Part 9
--Je suis de l'avis de la patronne, reprit Grangoire, le grève est un mauvais moyen. Et vous n'empêcherez jamais, Jaclard, avec tous vos beaux discours, que l'argent ne soit maître, puisqu'on ne peut se passer de lui. D'ailleurs, le fabricant court de grands risques. Pour un qui s'enrichit, combien se ruinent! Ce qu'il faudrait, il en avait été question en 1848, ce serait que les ouvriers et chefs d'atelier pussent s'entendre, se cotiser pour acheter eux-mêmes la soie. De cette façon, nous recevrions tout le prix de notre travail. Au lieu d'aller le jouer et le boire, Jaclard, vous verseriez votre cotisation comme un autre, et vous deviendriez propriétaire[10].
--Ah! les braves gens comme nous, reprit M. Bonfilon, ne font pas tant de raisonnements, et ils arrivent tout de même au bout de leur carrière. Faut pas tant se tourmenter la bile.
--Êtes-vous bien sûr, demanda Marie à Jaclard, d'avoir vu ce matin M. Maxime?
--Oui, de mes yeux vu. Tout à l'heure il descendait la rue Impériale et traversait la place des Terreaux.
--Mais alors les Borel seraient revenus, et Madeleine....»
Au même instant la porte de l'atelier s'ouvrit. Madeleine parut, Madeleine pâle, émue, presque défaillante, qui conduisait sa mère aveugle.
Lorsqu'elles entrèrent, au cri que poussa Marie, les trois métiers s'arrêtèrent. Marie s'élança, et les deux sœurs, les deux nobles filles, s'embrassèrent avec effusion.
Claudine montra un peu moins d'empressement. Elle pressentait que l'arrivée de sa sœur la séparerait de Jaclard.
Mme et M. Bonfilon firent à Madeleine et à la mère Bordier un accueil empressé.
Cependant Claudine ne pouvait quitter l'atelier avant d'avoir terminé son travail. Madeleine prit place à côté de son métier.
«Eh bien! Claudine, lui dit-elle, je viens te chercher, je t'ai trouvé de l'occupation à Paris. Il ne convient vraiment pas qu'une jeune fille soit remetteuse et coure ainsi d'atelier en atelier. Enfin, si tu gagnes parfois de bonnes journées, il y a aussi de fréquents chômages. À Paris, adroite comme tu l'es, tu pourras gagner davantage.
--Je ne m'en soucie pas,» fit Claudine qui leva les yeux sur Jaclard.
Jaclard avait entendu. La surprise autant que la colère lui faisaient monter le sang au visage. Pourtant il n'osa rien témoigner. La présence de la mère Bordier lui imposait silence. Et puis cette belle Madeleine aux formes élégantes, au langage choisi, inspirait à cet ouvrier, dont l'intelligence n'était pas sans culture, un respect involontaire. Cependant, de temps à autre, il levait sur elle un regard où se lisait une sorte de défi.
Madeleine ne connaissait pas Jaclard. Elle ignorait qu'elle avait devant elle l'amoureux de sa sœur. Toutefois ce visage déjà tourmenté par les passions sollicitait son examen de poëte et d'artiste. Et puis elle, lui trouvait avec Maxime une vague ressemblance.
Cet ouvrier, en effet, c'était tout un poëme.
Armand Jaclard était le type de l'ouvrier cultivé, indépendant et révolté, de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il n'avait pas trente ans, et cependant il semblait déjà fatigué. L'orgie avait laissé ses traces sur ce jeune visage. Il avait le regard voilé et profond, la bouche large et sensuelle, un teint délicat, mais plombé, les paupières assombries par les veilles. Ses cheveux, rejetés en arrière à la manière des artistes, découvraient un front puissant, traversé par une veine saillante qui se gonflait à tous les orages du cœur, à toutes les fièvres du désir ou de la colère.
Une certaine instruction avait développé en lui des aspirations légitimes sans doute, mais dangereuses dans un milieu où elles n'ont aucune chance d'être satisfaites. Cette éducation incomplète lui avait donné non-seulement des aspirations, mais des besoins réels, sans lui procurer les moyens d'arriver à la richesse. Le grand vice de l'éducation actuelle, dans la classe ouvrière comme dans toutes les classes de la société, c'est d'égarer l'esprit, de fausser le jugement par des notions plus métaphysiques que positives; c'est de développer le côté intellectuel sans développer suffisamment le côté moral, c'est-à-dire la dignité et le sentiment de la solidarité.
