Le Calvaire des Femmes

Part 6

Chapter 63,797 wordsPublic domain

«Oui, mon cher, vous vieillissez: vous répétez vos mots, vous n'inventez plus rien. Autrefois les femmes raffolaient de vous; maintenant, ah! maintenant, je veux être sincère, elles vous.... recherchent un peu moins. Je crois, entre nous, que votre profession d'homme à la mode vous fatigue; enfin je ne m'étonnerais pas si l'on m'apprenait que vous songez à vous marier.

--Nous y voilà, pensa Lionel; elle aura su par Pouliche, à qui Maxime l'aura dit en confidence, que j'avais des vues sur Béatrix Borel.

--Eh bien! qu'avez-vous donc? reprit la courtisane, vous semblez interloqué.

--En effet, je suis ahuri. Je cherche à vous comprendre. Je vois bien qu'il y a dans vos regards, dans votre ton une animosité contre moi; mais je ne me l'explique pas.»

Ils s'observaient tous deux avec défiance.

Le visage de la courtisane avait en cet instant une expression sévère, presque vindicative.

Placée dans un autre milieu, avec son intelligence, ses passions ambitieuses, ses facultés complexes, Lucrèce de Courcy, autrement dite Catherine Lemoine, eût été vraiment une femme remarquable. Sur un trône, elle eût fait peut-être une Catherine de Russie ou une Élisabeth.

Sa beauté était incontestable. Un profil de camée, un menton sensuel et proéminent, de grands yeux fermes ou tendres, secs ou veloutés, sagaces ou naïfs, selon les sentiments qu'elle voulait exprimer, une bouche fine et caustique, des épaules superbes, un buste antique et une attitude pleine de noblesse, c'était plus qu'il n'en fallait pour lui faire parmi les plus belles une célébrité.

Son esprit sceptique, moqueur devenait au besoin sérieux ou sentimental. Il savait prendre, ainsi que son visage, tous les masques et tous les tons.

Positive comme un agent de change, elle était cependant susceptible d'enthousiasme et de générosité. Elle disait avoir eu quelques faiblesses et de réelles amours.

Dévoyée, cette femme devait produire autant de mal qu'elle eût pu produire de bien en se développant dans des circonstances favorables. Car souvent ces puissantes organisations destinées à agir dans une large sphère, quand elles sont resserrées dans d'étroits milieux, ne s'ouvrent des issues qu'en produisant d'effroyables malheurs.

Intrigante, véritable diplomate, possédant une grande connaissance du monde, elle avait entrepris de régner dans une certaine société. Son salon, en effet, avait acquis une notoriété artistique et même littéraire. Quelques-uns de ses admirateurs l'avaient appelée Ninon II. Les plus fanatiques l'acclamaient Lucrèce Ire.

Mais en vieillissant, elle avait vu diminuer le nombre de ses assidus. Alors, pour retenir son monde, elle avait fait jouer; et, ne comptant plus guère sur ses propres charmes, elle recourait aux attraits de plus jeunes. Elle avait produit de la sorte deux ou trois femmes qui obtinrent une renommée passagère dans ce monde interlope.

À quarante-deux ans, elle s'était liée avec M. de Lomas, un homme taré de cœur comme de conscience. Cette fange morale l'avait attirée. Quoique sans fortune, il était bien posé parmi l'aristocratie jeune et élégante. Elle espérait le faire servir à son ambition; car elle le tenait dans une véritable dépendance par des services que ses besoins de luxe et ses embarras d'argent le forçaient d'accepter.

«Songerait-il réellement à se marier? pensa Lucrèce. J'éclaircirai cela; mais ce n'est pas le moment. Voyons, cher, reprit-elle avec un accent de tendresse, vous dites que vous m'aimez; je veux bien vous croire, mais alors prouvez-le-moi en montrant un peu plus de ferveur dans mon service.

--Parlez; je suis, comme toujours, à vos ordres.

--Eh bien! Mme de Beausire a juré qu'elle ferait tomber mon salon. D'abord elle a pris mes jours. Elle est intrigante, adroite. Par haine contre moi, M. de Barnolf la soutient à outrance. M. de Saint-Julien, Mme de Saint-Ange m'ont déjà fait infidélité. Le duc de Cerny vient de lui acheter un magnifique hôtel rue de la Madeleine. Elle a des salons superbes. On y joue un jeu d'enfer.

