Le Cap au Diable, Légende Canadienne
Chapter 2
M. St.-Aubin, comme toutes les autres notabilités, fut l'objet d'une surveillance particulière. Malgré les efforts héroïques de Jean Renousse, malgré les ruses et les stratagèmes qu'il employa pour sauver son maître de la proscription, Celui-ci fut obligé de subir la loi cruelle du plus fort. Blessé grièvement dans la lutte qui venait d'avoir lieu, ce ne fut qu'avec peine que Jean Renousse lui-même réussit à se soustraire aux mains des ravisseurs. Il gravit une petite éminence, et ce fut là, la mort dans l'âme, qu'il fut témoin des scènes de violence et de brutalité qui viennent d'être racontées. Malgré son état de faiblesse, il suivit d'un oeil morne et désespéré la chaloupe qui emportait son bienfaiteur, se reprochant amèrement de n'avoir pas réussi à le sauver. En dépit des tristes préoccupations auxquelles il était en proie, Jean Renousse ne pût s'empêcher de remarquer un point noir qui suivait l'embarcation. C'était Phédor. Le noble animal, quoique blessé, avait voulu suivre son maître, pour le protéger et le défendre au besoin. Il réalisait une fois de plus l'idée du peintre qui représente un chien suivant seul le corbillard qui conduit son maître à sa dernière demeure. C'est le dernier ami qui reste quand nous avons tout perdu du côté des hommes! Il vit tout-à-coup un matelot se lever et asséner un coup de rames sur la tête du fidèle serviteur, celui-ci poussa un gémissement plaintif et disparut. C'en était trop, épuisé par le sang qu'il avait perdu et par les émotions de la journée, Jean Renousse perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui, Phédor, couché auprès de lui, léchait son visage et ses mains. comme s'il eut voulu le rappeler à la vie. La nuit était venue, les dernières lueurs de l'incendie doraient encore l'horizon. C'en était fait! les anglais avaient accompli leur acte odieux de vandalisme et d'implacable vengeance!...
IV
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le moment fixé par M. St.-Aubin pour le retour. Que pouvait-il lui être arrivé qui le retint si longtemps, lui toujours si exact à revenir à l'heure dite. Déjà accompagner de la petite Hermine, Mme. St.-Aubin avait parcouru des distances assez considérables pour aller à à sa rencontre, et chaque fois, elle était toujours revenue de plus en plus triste. C'était le soir de la dixième journée après le départ de M. St. Aubin. Assise dans le salon et tenant son enfant dans ses bras, elle ne pouvait se défendre du vague et inexprimable sentiment qui l'obsédait. Pour la première fois de sa vie, les babillages et les câlineries de sa petite fille ne pouvaient la tirer de sa sombre préoccupation. Le ciel était bas et chargé, le feuillage jaunissant qui entourait sa demeure et le froid vent de nord qui s'était élevé, ajoutait encore à sa tristesse. Parfois une feuille desséchée, poussée par la brise, courait dans l'avenue déserte, où, d'une minute à l'autre, elle espérait voir arriver celui qu'elle attendait avec tant d'angoisses.
Les heures s'écoulaient lentement, et la soirée était avancée. Vaincue par le sommeil, la petite s'était endormie en demandant à sa mère: "quand donc papa reviendra-t-il!" Alors deux larmes involontaires vinrent briller aux paupières de la pauvre femme; elle pressa avec transport son enfant sur son coeur; celle-ci ouvrit les yeux, lui sourit doucement et comme une prière, le mot papa s'échappa encore de ses lèvres, et elle se rendormit. C'en était trop; n'y pouvant plus tenir, et presque sans pouvoir s'en rendre compte, Madame St. Aubin se mit à fondre en larmes.
Longtemps elle pleura, quand des pas bien distincts retentirent autour de la maison, et la porte s'ouvrit: Te voilà donc enfin, s'écria-t-elle, s'élançant au-devant de celui qui arrivait. Mais jugez de sa stupeur! c'était Jean Renousse! Jean Renousse, pâle, sanglant et défiguré, qui venait lui apprendre la terrible nouvelle!!........
