Le Calvaire des Femmes

Part 4

Chapter 43,773 wordsPublic domain

«Il faut qu'elles sortent seules, agissent seules, pensent et se déterminent seules; que leur libre arbitre et leur moralité personnelle les soutiennent, les fortifient, les conduisent dans la vie. Il faut davantage: elles doivent pourvoir à leur existence, préparer leur avenir, au lieu de l'attendre de la vente de leur personne au plus offrant par des liaisons honteuses ou des mariages intéressés.

«En développant chez elles ces sentiments de dignité, on leur donne une tout autre attitude en présence des hommes. Au lieu de les élever dans une ignorance systématique du monde, montrez-leur les pièges qu'on leur tend, les précipices où l'on cherche à les attirer. Elles sauront, ne serait-ce que par un intérêt bien entendu, résister aux séductions. Or, c'est dans ces principes que j'ai élevé Madeleine, et je réponds d'elle.

--Assurément, repartit Mme Borel avec l'opiniâtreté irraisonnée d'une bonne catholique, s'il ne s'agissait de la compagne de mes filles, je me fusse abstenue de toute observation; car je sais que sur ce terrain nous ne nous entendrons jamais. Moi, je veux faire de mes filles des femmes du monde, vivant selon le monde, comme tout le monde; tandis que vous élevez Madeleine pour une société qui n'existe pas.

--Eh bien! Euphémie, puisque nous sommes sur ce chapitre, soyez tout à fait sincère. La présence de Madeleine vous importune, n'est-ce pas? la mienne aussi peut-être? Vous craignez sans doute que, à la longue, mes idées voltairiennes, comme vous les appelez, ne compromettent le salut de vos enfants, et peut-être craignez-vous encore que la beauté de Madeleine ne nuise à leur établissement dans ce monde. Aussi bien j'ai des projets de voyage. Quant à Madeleine, je la caserai convenablement.

--Voyons, voyons, ma chère Bathilde, interrompit M. Borel qui pâlit un peu, il ne s'agit pas de cela. Euphémie est allée trop loin. Tu sais que, malgré nos dissentiments, nous avons pour toi un attachement profond. Tout le monde ici est heureux de ta présence, et nous serions désolés si tu nous quittais pour quelques discussions sans importance.»

Il se tut; mais ni les deux jeunes filles, ni Mme Borel, ni Maxime lui-même, qui pensait en ce moment à Mme Daubré, ou à Pouliche ou à Mademoiselle Lucie, ou peut-être à toutes les trois à la fois, n'appuyèrent les paroles conciliatrices de M. Borel.

«Mon cher Théodore, répondit Bathilde, je te remercie de ces bons sentiments; mais je t'assure que je parle sans colère. Je suis fort indulgente, tu le sais, pour les opinions d'autrui; je comprends donc que vous combattiez les miennes. Seulement à quoi bon ces luttes qui fatiguent sans profit pour personne? Quand on ne peut s'entendre, ne vaut-il pas mieux se séparer?»

Elle se leva et sortit. Mais elle avait prononcé ces derniers mots avec un léger tremblement dans la voix.

«Vous faites des sottises, Euphémie, dit M. Borel fort ému. Puisque Bathilde ne surveille pas Madeleine, ne pouviez-vous la surveiller vous-même sans faire tant de tapage? Vous savez que j'aime beaucoup ma sœur, malgré ses extravagances. Enfin, s'il faut vous le dire, la plus grande partie de sa fortune est engagée dans mon industrie. En ce moment-ci, une rupture entre nous pourrait me gêner beaucoup.»

Toute la famille demeura interdite.

V

Cependant Madeleine était remontée dans sa chambre, et, toute tremblante, elle lisait la lettre qu'elle venait de recevoir.

Cette lettre était de sa seconde sœur, Amélie, institutrice dans l'Ardèche. En voici le contenu:

«Lyon, mars 1863.

«Ma chère Madeleine,

«J'ai un grand malheur à t'apprendre: notre mère est aveugle. Elle en est inconsolable. Elle appelle la mort. Elle ne peut se résoudre à tomber entièrement à notre charge et à devenir pour nous un surcroît de misère. Bien que sa vue fût depuis longtemps affaiblie, cependant elle pouvait encore gagner quelques sous en cousant des sacs; maintenant, elle ne peut plus enfiler son aiguille.