--Reçoit-elle des artistes, des littérateurs?

--Ah bien oui! vous savez qu'elle est ignorante comme une grue. Ce sont ses cheveux rouges qui l'ont mise à la mode, et ses yeux brun clair qui l'ont fait surnommer, comme une héroïne de Balzac, _la Fille aux yeux d'or._ Mais elle n'a ni esprit ni distinction; ce n'est qu'une fille, et du plus mauvais genre. Sa mère, marchande à la toilette, rue Saint-Roch, a été autrefois écaillère à la halle. Sa bouche molle, son regard inexpressif et son teint blafard lui donnent en effet quelque chose du mollusque que sa mère a passé sa jeunesse à contempler. Comme elle est massive et sans grâce, ses admirateurs la comparent à une femme de Rubens. Comme elle a des pieds énormes, j'entendais dire l'autre jour à l'un de ses fervents que la beauté réside dans la proportion, et que rien n'est plus laid qu'un pied trop petit. Voilà ce que c'est que la vogue. Si elle était boiteuse, on la comparerait à Mlle de la Vallière. On prétend qu'elle reçoit les plus jolies femmes de Paris, et ne me laisse que les rebuts, les rossignols. À ce propos, M. de Barnolf disait hier que mon salon ressemble à une galerie de figures de cire, tellement les femmes sont badigeonnées; ou bien encore à une exposition de fossiles, et qu'il demanderait à l'Académie la permission de me présenter au prochain concours paléontologique. Eh bien! Lionel, cela ne vous indigne pas? Vous m'écoutez avec un calme....

Lionel prit un air de courroux concentré.

--Ce Barnolf!... soyez tranquille, j'en fais mon affaire.

--Vous battre avec lui ce serait bête; car il est très-fort à l'escrime. Mais il a dans quelque coin une femme qu'il cache, m'a-t-on dit. Je vous charge de me découvrir cela. Nous nous vengerons sur la belle mystérieuse. Enfin il me faut des femmes jeunes et des hommes jeunes. Ce que je veux surtout, c'est une femme plus jeune, plus belle que la Beausire, une femme enfin capable de l'éclipser. Je la désirerais blonde comme elle, avec plus de distinction et de tenue. J'ai un duc fort riche qui se chargerait de la lancer. Voyez donc; il me semble que cette petite Lilloise que je viens d'entrevoir et que vous connaissez ferait notre affaire. N'est-ce pas vous déjà qui avez inventé Fleur-de-Botte et Pouliche?

--Je les ai découvertes, c'est vrai; mais je les ai ramassées dans le ruisseau; c'était déjà gangrené jusqu'à la moelle; tandis que Geneviève Gendoux est une très-honnête fille.

--Vous aurait-elle résisté?

--Depuis que je vous connais, Lucrèce, les autres femmes n'existent pas pour moi.

--J'en suis persuadée, mon cher, fit Lucrèce avec un sourire ironique; cependant, s'il le fallait absolument, je vous permettrais.... un semblant d'infidélité.

--C'est difficile, vous dis-je. Elle a été élevée par des parents qui passent pour les plus braves gens de Lille.

--Mais elle est pauvre, seule à Paris, et ne m'avez-vous pas dit qu'elle cherche à s'occuper?

--Oui.

--Eh bien! envoyez-la chez ma couturière, Mme Thomassin, à qui je vais la recommander chaudement. Là, en un mois, au contact de toutes ces petites ouvrières, elle sera vite dégourdie.

--J'essayerai.

--Il faut réussir.

--Alors je réussirai,» répondit-il en baisant la main de la courtisane.

Elle se leva.

«À ce soir, dit-elle. Le lansquenet sera très-animé. Nous aurons des Brésiliens riches comme.... des Brésiliens. Je vous les recommande. M. de Vaumal sera là.»

S'arrêtant:

«Et comme homme, ne m'amènerez-vous personne?»

Lionel cherchant:

«Si! je tâcherai de vous amener le beau-frère de ma sœur, un jeune homme à former.

--Et vous n'y pensiez pas! Vous voyez bien que vous me négligez.

--C'est naïf, candide, sentimental.

--Vous ne connaissez plus que des gens comme cela. Je ne désespère pas de vous voir entrer à la Chartreuse. Ce jeune bipède a-t-il au moins des plumes?

