Le Calvaire des Femmes

Part 3

Chapter 33,750 wordsPublic domain

--Ah! tu crois qu'on l'ignore! répliqua le fileur dont le visage devint pourpre. Geneviève était la plus belle fille de la fabrique. Tout le monde la connaissait, et tout le monde savait bien que ce libertin de Lomas ne venait visiter la carderie que pour la voir. Depuis longtemps ses amies, et les hommes aussi, enrageaient contre elle parce qu'elle était sage. À la fabrique, un air modeste c'est un scandale! Aussi maintenant que ne dit-on pas? Parfois, il m'en arrive des bruits jusqu'aux oreilles, et elles me tintent à m'étourdir; le sang me monte aux yeux; je vois tout rouge, et je voudrais tuer quelqu'un. Mais il y a une meilleure vengeance. Je la tiens.»

Thérèse s'était assise, et elle essuyait avec le coin de son tablier les larmes qui roulaient sur ses joues.

«Ah! je te le disais bien, Gendoux, il ne fallait pas l'envoyer dans ce gouffre. Si elle était restée dentellière!

--Tu ne te souviens donc pas? J'étais malade; mon genou m'empêchait de travailler. Comme sarrautière tu gagnais douze sous, et Geneviève un franc avec sa dentelle. Encore lui fallait-il passer une partie de la nuit. Et quand je la voyais pâle, les yeux fatigués, toujours courbée sur son carreau, avec cette petite toux qui m'inquiétait, je me disais: «À la fabrique, elle peut gagner trente sous sans trop de peine; les couleurs lui reviendront aux joues.» Il y avait une place chez M. Daubré, à l'atelier des préparations, comme soigneuse de carderie, un métier propre et sain. Et puis elle était si fière! Qui aurait pu se douter jamais que ce Lomas aurait raison de cette vertu-là!

--Et tu es sûr que c'est lui qui a fait partir Geneviève?

--Je n'ai pas de preuves, malheureusement; mais j'en suis sûr, oui, sûr.

--Au moins il ne la laissera pas mourir de faim. Pauvre petite, que fait-elle là-bas? Ah! si seulement je savais son adresse! j'irais, vois-tu, et je la ramènerais. Car je ne dors plus, je ne mange plus, je n'ai de cœur à rien. Une enfant qui ne nous avait jamais quittés! Gendoux, si elle ne revient pas, je crois que j'en mourrai.»

En cet instant, la trappe se souleva.

«Ce sont eux! s'écria Thérèse avec effroi.

--Non, c'est la Bourgeat et son petit,» dit Gendoux.

En effet, c'était leur locataire. Ses enfants la regardèrent entrer avec cet air morne et hébété, cette immobilité torpide que donne l'appauvrissement excessif de la constitution.

Cette femme avait le type des ouvrières lilloises: blondes, maigres, au teint hâve. Elle était encore jeune, mais des rides nombreuses annonçaient une vieillesse hâtée par le travail et les privations. Ses vêtements ou plutôt ses haillons étaient malpropres, et recouverts, aussi bien que ses cheveux, de fragments d'étoupes; car elle était employée à l'atelier d'épluchage d'une filature de lin.

Elle vivait donc tout le jour les pieds dans l'eau, au milieu d'une poussière épaisse et malsaine, dans une atmosphère empestée et chauffée à vingt-cinq degrés. Après une journée de treize heures, elle rentrait dans son réduit sombre, où il n'y avait pas de feu, où elle trouvait quatre enfants qui avaient faim.

Quel courage, quel amour maternel ou quelle inertie lui fallait-il pour accepter une pareille existence?

«Vous viendrez tout de suite, qu'on vous trempe la soupe, lui dit Thérèse. Nous aurons du monde ce soir. Si vous entendez parler un peu tard, il ne faudra pas vous en étonner.

--Ah! que je vous remercie, madame Thérèse. Et les petits ont été sages?

--Oui, bien sages. Et l'autre n'a pas bougé.»

L'ouvrière sourit avec tendresse à ses deux enfants. Puis elle alluma sa lampe à celle des Gendoux et passa dans le réduit que nous avons décrit.

L'enfant dormait toujours. Elle le prit et le baisa. Mais son corps était roidi et son front glacé.

