Le Calvaire des Femmes

Part 5

Chapter 53,818 wordsPublic domain

«Vous m'aimez encore! Bien vrai? dit-elle avec un sourire attendri. Et moi qui vous accusais! Ah! sans doute, j'avais tort de m'inquiéter, car vous êtes bon. C'est que je suis seule, voyez-vous, toute seule, sans autre distraction que votre amour; et tout le jour, et toute la nuit, je pense à vous. Et c'est bien long, bien long, quinze jours sans vous voir.»

Lionel jugea qu'il l'avait trop consolée. Il retira son fauteuil, reprit sa première attitude et dit:

«Maintenant, mon enfant, causons raisonnablement. Je vous parlais de mes affaires. Je vais vous donner une grande preuve de confiance, à condition toutefois que vous me garderez le secret. Vous me croyez riche parce que vous me voyez dans un riche appartement avec une mise élégante. Eh bien! ma chère enfant, ce luxe couvre une profonde misère. J'ai cent mille francs de dettes, et parfois j'éprouve de très-graves embarras. Car j'ai un rang à soutenir, une position à me créer. Vous le voyez bien, il n'y a pas de ma faute si je ne vais pas vous voir. Vous êtes jeune, vous aimez la gaieté. Je craindrais de vous apporter un visage fatigué et morose.

--Oh! mon Lionel, s'écria Geneviève en tombant à ses genoux et en l'entourant de ses bras, je vous aime assez pour partager vos ennuis, vos inquiétudes. Et si vous êtes pauvre, tant mieux, cela vous rapproche de moi. Oh! que je vous aime mieux ainsi! Je me disais souvent que, riche et beau, jamais vous ne pourriez aimer comme elle vous aime, la fille de Gendoux le fileur; mais aujourd'hui j'ai un peu d'espoir. Quelle bonne nouvelle vous me donnez là!

--Décidément, pensa Lionel, c'est un vrai crampon, cette fille-là.

--Petite égoïste, va, fit-il à haute voix en frappant à petits coups sur la tête de Geneviève.

--Oui, c'est vrai, je suis égoïste de te vouloir pour moi seule.

--Je ne vous ai pas encore tout dit, reprit Lionel. J'ai souscrit des lettres de change, et je suis menacé de la prison. Mes créanciers me poursuivent, et voilà pourquoi je ne puis sortir.

--De la prison! s'écria Geneviève, qui pâlit. Ah! alors, que ne venez-vous chez moi; je vous cacherais, et personne ne viendrait jamais vous y chercher.

--Tu es charmante, mon enfant, mais c'est impossible, répondit-il d'un ton qui n'admettait pas l'insistance. Voyons, raconte-moi maintenant ce que tu fais. Qu'est-ce que ce paquet?

--C'est de l'ouvrage que je reporte à l'atelier.

--Comment, pauvre Geneviève, dit le gandin devenu sentimental, tu travailles? Ah! que je regrette d'être sans argent!

--J'aime à travailler, reprit simplement Geneviève. Ainsi, ne vous inquiétez pas. D'ailleurs, loin de vous, que deviendrais-je sans occupation?

--Combien gagnes-tu par jour? Peux-tu vivre, au moins?

--Oh! je suis riche, va! À la rigueur même, je pourrais faire des économies. Je gagne vingt-cinq sous par jour et trente sous quand l'ouvrage donne; mais il faut passer une partie de la nuit. Seulement, ajouta-t-elle en tâchant de rire, il y a des jours où forcément c'est fête chômée.

--Avec cela tu peux te nourrir?

--Oui; je fais ménage avec Fossette, tu sais, cette jolie ouvrière que tu as rencontrée une fois dans l'escalier. Ah! quelle bonne fille! et toujours si gaie, même quand elle n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures. Sans doute, nous ne faisons pas bombance; mais, de temps à autre, quand il faut veiller tard, par exemple, nous nous payons un petit noir.

--Un petit noir?

--Oui, c'est la petite tasse de café de deux sous que les ouvrières appellent comme cela.»

Dans son égoïsme, Lionel ne devina point les mensonges héroïques de cette enfant. Il ne devina pas des souffrances matérielles d'autant plus horribles qu'elles étaient accompagnées des souffrances du cœur. Lui qui dépensait peut-être cent francs par jour, il crut, parce qu'il avait intérêt à le croire, qu'une pauvre fille pouvait vivre avec un franc. Et il se disait, la conscience calme, sans chercher à sonder cette énigme: Sont-ils heureux, ces gens-là, d'avoir si peu de besoins et si peu de désirs!

