Part 22
Il s'habilla lentement. On eût dit qu'il espérait encore.
«Où va monsieur? lui demanda le domestique; car si quelqu'un venait....»
Il pensa à Fossette, qui pouvait arriver encore, et, dans le désir de se venger:
«Vous répondrez, dit-il, que je suis allé chez Mme de Beausire.»
Il voulait en effet se rendre chez Mme de Beausire; mais au lieu de dire au cocher: «rue de la Madeleine, 12,» il lui cria cette adresse: «rue de Venise, 37.»
Il se jeta dans son coupé. Brisé par de si violentes anxiétés, il ferma les yeux comme s'il voulait recueillir ses forces pour les émotions qui l'attendaient encore.
Pendant ce temps, Fossette, elle aussi, souffrait cruellement. Il semblait qu'elle ressentît à distance toutes les tortures de M. de Barnolf. Elle luttait contre sa bonté, qui la poussait à pardonner, et contre son amour aussi, qui l'entraînait vers lui. Bien que sa fierté se révoltât contre l'outrage qu'elle avait subi, elle aimait toujours; elle se représentait les souffrances de Léopold.
Elle se mit à coudre, mais son ouvrage tombait de ses doigts. Elle restait rêveuse, la prunelle fixe, comme si une vision passait devant elle.
Puis elle essaya de chanter pour chasser cette obsession, mais son gosier refusait d'articuler aucun son.
Elle se leva et mit son chapeau. C'était comme un charme qui l'attirait.
Pourtant elle voulut résister. Elle appela Robiquet.
«Voyons, mon ami, dit-elle, tâchez de me distraire un peu; et, si je sortais tout à l'heure, retenez-moi afin de m'empêcher de commettre une sottise et une lâcheté.»
De nouveau, elle s'efforça de lutter. Elle parlait avec volubilité. Elle riait aussi, mais d'un rire nerveux et strident qui faisait mal.
Tout à coup elle rejeta son ouvrage, remit son chapeau et son châle.
Robiquet tâcha de la retenir.
«Il faut que j'aille, il faut que j'aille, dit-elle fiévreusement; il me semble qu'il va mourir.»
Et elle se précipita dehors.
Il était quatre heures lorsqu'elle arriva chez M. de Barnolf. Depuis vingt minutes il était sorti.
Quand elle apprit qu'il n'était pas chez lui, sa douleur fut si vive qu'elle tomba sur un siège, ne pouvant plus se soutenir.
Elle questionna le domestique.
«Il est allé chez Mme de Beausire,» répondit-il.
Elle ressentit au cœur une souffrance aiguë, comme si une lame d'acier l'eût traversé.
«Ah! dame! mademoiselle, reprit le domestique, il vous a assez attendue, et même qu'il était fort en colère. La chambre est dans un bel état, allez!»
Elle demanda à entrer dans sa chambre.
Elle vit les tronçons du poignard, et sur une table le pistolet armé; puis elle aperçut à terre son portrait froissé et lacéré.
«C'est un brutal, pensa-t-elle, qui tôt ou tard m'eût traitée comme mon portrait. Tout est fini entre nous. D'ailleurs il ne m'aime plus: cette visite chez Mme de Beausire le prouve assez.
Le cœur navré, elle prit néanmoins son parti.
«Je vous en prie, dit-elle au domestique, M. de Barnolf ne doit pas savoir que je suis venue. Cela le contrarierait, et moi aussi.»
Il promit de se taire.
Elle rentra bien triste, bien désespérée, dans son lugubre taudis de la rue Notre-Dame.
Cependant M. de Barnolf était arrivé rue de Venise.
Il ne soupçonnait pas l'existence de cet horrible chancre du paupérisme qui s'étend au centre même de Paris. Moins préoccupé, il eût reculé d'horreur; et Fossette vivant au milieu de ce cadre hideux lui eût peut-être semblé plus digne de pitié que d'amour. Mais, tout entier à son émotion, il ne vit rien. Il gravit les degrés de l'escalier sans même s'apercevoir que ses pas les faisaient trembler.
Le concierge était au premier. Il s'arrêta pour l'interroger.
En apprenant que Fossette était partie sans laisser sa nouvelle adresse, il lui parut que la terre se dérobait sous lui.
Machinalement il se retourna pour redescendre; mais une idée lui vint.
Il demanda si la chambre qu'elle avait habitée, était déjà louée.