Bien des fois déjà et au moindre bruit, elle avait tressailli, puis toute palpitante d'émotion et de joie, elle allait ouvrir et tendre les bras; mais vain espoir, ce n'était point les pas du cheval, ce n'était point non plus les joyeux aboiements de Phédor, mais bien le vent qui, mugissant tristement dans les arbres, lui apportait, chaque fois une poignante déception.
La foudre tombée à ses pieds n'eut pas produit plus d'effets. Madame St.-Aubin s'affaissa sur elle-même. On la transporta mourante dans son lit. Deux jours entiers se passèrent pendant lesquels elle luta contre la mort. Dans son délire, elle appelait avec transport son mari, demandant avec égarement à chaque instants aux personnes qui se présentaient, son époux bien-aimé; et lorsqu'on lui apportait son enfant, elle la repoussait durement. La pauvre petite qui ne comprenait rien à la conduite étrange de sa mère, allait alors se cacher dans un coin de la chambre, elle pleurait amèrement; et comme si elle se fut crue coupable, elle revenait auprès du lit, baisant les mains de sa mère, elle lui disait: "Ma bonne maman, embrasse-donc encore la petite Hermine, elle ne te fera plus de mal, lèves-toi et allons au-devant de papa." Enfin, son tempérament et surtout l'idée de laisser sa pauvre enfant complètement orpheline, rendirent quelques forces à Madame St.-Aubin, mais une insurmontable tristesse s'empara d'elle, et bientôt cette demeure naguère si heureuse ne devint plus qu'un séjour de deuil et de larmes.
Là, toutefois ne devaient pas s'arrêter ses malheurs.
La rage des pirates n'était pas encore satisfaite, il fallait de nouvelles dépouilles à leur rapacité et de nouvelles victimes à leur vengeance.
Peu de temps après les événements que nous venons de rapporter, on signala au large un vaisseau de guerre portant pavillon anglais. Instruite par l'expérience, la petite colonie, après avoir recueilli tout ce qu'elle avait de plus précieux, crut prudent de se sauver dans les bois. Madame St.-Aubin elle-même, réunit tout ce qu'elle put avec l'aide de ses domestiques et de Jean Renousse, et dut aller les rejoindre en toute hâte, car le vaisseau s'approchait de la côte avec une effrayante rapidité.
Il n'y avait pas longtemps qu'elle avait abandonné ses foyers si chers pour s'enfoncer dans les bois avec ses fidèles domestiques, lorsque gravissant une petite éminence où ses compagnons d'infortune l'attendaient, elle vit les tourbillons de flamme et de fumée s'élever dans la direction de sa demeure et de celles des malheureux qui l'entouraient. Ce navrant spectacle leur apprit à tous que les vandales étaient à leur oeuvre de pillage et de destruction. Longtemps elle contempla les cendres brûlantes de sa pauvre demeure qui s'élevaient et retombaient tour-à-tour comme font chacune de nos illusions du jeune âge. Elle jeta un coup-d'oeil en arrière, vers les jours heureux qu'elle avait passés sous ce toit fortuné, vers les objets si chers qu'elle y rencontrait à chaque instant, vers les personnes qui l'entouraient et les autres qui, après être venues lui demander des consolations et des secours, s'en retournaient en lui offrant des larmes de gratitude et de bénédictions: mais sa pensée se reporta surtout sur la main bien-aimée qui après Dieu lui avait fait ce bonheur si tot passé. Hélas! elle n'était plus auprès d'elle pour la soutenir et la protéger avec son enfant, cette main tant aimée et tant regrettée! Reverrait-elle jamais celui auquel elle adressait chaque jour une pensée, un souvenir, une larme! Et lorsque la dernière flamme vint jeter une lueur vacillant et disparaître pour toujours, elle comprit alors qu'une barrière insurmontable venait de s'abaisser entre elle et son passé. Il ne lui restait plus désormais que l'avenir, mais