Satisfait d'être délivré d'un remords qui parfois lui pesait, il devint plus tendre.

«Eh bien! maintenant, apprends-moi ce que tu voulais me dire en arrivant, explique-moi tes sanglots.»

Geneviève rougit. Puis elle se mit à rire; mais c'était un rire nerveux, un rire forcé qui faisait mal.

«Non, pas aujourd'hui, j'ai tant de joie de vous revoir et d'apprendre que vous ne m'avez pas oubliée. Et d'ailleurs, j'espère encore..., peut-être me suis-je trompée!...»

Lionel tenait ses yeux opiniâtrement fixés sur la pendule, et Geneviève remarqua qu'il l'écoutait à peine.

«Mon Dieu! je vous gêne sans doute, peut-être attendez-vous quelqu'un?

--Non, pas immédiatement, mais tout à l'heure. Reste encore un instant, ma chère enfant.

--Comment! il est déjà si tard! il faut aussi que je parte; car on m'attend à deux heures. Au revoir, dit-elle; jurez-moi que vous viendrez bientôt.»

Lionel jura. Mais il lui fit promettre aussi de ne plus revenir. Les domestiques de M. Daubré pouvaient la rencontrer dans l'escalier. Elle se trouverait compromise.

Geneviève sortit presque heureuse.

«Ouf! s'écria Lionel, la voilà partie. Pauvre enfant; elle serait charmante si elle était moins ennuyeuse. Que n'ai-je le temps et la fortune! Ce serait une femme à former et à lancer. Elle est assez belle pour éclipser Pouliche et Fleur-de-Botte. Elle a de la distinction, de jolies mains. Dans un équipage à là Daumont, avec un chapeau à la dernière mode, elle ferait sensation; mais pour cela il faudrait cent mille francs de rente.

«Il faudrait aussi l'aimer un peu. Et, ma foi! depuis quelque temps elle est si larmoyante.... Non, elle n'aura jamais l'esprit et la désinvolture de ces femmes-là. Elle a trop de cœur. Elle prend l'amour au sérieux. Je sais bien qu'on pourrait la corriger de cela. C'est charmant l'amour quand on le partage; mais quand on n'aime plus, brrrr.... que c'est assommant! Et puis les parents qui sont par derrière, s'ils allaient apprendre que c'est moi.... Il faut rompre au plus tôt. D'ailleurs, dans ma position critique, je n'ai plus qu'une ressource, me marier.

«Béatrix n'est pas, certes, l'idéal de mes rêves. C'est un peu sec, guindé, puéril, une élève du Sacré-Cœur confite en bigoterie. Ah! si elle avait seulement les yeux de Madeleine! Qu'y a-t-il donc dans ces yeux-là qu'ils vous prennent ainsi! Quel regard caressant et fier, ouvert et profond! Quel magnétisme il projette! Comme il vous enveloppe, comme il vous saisit! il semble qu'on s'y abîme. Est-ce que Maxime.... Je saurai cela. Allons, allons, à quoi vais-je penser? Béatrix aura un million de dot, et pour le moment cela doit me suffire.

«Ah çà! que fait donc Lucrèce? il est deux heures et demie, dit-il en arrangeant ses cheveux devant la glace. Lucrèce!... ajouta-t-il avec une expression de fatigue. Il faut que je me marie, ne serait-ce que pour me délivrer de cette servitude. Mais si je lui recommandais Geneviève! Elle la placerait peut-être chez sa couturière. Oui, mais elle est jalouse.... Nous verrons.»

VII

Mme Daubré, née de Lomas, était une Lilloise blonde et frêle, avec de grands yeux vert de mer, un peu rêveurs et couverts; des yeux perfides, des yeux félins en un mot. La figure fine, allongée, le nez aquilin, d'une courbe délicate, la narine nerveuse et transparente, des mains diaphanes, blanches et effilées, en faisaient un type vraiment aristocratique. Tout cet ensemble accusait une impressionnabilité presque maladive, jointe à une grande sécheresse de cœur, résultats ordinaires d'une vie oisive et du développement excessif de la personnalité.

Mme Daubré posait en vaporeuse, ce qui, malgré les tendances ultra-réalistes de notre époque, est encore bien porté, dans certaines provinces du moins. Elle affectait donc de s'envelopper de gaze, de tulle et d'étoffe légère. Ce goût pour le nuage tenait-il à la disposition poétique de son esprit? Non, elle était maigre et cherchait à fondre des lignes un peu trop anguleuses.