«Non, répondit le propriétaire du garni. Nous la lui gardons, car nous espérons toujours qu'elle reviendra. Tout le monde ici l'aimait tant!
--Tenez, dit M. de Barnolf, je vous loue sa chambre pour une heure.»
Et il lui glissa dans la main une pièce d'or.
Le maître du garni s'empressa de le conduire avec force révérences à la mansarde de Fossette.
En pénétrant dans ce réduit misérable, le riche Hongrois frissonna.
«C'est bien là, vous ne vous trompez pas?» interrogea-t-il avec défiance.
Il ne pouvait croire en effet que l'insouciante et charmante fille qu'il aimait, eût pu vivre an milieu d'une telle pauvreté.
«Mais c'est une de nos plus belles chambres, répondit le logeur; regardez, Mlle Fossette avait le soleil: cette fenêtre lui a économisé bien du charbon; elle voulait du soleil, surtout pour ses fleurs. Ah! dame! nous qui sommes les propriétaires, nous ne le voyons jamais; et même que le médecin nous a dit que c'était par rapport à cela que tous nos enfants mouraient avant l'âge de sept ans. Il paraît que les enfants c'est comme les fleurs, il leur faut du soleil.»
M. de Barnolf n'écoutait pas; il ne pouvait croire ce qu'il voyait.
«Mais, dit-il, il y avait du moins d'autres meubles?
--Ah! monsieur, il ne faut pas s'imaginer que, pour huit francs par mois, on peut avoir de l'acajou ou du palissandre. Cette chambre maintenant n'est pas magnifique, j'en conviens; mais quand Mlle Fossette l'habitait, elle l'arrangeait si bien! Elle avait d'abord des fleurs superbes, et tout de suite ça meublait. Et puis il fallait la voir tourner là dedans. Elle était si gaie, si vive, si jolie! Ah dame! on ne s'amusait pas à regarder ses meubles; on avait assez à faire de l'admirer, de l'écouter et de rire avec elle. Il y a la mère Blancheton, une pauvre asthmatique qu'elle soignait, et qui se désole de ne plus la voir passer chaque matin. Elle me disait encore hier: «C'est fini, monsieur Grinchu, on ne peut on plus vivre dans votre cassine depuis que Mlle Fossette n'y est plus.»
--C'est bien, fit M. de Barnolf, laissez-moi.»
Et il resta seul.
Il était profondément attendri.
«Pauvre et vaillante fille! pensait-il. C'est là qu'elle vivait, qu'elle travaillait. En sortant de mon luxueux appartement, elle rentrait dans cette froide mansarde; et, plutôt que d'accepter un bien-être qui l'eût avilie et privée de sa liberté, elle endurait une horrible misère.»
M. de Barnolf s'inclinait devant cet héroïsme qu'une heure auparavant il eût déclaré impossible.
«On admire ces héros, poursuivait-il, qui dans un moment d'enthousiasme ont accompli des actes de courage et de dévouement. La gloire, et souvent la fortune, les en récompensèrent. Qu'est-ce pourtant qu'un trait de bravoure qui ne demande qu'un effort passager, à côté de la force de volonté qu'il faut à une pauvre fille pour lutter, non pas un moment, non pas un jour, mais tous les jours et tous les instants de sa vie, contre les défaillances morales, et contre les défaillances physiques, contre le froid et contre la faim, contre les répugnances du travail et contre les séductions dont elle est environnée? Faut-il s'étonner qu'elles soient si rares celles qui résistent! Sont-ils donc si communs les héros?»
Mais soudain une idée, lui traversant l'esprit, vint couper court à son admiration. Il essuya les larmes qui lui emplissaient les yeux.
Il descendit, remit la clef au propriétaire, et lui demanda, sans paraître y attacher aucune importance:
«N'est-ce pas chez vous que demeure M. Robiquet, chapelier?
--Non, monsieur, il ne demeure plus ici; il a déménagé en même temps que Mlle Fossette.»
En regagnant son coupé, M. de Barnolf avait sur les lèvres un sourire amer et sarcastique.
«Elle n'habitait ce taudis que pour vivre plus près de cet ouvrier! Et moi qui m'apitoyais sur son courage et sur sa vertu! Il y a des femmes bien perverses!»
Il se crut guéri.
XXXIII
Cependant il survint un événement qu'on ne croyait pas aussi prochain. C'était l'explosion de la guerre civile en Amérique.