--Albert sera plus riche que M. Daubré, car il héritera d'une tante allemande qui l'a élevé et qui raffole de lui.

--Oh! avec nous, les espérances.... Il nous faut du comptant, espèces sonnantes et ayant cours: Combien a-t-il à dépenser par an?

--Soixante mille.

--Il a de quoi vivre, voilà tout. Est-il rangé?

--C'est une demoiselle.

--On connaît cela: une eau dormante, des passions qui couvent sous la cendre. Est-il joli garçon?

--Joli comme une jolie femme: des yeux tendres et pensifs et le sourire d'un enfant qui rêve; une barbe et des cheveux châtains.

--Amenez-le-moi donc; c'est une trouvaille, ce garçon-là. Il amusera, ou peut-être fera-t-il des passions. À propos, que devient Maxime?

--Maxime est amoureux de ma sœur.

--Comment! vous êtes au cœur de la place et vous tolérez cela? Maxime amoureux en dehors de notre monde est un homme perdu pour nous. J'aimerais autant apprendre qu'il se marie. Vous savez bien que je tiens à Maxime. Il a de l'esprit, de l'entrain, il est beau joueur, il amuse enfin. Comment n'y avez-vous pas songé? Vous voyez bien que vous oubliez tout à fait mes intérêts, qui cependant sont un peu les vôtres. Adieu! rappelez-vous toutes mes instructions; ce soir, je compte sur vous pour un éreintement complet de la Beausire. Je rédige un petit bout d'article bien pimenté, que j'espère faire passer dans un petit journal. Il faut qu'avant l'hiver prochain elle ait quitté la place.

--Soyez tranquille, ma belle Lucrèce, nous écraserons votre ou plutôt notre rivale; car je ne saurais souffrir qu'on eût la prétention d'éclipser mon étoile.»

Au moment de sortir, Lucrèce se retourna.

«Sachez donc aussi à qui appartiennent les beaux yeux noirs que j'ai vus tout à l'heure. La blonde parlait à la brune: elles doivent se connaître.

--Je tâcherai.

--À propos, ajouta la courtisane, votre affaire avec Pinsard est-elle en règle?

--Pas encore.

--Ne vous en occupez pas, je chargerai mon homme d'affaires de terminer cela.»

Après le départ de Mme de Courcy, Lionel descendit chez sa sœur, et là il apprit la visite de Madeleine Bordier.

«C'est elle que Lucrèce a rencontrée, pensa-t-il. Le sort en est jeté: l'occasion est trop belle, je serai amoureux de cette fille-là.

Et il engagea fortement Mme Daubré à aller le soir même chez Mme Borel retenir Madeleine comme institutrice de sa fille.

IX

Madeleine rentra chez elle, non pas complètement heureuse, mais sûre du moins de pouvoir gagner honorablement sa vie.

Cependant, à la pensée de quitter cette famille au milieu de laquelle s'était écoulée son enfance, à la pensée surtout de se séparer de Mlle Borel, elle sentait chanceler sa résolution et son cœur se serrer douloureusement.

Pour sortir plus vite de cette inquiétude, elle résolut d'aller raconter immédiatement à Mlle Bathilde son entrevue avec Mme Daubré.

Comme elle montait, encore hésitante, dans la chambre de sa mère adoptive, elle rencontra Béatrix, qu'elle salua amicalement. Mais Béatrix évita de lui rendre son salut.

Cette froideur lui donna du courage.

L'absence aussi prolongée de Madeleine avait causé dans la maison un véritable scandale. La famille s'était réunie et avait décidé qu'elle s'interdirait de faire de nouvelles observations à Mlle Borel; mais que Laure et Béatrix s'abstiendraient dorénavant de toute relation intime avec Madeleine.

Madeleine trouva Mlle Borel dans son cabinet de travail, compulsant divers livres épars sur son pupitre.

Elle écrivait un ouvrage sur la destinée de la femme dans le passé, le présent et l'avenir. Elle croyait le moment venu de revendiquer pour les femmes la liberté qui est reconnue aujourd'hui, par tout esprit logique et avancé, comme la base légitime et nécessaire des sociétés. Dans l'après-midi, elle avait demandé plusieurs fois Madeleine, qui l'aidait ordinairement dans ses recherches, et elle s'étonnait aussi de ne pas la voir rentrer.