Cette femme n'était ni bonne, ni mauvaise, ni vieille, ni jeune, ni laide, ni jolie, ni sotte, ni spirituelle. Et cependant, à force d'artifices, de poudre, de cold-cream et de mots appris, elle réussissait à passer pour une jeune et jolie femme de beaucoup d'esprit.

Mme Daubré avait trente-huit ans, et, sentant que son règne allait bientôt finir, elle redoublait de soins et de coquetterie pour le maintenir quelques années encore. Son amour pour Maxime, le dernier peut-être, était devenu presque une passion. Cependant elle avait adopté cette devise, que pour conserver sa beauté, il ne faut aimer, pleurer et rire qu'à moitié, trois choses, ajoutait-elle, qui plissent horriblement.

Comme son frère, nature très-mobile, elle portait la même ardeur dans la coquetterie, et montrait la même dureté de cœur quand l'amour s'éteignait. C'était le même goût pour le luxe et la même morgue aristocratique.

À Lille, il y a fort peu d'aristocratie. Elle est pauvre et d'autant plus entichée de ses titres de noblesse. Malgré son horreur pour la roture, à trente ans, Mlle de Lomas avait épousé M. Daubré. En philosophe elle avait jugé qu'un million vaut bien une particule.

Mme Daubré se montrait à Lille fort exigeante pour la composition de son salon; mais à Paris elle prenait plus de latitude et allait dans toutes les maisons où elle pouvait trouver des admirateurs.

Elle avait rencontré dans le monde Maxime Borel, et par l'attrait des contrastes sans doute, elle s'était éprise de ce bouillant jeune homme, dont l'esprit sceptique et les façons de sportsman l'avaient subjuguée.

Coquette même devant sa femme de chambre, Mme Daubré n'avait pas voulu paraître aux yeux de Madeleine sans avoir fait un bout de toilette.

Madeleine attendait anxieusement. C'était la première fois qu'elle se présentait en solliciteuse. Elle éprouvait au cœur cette angoisse qui rend les mains moites, dessèche les lèvres et contracte si douloureusement l'organisme.

Au bout d'un quart d'heure, on l'introduisit au salon.

Albert Daubré, le jeune admirateur de Mlle Borel, s'y trouvait assis, plongé dans une rêverie si profonde qu'il ne s'aperçut pas de l'arrivée de la jeune fille.

Madeleine prit un fauteuil, et comme Albert, qu'elle n'avait vu qu'une fois, gardait le silence, elle s'approcha de la table pour feuilleter un album.

À ce mouvement, M. Daubré sortit de sa méditation, tourna la tête, et voyant Madeleine debout devant lui, il demeura stupéfait.

La jeune fille s'excusa de l'avoir dérangé.

«Mademoiselle, balbutia-t-il, vous me voyez interdit. Je croyais faire un rêve. C'est bien vous que j'ai rencontrée hier chez M. Borel?

--C'est bien moi, répondit Madeleine en souriant.

--Excusez, je vous en prie, mon impolitesse. C'est que, voyez-vous, je suis un rêveur. Élevé en Allemagne, j'ai pris du caractère allemand, les manières gauches, la timidité et jusqu'à l'esprit nuageux. Or, à l'instant même, je pensais à Mlle Borel, dont l'intelligence remarquable et les idées généreuses m'ont vivement impressionné. Je pensais.... Mais pourquoi ne l'avouerais-je pas? je pensais à vous aussi qui aviez le courage de l'applaudir.

--Ah! monsieur, quel courage faut-il pour approuver ce qui est noble et juste?» interrompit Madeleine.

Albert la contempla un instant avec respect, puis il ajouta:

«Donc, mademoiselle, je pensais à vous, et, comme un Allemand superstitieux que je suis, j'ai cru, en vous voyant, que ma pensée avait évoqué votre fantôme. Mais, puisque vous n'êtes pas un pur esprit, fit-il gaiement, veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.»

En ce moment, on vint prévenir Madeleine que Mme Daubré était levée et l'attendait dans sa chambre à coucher.

La coquette, enveloppée d'une élégante robe de chambre, se tenait sur une chaise longue, dans une attitude languissante. Une guipure était jetée négligemment sur ses cheveux blonds et crêpés, qui formaient autour de son front comme une auréole.