Cette guerre frappait à la fois l'industrie cotonnière et la fabrication de la soierie française, dont le principal débouché est aux États-Unis.
Du jour au lendemain, M. Borel perdait plus d'un million, et restait avec des commandes importantes sur les bras.
Son commis principal lui écrivait:
«Les nouvelles d'Amérique sont désastreuses. La maison de New-York qui nous devait 300000 francs, vient de se déclarer en faillite. Les Smith de Washington nous écrivent de retarder l'envoi; ils ne seraient pas en mesure de le solder. Enfin les Stormer de la Nouvelle-Orléans, pour lesquels nous avions sur le métier deux mille pièces de petits et grands façonnés, viennent de fermer leur comptoir. Si la guerre intercepte les communications avec l'Amérique, il est également à craindre que les autres maisons avec lesquelles nous sommes en affaires ne rompent leurs engagements. Nous devons nous attendre à une crise terrible dans le commerce lyonnais.»
M. Borel partit immédiatement pour Lyon, et décida que sa famille le rejoindrait dans la huitaine.
Le projet de mariage entre Béatrix et Lionel se trouvait nécessairement ajourné.
Cette guerre modifia aussi l'itinéraire que s'était tracé Mlle Borel. Au lieu de se rendre immédiatement en Amérique, comme elle l'avait projeté d'abord, elle visiterait pendant l'été le nord de l'Europe, séjournerait quelque temps en Angleterre, et ne s'embarquerait pour le nouveau continent que vers la fin de l'automne, si toutefois les communications étaient possibles.
De son côté, M. Daubré recevait des nouvelles peu rassurantes de Lille.
«Sur le marché, lui écrivait-on, les transactions sont arrêtées. Il y a panique. Les fabricants s'attendent à une crise. La population s'inquiète. Le procès de Gendoux agite les ouvriers. Des menaces ont été faites contre votre fabrique du quartier Saint-Sauveur.»
La maison Daubré allait donc subir aussi un désastre. Avant la guerre, dans le commerce du coton, tous les symptômes étaient à la baisse. M. Daubré n'avait donc fait aucune provision. Si, selon tout pronostic, la guerre déterminait une hausse subite, qu'allait-il faire avec ses trois fabriques?
Il se montra énergique, et ordonna le départ.
Mme de Lomas écrivait aussi une longue lettre à sa fille pour presser son retour.
Le départ des Daubré coïncida ainsi avec celui des Borel.
Albert toutefois déclara qu'il prolongerait un peu son séjour à Paris.
Depuis quelques jours, Madeleine observait avec chagrin qu'il ne lui montrait plus la même amitié, non qu'il fût moins respectueux et moins admiratif; mais, à côté d'elle, il était distrait, il ne recherchait plus sa présence comme autrefois. Il s'enfermait dans sa chambre ou s'absentait longtemps. Enfin, il ne travaillait plus. S'il prenait un livre, il ne tardait pas à le laisser tomber sur ses genoux, et ses regards troublés restaient fixes et rêveurs.
Elle lui croyait quelque secret chagrin, mais elle n'osait l'interroger.
Ce refroidissement, qu'elle n'avait en rien motivé, la préoccupait péniblement, et l'absorbait à ce point que le souvenir même de Maxime en était effacé.
De son côté, M. de Lomas, voyant son mariage retardé, devait également retourner à Lille. D'ailleurs Lucrèce l'avait ainsi ordonné.
Il partit donc sans donner un souvenir à Geneviève.
La pauvre fille avait accepté les cent francs que lui avait offerts le duc à titre de prêt. Toutefois, elle ne pouvait suivre les sages conseils qu'il lui avait donnés et rentrer chez ses parents dans la position où elle se trouvait. C'eût été leur porter la honte.
Mais elle quitta la maison de Mme Thomassin, et reprit le chemin de la rue de Venise, espérant y retrouver ses amis, Fossette, Claudine et le bon Robiquet.
Sans doute elle était bien malheureuse. Cependant, en sortant de cette maison où elle avait tant souffert, elle éprouva une sorte d'allégement et de bien-être. À l'atmosphère de corruption morale où pendant quinze jours elle avait vécu, elle préférait encore l'air méphitique de la rue de Venise.
Elle ne trouva plus que Claudine.
