Le Calvaire des Femmes

Part 8

Chapter 83,779 wordsPublic domain

«Je serai bref et explicite; vous êtes un homme d'esprit, vous me comprendrez. Le sieur Pinsard, qui m'a chargé de vous poursuivre, ne m'alloue que cinq mille francs d'honoraires si j'obtiens le payement intégral des cent quatre-vingt mille francs que vous lui devez. C'est assez maigre, convenez-en, pour toute la peine que vous m'avez déjà donnée. Ce Pinsard, vous le connaissez?

--Beaucoup trop.

--Un usurier de la pire espèce, qui ne se contente pas de gros bénéfices, et qui tondrait sur un œuf. Vous êtes de cet avis?

--Entièrement. Toutefois, vous vous assimilez à un œuf; je ne saisis pas bien l'analogie.

--C'est une métaphore pour exprimer ma pauvreté. Quand on est honnête et qu'on a du cœur, on reste pauvre. C'est ce qui m'arrive. Eh bien! je parie qu'il vous gruge, ce Pinsard, d'une manière révoltante. Combien vous a-t-il pris pour ces cent quatre-vingt mille francs?

--Soixante mille.

--C'est une indignité; prêter aussi cher avec une presque certitude de remboursement! Vous voyez bien! si vous aviez un homme d'affaires, on ne vous exploiterait pas ainsi. Moi, par exemple, je vous aurais trouvé cette somme à 20 pour 100. Je sais bien que vos parents peuvent vous faire interdire; mais c'est là une extrémité à laquelle on ne recourt pas souvent, et vos parents vous aiment.

--Mes parents m'adorent.

--Je le sais, Pinsard le sait aussi, le coquin. Mais c'est un madré compère, malheur à ceux qu'il tient entre ses pinces de vautour!

--Eh bien! voyons! quelles autres griffes me proposez-vous? demanda Maxime, qui jeta involontairement un regard sur les mains crochues de Renardet.

--Là n'est pas encore la question. Faisons d'abord nos conventions personnelles. Je veux être coulant avec vous et vous prouver que je ne cherche pas à vous exploiter. Voulez-vous m'allouer dix mille francs par an, et je ferai toutes vos affaires. D'abord, pour cette somme, je mets dedans le Pinsard; je vous préserve des gardes du commerce, qui en effet voyagent dans le compartiment voisin; je vous trouve de l'argent au vingt pour payer toutes vos dettes. Et par-dessus le marché, avant un mois, je vous saurai le nom du mortel heureux que vous préfère votre jolie petite cruelle.»

Entre la prison, ou Renardet pour homme d'affaires, Maxime n'avait pas le choix.

«J'accepte vos conditions, dit-il; mais je ne veux pas d'espionnage vis-à-vis de cette jeune fille.

--Je travaillerai donc pour ma propre satisfaction; car je fais quelquefois de l'art pour l'art. Elle demeure....

--Vous ne saurez rien de moi.

--Ah! ah! vous êtes chevaleresque. Eh bien! revenons au traité; c'est conclu?

--Conclu, répondit Maxime.

--Oui, mais il faut payer un semestre d'avance.

--Dès ce soir, vous viendrez place Bellecour, n° 7, je vous remettrai cinq mille francs.

--C'est entendu.»

En cet instant, le train arrivait à la gare de Perrache. Les deux voyageurs se séparèrent.

XII

Lyon est la seconde ville de France. Elle a une population considérable, de belles rues, des quais spacieux, des édifices somptueux, un bois de Boulogne en miniature, une situation admirable au confluent de deux grandes rivières. Comme Paris, Lyon s'est annexé ses faubourgs qui étaient des villes. Cependant Lyon ne plaît pas aux touristes. Que lui manque-t-il donc? Ce qui manque à ces belles femmes qu'on admire et qui ne charment pas: la physionomie, le pimpant, le coquet, le _je ne sais quoi._ Lyon ressemble à Londres, par l'impression qu'il cause. On y sent l'influence prépondérante et desséchante du commerce; et, comme Londres, c'est une ville de brouillards.

Enfin Lyon est à la fois grande ville et province. Le cancan s'y colporte comme dans le moindre village, et la corruption lyonnaise n'a rien à envier à la corruption parisienne. Mais elle est plus couverte, plus hypocrite; elle coûte aussi moins cher, ce qui la rend plus laide. Cette corruption s'allie d'ailleurs assez bien avec l'excessive bigoterie de la population.