Jaclard possédait sans doute une intelligence exceptionnelle. Il lui manquait toutefois cette énergie de caractère, et surtout cet esprit de suite qui font les hommes puissants ou seulement ces hommes de fer qu'on appelle les parvenus de la fortune, capables, pour arriver au but, de surmonter tous les obstacles.
Il y avait en effet entre lui et Maxime Borel une certaine ressemblance aussi bien morale que physique. Comme Maxime, il avait de la spontanéité; de l'enthousiasme; comme lui, il n'offrait aucune résistance aux entraînements des sens, et se laissait entièrement dominer par la fantaisie. Mais il existait entre eux cette énorme différence: Maxime était en haut de l'échelle sociale et Armand Jaclard se trouvait en bas. Le vice chez tous les deux était produit par les mêmes causes, des causes inhérentes à leur caractère. Seulement chez l'un le vice était élégant, presque séduisant, parce qu'il se parait de tous les prestiges du luxe; chez l'autre, grâce à la jeunesse, il n'était encore que triste; mais à coup sûr il deviendrait ignoble.
De leur nature faible et capricieuse devait résulter inévitablement le malheur des femmes qui s'attacheraient à eux.
Le regard observateur de Madeleine à la longue embarrassait Jaclard. Il quitta son métier et sortit.
Madeleine alors se leva et alla voir l'étoffe qu'il tissait.
C'était un magnifique velours façonné, une étoffe nouvelle qui réclamait de l'attention et de l'intelligence. Jaclard, dans sa spécialité, était presque un artiste. Il avait plusieurs fois composé des échantillons qui avaient eu de la vogue et qu'on lui avait payés fort cher.
«Voyez, mademoiselle, dit Mme Bonfilon, quelle étoffe superbe! Ce Jaclard est un excellent ouvrier. S'il avait un peu plus de conduite, il gagnerait tout ce qu'il voudrait. Le dernier échantillon qu'il a composé lui a été payé deux cents francs par la maison Borel.
--Oui, reprit Marie, mais au bout de huit jours il ne lui restait pas un centime. Il ne revient à l'atelier que lorsqu'il a épuisé toutes ses ressources. Jamais il n'aura d'avance.»
Madeleine vit des larmes dans les yeux de Claudine. Elle fit à Marie un signe interrogatif auquel la veloutière répondit affirmativement.
C'était donc là l'homme indigne qu'aimait Claudine. Elle compatit profondément à son chagrin; car elle souffrait d'une douleur à peu près semblable.
Lorsqu'elles sortirent toutes ensemble, la mère Bordier voulut faire avec Madeleine quelques visites à ses amies. Les Lyonnais sont pleins de cordialité. Partout la pauvre aveugle et ses filles reçurent un accueil empressé. Elles ne revinrent donc que fort tard à la rue Terraille, une rue étroite et malpropre où se trouvait le taudis des ouvrières.
La mère Bordier, après avoir soigneusement caché dans un bas qui lui servait de bourse l'argent apporté par Madeleine, et avoir enseveli son trésor dans sa paillasse, avait laissé aux voisins la clef de sa chambre, car elle attendait aussi Amélie, l'institutrice de l'Ardèche, à laquelle Madeleine avait écrit de venir la rejoindre.
Amélie n'était pas arrivée; mais il était venu un autre visiteur, un visiteur que l'on n'attendait pas; c'était le père Bordier.
Lorsque la voisine lui annonça cette visite, la pauvre aveugle éprouva une véritable terreur: elle pensa à son argent.
«Est-il resté longtemps? demanda Marie d'une voix altérée.
--Oui; quand il a appris que Mlle Madeleine était ici, il a voulu l'attendre, et nous l'avons laissé entrer.»
Les quatre femmes pénétrèrent dans cette sombre mansarde, en proie à une affreuse appréhension; car ces mille francs, c'était pour elles un bonheur inespéré, le bien-être, l'insouciance pour plusieurs années.
«Va voir, Marie, dit la pauvre mère toute tremblante; tu sais bien, toujours au même endroit.»
Marie y courut
Hélas! il n'y avait plus rien. Elle souleva la paillasse, la secoua, la remua en tous sens, et puis toutes fiévreusement la vidèrent, et brin à brin éparpillèrent la paille. Leur père avait enlevé leur unique, leur suprême ressource.