quel avenir? L'hiver s'approchant avec son nombreux cortège de froid, de privations et de misères; nul asile pour la recevoir, à charge aux pauvres gens qui n'avaient pas même de quoi se nourrir, qu'allait-elle devenir? Accablée sous le poids de tant de malheurs elle sentait le désespoir la gagner, lorsque tombant à genoux, elle s'écria: "Mon Dieu, mon Dieu, vous êtes maintenant notre seul et unique espoir. Ce n'est pas en vain que la veuve et l'orphelin vous implorent, ayez pitié de nous." Cette courte mais fervente prière fut immédiatement exaucée. En relevant la tête, elle aperçut, à quelques pas d'elle, la figure bienveillante et amicale de Jean Renousse qui, n'osant dire un mot, paraissait attendre ses ordres: "Jean, lui dit-elle, en lui remettant son enfant dans ses bras prends soin de cette pauvre petite, veilles sur elle, c'est en toi seul, après Dieu, en qui nous devons nous confier. Peut-être ne pourrai-je jamais récompenser dignement ton généreux dévouement pour nous jusqu'à ce jour, mais compte sur une reconnaissance qui ne s'éteindra qu'avec ma vie." "Madame lui répondit celui-ci, d'une voix émue et avec noblesse. Dieu m'est témoin que si j'ai tâché de vous être utile jusqu'ici ce n'est pas dans l'espoir d'une récompense; je donnerais volontiers ma vie pour pouvoir vous rendre ce que vous avez perdu; mais de grâce n'allez pas vous désespérer! A deux pas d'ici est ma pauvre cabane, la vieille Martine, votre servante, vous y attend. J'ai pu sauver quelques linges et des provisions. Venez, Madame et tant que Jean Renousse pourra porter un fusil, vous et la petite ne manquerez pas de nourriture et de vêtements." Chargé de son précieux fardeau, il conduisit Madame St.-Aubin dans sa demeure où Martine l'attendait. Un feu brillant avait été allumé, le lit de sapins avait été renouvelé, on y avait étendu les quelques couvertures que Jean Renousse, dans sa sollicitude, avait sauvées du pillage.
La marmite était au feu. On offrit à Madame St.-Aubin les quelques aliments qu'on avait préservés; elle en prit ce qu'il lui en fallait pour se soutenir et s'empêcher de mourir. La petite mangea avec l'appétit qu'on a à quatre ans, puis toutes les deux vaincues par les émotions de la journée, la fatigue et le sommeil qui les gagnaient, s'étendirent sur le lit de sapin et ne tardèrent pas à s'endormir profondément. Jean Renousse et Phédor se couchèrent à l'entrée de la cabane et firent bonne garde toute la nuit.
Lorsque Madame St.-Aubin s'éveilla le matin, tous les malheureux proscrits, ses compagnons d'infortune, lui avaient construite une demeure un peu plus confortable: c'était une misérable masure de pièces qui lui offrait un séjour plus spacieux mais qu'il y avait loin de là à la maison qu'elle avait laissée.
Comment l'hiver se passa-t-il? Laissons à M. Rameau de dépeindre ce que durent souffrir les malheureuses victimes de l'expatriation. Cest d'ailleurs de lui que nous emprunterons la partie historique de ce récit, en ce qui concerne les Acadiens:
"Quelle que fut l'âpre sollicitude que montrèrent les anglais, un certain nombre d'individus cependant se sauvèrent de la proscription. Comment ces pauvres gens purent-ils vivre dans les bois et les déserts? par quelle suite d'aventures et de souffrances ont-ils passé, pendant de longues années en présence de spectateurs auxquels on distribua leurs biens? c'est ce que nous ignorons..."
"Là pendant plusieurs années, ils parvinrent à dérober leur existence au milieu des inquiétudes et des privations, cachant Soigneusement leurs petites barques, n'osant se livrer à la culture, faisant le guet quand paraissait un navire inconnu, et partageant avec leurs amis, les indiens de l'intérieur, les ressources précaires de la chasse et de la pêche."