Elle accueillit Madeleine avec cet air de gravité affectueuse qui lui était habituel.

«D'où venez-vous donc, mon enfant?» lui demanda-t-elle, non pas d'un ton inquisiteur, mais avec l'accent d'une curiosité tout amicale.

Mlle Borel avait un esprit si sérieux, une âme tellement inaccessible aux petits intérêts et aux préoccupations mesquines, elle avait des principes si austères, en un mot, elle planait dans des sphères si vastes et si hautes que, malgré sa bonté, Madeleine avait toujours eu pour elle un respect poussé jusqu'à la crainte.

En outre, Mlle Borel, dans ses affections, n'était nullement démonstrative. Comme elle les témoignait par des actes, il lui semblait superflu de les exprimer par des caresses. Sa fille adoptive ne se rappelait point qu'elle l'eût jamais embrassée.

Madeleine lui raconta donc avec quelque timidité sa visite à Mme Daubré.

«Vous m'avez donné, ajouta-t-elle, une éducation et une force morale que j'étais impatiente d'employer. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie m'étaient devenues insupportables.

«Comme vous le disiez encore hier au soir: «Il n'y a pas de dignité ni de liberté possibles sans l'indépendance matérielle.» Je le sais, mademoiselle, vous n'êtes pas généreuse à demi. Jamais vous ne m'avez fait sentir le poids du bienfait. Pour moi, le plus grand bonheur eût été de passer ma vie à vos côtés. Une telle dépendance m'eût relevée à mes yeux, au lieu de m'humilier; mais il me semble que, depuis quelque temps, Laure et Béatrix ne m'aiment plus et supportent impatiemment ma présence. D'un autre côté, je voudrais arriver à soutenir ma mère et épargner ce soin à mes sœurs qui gagnent à peine de quoi se nourrir. Ah! dites-moi que vous me pardonnez d'avoir pris une semblable résolution sans vous consulter?»

Elle était tombée aux genoux de Mlle Borel.

Mlle Bathilde ne répondait pas; mais elle serrait contre son cœur les mains de Madeleine. L'héroïsme de cette enfant lui cassait un attendrissement qu'elle ne pouvait dominer. Elle pleurait. C'était la première fois que Madeleine surprenait une émotion chez ce cœur qu'elle croyait impassible, qu'elle aussi avait accusé parfois d'insensibilité.

À la vue de ses larmes, elle se jeta à son cou par un élan irrésistible; et, pendant un instant, ces deux nobles âmes se confondirent dans une sainte effusion.

«Oh! mademoiselle, s'écria Madeleine, je suis à vous, je suis votre chose, car c'est vous qui m'avez tirée du néant. Si mon départ doit vous causer la moindre peine, parlez, je vous obéirai, vous le savez bien.

--Ce sont, ma fille, les plus douces larmes que j'aie versées en ma vie. Je suis fière d'avoir formé ton cœur. Tu es bien réellement ma fille, la fille de mon âme. Mais, tu le sais, mon enfant, les affections individuelles ne peuvent m'absorber entièrement. Ma vie et ma fortune ne m'appartiennent plus. Je les ai consacrées au triomphe d'une idée.

«Je veux entreprendre une nouvelle croisade, la croisade des femmes contre les préjugés qui les oppriment, et contre cette injustice qui place la femme pauvre, l'ouvrière, dans cette alternative effroyable: l'ignominie ou la misère. Il faut que la femme puisse conquérir la liberté par son travail. Il ne s'agit pas encore pour elle, tu le conçois, de droits politiques; il faut avant tout la tirer de cet esclavage quotidien qui la livre à une révoltante exploitation; et, pour atteindre ce but, nous ne devons plus nous borner à des protestations stériles. Il faut agir, il faut fonder des institutions qui garantissent la femme contre toutes les oppressions: la misère, la concurrence masculine, et surtout la corruption. C'est à cette grande œuvre, mon enfant, que je me suis vouée. Je veux d'abord publier cet ouvrage où j'expose toute ma pensée: la critique et l'organisation. Mais avant de le terminer, il faut que je fasse un long voyage pour étudier dans les principaux pays d'Europe et d'Amérique la situation de l'ouvrière. Or, je ne voudrais pas te faire partager les fatigues et peut-être les périls de cette entreprise.