À ce contact, elle éprouva un horrible frémissement. Elle poussa un cri, et, l'œil dilaté, la figure contractée par l'épouvante, elle se précipita chez les Gendoux.

Elle tenait son enfant dans ses bras et le serrait convulsivement sur son sein. Elle ne put qu'articuler un gémissement rauque, et elle s'affaissa sur une chaise.

Gendoux et sa femme n'osaient questionner.

«Mais voyez donc, voyez donc! s'écria-t-elle enfin d'une voix déchirante. Il est mort, mon Dieu! il est mort! Et c'est moi, c'est moi peut-être qui l'ai tué! Je suis allée ce matin chez le pharmacien.... Hier, la dose n'était pas assez forte, et aujourd'hui....»

Sa tête se renversa et elle s'évanouit.

En cet instant, trois ouvriers entraient et descendaient l'escalier de bois. L'un d'eux alla chercher le médecin, et les autres aidèrent les Gendoux à transporter l'ouvrière sur son lit.

Le médecin déclara que l'enfant n'avait pas succombé à l'ingestion d'une dose trop forte de thériaque, mais que la vie s'était éteinte par manque de soins, d'air et de nourriture suffisante.

«Pourquoi donc, demanda-t-il à la mère, ne portiez-vous pas cet enfant à la crèche?

--Quand j'y suis allée, il n'y avait pas de place, et tant d'autres étaient inscrits avant le mien! Enfin, là comme ailleurs, il faut des protections, et je n'en avais pas.»

Les trois enfants entouraient le grabat de leur mère, toujours mornes et impassibles. Qui donc aurait éveillé la sensibilité chez ces jeunes cœurs?

La mère aussi était calme maintenant. Tout à l'heure, à la vue de son enfant inanimé, l'instinct maternel s'était soulevé.

Dans son désespoir, il y avait eu peut-être plus d'effroi que de douleur réelle. À présent elle pouvait penser, et elle faisait ce raisonnement horrible de la part d'une mère: «N'est-il pas heureux pour lui comme pour nous qu'il soit mort?»

Devant tant de misères, le médecin était à peine ému. D'ailleurs, que pouvait-il? Chaque jour il rencontrait des malheurs semblables.

Les amis de Gendoux continuaient d'arriver. Ils étaient déjà nombreux. Le médecin les regarda avec surprise.

«Voyons, dit-il, il faut se cotiser.»

Les ouvriers, avec un élan unanime, portèrent la main au gousset, et remirent leur petite offrande à la pauvre femme.

Cependant cette scène avait vivement impressionné tous les assistants.

Quand la réunion fut au complet, les ouvriers se comptèrent. Ils étaient trente. Chacune des principales filatures de Lille avait un représentant.

Gendoux se leva.

Sa tête rejetée en arrière n'avait point le flegme des gens du Nord. Elle accusait au contraire une rare énergie. Un feu méridional éclatait dans ses yeux noirs et perçants.

En 1848, membre d'un club, il s'était acquis une réputation d'orateur. Dans toutes les circonstances où s'agitaient les intérêts des ouvriers, c'était lui qui portait la parole. Il passait pour un esprit turbulent, dangereux.

C'était un homme juste, intelligent, aimé et respecté de ses camarades. On l'écoutait avec déférence. Il possédait réellement quelques talents oratoires. Sa parole, vive, expressive, frappait juste et fort. Il avait de la mise en scène, un geste abrupt, éloquent.

Son discours fut à la fois une revendication énergique des droits du travail et un exposé douloureux et sévère des misères morales de la manufacture.

Ce discours, qui rappelait un peu trop les déclamations révolutionnaires de 1848, fut cependant ce qu'il pouvait être de la part de cet ancien clubiste, de ce père mortellement offensé dans ses plus chères affections. Sans doute il ne prit guère de précautions oratoires pour stigmatiser l'injustice de certaines conventions, de certains privilèges. Il fut acerbe dans sa critique, et se montra d'une exigence relativement excessive dans ses réclamations.

Se basant sur les prétentions de quelques corporations ouvrières d'Amérique qui réduisaient à huit heures par jour le temps du travail, il émit des propositions qu'il savait être inadmissibles; car, disait-il, il fallait demander des concessions exagérées pour en obtenir de moindres. Enfin, rappelant l'incident douloureux qui avait ému l'assemblée quelques instants auparavant, il réclamait pour les femmes, qu'il voulait attirer aussi dans la coalition, deux heures au milieu du jour pour préparer le repas de la famille et soigner leurs enfants.