Enfin le printemps arriva. Jamais dans les longues journées d'hiver, le zèle et le dévouement de Jean Renousse ne s'était ralentis une seule fois. Sous le commandement de Bois-Hébert il avait été faire le coup de feu contre les Anglais, puis aussitôt sa tâche achevée, il était revenu prendre son rôle de pourvoyeur. Souvent, dans le cours de l'hiver, on l'avait vu parcourir des distances considérables, refouler au plus profond de son âme tout sentiment de haine et d'antipathie, qu'il avait voué aux Anglo-Américains et rapporter des traitants Anglais, qui étaient établis le long de la côte, à la place des malheureux Acadiens expropriés, les quelques effets qui pouvaient être utiles et agréables à ses protégées. Mais le printemps qui apporte, pour le pauvre au moins, un soupir de soulagement et une larme d'espérance; pour l'homme qui jouit de l'aisance, un sentiment de satisfaction par anticipation des jouissances que la nouvelle saison doit lui donner, était pour les pauvres expatriés chargé d'orages.
Où iraient-ils fixer leurs demeures? En quel endroit seraient-ils hors des atteintes de leurs implacables ennemis? Était-il un lieu à l'abri de leurs rapines, où l'on put fournir le pain et la nourriture à la famille et aux pauvres enfants qui les réclamaient? Telles furent les questions que se posèrent les Acadiens de la colonie que M. St.-Aubin avait formée.
Plusieurs décidèrent de demeurer dans les bois, d'autres résolurent, d'aller rejoindre leurs concitoyens échelonnés sur la côte, protégés seulement par l'isolement et l'inhospitalité des parages qu'ils habitaient. Madame St.-Aubin se voyant seule, à bout de toutes ressources, et ne voulant plus être à charge du généreux Jean Renousse ainsi qu'à ses compagnons, prit la résolution du se rendre en Canada. En effet, de vagues rumeurs étaient parvenues que dans ces pays lointains un bon nombre d'Acadiens avaient, dans le voisinage de Montréal, fondés une petite colonie.
Jean Renousse, dans ces rapports avec les traitants anglais, avait appris d'une manière certaine qu'un vaisseau portant un certain nombre d'émigrants avait mis à la voile pour le Canada. D'après le nombre de jours qu'il était en mer, il ne tarderait pas à être en vue.
V
Que nos lecteurs nous permettent de les transporter au-delà de l'Océan. Nous sommes dans un port de mer: Voyons l'activité qui y règne. Des centaines de vaisseaux déchargent d'un côté du quai d'amples provisions de charbon et de coton, d'autres, les riches soieries et les magnifiques produits de l'Orient. Tout le monde est à l'oeuvre. Partout il y a joie, car il y a gain pour tous.
Mais d'où vient donc cette foule d'hommes en haillons, ces femmes amaigries et presque nues, ces pauvres enfants si frêles, si chétifs, qui occupent un tout petit espace du quai? D'où viennent ces pleurs et ces gémissements à fendre l'âme? Ces embrassements pleins de regrets et de tendresse? Ah! c'est qu'un père vient peut-être pour la dernière fois de presser dans ses bras ses enfants bien-aimés! C'est que des amis viennent de dire un adieu peut-être éternel aux compagnons de leur enfance! C'est que, pour la dernière fois, on a jeté un regard de douleur sur la vieille chaumière qui nous a vus naître! C'est que, dans un dernier embrassement, nous avons échangé avec les amis émus, une dernière poignée de mains, que pour toujours, nous avons salué les côtes de l'Irlande, dont aucun de ses enfants ne peut parler sans verser une larme de regret! Et ces malles, et ces paquets, que contiennent-ils, sinon les pauvres vêtements des malheureux Irlandais. Mais dans le navire qui est en partance, que de cris joyeux. A peine entend-on l'ordre du contremaître: "Embarque, embarque;" voilà le mot qui se fait entendre.