Pauvre Claudine! elle aussi était bien découragée. Elle n'avait reçu encore qu'une lettre de Jaclard; dans laquelle il lui annonçait son arrivée; et il n'arrivait point. Elle pensa qu'il était retombé dans la débauche. Elle passait les nuits à pleurer et à chercher, avec une fiévreuse inquiétude, la cause de son silence.
Grâce à cet amour, grâce surtout aux exhortations de sa mère et de Madeleine, jusqu'alors elle était restée pure. Mais combien de temps cette belle et ardente fille conserverait-elle la dignité dans un milieu où elle est à peine regardée comme une vertu!
«Paris est la forêt de Bondy de la vertu, a dit un auteur moderne; on y arrête à tous les carrefours.»
En effet, depuis son arrivée à Paris, Claudine ne sortait jamais sans se voir obsédée par les propos galants de ces Lovelaces de trottoir, pour qui suivre les femmes est un passe-temps, une manie. Nulle femme n'est à l'abri de leurs grossièretés; mais les ouvrières surtout sont l'objet de leurs poursuites. Elles sont si pauvres! Elles ont tant de désirs qu'elles ne pourront jamais réaliser! Quelle proie facile pour ces messieurs qui s'intitulent «chasseurs d'ouvrières.»
La veille, Claudine avait été accompagnée jusqu'à la rue de Venise par un monsieur d'an certain âge qui l'avait assaillie de déclarations sentimentales et d'offres de tous genres, depuis le dîner à quarante sous au Palais-Royal jusqu'au dîner chez Brébant; depuis la robe d'alpaga jusqu'au cachemire de l'Inde. Arrivé à sa porte, il lui proposait un mobilier en noyer et cent francs par mois.
Le matin même, elle avait reçu une lettre de ce séducteur tenace.
Cette lettre contenait des phrases toutes faites sur l'amour. Elle répétait cet éternel refrain que chante le séducteur à l'oreille des ouvrières: «On ne travaille pas quand on est si jolie. Le sort est injuste envers vous. La nature vous avait faite pour la soie et le velours, et vous portez des robes d'indienne. Vous végétez dans une mansarde, quand vous pourriez briller dans un palais. Il y a plus d'un million dans vos yeux. Quel cou plus digne que le vôtre de porter des rivières de perles et de diamants!»
La lettre se terminait par l'offre d'un mobilier d'acajou avec deux cents francs par mois.
Elle était signée: «RENARDET.»
Combien peu l'eussent déchirée, cette lettre qui venait, au milieu d'une pareille misère, apporter le scintillant mirage d'un luxe que toutes ont rêvé!
Pourquoi Claudine la conservait-elle depuis le matin? Elle l'avait lue bien dès fois; et, après l'avoir lue, elle se regardait au miroir et se disait:
«Cet homme a raison, je suis belle, je pourrais être riche. Si je le voulais, je porterais, moi aussi, de ces longues robes à falbalas; au lieu d'aller à pied dans la boue, j'aurais une superbe voiture. Non, c'est impossible; ma mère me maudirait, et Madeleine ne voudrait plus me voir. Elle m'oublie, Madeleine. Voilà plus de huit jours qu'elle n'est venue. Ah! il lui est facile, à elle, de résister. Elle est heureuse, tandis que moi.... Du moins elle mange à sa faim; elle n'a pas, comme moi, un chagrin de cœur qui l'empêche de dormir. Elle n'est pas, comme moi, seule tout le jour, sans une distraction, sans un plaisir. Ah! voir le soleil et ce beau temps si bleu, et rester là, toujours sur sa chaise, à tirer son aiguille, quel supplice!»
Un instant elle cessait de coudre. On eût dit que le printemps lui envoyait d'enivrantes effluves. Son teint se colorait, ses narines palpitaient; et la poitrine gonflée par un ardent soupir, le regard troublé:
«Armand, disait-elle à demi-voix, m'as-tu donc oubliée et ne viendras-tu pas?»
Elle reprenait son travail; mais bientôt encore l'étoffe tombait de ses doigts. Elle se levait, marchait dans sa chambre, étendait les bras. Elle avait besoin de parler, de crier, de rire. Elle prenait la lettre de Jaclard, la baisait, et au lieu de rire elle pleurait.
Puis le démon de la coquetterie la saisissant de nouveau, elle relisait encore la lettre de son amoureux de hasard; et, fermant les yeux, elle se voyait parée comme ces femmes quelle avait rencontrées la veille et dont la beauté faisait retourner les passants.