«Ce n'est pas tout; Marie est au lit, Marie, la Providence de la maison. Comme veloutière, elle gagnait de bonnes journées; mais c'est un métier au-dessus de ses forces. Tu sais que les veloutiers doivent avoir l'estomac appuyé sur la barre. Or, depuis quelque temps elle éprouve de si grandes douleurs d'estomac qu'elle ne peut continuer son travail.

«J'ai obtenu de venir passer deux jours à Lyon pour consoler un peu ces pauvres désolées. Hier, j'ai conduit notre mère au médecin. Il ne nous adonné aucun espoir de guérison. Les yeux sont usés par le travail à la lumière et par les larmes. En effet, elle a tant pleuré, cette martyre! Mon père lui a causé tant de chagrins!

«Il y a assez longtemps qu'il n'est venu la tourmenter. Sans doute il est malheureux, lui aussi; je le plains et je l'excuse dans mon cœur; car c'est le découragement qui l'a poussé d'abord à s'enivrer; mais n'est-il pas affreux de penser que ce vice ait étouffé en lui l'amour paternel, et que ses enfants se réjouissent de son absence!

«Enfin un autre malheur nous menace. Notre belle Claudine s'est éprise d'un canut du nom de Jaclard. C'est un dissipateur qui s'enivre aussi, et qui joue tout ce qu'il gagne. Elle veut absolument l'épouser. Mais notre mère s'y oppose. Elle a tant souffert avec notre père qu'elle tremble de voir Claudine tomber dans un malheur pareil. Épouser un ivrogne, un débauché, ma mère aimerait autant la voir morte!

«Il n'y aurait, pensons-nous, qu'un moyen de la sauver, ce serait de l'éloigner. Autrefois, elle avait désiré aller à Paris; car son métier de remetteuse ne lui a jamais plu: il a trop de chômages. Penses-tu qu'à Paris elle trouverait facilement de l'occupation? Tu sais qu'elle coud parfaitement, qu'elle est adroite et intelligente. Mais comment trouver de l'argent pour son voyage?

«C'est à toi, chère Madeleine, que nous recourons pour nous tirer de cette douloureuse situation. Nous savons combien ta position chez les Borel est délicate; et tu as déjà tant fait pour nous! Cependant ne pourrais-tu encore obtenir de M. ou de Mlle Borel une avance de cent francs pour payer le voyage de Claudine? Nous nous engagerions, Marie et moi, à les rembourser dans un an.

«Il n'y a vraiment que ce moyen de sauver notre chère Claudine, qui est comme ensorcelée par ce mauvais sujet.

«Nous connaissons ton cœur, ma bonne Madeleine; nous savons que tu feras peut-être l'impossible pour nous tirer toutes de la désolation. Mes appointements d'institutrice sont si minimes que je puis fort peu par moi-même, et j'ai bien, moi aussi, mes tracas.

«Il n'est pas certain que je conserve longtemps cette place qui me donne à peine du pain. Je te conterai cela une autre fois. Pour le moment, je ne m'inquiète que du sort si malheureux de ces chères affligées.

«À bientôt de tes nouvelles, bien aimée sœur. Nous t'embrassons comme nous t'aimons, de tout cœur.

«AMÉLIE BORDIER.»

Bien que Madeleine connût peu ses parents, elle éprouvait pour eux une très-vive affection. Comme le sort l'avait privilégiée, elle croyait aussi devoir à sa famille restée pauvre plus de dévouement.

Cette lettre, empreinte du calme et de la résignation que donne l'habitude de souffrir, accusait pourtant une situation si douloureuse que plusieurs fois, en la lisant, Madeleine eut le cœur serré, et ses yeux s'emplirent de larmes.

Ayant achevé cette lecture:

«Que puis-je, dit-elle avec accablement. Mon Dieu! que puis-je? M'adresser à Mlle Borel, qui a déjà tant fait pour nous; je n'oserais pas. Demander à M. Borel une avance pour Marie, ce serait lui demander un secours. Je ne puis cependant me résoudre à mendier, quand j'ai de l'éducation, de l'intelligence et des bras, quand je puis travailler en un mot.

«Pauvre Marie! pauvre mère! bonnes et chères âmes, qui souffrez depuis que vous êtes au monde, et qui avez encore la force d'aimer et de vous dévouer. Oui, il faut sauver Claudine d'un malheur certain et pire que la mort.