Inutile de le dire, nous le voyons déjà que trop, ce bâtiment est chargé d'émigrants pour l'Amérique. Voyez sur le gaillard d'arrière cet homme à la figure replète et trapue, comme il savoure avec délices les bouffées de tabac qui s'échappent de sa longue pipe d'écume de mer; quels regards distraits il jette sur la gazette qu'il lient entre ses mains; comme les nouvelles sont loin de l'absorber; il hoche dédaigneusement la tête en voyant les pleurs des malheureux enfants de la verte Erin. Dans le fond que sont-ils pour lui? Des Irlandais catholiques, il est protestant. Que lui importe donc si la plus grande partie d'eux n'atteint pas les côtes de l'Amérique? Que lui importe si l'espace qu'il leur a destinée dans son vaisseau n'est pas suffisant? Que lui importe si les aliments dont il a fait provision ne peuvent suffire à une moitié de ceux qu'il entasse à son bord? Sa bourse n'est-elle pas bien remplie, et si le typhus, le choléra ou mille autres maladies viennent les décimer, n'a-t-il pas devant lui un immense cimetière; comme bien d'autres qui l'ont suivi, il peut dire à chacune de ces victimes qu'on jette dans l'Atlantique; "Si une tombe, un mausolée, était élevé à chacune d'elles, ou n'aurait pas besoin de boussole pour aller dans le Nouveau-Monde."
Tel était le "Boomerang" capitaine Brand, quelques jours avant le moment où nous venons de laisser Madame St.-Aubin. Les communications étaient alors bien difficiles entre l'Acadie et le Canada. C'était donc une belle occasion qui se présentait pour Madame. St.-Aubin de se rendre dans ce dernier pays. Là on pouvait correspondre plus facilement avec l'Europe et les États-Unis et qui sait, peut-être avoir des renseignements sur celui auquel, à chaque instant du jour, elle adressait un cuisant souvenir, un pénible regret. Depuis plusieurs jours, Madame St.-Aubin avait mise en vedette toute la petite colonie. Chaque jour des berges prenaient le large et étaient chargées de venir lui annoncer l'approche du vaisseau tant désiré. Bien des heures se passèrent en d'inutiles et inexprimables regrets. Enfin Jean Renousse vint un matin l'informer que le navire tant désiré était en vue, et lui offrit en même temps de la conduire à son bord.
Il était facile de voir, à l'accablement de cet home trempé aux muscles d'acier, à 'son air morne et abattu, combien il lui en coulait de remplir cette pénible mission.
Il est dur, en effet, de voir disparaître les fruits d'un labeur de chaque jour, de voir s'engloutir les années d'un travail constant et journalier, de revoir à la place de sa demeure des débris et des cendres.
La femme a chez elle un sentiment d'amour et de dévouement qu'on ne sait pas toujours apprécier. Qu'il dut en coûter à Madame St.-Aubin de laisser les endroits qui lui rappelaient de bien doux souvenirs, d'abandonner ces pauvres gens qui auraient pu se priver du plus essentiel nécessaire plutôt que de la voir s'éloigner; mais lorsqu'elle les vit tous ensemble l'accompagner jusqu'à la barque fatale, qu'elle vit leurs pleurs, que depuis l'aïeul jusqu'au plus petit des enfants, on se pressait pour lui baiser les mains, enfin lorsqu'elle fut embarquée, qu'elle les vit tomber à genoux, oh! alors, un inexprimable sentiment de tristesse et de regrets s'empara d'elle.
Mon Dieu! que deviendraient-ils sur les terres étrangères les pauvres exilés, si vous n'étiez pas là pour les consoler des regrets de la patrie?
Cependant au signal de la petite barque, le navire avait mis en panne... Une passagère de chambre, ah! c'était une nouvelle aubaine pour le capitaine. L'échelle fut immédiatement descendue et avant que de gravir le premier degré, Madame St.-Aubin tendit en pleurant sa main blanche et frêle, à la main rude et calleuse de Jean Renousse. "Merci, ami, lui dit-elle, pour ce que vous avez fait pour mon enfant et pour moi. Puissiez-vous être heureux autant que vous le méritez, autant surtout que mon coeur le désire."
Celui qui aurait contemplé alors la figure hâlée de Jean Renousse aurait vu ses joues s'inonder de larmes abondantes, et elles n'avaient encore été inondées, bien probablement, que les pluies du ciel et l'eau de la mer. Il remit l'enfant à sa mère, après l'avoir couverte de baisers, puis se jetant aux pieds du capitaine, il le supplia de le prendre lui aussi à son bord. Mais celui-là ne payait pas. Violemment, au milieu des rires et des huées d'une partie de l'équipage, on le rejeta dans la berge, les ris furent lâchés et le navire, fin voilier, prit le large. Jean Renousse, en regagnant la côte dans sa petite embarcation, jeta un regard triste et désespéré sur le vaisseau qui emportait sa bienfaitrice et l'enfant qu'il chérissait tant.