Il termina par ces paroles, qui impressionnèrent vivement les assistants:

«Ah! s'écria-t-il, ils nous refusent l'augmentation des salaires et la diminution des heures de travail, sous prétexte que ce temps et cet argent nous les dépenserions au cabaret à nous enivrer. Mais comment emploient-ils, eux aussi, leur temps et leurs richesses, si ce n'est à satisfaire leurs vices?

«Nous, il est vrai, quand nous sommes ivres, nous tombons dans le ruisseau, on nous ramasse et l'on nous jette au violon; c'est un scandale. Mais, eux, quand ils sont ivres, ils roulent sur des tapis, et leurs laquais les emportent dans leurs carrosses: personne ne les a vus.

«Ils parlent de nos débauches, de nos désordres! D'où nous vient l'exemple? d'où nous vient la corruption? Que font-ils de nos filles?»

À cette dernière phrase, répétée deux fois avec un regard sombre et une voix vibrante de colère, il sembla voir courir un frisson dans l'auditoire, car tous connaissaient le malheur de Gendoux.

Ce discours, qui flattait adroitement les instincts populaires, fut vivement applaudi.

Quelques autres ouvriers, grisés par l'éloquence de Gendoux, prirent la parole pour appuyer ses conclusions, et la grève fut décidée à l'unanimité. Dès le lendemain, chacun de son côté opérerait dans ce sens. Tous étaient des compagnons influents, qui disposaient d'un groupe plus ou moins nombreux.

Comme ils allaient se retirer, trois grands coups frappés contre la trappe retentirent sous la voûte et firent tressaillir les assistants.

Thérèse devint livide.

«Chut! fit Gendoux, qui pâlit aussi. Pas un mot, nous sommes vendus!»

Un profond silence régna.

En ce moment, onze heures sonnaient à l'église voisine.

«Au nom de la loi, cria-t-on du dehors, ouvrez!»

Il était inutile de résister.

Gendoux monta à l'échelle et se présenta.

«C'est vous, Gendoux, le fileur?

--Oui, c'est moi.»

Le commissaire de police se montra, accompagné de deux gendarmes. Il observa pendant quelques instants la réunion, comme s'il en comptait les membres.

«Allons, dit-il à Gendoux, suivez-nous. Nous vous arrêtons pour avoir enfreint les articles 414, 415 et 416 du Code, prohibant les coalitions, et l'article 291 du Code pénal, défendant toute réunion au-dessus de vingt personnes. Or, vous êtes trente ici.»

Gendoux atterré suivit le commissaire.

Lorsque Thérèse vit disparaître son mari entre les gendarmes, elle poussa un cri, voulut s'élancer, mais ses jambes faiblirent, et elle retomba privée de sentiment.

C'était cette scène, si brièvement relatée dans la dépêche télégraphique, qui rappelait à Lille M. Daubré.

[Note 3: Potion composée de thériaque, que les ouvrières des manufactures donnent trop souvent à leurs enfants pour les assoupir.]

[Note 4: Les ouvrages de MM. Blanqui, Villermé, Jules Simon, etc., abondent de tableaux plus effroyables encore que celui-ci. En peignant toute la réalité, nous craindrions d'être accusé d'exagération ou d'invraisemblance; nous craindrions surtout de tomber dans un réalisme par trop abject. Nous reproduirons seulement ce passage que Jules Simon emprunte à Blanqui: «Le foyer domestique des malheureux habitants de ces réduits se compose d'une litière effondrée, sans draps ni couvertures; et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès écorné qui sert à tous les usages. Les enfants les plus jeunes couchent sur un sac de cendres; le reste de la famille se plonge pêle-mêle, père et enfants, frères et sœurs, dans cette litière indescriptible, comme les mystères qu'elle recouvre. Il faut que personne n'ignore qu'il existe des milliers d'hommes parmi nous dans une situation pire que l'état sauvage....» «Ce tableau est encore vrai, ajoute Jules Simon. «On a fait de grands efforts, mais _le nombre des pauvres croit dans une proportion effrayante._»]

IV

Après la retraite si brusque de la famille Daubré et la discussion un peu orageuse de la soirée, les Borel se séparèrent avec quelque froideur.