«Voyons, dois-je mettre un sentiment d'orgueil au-dessus d'un intérêt si cher; et, pour rendre un peu de bonheur à toute cette famille désolée, ne dois-je point abaisser ma fierté? Oui, sans doute, si je ne trouve pas d'autre ressource.

«Et cependant, après l'investigation si peu bienveillante dont je viens d'être l'objet, puis-je croire qu'on me regarde encore ici comme l'enfant de la maison? Et qu'ai-je fait pour démériter? Mme Borel aurait-elle découvert mon secret? ou Maxime lui-même.... Je ne sais pourquoi, lorsqu'il me regarde, j'éprouve un si grand trouble. Tout à l'heure, il m'a semblé que lui aussi.... Non, il ne pense pas à moi. Il faut que je sorte d'ici. Mais songeons au plus pressé. Comment me procurer l'argent nécessaire au voyage de Claudine?»

Elle se leva, prit dans un tiroir les quelques bijoux qu'elle possédait.

Puis elle retourna une toile qui était encore sur le chevalet, et elle la regarda longtemps.

C'était un petit tableau de genre. Il y avait de la naïveté sans doute dans cette composition, et peut-être quelques fautes de dessin. Mais c'était plein de lumière, de poésie, d'expression.

La veille, Madeleine avait beaucoup admiré son tableau. Elle avait mis sur cette toile, comme dans son poëme, son âme d'artiste. Maintenant elle doutait. C'est que l'heure présente était un moment décisif. Jusqu'alors elle n'avait eu que des juges bienveillants. Elle allait savoir ce que valait au juste son talent; car elle pensait à vendre cette peinture.

Elle s'habilla modestement, dissimula sa toile sous son manteau et sortit.

C'était par une froide journée de mars, brumeuse et sombre, que Madeleine descendit des hauteurs de ses rêves pour aborder le monde réel.

Arrivée sur le boulevard, elle avisa un magasin où, dans une riche devanture, brillaient des tableaux anciens et modernes, fraîchement vernis, encadrés de dorures éclatantes.

Au moment d'entrer, elle s'arrêta. Elle n'osait point; son cœur battait violemment. Mais, ayant jeté un coup d'œil sur sa toile, elle s'enhardit et entra.

«Je voudrais vendre cette toile,» dit-elle d'une voix si faible qu'on lui demanda de nouveau ce qu'elle désirait.

Le commis prit le tableau et le porta au marchand, occupé alors avec d'autres personnes, et qui répondit d'un ton rude: «Faites attendre.»

Au bout d'un quart d'heure, il s'approcha de Madeleine, regarda attentivement son tableau, mais sans proférer une parole.

Madeleine l'observait avec autant d'anxiété que s'il eût dû prononcer un arrêt de vie ou de mort. Mais le marchand demeurait impassible.

«De qui est cette peinture? dit-il enfin.

--Elle est de moi,» répondit Madeleine en rougissant beaucoup.

Le marchand lui rendit sa toile.

«J'en suis fâché mademoiselle; mais nous n'achetons pas ces sortes de tableaux. Cela manque de manière; ce n'est d'aucune école.»

À ces paroles, qui détruisaient toutes ses espérances, Madeleine éprouva comme une défaillance.

Elle se disposait à sortir.

«Je vous en donne dix francs, fit le marchand, qui la rappela.

--Non, répondit-elle.

--Eh bien, vingt, et je vous assure que personne ne vous les offrira.»

Madeleine s'éloigna, navrée.

«C'est donc bien mauvais, pensait-elle, qu'on m'en offre si peu! Et c'est là-dessus que je comptais pour soutenir ma famille, pour me créer une position, pour....»

Elle allait au hasard, perdue dans ses tristes pensées, accablée par le découragement.

Elle descendit la rue de Choiseul, puis la rue Neuve-des-Petits-Champs, et se trouva dans la rue Saint-Roch. Elle se souvenait y avoir vu un grand nombre de marchands de bric-à-brac. Peut-être trouverait-elle à vendre là ses bijoux et son tableau.

Elle entra dans plusieurs boutiques, ou du tableau et des bijoux on ne lui offrit pas au delà de quarante francs. Elle était désespérée.

Enfin elle aperçut une devanture de chétive apparence dans laquelle s'étalaient d'anciennes peintures, de vieux bijoux et des dentelles surannées.