Les rideaux de mousseline, abaissés, ne laissaient arriver qu'un demi-jour propre à adoucir les angles, à dissimuler les rides ou les taches de la peau.

En pénétrant dans ce sanctuaire parfumé, en voyant cette femme vraiment belle alors et séduisante, Madeleine ressentit un mouvement de jalousie qui lui fit monter le rouge au visage.

Elle pensait à Maxime.

«Comment ne l'aimerait-il pas! se dit-elle.

--C'est vous, mademoiselle? fit Mme Daubré d'une voix dolente; pardonnez-moi de vous avoir fait attendre. Ma femme de chambre s'était mal expliquée d'abord, et l'on vous a reçue dans l'antichambre.»

Madeleine lui exposa sommairement sa requête.

Un instant, Mme Daubré resta pensive, inquiète même; elle observait Madeleine.

Avec sa finesse, son instinct de femme jalouse, elle avait cru deviner le penchant de Madeleine pour Maxime.

«Pourquoi cette étrange détermination, se demandait-elle? Serait-ce pour me surveiller?»

Elle la questionna adroitement sur les motifs de sa démarche.

Madeleine lui exposa avec tant de candeur et de simplicité sa position délicate, la situation précaire de sa famille, son désir de la soulager, que Mme Daubré ne conserva aucune défiance.

Toutefois, elle hésitait encore: Madeleine si jolie, si jeune surtout, lui paraissait une dangereuse rivale. D'un autre côté, en la laissant chez les Borel, elle craignait que Maxime, qui la voyait chaque jour, à toute heure, n'en tombât amoureux.

Cette dernière considération l'emporta.

«Je serai très-flattée, mademoiselle, dit-elle avec une grâce charmante, que vous veuillez bien m'accorder vos bons soins pour l'éducation de mon enfant; mais c'est à la condition que Mlle Borel y consentira.

--C'est ainsi que je l'entends,» repartit Madeleine qui prit congé de Mme Daubré.

Depuis une heure qu'elle était là, le temps avait changé. Il faisait une de ces tempêtes passagères si fréquentes en mars, et elle retrouva sous la porte cochère Geneviève, qui attendait la fin de la bourrasque.

Madeleine prit aussi le parti d'attendre.

Elles étaient là toutes deux regardant tomber la grêle que fouettait le vent.

Mais si le ciel s'était assombri, leurs cœurs comme leurs visages s'étaient rassérénés. Elles semblaient maintenant soulagées, presque heureuses.

Madeleine se souvint que sa sœur lui recommandait de chercher du travail pour Claudine. À qui s'adresser? Elle ne connaissait personne à Paris capable de la renseigner. Elle glissa son regard dans le paquet que portait Geneviève. Il contenait du linge neuf. Ce devait être une ouvrière. Elle engagea donc la conversation.

Geneviève, qui était une nature confiante, s'abandonna à la sympathie que lui inspirait Madeleine. Elle la renseigna sur son travail et sur sa manière de vivre.

«Au surplus, mademoiselle, ajouta-t-elle, il y a de la place dans notre garni, et si la personne à laquelle vous vous intéressez veut y descendre, mon amie et moi nous la traiterons en voisine.

--Veuillez alors me donner votre adresse.

--Rue de Venise, n° 37, répondit Geneviève. Ce n'est pas une belle rue, tant s'en faut; mais elle est située dans le quartier Saint-Merry, à deux pas de la rue de Rivoli. C'est central, et les logements n'y sont pas chers.»

Au moment où les deux jeunes filles se séparaient en se saluant amicalement, un élégant coupé s'arrêtait devant la porte. Une femme encore belle en descendit. Son embonpoint, modéré il est vrai, accusait une jeunesse problématique. Elle était mise avec cette recherche coûteuse qui dénote presque toujours des mœurs galantes.

En passant, elle donna un regard aux deux jeunes filles, et parut frappée de leur beauté, car elle se retourna pour les regarder encore.

VIII

Cette femme monta rapidement l'escalier.

C'était la Lucrèce qu'attendait M. de Lomas.

«Quelles jolies créatures je viens de rencontrer sous votre porte cochère! exclama-t-elle en entrant. Une blonde ravissante et une brune avec des yeux grands comme ça qui jettent des rayons. Je me suis dit tout de suite: Cela sort de chez de Lomas; mais où a-t-il déniché ces oiseaux rares?

--Vous vous trompez, ma chère enfant,» dit Lionel.