Mlle Borel se trouvait blessée par l'attitude railleuse de sa famille.

Maxime appréhendait l'éloignement de Mme Daubré. Béatrix, jalouse de Madeleine, affecta de ne pas lui souhaiter le bonsoir. Madeleine se retira triste et pensive. Elle se répétait avec amertume ces paroles de Mlle Borel: «Il n'y a pas de dignité possible sans l'indépendance matérielle.»

C'était une nature fière et fortement trempée que cette fille d'ouvriers; et Mlle Borel s'était appliquée à développer chez elle la dignité et la force de caractère, qui sont la meilleure sauvegarde pour une femme.

«En effet, se disait Madeleine, que suis-je ici? Une enfant recueillie par charité. Mlle Bathilde est trop généreuse sans doute pour me faire jamais sentir ma position dépendante; mais le langage et les regards parfois méprisants et protecteurs de Laure et de Béatrix me rappellent trop que je suis une étrangère dans la maison. Mme Borel aussi ne me témoigne plus la même bienveillance. Enfin il me semble que parfois Maxime me parle avec une légèreté....»

À cette pensée, une rougeur brûlante lui monta au visage. Elle s'assit sur son lit.

«Malgré l'affection que me porte Mlle Borel, peut-il oublier que je suis la fille du père Bordier, de la pauvre Françoise, la sœur de Marie la veloutière? Je suis folle de penser si souvent à lui. Mme Daubré l'aime, c'est certain. Comment serait-il insensible à cet amour qui flatte toutes ses vanités! Elle est belle, spirituelle.... Non, elle n'est pas belle, elle n'a pas d'esprit, et elle n'a pas de cœur; ce n'est qu'une coquette.... Mais c'est une grande dame, riche, élégante, et Maxime aime tant le luxe! Ah! mon Dieu! comme je souffre!»

Elle cacha sa tête dans ses mains et pleura.

Tout à coup elle se redressa.

«Est-ce que je suis jalouse, moi? Et de qui? De Maxime qui ne m'aime pas, qui ne peut m'aimer? Allons, je suis vile. Non, je ne penserai plus à lui, je ne le veux pas.»

Elle se leva, alluma sa bougie et passa un peignoir. Elle se trouvait devant une psyché. Artiste, elle ne put s'empêcher d'admirer son image.

La passion éclatait dans ses yeux, animait ses joues. De son bonnet dénoué par l'agitation ruisselait une magnifique chevelure. Son petit pied cambré aux veines bleues, au talon rose, que la fièvre brûlait aussi, reposait nu sur le parquet sans en ressentir le froid.

Madeleine possédait une très-riche et très-complète organisation. Sans doute l'éducation est transmissible, puisqu'à la longue elle modifie et améliore les races. Pourtant on voit assez souvent parmi les demi-sauvages de nos campagnes surgir des êtres susceptibles d'un très-grand perfectionnement artistique et intellectuel.

Quoique née de parents incultes, Madeleine était douée d'aptitudes très-variées et fort étendues. Cette intelligence, à la fois prime-sautière et cultivée, se reflétait dans sa beauté, qui frappait bien plus par l'originalité que par la parfaite correction des lignes.

Sa peau brune, ses grands yeux de gazelle, un peu sauvages, le carmin éblouissant des lèvres, les frémissements voluptueux de la narine, sa taille cambrée et souple dénotaient la vigueur des races primitives; mais on trouvait aussi chez elle les caractères distinctifs des générations raffinées: un profil droit, le fini des modelés, la petitesse des mains et surtout l'expression méditative du regard.

Ces contrastes, qui se heurtaient dans son visage, causaient au premier abord une sorte d'inquiétude. Sa figure paraissait étrange, et cependant elle attirait. Songeuse, elle semblait dure; mais le sourire l'illuminait et lui prêtait une grâce, une douceur captivantes.

Les femmes délicates et nerveuses la déclaraient laide, car il y avait entre ce type et le leur une trop complète dissemblance. Mais les hommes, les hommes blasés surtout, à première vue en tombaient épris.

Après s'être admirée, elle se détourna du miroir avec impatience.