Elle se hasarda sur le seuil de la porte, où pendaient des robes fanées à falbalas, et elle pénétra dans une boutique sombre, encombrée des mille et un trésors, des mille et une misères du bric-à-brac, tristes épaves d'un luxe éphémère, d'existences brisées. Que de drames dans ces monceaux de chiffons malpropres! Cette paire de bottines, cette robe modeste étaient peut-être la dernière richesse d'une pauvre fille qui mourait de faim. Et ces dentelles, et ces bijoux, quels bouleversements de fortune les ont amenés là!... Et jusqu'à ce bois de lit, jusqu'à ce poêle rouillé qui racontent d'horribles misères!

En entrant là, Madeleine se sentit oppressée, comme si elle s'était fourvoyée dans un mauvais lieu.

Au comptoir se tenait un petit vieillard occupé à examiner avec une loupe quelque bijou microscopique. Il s'harmonisait si parfaitement avec tout ce qui l'entourait, il s'était si bien approprié les teintes, les formes concassées et tremblotantes des objets antiques dont il était environné, qu'on l'eût pris volontiers pour une curiosité automatique ou pour, quelque vieux portrait de l'école flamande.

Quand Madeleine lui présenta son tableau tout frais verni, aux couleurs vives et lumineuses, la vue du petit homme parut singulièrement offensée de cet éclat. Aussi s'empressa-t-il de le rendre à Madeleine.

Alors elle lui proposa ses bijoux de jeune fille.

«Ah! ceci c'est autre chose,» dit-il.

Il prit les bijoux. Mais il regarda aussi celle qui les lui offrait. Après un examen attentif qui inquiétait Madeleine, le petit vieillard alla au fond de la boutique et appela:

«Anastasie!

--On y va! répondit de l'entresol une voix éraillée.

--Ma femme, dit-il à Madeleine, vous dira mieux que moi ce que cela vaut. Nous sommes d'honnêtes gens, voyez-vous. Le premier marchand venu vous pèserait cela et vous donnerait juste le poids de l'or. Mais nous, nous estimons le travail du bijou. Votre bracelet, qui est très léger, n'a guère que cette valeur.»

Anastasie entra; et Madeleine à sa vue éprouva une impression si désagréable qu'elle fut tentée de reprendre ses bijoux et de sortir.

Cette femme pouvait avoir cinquante-cinq ans. Son menton avancé, son nez crochu, ses yeux petits et perçants, relevés vers les tempes, le ton violacé de son visage large à la base, étroit au sommet, exprimaient la rapacité et l'astuce.

Elle examina Madeleine comme l'avait examinée le vieillard. Cette inspection embarrassait la jeune fille, qui dit un peu sèchement:

«Combien, madame, estimez-vous ce bijou?

--Ah! c'est vous, ma petite mère, qui voulez vendre cela?» fit-elle en affectant la bonhomie.

Madeleine fut choquée de ce ton de familiarité.

«Oui, madame, répondit-elle avec quelque hauteur.

--Quel prix faites-vous cela? demanda le petit vieillard.

--Cent francs.

--Ça ne les vaut pas, mon cher cœur, repartit vivement la mégère.

--Je vous donnerais également le tableau», hasarda Madeleine.

Les deux époux parurent se consulter du regard.

«Voyons, mademoiselle, reprit la vieille un peu interdite par le ton et les manières de Madeleine, vous vous trouvez, à ce qu'il paraît, dans un mauvais moment? Vous êtes donc seule, puisque vous venez vous-même vendre ces bijoux, ou bien y a-t-il là-dessous une petite affaire de cœur?»

Madeleine répugnait à confier à cette femme sa situation. Cependant, craignant de perdre par trop de fierté une occasion peut-être unique, elle répondit:

«Il y a en effet une affaire de cœur. Ma mère et ma sœur sont malades loin d'ici, et je tiens à leur envoyer immédiatement un secours.

--Ah! vous n'êtes pas de Paris! Où demeurez-vous? Car nous sommes obligés de prendre le nom et l'adresse des personnes qui nous offrent des objets de prix. C'est une mesure de police, vous comprenez.»

Madeleine donna son nom et son adresse.

«Ah! vous n'êtes pas chez vous? Vous êtes chez des amis.

--Chez des amis, répondit-elle froidement.

--Si je vous fais toutes ces questions, reprit Anastasie, c'est que vous êtes si jolie, et puis vous avez bon cœur. Voilà pourquoi nous voudrions faire quelque chose pour vous. Nous nous intéressons à nos pratiques. Ah! bien sûr, on ne fait pas ses affaires de cette manière-là. Aussi, vous le voyez, nous sommes restés pauvres.