Les yeux éteints de la vieille mère retrouvèrent des larmes pour pleurer cette nouvelle infortune. Marie et Claudine pleuraient aussi. Madeleine, elle, ne pleurait point; car elle ne connaissait pas encore la valeur de l'argent pour celui qui le gagne sou à sou à la sueur de son front.
Bien qu'elle n'eût cessé de vivre par le cœur au milieu de sa famille, il était cependant une foule de privations, d'angoisses, de tortures, d'humiliations journalières causées par la misère, et qu'elle n'avait pu deviner. Aussi la douleur si grande de sa mère et de ses sœurs lui paraissait presque enfantine. Il lui semblait que les larmes devaient couler seulement pour les souffrances du cœur. Mais la misère ne nous fait-elle pas souffrir à toute heure dans nos affections les plus chères?
«Allons trouver le père, proposa Madeleine, et tâchons de l'amener à nous rendre cet argent.
--Mais nous ne savons pas son adresse, répondit Marie avec accablement; car voilà plus de trois mois que nous ne l'avons vu.
--Quand il a de l'argent, reprit l'aveugle, il va d'ordinaire chez son ami Tribouillard, un mauvais sujet qui a achevé de le perdre. C'est là qu'on le trouvera très-probablement. Mais les Tribouillard demeurent à la Guillotière; et comme les jeunes filles ne peuvent s'aventurer la nuit dans ce quartier-là, je vais vous accompagner.
--Non, mère, repartit Marie; en vous voyant, le père se défierait. Il n'est que sept heures; à neuf heures, nous serons de retour, et ce n'est guère qu'à dix que sortent les mauvais sujets.
--Allez donc, mes enfants, et que le bon Dieu vous conduise!»
Madeleine et Marie se mirent en route.
Claudine paraissait moins atterrée que ses sœurs, car elle pensait: si nous n'avons pas d'argent, je ne pourrai pas partir.
[Note 5: Il y a dans l'industrie de la soierie trois classes bien distinctes: le fabricant, le chef d'atelier et le compagnon. Le fabricant, c'est-à-dire le capitaliste, achète la matière première, la donne à tisser au chef d'atelier et lui paye le tissage à tant le mètre. Le chef d'atelier, c'est-à-dire le propriétaire des métiers, paye aux compagnons ou simples ouvriers la moitié du prix alloué par le fabricant, se réservant l'autre moitié pour la location des métiers et du local. Le chef d'atelier est presque toujours lui-même un ouvrier.]
[Note 6: Nom imitatif donné par les canuts à leurs métiers.]
[Note 7: L'ourdissoir est le plus joli métier employé dans la fabrication de la soie. Il compte et dispose les fils de la chaîne.]
[Note 8: L'apprentissage du métier de tisseuse dure quatre ans. Ce temps est tout à fait disproportionné, car on apprend ce métier facilement en un an.]
[Note 9: Le piquage d'once est un dol très-usité dans les diverses branches de l'industrie de la soierie. Le fabricant pèse la soie avant de la livrer. Comme on peut augmenter artificiellement le poids de la soie, il est facile d'en soustraire de petites quantités.]
[Note 10: Après la grève des veloutiers de Saint-Étienne, si longue et si désastreuse pour les fabricants et les chefs d'atelier, il vient de se former entre ouvriers veloutiers une société coopérative de production. Enfin, tout récemment, les ouvriers lyonnais ont reconnu que le remède le plus efficace à la crise actuelle serait la fondation de sociétés coopératives pour la fabrication de la soie, et ces sociétés sont dès aujourd'hui en voie de réalisation.]
XIII
Si la Croix-Rousse est le faubourg de la population ouvrière, du travail honnête, la Guillotière est en général le refuge des existences tout à fait déclassées, des ouvriers paresseux et débauchés, des gens suspects et des forçats libérés. C'est la misère hideuse, le vice ignoble. La Guillotière! ce mot seul n'a-t-il pas quelque chose de sinistre?
Au lieu de maisons élevées, propres, régulières, ce sont pour la plupart des sortes de cabanes, des masures à un seul étage. Presque à toutes les portes on voit des cabarets ou des étalages de fripier, véritables musées de la misère. Ce sont des pots ébréchés, des haillons sordides, des chaussures déformées; et ces objets de première nécessité ont dû être vendus pour un morceau de pain ou pour un verre d'alcool.