Plusieurs jours se passèrent, un vent favorable les conduisit à la pointe Ouest de l'Ile d'Anticosti.
VI
Si tout paraît tranquille au dehors d'un vaisseau qui se dirige vers sa destination, souvent il n'en est pas ainsi à l'intérieur.
Madame St.-Aubin, avec son enfant, avait été confinée dans une pauvre alcôve qu'on se plaisait à appeler emphatiquement "la chambre". Elle n'y fut pas bien longtemps sans ressentir les terribles effets du mal de mer. Ce mal dont nous nous plaisons quelquefois à rire, moissonne pourtant un bon nombre de victimes. Madame St.-Aubin, douée d'une faible santé, dût plus que beaucoup d'autres; en souffrir; malgré le froid du soir, elle fut contrainte de remonter sur le pont, tenant son enfant dans ses bras. On n'imagine pas quelle est la brutalité de quelques marins. Ils paraissaient se faire un plaisir de tourmenter ceux qui sont pour ainsi dire sous leur domination. La pauvre femme qui, vu ses malheurs, aurait plutôt mérité la pitié et la compassion, fut en butte elle-même aux plus mauvais traitements. Fatiguée par la maladie, réservant le peu de forces qui lui restaient pour couvrir son enfant et la préserver du froid; elle était loin de croire qu'il y avait auprès d'elle un espèce de tyran, sous forme d'un grand matelot, tenant un sceau plein d'eau: "Madame, lui dit-il, les ordres du Capitaine sont que nous arrosions le pont, changez de côté." A peine s'était-elle éloignée que l'eau versée par le matelot vint presque l'inonder. L'enfant qui dormait dans ses bras en fut éveillée. Elle alla s'asseoir un peu plus loin, mais les mêmes menaces lui furent réitérées, suivies de la même exécution.
En vain se plaignit-elle au Capitaine des mauvais traitements qu'on lui faisait endurer; il hochait la tête sans lui répondre; on eut dit que c'était un parti pris de maltraiter la malheureuse femme. Comme l'a dit Lafontaine: "La raison du plus fort est toujours la meilleure".
La nourriture du bord n'était pas celle à laquelle Madame St.-Aubin était accoutumée, comme de raison ordre avait été donné au cuisinier de ne servir qu'une nourriture ordinaire à la passagère de chambre. Aussi lorsque l'enfant voyait sur la table quelque chose qui flattait son goût, qn'elle en demandait une toute petite part au Capitaine, celui-ci ne l'entendait pas, ce plat était pour lui. Souffrir pour soi-même, ce n'est rien pour la mère, mais voir souffrir son enfant et n'être pas capable de lui donner ce dont elle a besoin, voilà la souffrance réelle que ne comprennent que celles qui l'ont ressentie. Dans ces moments la pauvre mère pressait son enfant sur son coeur et priait de toutes ses forces celui à qui nous demandons le pain de chaque jour, secours et protection.
Comme si cette prière devait être immédiatement exaucée elle vit un jour un matelot aux formes athlétiques, mais à la figure franche et ouverte, tenant sa casquette sous son bras, qui s'approchait d'elle et lui dit: "Madame, si vous voulez me prêter la petite, je vais l'emmener dans la cuisine, O'Brien m'a dit qu'il lui avait préparé un fameux déjeuner." Ce fut avec joie qu'elle lui abandonna son enfant, et peut-être dut-elle appréhender que le matelot, crainte de faire mal à la petite, en la tenant dans ses bras, ne la laissât choir. Quelle fut la macédoine qu'O'Brien servit à l'enfant? Dieu seul le sait; mais toujours est-il qu'en revenant elle dit à sa mère: "Viens donc, ma bonne maman dans la cuisine, l'homme qui nous y fait la nourriture n'est pas mauvais comme les autre; et je t'assure qu'il m'en avait préparé un bon déjeuner." Peu d'instants après, O'Brien arriva lui-même tenant gauchement un pot rempli d'excellent thé qu'il destinait à Madame St.-Aubin.