«J'avais pensé déjà à te placer, avant mon départ, soit dans une maison honorable, soit dans un pensionnat. Je n'aperçois donc aucun inconvénient à ce que tu entres chez Mme Daubré. Je vois avec plaisir, au contraire, que tu sentes le besoin du travail, et que tu te formes à la rude expérience de la vie. Car les individus subissent les mêmes nécessités que les sociétés. On n'est grand, on n'est fort qu'à la condition d'avoir souffert, qu'à la condition d'avoir travaillé. Je vais maintenant hâter mon départ. Quand je reviendrai, j'aurai besoin de ta jeune activité.»

Madeleine avait écouté Mlle Borel avec une religieuse admiration.

«Alors, comme aujourd'hui, mademoiselle, lui dit-elle, je serai fière d'être l'humble instrument de votre grande pensée.

--Cependant, mon enfant, ajouta Mlle Borel, je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude relativement à ta famille. J'ai cherché à la tirer de la misère en donnant à tes sœurs des professions. J'ai cherché aussi à guérir ton père de son malheureux penchant en lui procurant de l'ouvrage. Il était trop tard. Puisque ta mère et tes sœurs sont encore dans une position si précaire, je te remettrai mille francs pour elles, afin que Claudine puisse venir à Paris, afin que Marie et ta pauvre mère reçoivent les soins que réclame leur état.

--J'accepte, mademoiselle, ce dernier bienfait. J'irai leur porter cette somme moi-même. En partant demain pour Lyon, je pourrai être de retour au commencement de la semaine prochaine. Je ramènerai Claudine.»

Mlle Borel applaudit à cette pensée affectueuse, et le voyage de Madeleine fut décidé.

Le soir même, Mme Daubré vint chez les Borel.

Madeleine fut définitivement engagée comme institutrice de Jeanne.

Incitée par Maxime, Béatrix s'était réellement éprise de M. de Lomas. Aussi, dès qu'elle apprit que Madeleine, dont elle redoutait déjà la rivalité, allait justement s'établir chez M. Daubré et se trouver en relations intimes et journalières avec M. de Lomas, éprouva-t-elle un vif désappointement et un ressentiment même qu'elle ne put dissimuler.

Quand Madeleine et Mlle Borel se furent retirées:

«Oh! je sais bien, insinua Béatrix à Mme Daubré, pourquoi Mlle Bordier tient à entrer chez vous.

--Pourquoi donc?

--La charité m'ordonne de me taire; et cependant, depuis que M. de Lomas vient à la maison, il est assez facile de voir....

--Comment! vous croyez? interrompit Mme Daubré. Soyez tranquille, je la surveillerai, et si je m'apercevais de quelque intrigue de ce genre....

--Ah! je ne vais pas aussi loin que cela, reprit Béatrix d'un ton jésuitique, et je craindrais vraiment de vous avoir donné une mauvaise opinion de Madeleine, qui est une très-bonne fille.

--C'est égal, j'y veillerai, dans son intérêt comme dans celui de mon frère. Je vous remercie d'avoir appelé mon attention sur ce danger-là.

--Certainement, reprit Mme Borel, Madeleine est une charmante fille que nous aimons beaucoup; et c'est pourquoi je vous engage à veiller sur elle un peu plus que ne l'a fait Bathilde jusqu'à présent. Je ne la crois pas légère, mais elle est jolie, et elle a peu de piété. Elle serait donc plus exposée qu'une autre.

--Ah! par exemple, reprit Béatrix, je ne sais trop si elle supportera aisément les observations et pourra se soumettre aux exigences de sa position nouvelle.

--Je suis moi-même si facile à vivre; et j'ai si peu d'exigences vis-à-vis de mes domestiques,» dit en minaudant Mme Daubré, qui déjà assimilait Madeleine à sa femme de chambre.

Béatrix s'abstint de rien ajouter à ces dernières paroles, car elle savait bien que Madeleine, ne resterait pas longtemps dans une maison où elle serait traitée à l'égale d'une domestique.

X

Le lendemain soir, à huit heures, Madeleine partait pour Lyon. Il y avait affluence de voyageurs. Comme elle n'avait pas trouvé de place dans le compartiment réservé aux dames, elle cherchait un wagon qui lui offrit à peu près la même sécurité, quand elle s'entendit appeler par une voix qui la fit tressaillir.

«Eh! mais, c'est bien vous, Madeleine, je ne me trompe pas.»

