Part 23
Claudine, reconnaissant la belle visiteuse qui était venue demander Fossette huit jours auparavant, se présenta pour lui répondre.
Albert avait soudain pâli. Il n'osait lever les yeux sur Madeleine.
Quant à Madeleine, en le voyant accompagner cette femme élégante et encore jeune, et en remarquant son trouble, elle avait tout compris, et ses préoccupations et sa résolution subite de rester à Paris.
Albert, en effet, était fort perplexe. Son embarras n'était point seulement causé par la présence de Madeleine, à laquelle, après tout, son cœur pas plus que ses lèvres n'avaient jamais rien promis. Mais que devait-il faire? Présenter à Madeleine et à Mlle Borel, Mme de Courcy, une femme galante, c'était commettre une grave infraction aux lois du monde. Ne pas la présenter, c'était blesser Lucrèce qu'il jugeait plus malheureuse que coupable. Bien qu'elle vécût dans une société interlope, il la regardait comme une femme si supérieure, qu'avec sa justice prime-sautière, il préféra commettre une inconvenance plutôt qu'une cruauté. D'ailleurs Madeleine et Mlle Borel avaient l'âme assez haute pour la lui pardonner.
«Mademoiselle, dit-il, je vous présente Mme de Courcy, une de vos admiratrices, et qui depuis quelque temps partage toutes nos idées.»
Madeleine, avec sa nature vibrante, ressentit pour Lucrèce une très-vive répulsion.
Mlle Borel, qui possédait un grand tact d'observation, devina que cette femme aux allures un peu hardies, et dont la jeunesse paraissait conservée à force d'artifices, exploitait Albert Daubré.
Elle se tint donc sur la réserve, tout en répondant avec politesse et bienveillance.
Lucrèce avait entraîné Albert chez sa protégée, la petite Ferrandès, à qui elle apportait la promesse d'un engagement pour les Folies-Dramatiques.
Mais la conversation commençait à peine, qu'un cri déchirant retentit dans la mansarde voisine.
Et puis on entendit un bruit sourd comme celui d'un corps qui tombait.
«Ah! mon Dieu!» s'écria Claudine.
Et elle s'élança. Toutes les autres personnes la suivirent.
Geneviève était étendue à terre, privée de sentiment. Un journal déployé, qui avait servi à envelopper un paquet, se trouvait sur la table.
Or, ce journal contenait le jugement qui condamnait Gendoux, selon l'ancienne loi sur les coalitions, à une année d'emprisonnement.
Quand Geneviève reprit ses sens, la première figure que rencontrèrent ses regards fut celle de Lucrèce. Elle arrêta sur Mme de Courcy des yeux surpris, presque égarés.
«Prenez garde! prenez garde! balbutia-t-elle. Cette femme vient ici pour vous perdre!»
Et de nouveau elle s'évanouit.
Le lecteur trouvera la suite et la fin de cette étude de mœurs dans un volume qui paraîtra incessamment sous le titre de:
LES RÉPROUVÉES.
_Note de l'éditeur._ Nous croyons devoir reproduire ici une lettre adressée, le 22 décembre 1866, au directeur-gérant du journal _le Siècle_, pendant la publication de la seconde partie du Calvaire des femmes. Cette lettre témoigne que ce roman, par ses qualités d'observation et de style, a fait sensation parmi l'élite de la classe ouvrière.
_À M. le directeur-gérant du_ SIÈCLE.
«Monsieur,
«La lecture des œuvres de littérature, même futiles, quand toutefois elles ne sont pas corruptrices, est assurément la plus agréable comme la moins coûteuse des distractions. Le succès populaire de certaines publications périodiques à bon marché en est la preuve incontestable. Or, ce succès même est pour les auteurs un éloge qui peut suffire, et il y aurait de la part des lecteurs une sorte de prétention ridicule à vouloir le formuler d'une manière explicite. Mais il n'en saurait être de même lorsqu'il s'agit d'ouvrages qui, sous la forme la plus attrayante, se proposent un but éminemment utile.
«Tels sont _la Croisade noire_ et _le Calvaire des femmes._
«Depuis les romans d'Eugène Sue, qui ont si puissamment contribué aux améliorations déjà obtenues dans la condition des travailleurs, aucun ouvrage de ce genre n'aura prêté, selon nous, un concours aussi efficace à la réalisation de celles qui restent à accomplir.
«Les idées sociales ont cessé d'être un vague idéal. Nous avons passé à la pratique. Le nombre des associations coopératives en activité en est la preuve éclatante. Tout le monde peut s'en convaincre en parcourant la liste qu'en publie, à chacun de ses numéros, le journal _la Coopération._ Cinquante sociétés de production à Paris, autant en province, et un plus grand nombre de sociétés d'épargne pour arriver à la production, plus de deux cents sociétés de crédit mutuel et de consommation, tout ce mouvement ne témoigne-t-il pas du profit moral et matériel que l'on peut tirer des œuvres de l'esprit créées pour élever l'éducation sociale de tous?
«Voilà pourquoi nous vous prions, monsieur le directeur, de faire parvenir à l'auteur de ces deux ouvrages, non-seulement l'hommage de notre admiration pour son beau talent d'écrivain, mais encore et surtout l'expression de notre gratitude pour le notable service qu'il rend à la cause du progrès. Nous avons la conviction d'être ici les interprètes de tous les travailleurs.
«Agréez, monsieur le directeur, nos fraternelles salutations.»
Suivent une trentaine de signatures de chefs d'associations ouvrières.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.