--Ce tableau n'est pas signé, dit le petit vieux qui examinait la toile.

--Il est d'un artiste inconnu.

--De vous, peut-être?»

Madeleine ne répondit pas.

«Je suis un peu connaisseur. Dans notre métier, nous ne pouvons guère payer cela beaucoup plus cher que la valeur du châssis. Mais, voyons, si jamais vous avez quelques autres petites affaires à traiter, donnez-nous la préférence. Si nous perdons avec vous aujourd'hui, nous gagnerons une autre fois.»

Il compta cent francs à Madeleine et lui remit son adresse.

Madeleine lut:

M. Pinsard, rue Saint-Roch, marchand de bric-à-brac, et Mme Pinsard, marchande à la toilette.

Quand elle fut sortie:

«C'est de l'or en barre, cette fille-là, dit le vieillard à Anastasie.

--Oui, mais c'est bien élevé, c'est honnête. Sa mise décente prouve qu'elle a de l'ordre. La débine commence seulement. Les bijoux, c'est la première chose qu'on vend.

--Elle avait l'air bien triste, bien abattu.

--Quelque chagrin d'amour.

--Tu verras qu'elle nous reviendra.

--J'en doute; car c'est fier.

--Euh! euh, la misère. Et puis elle est peintre. On sait ce que vaut la vertu d'une artiste.

--C'est égal, je crois que tu as fait un mauvais marché.

--Non, te dis-je. Le travail seul du bracelet a coûté deux cents francs. Nous le revendrons au moins quatre-vingt. Quant à ce tableau, en le faisant vieillir, on pourrait le donner pour une ancienne copie du Corrège.»

Pendant que les deux vieillards devisaient ainsi, Madeleine revenait bien triste, en effet, bien découragée. Maintenant elle doutait de son talent, elle doutait de l'avenir. Elle pensait aussi à la détresse de sa famille, et elle ne possédait que cent francs pour la soulager. Dans son ignorance des choses, elle avait compté que son tableau et ses bijoux lui rapporteraient au moins trois cents francs.

Il lui restait encore son poëme. Mais il n'était pas terminé. D'ailleurs, où le porter? Comment l'accueillerait-on? Après la rude déception qu'elle venait d'éprouver, elle sentait faiblir son courage, et s'évanouir ses illusions.

En réfléchissant ainsi, elle était arrivée rue Louis-le-Grand. En face du n° 31, elle s'arrêta, frappée d'une idée subite.

C'était là que demeurait Mme Daubré.

Madeleine venait de se rappeler que Mme Daubré avait demandé la veille une institutrice pour sa fille.

«Elle me connaît, se dit Madeleine, elle m'agréera; mais me présenter seule ainsi? Ne conviendrait-il pas d'en parler d'abord à Mlle Borel? Non. Par affection peut-être, elle voudrait me retenir auprès d'elle, et je ne pourrais lui dire ce que je souffre des dédains de Laure et de Béatrix, des critiques blessantes de leur mère. Je n'oserais non plus lui parler de Maxime. Si je lui raconte les misères de ma famille, elle m'offrira de la secourir. D'ailleurs, ne m'a-t-elle pas enseigné à me conduire seule? Quand il s'agit d'aider ma mère et mes sœurs, de sauvegarder ma dignité, pourrait-elle m'en vouloir de n'avoir écouté que ma fierté et mon cœur?»

Au moment où elle allait entrer, elle hésita. Habiter comme subalterne chez cette femme qu'elle n'aimait pas, être témoin de son amour pour Maxime, lui semblait une souffrance au-dessus de ses forces. Mais le souvenir de ses deux chères malades lui revint, et elle s'indigna qu'il y eût place dans son cœur pour une autre douleur, pour une autre affection.

Elle s'engagea résolument sous la porte cochère.

Au même instant, une jeune fille modestement vêtue et portant un paquet, ce qui révélait sa condition d'ouvrière, entrait dans la loge du concierge et demandait M. de Lomas.

Ainsi que Madeleine, elle semblait fort perplexe. Elle était pâle, chancelante et s'appuyait à la rampe de l'escalier.

Madeleine la vit serrer ses mains contre sa poitrine, comme pour y comprimer une angoisse, puis fermer ses beaux yeux d'un bleu sombre et les élever ensuite en un regard douloureux.