En raison de ses quarante-cinq printemps, Lucrèce aimait à s'entendre appeler «ma chère enfant.»

«Ah! attendez, reprit-il; cette blonde portait un paquet. Je viens en effet de rencontrer tout à l'heure, chez M. Daubré, une de ses anciennes ouvrières qui est maintenant à Paris, et à laquelle ma sœur porte quelque intérêt.

--Et à laquelle vous n'êtes pas non plus tout à fait indifférent, ajouta vivement Lucrèce.

--Que vous êtes sceptique et prompte à vous alarmer!

--Je vous assure, Lionel, que je ne m'alarme pas. Ah ça! voyons! Croyez-vous donc que je me fasse illusion? Je connais trop le cœur masculin en général et le cœur de mon Lionel en particulier pour m'abuser sur sa fidélité. Je ne suis plus une ingénue. Si je vous disais que j'ai vingt-neuf ans, vous souririez, n'est-ce pas? et dans votre for intérieur vous m'en donneriez au moins trente-neuf. J'ai donc encore du bénéfice à être sincère, puisque je n'en ai que trente-sept. Or, à trente-sept ans, on a quelque expérience, et l'on sait ce qu'il faut croire de toutes ces comédies sentimentales entre amants qui depuis trois ans déjà se jurent une fidélité éternelle.

--Où veut-elle en venir? se demandait Lionel avec perplexité. Ménage-t-elle une rupture? Non, puisqu'elle n'accuse que trente-sept ans. Voudrait-elle m'éprouver? Tenons-nous ferme.

--L'amour n'a pas d'âge, répliqua-t-il. C'est toujours un enfant. Mais c'est à tort qu'on le représente avec un bandeau sur les yeux. L'amour est très-clairvoyant au contraire, puisqu'il découvre dans l'être aimé des perfections inaperçues par le vulgaire.

--Tiens! c'est assez joli ce que vous dites là.

--À voir cette petite main potelée, reprit-il en la baisant, d'une blancheur nacrée et rose en dedans comme une coquille, à voir ces yeux toujours si lumineux et si tendres, et ces dents éclatantes, et vos lèvres vermeilles, qui peut songer à s'inquiéter de votre âge? Et celui qui a eu le bonheur d'être distingué par vous, peut-il se demander depuis combien de temps il vous aime? Auriez-vous donc découvert quelque langueur dans mon amour? Et tenez, tout à l'heure encore, j'éprouvais toutes les fièvres de l'attente. Avez-vous jamais eu un fervent plus soumis, plus respectueux? Car je vous respecte, Lucrèce.»

Lucrèce écoutait Lionel, le regard attaché sur les arabesques de la tapisserie. À ces mots: «Je vous respecte,» ses paupières eurent une légère contraction.

«Bon! je fais fausse route, elle ne tient pas au respect, pensa Lionel, qui aperçut le mouvement des yeux. Je respecte en vous, reprit-il, un esprit vraiment supérieur, mais j'adore la femme. Que parlez-vous de jeunes filles? Est-ce assez fade? assez ennuyeux? Une jeune fille peut-elle avoir la saveur d'une femme de trente ans, qui connaît tous les raffinements de la coquetterie, et qui possède, comme vous l'avez au suprême degré, le génie de l'amour?

--Ouf! s'écria Lucrèce en riant d'un rire juvénile, dites ouf! je le veux, vous l'avez bien gagné. En voilà une tartine! Lionel, regardez-moi en face. Vous avez reçu ce matin du papier timbré, n'est-ce pas? Vous avez, je le sais, le créancier très-sentimental. Mais, pour le moment, trêve de sentiment et parlons raison. Je rêve de ces deux charmantes filles que j'ai rencontrées tout à l'heure sous votre porte cochère. Il nous faudrait quelques belles femmes comme celles-là pour ramener dans mon salon la vogue qui s'en va, qui s'en va! Lionel, nous ne pouvons nous faire illusion. La baronne de Villarès retenait bien quelques habitués indécis; car elle avait de l'esprit comme un démon: un prince russe nous l'enlève. Ah! la Russie nous fait bien du mal. Elle ensevelit dans ses glaces nos plus jolies fleurs. Le boyard est à la hausse. Aujourd'hui une femme à la mode regarde l'existence comme incomplète, tant qu'elle n'a pas traversé la Bérésina. Si elle ne reste pas ensevelie dans les glaces, elle revient pauvre et fanée, sans compter qu'elle a couru le risque d'avoir le nez gelé. Tandis qu'à Paris, avec un peu de conduite, elle aurait pu amasser des lingots.