Madeleine et Marie arrivèrent sans encombre à la rue de la Vierge, qu'habitaient les Tribouillard.
Le quartier était sombre, désert. Derrière les vitres éclairées se dessinaient des visages effrayants; et en passant devant les cabarets elles entendaient les verres s'entre-choquer et des voix rauques proférer des paroles obscènes.
Avisant un enfant qui jouait dans la rue:
«Pourrais-tu nous dire, lui demanda Marie, où demeure M. Tribouillard?
--Pardine, si je puis vous le dire: c'est papa. Il est au lit et vient de recevoir l'extrême-onction,» ajouta l'enfant d'une voix dolente.
Les deux jeunes filles se regardèrent consternées. Elles n'osaient demander à entrer.
«Et votre maman? hasarda Madeleine.
--Elle est là-haut, qui soigne papa.
--Pourrait-on lui parler?
--Je ne sais pas trop. Je vais voir, car papa est bien, bien malade.
--Dites-moi, mon petit ami, vous connaissez le père Bordier, n'est-ce pas?
--Pardine, si je le connais! il est chez nous à cette heure; il est venu voir papa.
--Eh bien! comme nous ne voulons pas déranger M. Tribouillard, qui est si malade, veuillez aller dire au père Bordier que ses filles désirent le voir.
--Pardine! s'écria le petit, qui changea de ton. Si vous êtes les filles au père Bordier, vous pouvez bien monter; papa n'est pas si malade que ça pour les amis. Venez, je vais vous conduire.»
Madeleine et Marie suivirent l'enfant, qui les introduisit dans un corridor étroit et sombre.
«Tenez, leur dit-il, c'est là-haut à droite. Moi, il faut que je reste dans la rue pour attendre les visites.»
Arrivées au haut d'un escalier obscur et à demi effondré, elles frappèrent à la porte. À l'instant même, elles entendirent un grand bouleversement dans la chambre, des pas précipités et des chocs de verres et de bouteilles.
Au bout de quelques minutes, une femme vint leur ouvrir.
Une odeur infecte s'échappait de cette chambre étroite et basse de plafond, qu'une lampe posée sur la table éclairait à peine.
Sur cette table souillée se voyait encore la trace humide des verres et des bouteilles qu'on venait d'enlever sans doute.
Tribouillard, étendu sur son grabat et recouvert de haillons, fermait les yeux; sa bouche ouverte faisait paraître ses joues plus creuses, et laissait échapper une respiration rauque, oppressée. On eût dit réellement un moribond.
Mme Tribouillard était une petite femme chétive, à la figure écrasée, au masque astucieux.
«Pardon, mesdames, dit-elle d'une voix douloureuse, de vous avoir fait attendre. Ah! je croyais que mon pauvre homme rendait le dernier soupir; on vient de l'administrer.»
Avec un coin de son tablier elle fit mine de s'essuyer les yeux.
«M. Bordier n'est-il pas ici?» demanda Marie.
En entendant cette voix connue, le père Bordier, accoudé sur la table, leva la tête:
«Tiens! c'est toi, Marie! Dieu vous damne! s'écria-t-il avec humeur. Nous avez-vous fait peur!»
Madeleine s'avança.
«Mon père, dit-elle, comme je sais que vous m'avez attendue, et comme je dois partir demain matin, j'ai tenu à vous voir, et c'est pourquoi je viens si tard.»
Le père Bordier était déjà fort aviné, mais pas cependant tout à fait ivre.
«Allons! c'est vrai, fit-il, c'est pas ta faute. Nous n'avons pas ici, comme chez M. Borel, de grands _faignants_ qui se tiennent à la porte pour annoncer ceux qui se présentent. Dis donc, Tribouillard, tâche de te procurer aussi des laquais pour annoncer le beau monde qui vient, te rendre visite; car c'est embêtant de se bousculer comme ça. À quoi donc, Mme Tribouillard, dressez-vous votre mauvais petit gêne[11]?
--Je l'avais chargé de faire le guet dans la rue; mais je parie qu'il est allé chez le voisin. Il aura une bonne frottée tout à l'heure. Il est assez alerte pourtant, et il commence à pleurnicher pas trop mal.