Et puis, c'étaient des dîners exquis, des bals, des spectacles. Elle désirait tant aller au théâtre! C'était la vie active, bruyante, la vie folle. Ah! tout au moins elle pourrait s'étourdir et ne plus penser à Jaclard, si Jaclard, comme elle le craignait, l'avait oubliée.
Geneviève vint l'arracher à ses rêves, à ces tentations dangereuses; car l'isolement, l'ennui ont perdu plus de femmes que les tendres propos des séducteurs, que les suggestions mêmes de la coquetterie.
«Mon Dieu! comme vous êtes changée! s'écria Claudine en voyant entrer Geneviève. Avez-vous été malade?
--Oui, bien malade, répondit la jeune ouvrière, qui pendant un instant essaya de retenir les pleurs qui lui remplissaient les yeux.
--Vous avez donc eu du chagrin?» reprit Claudine en posant affectueusement sa main sur celle de Geneviève.
Alors Geneviève fondit en larmes, et, cédant aux sollicitations amicales de Claudine, elle lui ouvrit son cœur, lui confia l'abandon de M. de Lomas et l'odieuse machination qu'on avait organisée pour la perdre.
«Est-ce possible! exclama la sœur de Madeleine avec stupéfaction. J'avais bien entendu dire qu'il existait à Paris des maisons où, sous prétexte de les faire travailler, on attire les pauvres ouvrières pour les pousser au mal; mais vous êtes bien courageuse d'avoir résisté.»
À son tour, ne voulant pas être en retard d'héroïsme, elle montra la lettre qu'elle avait reçue.
Elle aussi, elle saurait repousser toutes les séductions.
Elle confia à Geneviève ses appréhensions au sujet de Jaclard, et déclara énergiquement qu'elle abhorrait tous les hommes, qui étaient lâches, égoïstes, corrompus, employant le mensonge pour tromper les pauvres filles, et les rejetant comme un bout de cigare éteint, quand elles ont cessé de leur plaire.
«Si tu veux, ma chère Geneviève, ajouta-t-elle en la tutoyant pour la première fois, nous ne nous quitterons pas; puisque nous avons le même chagrin, nous en parlerons ensemble.»
Geneviève soupira.
«Plût à Dieu que je ne fusse pas plus à plaindre que toi, Claudine! Merci de ton amitié. Elle me fait tant de bien! Elle me sauve du dernier désespoir.»
Claudine, répandant toute l'ardeur de son cœur dans ce nouveau sentiment, serra avec effusion dans ses bras l'infortunée fille de Gendoux.
Elle se trouvait presque heureuse. Isolée, elle avait un instant senti chanceler sa vertu. Maintenant qu'elle avait une amie pour la soutenir, pour l'encourager, elle serait forte contre la tentation.
Le contraste de leurs natures, l'opposition même de leur beauté, garantissait la durée de leur affection.
C'était un charmant tableau que ces deux belles jeunes filles qui se tenaient les mains, se confiant leurs peines, formant mille projets, riant et pleurant tour à tour.
Geneviève, elle, pleurait plus qu'elle ne riait; car il était un secret, une honte qu'elle n'osait confier à Claudine.
«Pourquoi es-tu triste, Geneviève? interrogeait Claudine d'un ton boudeur. Ne serons-nous pas bien ensemble? Si tu veux, nous aurons la même chambre. Vois-tu, on peut mettre encore un lit ici, sous l'appentis. Si tu crains d'être mal, j'y coucherai, moi, ça m'est égal. À Lyon, nous n'avions pas non plus toutes nos aises. Moi, pourvu que j'aie quelqu'un à aimer, quelqu'un avec qui causer quand je m'ennuie, c'est tout ce qu'il me faut. C'est affreusement triste d'être seule quand on a du chagrin. Si nous vivions dans la même chambre, ce serait dix francs par mois d'économie. Avec cela nous pourrions nous donner quelque douceur.
--Pas pour ce mois-ci. Le propriétaire vient de me louer la chambre de Fossette. Ah! pauvre Fossette! que n'est-elle avec nous?
--Non, je t'aime mieux à moi toute seule,» dit Claudine dont le sourcil se fronça.
Chez elle l'amitié même prenait le caractère exclusif de la passion.