«Que ne suis-je blonde, maigre et riche comme Mme Daubré? soupira-t-elle.... Mais je serai célèbre, riche peut-être, et alors....»

Et, faisant un effort, elle se mit à travailler.

Sa bouche devint sérieuse, sa narine se souleva, son œil humide prit soudain de la fixité et de la profondeur. On l'eût dite inspirée.

À quoi donc travaillait-elle? La pauvre enfant écrivait un poëme, et sur ce poëme elle basait ses espérances de fortune.

Elle avait entendu parler cependant des difficultés de parvenir par la littérature, soit à la célébrité, soit à la richesse. Mais ces difficultés, tous les poëtes les connaissent, les uns par ouï-dire, les autres par expérience; et ils conservent quand même la foi au succès. C'est cette foi, ou plutôt cet orgueil sublime qui fait les grandes personnalités.

Madeleine était brave, parce qu'elle avait vingt ans.

Comme elle sentait la vie puissante en elle, elle ne pensait pas que son courage pût faiblir. Enfin, ayant un grand amour de l'art, elle ne soupçonnait rien des dégoûts du travail; et son imagination se formait sur le monde des artistes les plus chimériques illusions. Ainsi, elle se refusait à croire que les déboires d'amitié, les injustices, les critiques jalouses fussent ordinairement le dot du talent.

Elle ignorait également que, si cette carrière est difficile pour l'homme le plus intrépide, elle est presque impossible à la femme; car elle a de plus à lutter contre l'ironie masculine et contre le préjugé qui veut limiter ses facultés à l'art de plaire, à la science du ménage.

Élevée par Mlle Borel, qui réclamait hautement pour la femme son droit au développement et à l'exercice complet de son intelligence et de son activité, elle ne tenait aucun compte du préjugé. Elle ne prévoyait pas ce que la société inflige de tortures à quiconque veut lutter contre elle. Si, pour une femme riche, ces luttes peuvent être indifférentes, pour une femme pauvre, elles sont souvent mortelles. Aussi devant la confiance et la bravoure de cette enfant, on se sentait pris d'une immense pitié.

Elle se disait: En attendant que j'obtienne le succès littéraire, je ferai de la peinture pour gagner ma vie, car elle était peintre aussi. Elle possédait cette mémoire de l'image et de la couleur, cette vivacité d'impressions, ce sentiment énergique de la réalité et cette force créatrice qui font les peintres comme les poëtes.

Cependant était-il certain qu'elle eût du talent? Assurément elle avait le jet de l'inspiration; mais c'est là le diamant brut que le travail taille et polit. Il lui manquait cet autre génie plus sage, plus robuste qui, selon Buffon, s'acquiert avec la patience, et qui s'affine au creuset de la critique.

Quelques succès de salon l'avaient enivrée. On avait admiré ses vers et ses tableaux, qui surprenaient en raison de sa jeunesse. Mais comme elle trouvait ses essais encore imparfaits, comme elle sentait en elle tout un monde d'ébauches vagues et d'idées incomplètes, elle pensait: «Si je parviens à débrouiller ce chaos, à condenser mon inspiration, à fixer mon rêve, j'arriverai certainement à produire un jour des chefs-d'œuvre.»

Et, forte de cette espérance, elle croyait pouvoir surmonter toutes les entraves.

Elle travailla jusqu'au jour sans ressentir ni froid, ni fatigue; car elle éprouvait cette excitation cérébrale, cette fièvre brûlante de la composition qui est bien véritablement le feu sacré.

Cependant, de temps à autre, elle s'arrêtait d'écrire. Son beau corps s'alanguissait; ses yeux se fermaient à demi; elle restait immobile et rêveuse; puis tout à coup elle se redressait, écartait le bras comme pour chasser une image importune.

«Oh! laissez-moi travailler!» murmurait-elle.

C'était le souvenir de Maxime qui l'obsédait.

Lorsque les premiers rayons du jour firent pâlir sa bougie, elle se glissa dans son lit pour se réchauffer, et, brisée de fatigue, s'endormit.

Madeleine s'éveilla fort tard et descendit vers la fin du déjeuner.

Mme Borel lui en témoigna une mauvaise humeur qui la bouleversa et surtout l'humilia.

«Il paraît, lui dit Béatrix d'un ton aigre-doux, que vous veillez toute la nuit. J'ai entendu du bruit dans votre chambre jusqu'à six heures.»