Lyon possède de nombreuses bibliothèques, des musées remarquables, une école des beaux-arts, quelques journalistes de talent, quelques poëtes classiques, romantiques, réalistes. À Lyon, la musique est représentée par trois mille exécutants ou professeurs vivant de cet art; et pourtant l'esprit lyonnais n'est ni artistique, ni littéraire, il est essentiellement mercantile.

Or, l'activité commerciale paralyse nécessairement l'élan de la pensée vers l'idéal. Aussi Lyon a-t-il beau prêcher la décentralisation littéraire et artistique, Paris sera toujours sans rival. Là seulement se produisent ces larges courants électriques que dégage l'agglomération des intelligences et qui font jaillir l'inspiration.

Paris sera toujours aussi la première par ses femmes, qui, elles aussi, naissent artistes; car elles possèdent au suprême degré le génie de la coquetterie. La coquetterie, c'est l'art de la futile Parisienne, c'est sa poésie. Cependant les Lyonnaises ont de l'esprit, de la vivacité, de la grâce même, comme toutes les femmes qui veulent plaire; mais elles n'ont pas cette sorte de distinction, ni cet entrain humoristique, moitié railleur, moitié sentimental, qui sont les plus grands charmes de la Parisienne.

Où Lyon est seulement incomparable, c'est dans la fabrication des étoffes de soie façonnée. Toujours son commerce s'est relevé avec honneur des crises terribles qui, à diverses époques, l'ont paralysé. Malgré les causes graves et nombreuses qui aujourd'hui le menacent de ruine, longtemps encore Lyon tiendra le premier rang dans cette fabrication, qui est sans contredit l'une des plus intéressantes de l'industrie française.

Jadis le succès de la soierie lyonnaise jeta la plus grande partie de la population dans cette industrie, qui occupait toute une armée d'ouvriers et surtout d'ouvrières. Là, comme partout ailleurs, les hommes ont fait aux femmes une rude concurrence. Il est toutefois certaines branches de la fabrication de la soie, réclamant une très-grande souplesse de la main, et dans lesquelles les hommes n'ont pu encore les supplanter.

La soie, en effet, ne semble-t-elle pas être le domaine exclusif de la femme? Ces métiers si propres, ces belles étoffes si souples et si brillantes, lui offrent une occupation aussi attrayante pour les yeux que pour la main. Elle y trouve du travail, depuis la feuille de mûrier sur laquelle on élève le ver, jusqu'à l'atelier où l'on façonne la robe et le chapeau.

Que de mains occupées sur ce frêle brin de soie! Les femmes du monde seraient bien surprises si on leur apprenait quelle variété de travaux, que de soins minutieux il a fallu pour leur tisser les plus simples robes! Mais où l'homme véritablement excelle et surpasse la femme, c'est dans le dessin. Le dessinateur lyonnais est un véritable artiste. Dans les autres pays on copie ses modèles. Mais pour le goût, l'habileté, l'invention, on ne peut l'égaler.

La Croix-Rousse, un ancien faubourg maintenant annexé, est particulièrement le quartier des canuts.

Avant d'arriver à Lyon, le touriste se figure cet antique _Lugdunum_ avec une figure sombre, austère, tourmentée, et la Croix-Rousse comme un faubourg immonde et délabré, aux rues étroites et tortueuses. Il existe encore quelques parties du vieux Lyon et de l'ancienne Croix-Rousse; mais ces quartiers ont presque entièrement disparu pour faire place à des quartiers neufs, largement ouverts et régulièrement bâtis, trop régulièrement même, car ils donnent à Lyon l'aspect d'une ville de châteaux de cartes.

En effet, toutes ces maisons sont semblables; tous les étages ont à peu près la même hauteur, et toutes les fenêtres sont également rapprochées. Le caprice n'a point présidé à leur construction. L'architecte n'a obéi qu'à une nécessité, l'installation des métiers. C'est surtout à la Croix-Rousse que cette régularité est choquante, car dans toutes les maisons et à tous les étages se trouvent des ateliers.

En arrivant à la Croix-Rousse, on remarque d'abord avec surprise le peu d'animation qui règne dans les rues. En effet, toute la vie est dans l'intérieur des maisons. On entend du dehors le bruit étourdissant que font des milliers de métiers et de mécaniques qui battent, frappent, glissent, tournent, roulent mille fois à la minute sous les mains et sous les pieds des ouvriers.