--Vous avez raison, dit Lionel; pour une jolie femme, il n'y a que Paris.

--La beauté, reprit Lucrèce, ne suffit pas pour réussir. Il faut avoir de l'esprit et rester maîtresse de son cœur. Moi, à dix-huit ans, après la mort de mon père, un vieux commandant de la vieille, au sortir d'un pensionnat où j'avais reçu une éducation brillante, peu en rapport avec mes moyens d'existence, je me trouvai sur le pavé de Paris sans un sou vaillant. J'aurais pu sans doute épouser vertueusement un employé à quinze cents francs qui m'adorait; j'aurais pu encore obtenir, dans le fond d'une province, un bureau de poste où je ne serais pas tout à fait morte de faim; mais, pourvue de quelque intelligence, je fis ce raisonnement: deux voies me sont ouvertes, celle du vice et celle de la vertu. Que me rapportera la vertu? quinze cents francs de rente, au maximum, c'est-à-dire la médiocrité, pire pour moi que la misère; une vie terne, effacée, douloureuse, pour moi pire que la mort; les petits tracas, les humiliations de la pauvreté, toutes mes aspirations refoulées. Il est vrai que je jouirais de l'estime du petit monde au milieu duquel je serais condamnée à vivre. Mais quel monde! j'aimais autant ses dédains. D'un autre côté, c'était le vice, c'est-à-dire l'aventure, l'inconnu, la possibilité d'épouser un prince et de gagner des millions; c'était la vie enfin, la vie brillante et joyeuse; c'était un monde élégant, artiste, spirituel. Ah! je savais bien que cette vie-là peut avoir aussi ses revers. Les moralistes nous montrent la courtisane vieillie avec une hotte et un crochet. Voilà ce que j'éviterai, me dis-je. J'étais ambitieuse. Étant données les exigences de mon organisation, je ne pouvais me résoudre à passer ma vie dans une condition inférieure. Il fallait un aliment à mon activité et à mon intelligence. Il me fallait une position élevée, la richesse surtout qui est aujourd'hui la seule puissance.

«Or, dites-moi, quelle carrière honnête notre société ouvre-t-elle à l'ambition d'une femme pauvre? Il n'y en a qu'une, absolument qu'une, le trafic de ses charmes, soit par contrat indissoluble, soit par engagement temporaire. De quel côté se trouve réellement la vertu, c'est-à-dire la sincérité dans la qualité de la marchandise? Bien habile serait celui qui pourrait résoudre ce problème.

«Je savais que j'allais divorcer avec une partie de la société; mais je m'appliquerais à gagner l'estime de l'autre. Je calculai qu'on ne peut vivre complètement à Paris dans ce monde-là à moins de cent mille francs de rente. Je gagnerais donc cent mille francs de rente; après quoi je me retirerais des affaires.»

Elle fit une pause.

«Eh bien! dit Lionel, qui ne comprenait pas où Lucrèce voulait en venir avec ce long préambule.

--Eh bien! ce but n'est pas encore atteint. J'ai éprouvé des pertes, j'ai eu des déboires. J'ai failli, vous le savez, épouser le prince Dorowski. J'ai consacré à gagner sa confiance et son affection une partie de ma jeunesse. C'eût été une grande position; mais le prince est mort au moment même où le mariage allait se conclure. Il m'a fallu recommencer le travail de ma fortune. C'est alors que j'ai ouvert un salon qui a obtenu une grande vogue et m'a donné une véritable notoriété. Mais aujourd'hui nos actions baissent, et je n'ai pas encore mes cent mille francs. Lionel, vous ne m'aimez plus. Vous jouez la comédie,» ajouta-t-elle en changeant brusquement de conversation.

Lionel, à cette apostrophe, fit un soubresaut, et, avec un air de dignité offensée:

«Madame, je ne vous comprends pas.

--Bon! tout à l'heure c'était le sentiment, maintenant c'est la révolte. Voilà le second acte. Mon pauvre Lionel, je les connais toutes, vos petites ficelles. Ne prenez donc pas tant de peine. Après cela, est-ce beaucoup de peine? Vous devez le savoir par cœur?

--Quoi?

--Le rôle. Eh bien! moi aussi. Causons donc là gentiment, en vieux camarades. Lionel, je trouve que vous vieillissez.»

M. de Lomas eut un haut-le-corps.