Évidemment cette jeune fille était aussi en proie à une torture morale, et Madeleine se disait:

«C'est encore une martyre.»

Elle se sentait émue de pitié et de sympathie.

Toutes deux, elles montaient côte à côte.

De temps à autre, la jeune ouvrière jetait dans l'escalier un regard à la fois honteux et effrayé.

Madeleine semblait plus calme. Cependant, à mesure qu'elle avançait, son cœur se serrait.

Comment Mme Daubré allait-elle l'accueillir? Sa démarche ne lui paraîtrait-elle pas inconsidérée?

Elle sonna.

Sa compagne monta un étage plus haut.

Madeleine entra et demanda Mme Daubré.

Mme Daubré était encore au lit. Son mari avait voulu l'emmener à Lille, et, pour rester à Paris, elle avait prétexté une indisposition subite.

Madeleine s'étant annoncée comme une institutrice, on l'introduisit dans l'antichambre.

Mme Daubré, subitement rétablie depuis le départ de son mari, fit répondre qu'elle allait se lever.

Pendant que Madeleine attend, nous suivrons la jeune ouvrière à l'étage supérieur.

VI

Ce fut Lionel qui vint lui ouvrir.

«Comment, c'est vous, Geneviève?» s'écria-t-il.

Ce _vous_, l'étonnement désagréable qu'exprimait le visage de Lionel, bouleversèrent la pauvre fille.

Il l'introduisit dans un appartement de garçon fort coquet: panoplies, objets d'art, riches tentures, meubles de prix, tout était disposé avec goût et sobriété.

Il offrit une chaise à la jeune fille, qui s'assit avec embarras; car elle sentait que sa pauvre robe faisait tache au milieu de toutes ces élégances.

Lui, Lionel, reprit son fauteuil au coin du feu, posa ses pieds sur le marbre de la cheminée, ralluma sa cigarette, et attachant ses yeux sur la corniche du plafond, par son attitude il semblait dire: Voyons, parlez, je vous écoute avec résignation.

Lionel de Lomas était un homme du meilleur monde, élégant, spirituel, fort intrigant, pour ne pas dire fort corrompu. Son type régulier offrait beaucoup de distinction et de finesse. Ses yeux bleus, ordinairement froids comme l'acier, savaient prendre, selon la circonstance, une expression rêveuse ou lascive. Grâce à de réelles bonnes fortunes, à quelques indiscrétions habiles, à quelques extravagances calculées, il s'était acquis une réputation d'homme irrésistible.

Il affectait encore le ton et les allures d'un jeune homme. Cependant, aux rides qui commençaient à cerner ses paupières, on devinait aisément qu'il approchait de la quarantaine.

Il était vêtu, comme une femmelette, d'un gracieux costume du matin, veste et pantalon de drap blanc avec agréments bleu ciel. Ce vêtement seyait aux lignes féminines de son visage, à son teint pâle, à sa jolie chevelure blonde.

La jeune fille demeura interdite devant ce luxe qu'elle ne soupçonnait point. Honteuse d'abord de sa pauvreté, elle se remit pourtant et s'écria avec un accent de reproche, presque d'indignation:

«Oui, c'est moi, moi que vous abandonnez. Oui, je viens, quoique vous me l'ayez défendu, car je meurs d'inquiétude, de chagrin et de misère aussi. Enfin, puisque je ne vous vois plus, il faut bien que je vienne, moi, pour vous dire.... pour vous apprendre....»

Elle éclata en sanglots.

Lionel avait toujours traité l'amour assez légèrement, et n'avait guère aimé que des femmes légères.

Cette explosion de douleur le surprit et le déconcerta. Il jeta sa cigarette avec impatience.

«Il faut que je la calme et que je la renvoie,» pensa-t-il.

Il approcha son fauteuil de Geneviève, et lui prenant les mains:

«Voyons, voyons, mon enfant, dit-il avec un ton de caresse, pourquoi ce chagrin, pourquoi douter de mon affection? Si vous saviez combien vous occupez ma pensée, et combien je suis privé moi-même de ne plus vous voir! Ne vous avais-je pas prévenue que mes affaires me retiendraient pendant quelque temps éloigné de vous? Mais, vilaine enfant gâtée, vous ne tenez aucun compte des affaires.»

Geneviève releva vers lui son visage encore humide, mais rasséréné.