C'est un bruit confus, sourd, merveilleux. Il semble que ce fracas, ce soit la grande voix du travail, de l'industrie, du génie et de la gloire de Lyon. C'est la vie, toute la vie de la Croix-Rousse. C'est sa prospérité, sa richesse. Le silence, c'est l'inaction, le chômage, la misère.

La Croix-Rousse contient à elle seule près de trente mille métiers.

Deux sœurs de Madeleine, ouvrières en soierie, Marie et Claudine, travaillaient à la Croix-Rousse, chez M. et Mme Bonfilon, chefs d'atelier.

Les Bonfilon logeaient au cinquième étage, et pour y arriver, il fallait gravir un long escalier étroit et mal-propre, avec balcon à chaque étage. Ces escaliers à balcons, communs à Lyon, empruntés peut-être à l'architecture italienne, sont d'un aspect fort gracieux, lorsqu'ils n'ouvrent pas toutefois, comme celui des Bonfilon, sur une cour sombre et infecte.

Les Bonfilon avaient un atelier prospère. Ils possédaient six métiers à tisser, un ourdissoir et deux dévidoirs.

Mme Bonfilon était une maîtresse femme, un peu grondeuse, bonne toutefois pour le compagnon. Ces chefs d'atelier n'avaient pas entièrement oublié les anciennes traditions.

Autrefois, il y a quelque trente ans, le patron logeait et nourrissait le compagnon, le traitait pour ainsi dire comme un membre de la famille. C'était encore l'époque du labeur résigné. On s'attachait au patron, on se mettait de bonne heure au travail, on le quittait tard. Aujourd'hui, le canut est un ouvrier nomade, qui va où la besogne se présente la plus lucrative. Logé loin de l'atelier, prenant ses repas au dehors, il rencontre, dans ses sorties fréquentes, des occasions de distractions et souvent de débauche. C'est là une des principales causes de la décroissance qu'on observe dans la prospérité de l'industrie lyonnaise.

Cependant Mme Bonfilon, âpre au gain comme toutes les Lyonnaises, se montrait fort exigeante à l'égard des apprenties.

La maison Borel lui donnait de l'ouvrage et la favorisait en lui confiant des pièces à longue chaîne, d'un montage facile, et se montrait envers elle moins sévère pour la rendue des pièces. On lui faisait ces avantages en considération de Madeleine. Aussi les Bonfilon traitaient-ils les filles Bordier avec un peu plus de déférence que de simples ouvrières[5].

Il était huit heures du matin. C'était un lundi. L'atelier de Mme Bonfilon, qui chômait rarement, offrait cependant l'aspect du plus complet désarroi. Mais si les _bistanclacs_[6] se taisaient, Mme Bonfilon faisait retentir le vaste atelier de sa voix aigre et forte.

«Il est huit heures et personne n'est encore arrivé! Je sais bien que Marie Bordier est malade; mais Claudine, pourquoi ne vient-elle pas? Et Jaclard? Et Grangoire?

--Présent! dit une voix qui fit retourner Mme Bonfilon. Bonjour, patronne! vous maugréez contre les paresseux?

--Eh! ne faut-il pas que les métiers marchent! Quand ils s'arrêtent, c'est de l'argent qui dort. Et puis il y a des pièces qui sont pressées; il faut que votre _façonné_ soit rendu demain; Jaclard aussi devrait avoir terminé cet échantillon qu'on attend depuis huit jours.

--Oh! pour lui, n'y comptez pas; il fait le lundi.

--Et Claudine qui avait promis de venir de bonne heure nous rattacher cette pièce!

--Claudine Bordier, n'est-ce pas cette belle fille qui a donné dans l'œil à Jaclard? dit Grangoire encore nouveau à l'atelier. Ce Jaclard, avec son air moribond, a autant de bonnes fortunes qu'un bourgeois.

--Oui! ça vous a une langue dorée, et c'est si corrompu!

--Est-ce qu'il vous aurait manqué, madame Bonfilon!

--À moi, il aurait fallu voir! Monsieur Bonfilon! Ah çà, Bonfilon, vous en mettez du temps à manger la soupe; vous donnez le mauvais exemple.