--C'est tout de même une fière éducation que vous lui donnez là, dit le père Bordier.
--Ça vaut mieux qu'un état, ça rapporte plus et ça donne moins de mal[12].
Voyons, Tribouillard, cria Bordier, relève-toi, mon vieux, et viens dire bonjour à ces colombes. Assez de singeries comme ça. D'ailleurs, ce ne sont pas des richardes, et tu ne gagnerais rien à jouer ta comédie. Vite, rapportez-nous les verres et les bouteilles....
--Voilà aussi des verres pour ces demoiselles, fît Mme Tribouillard. La récolte a été bonne, il faut que tout le monde en profite.
--Vous entendez, reprit Bordier en avalant un grand verre d'eau-de-vie, Tribouillard est propriétaire, il fait ses récoltes.
--Ah! exclama Madeleine, qui essaya de sourire.
--Eh bien! Madeleine, tu ne bois donc pas? fit observer Bordier. Serais-tu devenue fière à Paris?»
Madeleine, pensive, regardait cet intérieur lugubre ou plutôt effrayant.
Ces visages ternes, grimaçants, qui annonçaient une profonde dégradation morale, tout dans ce bouge suait le crime. Elle éprouvait une vague terreur et se demandait: comment ressaisir la somme volée, comment sortir ensuite de ce repaire?
«Fière! dit-elle en faisant un effort pour paraître gaie, je veux vous prouver le contraire.»
Et elle trempa ses lèvres dans le liquide brûlant.
«Madame Tribouillard, cria Bordier à la mégère, qui se disposait à sortir avec des bouteilles, vous savez le marchand du coin: il a un petit bleu qui vous râpe le gosier, mais là, bien gentiment!... et n'oubliez pas le genièvre! Vois-tu, Madeleine, c'est toujours le genièvre qui a toutes mes affections: ça me rappelle la montagne, la jeunesse, l'amour, le bonheur.
--Bon! le voilà qui va pleurer,» fit Tribouillard d'une voix caverneuse.
Madeleine regarda cet homme qui venait de s'asseoir à côté d'elle. Sa figure était réellement celle d'un moribond: un teint verdâtre, des yeux enfoncés, des orbites saillantes, des pommettes osseuses, un front déprimé lui donnaient un aspect sinistre. Évidemment, dans notre civilisation, cette nature inférieure, à demi sauvage, ne pouvait faire qu'un bandit.
«Oui, Tribouillard, j'ai été heureux pendant quelques années: tout me réussissait; mais j'ai eu six filles. Que veux-tu qu'on fasse avec six filles? Il n'y a plus qu'à piquer une tête dans le Rhône.
--Au lieu de la piquer dans l'eau, tu l'as piquée dans le genièvre; ma foi, je comprends ça, répondit Tribouillard. T'as pas eu la chance d'avoir une femme comme la mienne. Six filles! Elle les aurait, fait rapporter autant qu'un domaine de cent mille balles. Nous qui n'avons que quatre gônes, et des garçons encore, nous vivons comme des bourgeois, sans rien faire, en exploitant la bêtise humaine. Mais des filles! Quel parti elle en eût tiré,» ajouta-t-il avec un horrible clignement d'yeux qui donna le frisson à Madeleine.
Mme Tribouillard revint bientôt avec son gône. Tous deux étaient chargés d'une provision de bouteilles.
«Que vous êtes belle, madame Tribouillard, ornée de toutes ces fioles! Arche d'alliance! maison d'or! tour d'ivoire! rose mystique! santé des infirmes! Je voudrais pouvoir vous réciter toutes les litanies.
--Ah! ah! ah! s'écria avec un rire aigu Mme Tribouillard, qu'ils étaient donc drôles tout à l'heure, qu'ils étaient donc drôles avec leurs litanies et toute la rocambole! Ce petit abbé, avec ses onguents, comme il frottait ce pauvre Tribouillard; et qu'il ne riait pas du tout, Tribouillard. Il continuait si bien à contrefaire le trépassé!
--Voyons, mon vieux, dit Bordier en lui versant un plein verre, avale-moi ça. Ça ferait revenir un mort pour tout de bon, à plus forte raison un mort pour de rire.»