Madeleine rougit, car elle travaillait en secret à son poëme.

«Pourquoi donc rougissez-vous? remarqua Laure étourdiment. Lisiez-vous de mauvais livres?

--Je me suis relevée parce que je ne pouvais dormir, balbutia Madeleine encore plus confuse.

--Étiez-vous souffrante, mon enfant? demanda Mlle Borel.

--Un peu de fièvre, je crois; mais, ce matin, je suis mieux.»

En cet instant, on apporta une lettre à Madeleine. En lisant la suscription elle parut émue, prit un prétexté et se retira.

«Je trouve, dit Béatrix d'un ton sec, que Madeleine a d'étranges allures depuis quelque temps. Elle se couche à des heures indues, s'enferme toute la journée dans sa chambre. Enfin c'est une existence tout à fait mystérieuse.

--Il faut convenir, Bathilde, appuya Mme Borel, que vous donnez à cette jeune fille une singulière éducation. Vous l'autorisez à sortir seule, à lire des romans et des livres contre la religion, vous lui permettez de recevoir des lettres et d'en écrire sans vous les soumettre.

--Pourquoi n'ajoutez-vous pas de penser toute seule? Il faut juger un système d'éducation d'après les résultats qu'il produit. Qu'avez-vous à reprocher à Madeleine? N'est-elle pas parfaitement sincère, bonne et modeste?

--Oui, c'est vrai, confirma M. Borel.

--Cependant, ma tante, ajouta Maxime, laissez-moi vous dire que si je rencontrais dans la rue, se promenant seule, une fille avec ces yeux-là qui vous attirent comme l'aimant, avec des lèvres aux tons violents, avec cette démarche d'une réserve si provocante, j'en tomberais éperdument amoureux. Elle est horriblement séduisante, votre petite Madeleine, et si ce n'était la vénération que je vous dois....

--Taisez-vous, Maxime, interrompit vivement Mme Borel. N'oubliez pas devant qui vous parlez.

--Je l'observais hier au soir, insinua Béatrix, qui ne pardonnait pas à Madeleine le sentiment de jalousie qu'elle lui avait inspiré la veille, je crois que sous sa simplicité elle cache beaucoup de prétentions et d'orgueil.

--Et sur quoi appuyez-vous votre jugement? repartit sévèrement Mlle Borel.

--Moi, je la crois bonne fille, dit Laure; mais elle m'agace avec ses airs de muse.

--Je vous assure, Bathilde, reprit encore Mme Borel avec un peu d'aigreur dans la voix, que je ne suis pas sans inquiétude à l'égard de votre protégée. S'il lui arrivait quelque aventure, mes filles, qui la traitent presque en amie, pourraient s'en trouver compromises. Avec cette imagination, ces idées d'indépendance....

--Vous jugez la femme, ma chère sœur, interrompit Mlle Borel, telle que l'ont faite les préjugés et une éducation fausse, incomplète. Vous ne songez pas à critiquer une femme mariée qui sort seule, n'eût-elle que seize ans.

--Une femme mariée a son mari pour la protéger, pour l'avertir des dangers qu'elle doit craindre.

--C'est cela, comme la femme pauvre a son mari pour la nourrir, répliqua Bathilde. Mais quand le mari ne remplit pas son devoir, et combien le remplissent? que devient cette femme habituée à la protection et tout à coup privée d'appui? Si Madeleine était restée dans la condition d'où je l'ai tirée, elle sortirait seule, n'est-ce pas? et personne ne songerait à la blâmer.

«Or, je ne veux pas faire de Madeleine une de ces femmes s'étiolant dans l'inertie, dans une vie dépendante, futile, pleine de souffrances intimes, souffrances de cœur, souffrances d'imagination, souffrances physiques même, et qui sont le produit de l'oisiveté.

«Le moment est venu où l'éducation et la destinée des femmes doivent se modifier. Dans nos sociétés libres modernes, les femmes ne peuvent plus être tenues en lisière, ni exclusivement enfermées dans le gynécée. Elles doivent avoir leur part dans l'activité sociale, selon la mesure de leurs facultés; mais elles sont d'abord et avant tout appelées au gouvernement d'elles-mêmes, ce qui est leur vraie, leur unique émancipation.