--Voilà, voilà, patronne, dit M. Bonfilon, qui apporta sa figure ronde et réjouie dans l'entrebâillement de la porte.

--Allons, un peu plus vite que ça, hein! Si nous ne travaillons pas, nous, qui est-ce qui travaillera? Vous voyez que je suis à mon ourdissoir[7] depuis six heures. Adrienne, attention! je vois deux canettes qui ne marchent pas. Dieu! que cette petite me donne de tracas! Il faut toujours avoir les yeux sur ses canettes. Et puis, c'est mou, c'est mou!»

Ces paroles, prononcées d'une voix rude, s'adressaient à une jeune apprentie canetière occupée silencieusement devant un de ces petits métiers qui prennent la soie déjà enroulée sur de longues bobines, pour la placer sur les canettes, bobines plus petites qui s'attachent à la navette du tisseur.

Cette apprentie n'avait pas quatorze ans. C'était une jolie Arlésienne au visage d'enfant, au corps de jeune fille. Sa figure pâlie, son regard doux et tendre, son sourire attristé inspiraient la sympathie et l'intérêt. Elle travaillait depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir, sans autre distraction que les causeries de l'atelier, sans autre exercice que le mouvement du pied faisant tourner les canettes et le mouvement des doigts qui rattachaient les fils rompus.

Elle restait pendant treize heures attentive, inquiète, avec cette appréhension terrible d'entendre la voix acariâtre de Mme Bonfilon[8].

Marie Bordier entra.

«Comment! vous voilà, Marie? Ça va donc un peu mieux?

--Pas beaucoup mieux; mais si l'on s'écoutait....

--Cependant, il ne faut pas vous forcer, mademoiselle Marie, dit Grangoire en arrêtant son métier. On sait bien que vous êtes courageuse, et qu'il y a force majeure quand vous ne venez pas.

--Mais aujourd'hui, répondit Marie avec un sourire navrant, il y a force majeure. La mère est au lit, il faut bien manger, et nous avons un terme à payer dans huit jours.

--Pourquoi, fit Mme Bonfilon, n'avez-vous pas écrit à votre sœur qui est chez les Borel?

--Nous avons écrit. Nous attendions une lettre d'elle ce matin; mais nous n'avons rien reçu. Il lui sera arrivé quelque chose; car Madeleine nous aime bien, quoique elle soit riche.

--Cependant, Marie, ce n'est pas une raison pour vous rendre malade. Vous savez bien que nous ne regardons pas à faire une avance à une ouvrière courageuse et rangée comme vous.

--Je le sais, madame Bonfilon, mais les avances, voyez-vous....

--Ça, c'est vrai, interrompit Grangoire, il n'y a rien qui mette en retard comme ça.

--Mais Claudine, comment n'est-elle pas encore ici! s'écria Marie avec inquiétude. Il y a plus d'une heure qu'elle s'est mise en route pour venir.

--Elle aura rencontré quelque connaissance, dit Bonfilon.

--Pourvu que ce soit une bonne connaissance! soupira Marie. Je crains plutôt qu'elle n'en ait rencontré une mauvaise; car Jaclard n'est pas ici non plus.

--Ça, mademoiselle Marie, objecta Grangoire, vous êtes donc bien sage, vous, que vous ne voulez pas permettre à votre sœur la plus petite amourette?

--Ah! on sait bien où ça conduit, et ma pauvre sœur est ensorcelée.»

Marie s'était installée à son métier, voisin de celui de Grangoire. Ils travaillaient ainsi côte à côte. Depuis huit jours seulement, Grangoire venait à l'atelier. Il connaissait donc fort peu Marie; mais, d'après les récits de Mme Bonfilon, il avait appris à estimer cette vaillante fille, qui, quatorze heures par jour courbée sur la barre, lançait et relançait la navette, sans repos ni trêve, pour nourrir sa vieille mère infirme.

Ce n'est guère que dans les classes laborieuses, endurcies à la souffrance, qu'on rencontre cette abnégation, ce dévouement de toutes les heures, cet héroïsme qui dure toute la vie, héroïsme aussi modeste qu'il est sublime.

Marie Bordier était une de ces natures admirables, plaçant toute leur religion dans un sentiment élevé du devoir. Elle s'était de bonne heure consacrée à sa famille. Sans consulter ses forces, car elle était assez chétive, elle avait choisi le pénible état de veloutière, comme plus lucratif. Avec ses trois francs par jour, elle payait le loyer et soutenait sa vieille mère; souvent même elle aidait Claudine, que son métier de remetteuse exposait à de fréquents chômages.