Madeleine et Marie, que cette gaieté lugubre terrifiait, ne pouvaient sourire. De temps à autre, elles échangeaient des regards où se peignait leur inquiétude. Ces deux jeunes filles aux traits si purs, aux yeux candides et sur le front desquelles se lisaient l'élévation de l'esprit, la noblesse des sentiments, contrastaient d'une manière saisissante avec ces êtres avilis dont les visages tourmentés, les regards obliques, les rides prématurées, hideuses, révélaient toutes les passions basses, des douleurs méritées, et des existences à jamais flétries.
«On voit bien, fit observer aigrement Mme Tribouillard, que ces demoiselles sont de trop belles dames pour notre société.
--Ah çà, dit Bordier, en se versant une nouvelle rasade, si vous êtes venues pour nous mépriser, fallait plutôt rester chez vous. Voyons, Madeleine, trinque donc un peu avec cette brave Mme Tribouillard qui soigne ton pauvre père quand tout le monde l'abandonne.»
Surmontant de nouveau leur dégoût, les deux sœurs firent un effort pour goûter à cette boisson bleuâtre.
Cependant les bouteilles se vidaient et l'ivresse augmentait.
Tribouillard, d'une constitution débile, commençait à chanceler sur sa chaise. Ses yeux caves prenaient une fixité horrible à voir et semblaient s'arrondir sous l'impression d'une terreur secrète. Était-ce le souvenir de quelque crime qu'évoquait sa pensée troublée? Étaient-ce les fantômes du remords? Il devenait plus pâle, et sa main qui saisissait le verre pour le porter à sa bouche, paraissait n'obéir qu'à un mouvement machinal.
Quant à Bordier, plus robuste, habitué à s'enivrer avec des liqueurs alcooliques, il résistait mieux. Bien que l'ivrognerie eût à la longue déformé ses traits énergiques, cependant l'étincelle de l'intelligence n'était pas complètement amortie. De temps à autre il portait sa main sur sa poche. Se défiait-il de ses filles ou de ses amis?
Mais ce qui était bien autrement douloureux, c'était de voir le petit Tribouillard, un enfant de sept ans, qui buvait aussi. Son visage eût pu être beau et pur; mais on y découvrait une dégradation précoce. Le sourire comme le regard avaient perdu la candeur de l'enfance. Sa tête commençait à osciller et ses yeux étaient mornes.
Mme Tribouillard, à moitié ivre, devenait bavarde et cynique.
«Vous ne savez pas, dit-elle, ce que c'est que la récolte à Tribouillard. Je vais vous raconter ça, parce que vous êtes les filles à Bordier, et qu'un jour ça pourra vous servir. J'ai là, dans mon buffet, un vieux certificat qu'un médecin m'a fait, une fois que Tribouillard était malade pour tout de bon. Ah! le brave homme de médecin! Que je boive à sa santé! Puis il m'a donné plusieurs adresses de personnes charitables qui pourraient m'aider. Comme il y a dans la ville des sociétés de toute espèce, avec le certificat je les visite à tour de rôle. Elles ne donnent pas souvent d'argent, mais on revend les bons; puis, tous les six mois, Tribouillard se met au lit. J'arrange la chambre comme vous voyez: je défonce une marche de l'escalier, je mets sur la paillasse une vieille robe rapiécée en guise de drap et de couverture, je descends le poêle à la cave, et je commence ma tournée; je sais dire, je pleure à volonté; j'amène les gens voir Tribouillard. Ce sont surtout les cagots qui donnent là dedans, mais à la condition qu'on administrera Tribouillard, et l'on administre Tribouillard. S'il ne va pas au ciel tout droit, personne n'ira. Il a déjà bien reçu dix fois l'extrême onction. C'est pourquoi j'envoie le gône guetter dans la rue, afin qu'il vienne nous prévenir aussitôt qu'il entend quelqu'un demander Tribouillard. Et tous les ans nous déménageons, car on ne pourrait pas recommencer souvent dans le même quartier, ça ne prendrait plus. Voilà ce que nous appelons faire la récolte. Avec ça nous pouvons traiter de temps en temps les amis. Tenez, dans ce moment, nous buvons l'argent de son cercueil. Ça ne vaut-il pas mieux, dites, que d'être verrier comme l'était autrefois ce pauvre Tribouillard qui se brûlait le corps et risquait de mourir à la besogne? Au lieu de ça, tous les six mois, il se met au lit, et je le dorlote. Pas vrai, Tribouillard, que ça vaut mieux?»