«Tu verras, reprenait-elle, nous serons bien heureuses. À nous deux nous pouvons gagner cinquante sous par jour; en travaillant bien, peut-être trois francs, et, si l'ouvrage est avantageux, quatre francs. Nous ne dépenserons que moitié pour notre nourriture. Tu le vois, nous pourrons encore nous acheter de jolis bonnets et des bottines.
--Oui, mais, fit observer Geneviève, je ne me porte pas bien; si j'allais tomber malade!
--Oh! je te soignerai, tu verras, repartit Claudine en l'embrassant.
--Que tu es bonne! soupira Geneviève. Je voudrais être moins malheureuse, afin de pouvoir me réjouir d'un meilleur cœur de ton amitié.»
Comme elles devisaient ainsi, Madeleine et Mlle Borel entrèrent.
Madeleine venait faire ses adieux à sa sœur. Elle avait désiré que Mlle Bathilde, avant son départ, l'accompagnât chez Claudine, afin de lui donner des conseils qu'elle-même, à cause de son âge, ne pouvait lui adresser.
Mlle Borel venait aussi pour voir Brisemur et lui parler de ce projet de société coopérative dont elle voulait connaître les bases. Elle désirait se renseigner auprès de l'ouvrier sur les essais de ce genre tentés en 1848.
Elle pensait que ces essais, interrompus par les événements politiques, allaient se reproduire avec plus de maturité et dégagés de tout esprit de secte et de parti. Ces essais, basés sur l'association, consistaient surtout à fonder pour le prolétaire le crédit mutuel, et à affranchir l'ouvrier du capitaliste et de l'intermédiaire.
Elle était donc fort curieuse d'étudier, partout où elle les rencontrait, les germes de cette nouvelle organisation qu'elle croyait appelée à transformer le monde économique. Elle-même se donnait la mission de fonder pour les femmes des sociétés de production, afin de les soustraire à l'exploitation de tant d'entrepreneurs et d'entrepreneuses, qui, sans engager un bien gros capital, s'enrichissent réellement du travail de l'ouvrière.
Claudine était radieuse. Elle leur présenta son amie, et leur raconta le projet qu'elles venaient de former de vivre et de travailler ensemble.
Geneviève, par discrétion, se retira sous prétexte de défaire sa malle.
Mlle Borel, profondément touchée de l'héroïsme de ces jeunes filles, se disait:
«Sans doute, tant qu'elles auront de l'ouvrage, elles ne mourront pas de faim; mais, s'il arrive un chômage, si l'atelier qui leur fournit du travail se ferme, que deviendront-elles?
«Avez-vous pensé, mon enfant, demanda-t-elle à Claudine, à quoi vous pourriez vous occuper si vous veniez à manquer d'ouvrage dans votre spécialité?
--Non,» répondit Claudine, étonnée de cette question.
L'insouciance est caractéristique chez toutes les ouvrières. Il semble qu'elles soient d'autant plus imprévoyantes que leur situation est plus précaire. Au reste, n'est-ce pas là plutôt un bienfait de la nature, et faut-il accuser ces pauvres filles de ne point prévoir ce lendemain si incertain, qu'un caprice de l'entrepreneur ou un caprice de la mode peut faire soudainement plein d'angoisse, horrible de misère!
Mlle Borel soupira.
«Cette imprévoyance est navrante, pensait-elle. Ce n'est pas seulement la répartition des produits du travail qu'il faut changer; il faut encore donner à l'ouvrière une éducation plus complète, et lui enseigner les éléments de plusieurs professions.
«Écoutez-moi, mon enfant, dit-elle à Claudine, je reviendrai dans deux ans. J'espère vous trouver encore sage et bonne ouvrière; mais pour vous rendre la vertu possible, je vais placer en votre nom cinq cents francs à la caisse d'épargne. Vous y recourrez dans les moments difficiles, c'est-à-dire dans les maladies ou les chômages forcés; mais seulement dans ces moments-là. Ce n'est pas une aumône que je vous fais, c'est un prêt; car, si vous perdiez l'habitude d'un travail régulier, vous ne pourriez que très-difficilement la reprendre.»
Depuis un instant on entendait parler dans le corridor, et Madeleine, croyant reconnaître une voix, avait tressailli et prêtait l'oreille.
On frappa à la porte.
Elle alla ouvrir et se trouva en face de Mme de Courcy et d'Albert Daubré.