Elle avait près de trente ans. Ses traits fatigués, ses yeux noirs voilés, accusaient aussi bien les luttes morales que la souffrance physique.

«Mais l'amour peut conduire au mariage, mademoiselle Marie, reprit Grangoire.

--Croyez-vous donc que le mariage soit toujours le bonheur pour une femme? S'il s'agissait d'un honnête homme, rangé, laborieux, je ne dis pas.

--Et si vous en rencontriez un comme cela, vous marieriez-vous?

--Moi, d'abord, je suis trop vieille, répondit Marie avec dignité: et puis mes sœurs, ce sont mes enfants. Enfin tous les mariages que je vois autour de moi ne m'en donnent guère envie. Mon père n'est pas un mauvais homme. Il était fier, il avait du cœur; mais la misère, voyez-vous, ça change le caractère. D'abord il a bu du genièvre pour s'étourdir et aussi pour tromper la faim. Maintenant, c'est irrémédiable, et jusqu'à son dernier jour il boira toutes les ressources de la famille. Vous autres hommes, vous n'avez pas notre patience. Et puis vous ne savez pas aimer comme nous. C'est pourquoi nous pouvons résister au vice, tandis que vous, vous ne le pouvez pas. Mon père nous a toutes rendues très-malheureuses. Les hommes sont maîtres de tout dans la maison, et c'est une grande injustice; car une femme peut être dépouillée par son mari sans avoir seulement le droit de réclamer. Un jour, mon père, pour payer des dettes de cabaret, a vendu tout notre pauvre mobilier qui nous avait coûté tant de peines, tant de sueurs, et il nous a laissées sur la paille. Comment une femme peut-elle se mettre de gaieté de cœur dans un pareil esclavage?

--Ça, mademoiselle, c'est l'exception.

--Ah! il y en a trop comme cela. Précisément, Jaclard est paresseux, débauché. Si ma sœur l'épouse, elle mourra à l'hôpital.

--C'est vrai, dit à son tour Mme Bonfilon; Jaclard n'est pas un marieur sérieux; il a de l'esprit; c'est même un très-bon ouvrier quand il s'y met; mais ça aime la bouteille et la goguette; et puis ça veut faire le monsieur.

--Voilà ce qui flatte Claudine; elle est fière de se promener à son bras le dimanche, au parc de la Tête-d'Or, quand il a mis sa redingote et son pantalon de drap noir.

En cet instant la porte s'ouvrit, et Claudine parut.

«Sapristi! le beau brin de fille tout de même! s'écria Grangoire. Faut avouer que le bon Dieu est un fier canut, et qu'il travaille joliment dans le satin! Quel teint et quels yeux!... Il n'est pas difficile, Jaclard!

--Allons! allons! s'écria Mme Bonfilon, n'arrêtez pas le métier. Faut pas qu'un tisseur regarde tant que ça les demoiselles.»

Claudine entreprit de raconter à sa sœur quelque odyssée impossible pour expliquer son retard.

«C'est bon! c'est bon! interrompit Marie; tu as rencontré Jaclard. Il est bien temps que cette vie-là finisse, car la mère en mourrait, vois-tu.»

Claudine rougit.

«Quand j'aurais rencontré Jaclard? répondit-elle avec humeur. Je ne suis plus une enfant, et je sais me conduire.

À cette réponse, la bonne Marie eut des larmes dans les yeux.

Claudine se mit au travail.

Elle était à la fois tordeuse et remetteuse, c'est-à-dire qu'elle posait une nouvelle chaîne sur le métier dès qu'une pièce d'étoffe était terminée; ou, si la pièce nouvelle était de même largeur, elle se bornait à la rattacher sur la même lisse.

À voir Claudine manier ces fils si ténus avec une agilité prestigieuse, on se rappelait involontairement cette ancienne métaphore: elle a des doigts de fée.

Le silence s'était rétabli. On n'entendait plus que le fracas des métiers, et de temps à autre la voix sévère de la patronne criant a la petite Arlésienne:

«Un fil, deux fils cassés! Voyons! plus vite que ça.»

Enfin Jaclard parut.

