dans la figure, chose qu'elle me faisait autrefois quand je lui avais fait plaisir, la chère enfant m'avait reconnu elle aussi. Je m'empressai alors de leur raconter en quelques mots notre histoire, et demandai par quelle aventure l'enfant se trouvait au milieu d'eux.

"Ce fut la jeune fille qui m'apprit qu'étant un soir campée sur le bord de la mer, auprès d'un endroit qu'ils appelaient Kamouraska, elle avait aperçu un matin, le lendemain d'une terrible tempête, le printemps précédent, la pauvre enfant attachée sur deux morceaux de bois. Qu'elle s'était alors jetée à la nage et l'avait ramené au rivage. Que rendue dans la cabane, elle s'était aperçue que la pauvre petite respirait encore. Elle l'avait alors enveloppée dans de bien chaudes couvertes, à force de soins et avec le concours de la famille ils étaient parvenus à la ranimer; en ouvrant les yeux elle avait demandé sa mère et parut effrayée de voir ces figures étranges, mais qu'elle n'avait pas tardé de s'y habituer."

"Hélas! sa pauvre mère, ajouta la jeune fille, elle était périe dans le naufrage du vaisseau, car la plage était couverte de cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants. Qu'alors elle avait adoptée comme la sienne propre, cette pauvre enfant Cette jeune fille dont je te parle, il y a huit ans qu'elle est ma femme, et voilà pourquoi, camarade, dit Jean Renousse en se levant, voilà pourquoi nous l'aimons comme si elle était notre fille. Mais, ajouta-t-il, il en est temps, allons souper."

Alors toutes les familles se réunirent, en formant un rond; chacune d'elles apporta la marmite; tout le monde pouvait puiser avec la micoine, sans s'occuper si c'était dans la science, et lorsque celle-ci manquait, ou se servait de la fourchette naturelle. Si quelqu'un avait osé demander si tous s'étaient lavé les mains, on lui aurait répondu par des huées et des éclats de rire.

Quoiqu'il en soit, Jean Renousse tint parole, car le lendemain il était beau de voir la petite flottille, composée de légers canots d'écorces, descendant les uns à la file des autres le St.-Maurice. C'était un magnifique matin, le temps était calme et pur, l'air était embaumé de fleurs des bois qui commençaient à s'épanouir. On voguait silencieusement, lorsque tout-à-coup la voix d'un sauvage domina le chant des oiseaux de l'une et l'autre rive; mais son chant n'était pas ces anciens cris de guerre que nos pères entendaient, lorsque des tribus sanguinaires venaient les attaquer, pour s'exciter entre elles au meurtre et au carnage. Mais la voix sonore du chantre respirait un sentiment de douceur ineffable. Il y avait aussi quelque chose dans ses paroles qui ressentait la bienfaisante et divine influence que le Christianisme exerce sur ces peuples autrefois si féroces. En quoi consistait-il ce chant? c'était une prière qu'on adressait à Marie, c'était la prière du matin, et chaque canot faisait chorus à la voix du premier chantre; et les échos de la rive se renvoyaient les uns aux autres ces chants bizarres, sauvages et capricieux, qui n'avaient peut-être rien de bien mélodieux, mais qui devaient monter vers les cieux comme un parfum d'encens et d'ambroisie.

Pendant ce temps on pesait sur l'aviron, le léger canot volait sur les eaux et bientôt ou arriva à Trois-Rivières.

Cette charmante petite ville n'avait pas alors l'aspect que l'industrie lui a donné depuis; c'était un ravissant petit village composé de jolies maisons. Chacune des habitations était entourée d'un verger et d'un jardin potager. Dans le temps où nous parlons, à cause des faciles communications qu'elle avait parla rivière Matawin avec Ottawa, elle était un des postes les plus importants pour le commerce de pelleteries.

Depuis quelques années, un homme qu'on aurait pu dire jeune encore par l'âge, mais d'après l'apparence, vieilli par le malheur, était venu s'y établir; c'était un commerçant qu'on disait déjà riche. Reconnu par tous et jouissant d'une réputation d'une grande probité et d'honneur, tout le monde reposait en lui la plus grande confiance. Son commerce avec les sauvages avait pris une telle extension, qu'il excitait presque la jalousie des maisons rivales, engagées dans la même ligne. Cependant sa conduite avait toujours été si honorable, que jamais un sentiment de malveillance n'avait pu être exprimé contre lui.