C'était Maxime, qui, un sac de voyage à la main, se disposait à monter dans le même compartiment.

Madeleine, bouleversée de cette rencontre inattendue, restait immobile, indécise, quand un employé vint la presser de monter. Elle entra dans le wagon, et Maxime la suivit.

Maxime, sorti depuis la veille, ne connaissait ni le changement de situation de Madeleine, ni son projet de voyage à Lyon.

Naturellement Madeleine ignorait aussi le départ de Maxime.

En quelques mots elle lui apprit ses nouvelles fonctions d'institutrice.

«Comment! vous nous quittez! dit Maxime avec une tristesse réelle. Ah! c'est bien mal d'avoir pensé que vous étiez de trop parmi nous. Moi qui croyais que vous aviez du cœur et que vous nous aimiez! Je gage que cette belle idée vient de la tante Bathilde avec ses fameuses théories de dignité, d'indépendance, de travail. Ma tante est un pur esprit, un esprit systématique qui peut avoir sa grandeur, mais qui n'est pas divertissant du tout. Comment, vous qui êtes artiste, c'est-à-dire un être vibrant, tout nerfs et tout cœur, vous êtes-vous laissé séduire par ces doctrines arides et desséchantes?»

Quoique fort émue de ces affectueux reproches, Madeleine sut néanmoins conserver un air calme.

«Pourquoi, répondit-elle avec un triste sourire, jugez-vous aussi légèrement des idées que vous n'avez jamais cherché à comprendre? C'est là un travers tout français qu'il m'est toujours très-pénible de rencontrer chez mes amis.

--Allons! c'est décidément une petite quakeresse, pensa Maxime. Quel dommage, avec ces yeux-là!

--Eh bien! reprit-il, puisque vous attaquez mes travers, permettez-moi aussi, chère petite sœur, de me moquer un peu des vôtres. Une personne faite comme vous ne devrait songer qu'à plaire, et laisser aux femmes vieilles et laides les prétentions à la littérature et à la philosophie transcendante. Voyez-vous, nous ne pouvons souffrir les femmes qui veulent empiéter sur notre domaine.

--Mais alors, monsieur Maxime, soyez assez bon pour tracer une ligne de démarcation bien nette autour de vos terres, afin qu'il ne nous prenne point la fantaisie d'y aller braconner. Je croyais que la puissante jeunesse française, la jeunesse masculine, n'avait aujourd'hui d'autre domaine que le sport et le jockey-club. Quant à la philosophie transcendante, quant à la poésie, elle ne s'en soucie guère. Faut-il donc nous en vouloir si nous osons défricher quelques pauvres petits coins de ce domaine abandonné par son seigneur?

--À tort ou à raison, de tout temps nous nous sommes adjugé le monopole des travaux de l'intelligence.

--C'est cela! vous vous êtes dit par exemple: «Moi homme, je suis le roi de la création; à ce titre, je me réserve le domaine le plus élevé, le plus noble, celui de la pensée. Si la femme, cet être inférieur que j'ai longtemps dominé par la seule force physique, veut empiéter sur mes attributions, veut développer son intelligence, exercer ses facultés, qui ont bien, il est vrai, quelque rapport avec les miennes, si surtout elle veut se soustraire à sa destinée qui est de me servir et de m'amuser, je la couvrirai de ridicule, je l'accablerai de mon mépris; et, pour la réduire à l'obéissance, je lui dirai ces mots sans réplique: «Dès lors vous cessez de me plaire.» Mais si aujourd'hui la femme, plus dégagée de ces préjugés antiques, faisait à son tour ce petit raisonnement et disait: «Je suis la reine de la création, et à ce titre, j'ai droit de faire ce que bon me semble. J'ai des facultés que je sens puissantes et que je veux développer. Quelles que soient les prétentions du sexe fort, je ferai de la poésie parce que je suis poëte, de la peinture parce que je suis peintre, de la philosophie parce que je suis philosophe. Et si l'homme, cet être orgueilleux et brutal, que j'ai si longtemps dominé par la seule force de ma beauté, le trouve mauvais, je lui dirai ces mots sans réplique: «Dorénavant vous cessez de me plaire.» Si un beau jour toutes les femmes raisonnaient de la sorte, je serais curieuse de savoir qui le premier se rendrait, du roi ou de la reine.»