Claudine et lui s'adressèrent un regard d'intelligence.

«Comme vous venez tard, Jaclard! dit Mme Bonfilon.

--Je n'ai pu venir plus tôt. Le lundi, tout le monde flâne un peu. Un camarade par ci, un petit verre par là. Quatre ou cinq heures sont bientôt passées. Je louerai une chambre plus près d'ici; lorsque la route est longue, on rencontre trop de pierres d'achoppement.

--Vous avez raison, Jaclard, car si vous continuez à ne faire que des demi-journées, cela ne peut durer; il faut que le métier rapporte.

--La patronne a raison, appuya M. Bonfilon, qui était ordinairement l'écho de sa femme; il faut que le métier rapporte.

--Tiens, tiens, vous êtes profond aujourd'hui, notre patron, et rapace donc! Comment l'idée ne vous est-elle pas encore poussée de le faire marcher la nuit? Il rapporterait bien davantage. Maintenant que vous voilà sur le chemin de la fortune, ce n'est pas le moment d'avoir du cœur. Il faut amasser, amasser. L'argent appelle l'argent. Et plus on en a, plus on est dur au pauvre monde. Et cependant, quoique vous bougonniez toujours, je fais vos affaires sans que vous vous en doutiez.

--Je vois ce que c'est, vous vous êtes encore fourré dans quelque mauvaise société. Ah! mon garçon, je vous le prédis, cela ne vous fera pas rouler carrosse. Vous risquez plutôt d'attraper des horions.

--Nous ne nous occupons pas de politique pour le moment. Nous voulons encore porter plainte au tribunal des prud'hommes contre l'aune à crochet, et demander pour les veloutiers l'augmentation des salaires. Si nous gagnons notre procès, vous y gagnerez vous aussi, madame Bonfilon, puisque vous prélevez la moitié de notre gain.

--Peuh! mauvaise affaire!

--Nous avons pour nous la justice.

--Je ne vous trouve pas justes, au contraire, dit Marie. On connaît bien les fabricants qui se servent de l'aune à crochet. On est bien libre d'accepter ou de refuser leur ouvrage.

--Oui, Mme Bonfilon est libre parce qu'elle a du pain sur la planche; mais nous, compagnons, nous sommes libres d'accepter ou de mourir de faim.

--Ah! vous me faites souffrir avec cette scie-là, s'écria la patronne. Sont-ce deux ou trois sous par jour de plus ou de moins qui pourraient vous empêcher de mourir de faim?

--Je crois bien que vous n'y regardez pas de si près, vous, madame Bonfilon, car vous avez d'autres petits bénéfices. Un peu de piquage d'once par ci...[9].

--Ah! prenez garde, monsieur Jaclard, dit sévèrement Mme Bonfilon, je ne permets pas ces plaisanteries-là.

--Je ne trouve pas si grand mal à cela, madame Bonfilon. Le fabricant, lui, ne se gêne guère pour faire le piquage d'once vis-à-vis des commerçants. Mais lui, c'est en grand. Alors il n'y a rien à dire.

--Comment! Supposez-vous, par exemple! que M. Borel ait jamais trompé quelqu'un? fit Marie indignée.

--Je ne dis pas lui, mais tant d'autres!... Sans doute, aussi, ce n'est pas précisément tromper que de prélever sur notre travail un gain qui dépasse deux ou trois fois notre salaire.

--Et l'intérêt de leur argent? objecta Mme Bonfilon.

--Je le mets au quinze pour cent, et je soutiens que si les Borel n'avaient jamais gagné que le quinze, ils n'auraient pas aujourd'hui tant de millions.

--Osez-vous bien attaquer les Borel? s'écria Marie. Eux qui font tant de charités!

--Ce n'est pas la charité que nous voulons, c'est le prix équitable de notre travail. Je viens de rencontrer tout à l'heure le fils Borel dans une voiture à deux chevaux. Croyez-vous que ça donne du cœur à l'ouvrage et que ça m'amuse de me dire: «Voyons, Jaclard, lance la navette encore... et encore! Il est vrai que tu parviens à manger de la soupe et à acheter des souliers; mais tu as une mission plus noble: tu entretiens les chevaux de ce jeune mirliflore.» Si nous ne gagnons pas notre cause, nous nous mettrons plutôt en grève.

--Ah! la grève! voilà une jolie trouvaille! grommela la patronne.