Part 21
--Vraiment! fit-elle avec une feinte surprise, car Lionel l'en avait instruite. Que vous êtes heureux de connaître l'allemand! Je ne croyais pas que cette rude langue tudesque pût s'assouplir ainsi, et rendre les nuances les plus délicates de notre esprit français, les images les plus gracieuses, les peintures les plus coquettes. Le croiriez-vous? vous allez penser que c'est bien là une fantaisie de tête folle et désœuvrée: depuis que je lis Heine, je désire étudier l'allemand; et si ce n'eût été la terreur de m'entendre dire par mon professeur: _Ponchour, montâme_, dès aujourd'hui j'aurais commencé mes leçons. Mais ma subite passion pour l'allemand ne résisterait pas à ces accents barbares.
--Combien je regrette, madame, dit Albert, de quitter Paris sitôt, je vous aurais offert mes services! car je parle et j'écris l'allemand aussi facilement que le français. L'hiver prochain, si vous daignez les accepter, je serai très-heureux d'initier une aussi fervente admiratrice de Heine aux splendeurs de sa poésie.
--Hélas! soupira Lucrèce, il en est de tous les projets comme de l'amour: partie remise est partie manquée. Merci toutefois de votre proposition; je l'accepterai si nous sommes en vie tous les deux, si le destin ou la fantaisie ne nous pousse pas, vous au nord et moi au sud, si mon enthousiasme germanique se soutient; car l'enthousiasme, aussi bien, plus même que tout autre sentiment, a besoin d'être alimenté, et je suis femme. Or, souvent femme varie; mais non, je suis sûre que vous n'avez pas mauvaise opinion de nous, et que vous croyez à notre constance.
--Madame, répliqua Albert sérieusement, je crois la femme capable de tous les dévouements et de toutes les noblesses. Et, quand elle tombe, la faute n'en est pas à elle, mais à l'homme. Ses vertus lui appartiennent. Tous ses vices lui viennent de nous.
--Il y a de la partialité dans ce jugement, et sans doute de la galanterie. Peut-être est-ce tout simplement un sentiment d'équité, le besoin de réagir contre les injustices des hommes à notre égard. Mou opinion à moi, c'est qu'on ne peut nous juger. Pour savoir au juste ce que la femme pourrait être et ce qu'elle pourrait produire, il faudrait lui laisser une entière responsabilité d'elle-même et lui permettre une complète liberté de développement.»
On le voit, Lionel avait mis Lucrèce au courant de ce qu'il appelait les _toquades_ d'Albert.
«C'est aussi ma pensée, madame, repartit Albert. Seulement vous l'avez formulée plus nettement que je ne l'aurais fait. Vraiment, vous me voyez ravi. Chaque fois que je rencontre une femme supérieure, et il y en a plus qu'on ne pense, loin de m'en sentir humilié j'en éprouve comme un triomphe; car je ne trouve rien d'injuste, de brutal même, rien qui prouve mieux la faiblesse morale de l'homme, l'infériorité réelle de son caractère, que les railleries jalouses dont il accueille la femme supérieure. Y a-t-il une rivalité, possible entre l'homme et la femme? Le ton naturel ne nous place-t-il pas à vos genoux? Ce n'est pas de la part de la femme que la lutte est ridicule, c'est de la part de l'homme. Sans doute les femmes en général n'ont pas la même aptitude pour les études abstraites; mais n'arrivent-elles pas, par l'intuition, à la compréhension de toutes choses? Ne s'élèvent-elles pas plus haut que nous dans les sphères de l'idéal! Et quand elles admettent un principe, elles le suivent jusque dans ses dernières conséquences. Je l'affirme, la femme est plus logique que nous, et surtout elle est plus juste. L'homme a bien raison vraiment d'être fier de son aptitude philosophique. À quelle vérité absolue, religieuse ou métaphysique est-il arrivé avec ses belles facultés pour l'abstraction? A-t-il prouvé l'existence de Dieu ou l'existence de l'âme? En ces matières, la femme, qui raisonne moins, est plus avancée que lui, car elle se laisse guider par le sentiment qui seul peut résoudre autant que possible de si grandes questions. Un de ces orgueilleux champions de la supériorité masculine me disait un jour: «Une femme pourrait-elle jamais produire les ouvrages de Kant?» Mais d'abord, lui répondis-je, vous-même, tout homme que vous soyez, les produiriez-vous? Le cerveau de Kant est une exception. Il y a aussi des femmes exceptionnelles qui pourraient penser plus fortement que vous et moi. Mais, à supposer qu'elles n'arrivent jamais à une telle concentration de la pensée, est-ce là une preuve de réelle infériorité, et le monde serait-il moins avancé s'il n'avait pas produit ces systèmes à peu près incompréhensibles, ou tout au moins fort controversables? Elles ont trop le sentiment du beau, ces chères et aimables créatures, et de l'utile aussi, quoi qu'en disent leurs adversaires, pour se barbouiller l'âme dans tout ce charabia.»
Lucrèce avait écouté Albert avec recueillement; car elle savait que, pour un jeune homme qui débute dans la carrière des lettres, cette attention admirative est la plus séduisante des flatteries.
Quand il eut fini, elle lui tendit la main.
«Quel noble et grand cœur vous faites, et que je suis heureuse de vous connaître! Vous, vous n'êtes qu'au début de la vie; moi, j'ai beaucoup étudié, beaucoup vu, et cependant nous sommes exactement au même point. Deux seules choses maintenant m'intéressent, la poésie et le sort des femmes.
--Oh! madame, repartit Albert entièrement dupe de cette habile comédienne, il faut que je vous confesse mon erreur, je dirai plus, mon crime. Me pardonnerez-vous d'avoir pu vous méconnaître? En vous voyant si belle, si fêtée, jetée au milieu d'un monde....»
Il hésita.
Lucrèce poussa un soupir.
«Dites le mot, monsieur, je ne vous en voudrai pas: d'un monde encore plus vicieux que frivole.
--Eh bien! reprit Albert, je n'aurais jamais cru rencontrer en vous cet esprit élevé. Je n'imaginais pas d'ailleurs que vous pussiez trouver le temps de penser quelquefois.
--Si vous saviez ce que j'ai souffert pour en arriver là! dit Lucrèce en fermant les yeux, comme pour repousser le souvenir de ses souffrances.
«Vous avez souffert? vous souffrez?» s'écria Albert réellement ému.
Lucrèce se tut un instant. Son visage prit une magnifique expression de douleur. Elle pâlit, car il est certainement des femmes qui pâlissent quand elles le veulent. Et puis tout à coup elle releva la tête avec l'étincelle de la colère dans les yeux.
«Comment te souffrirai-je pas dans la position fausse et humiliante où je me trouve placée? Ah! le monde est bien dur, bien injuste envers les pauvres femmes. Restée seule à seize ans, belle, instruite, sans fortune, comment aurais-je pu résister aux séductions qui m'entourèrent? Une première faute suffit à perdre une femme. De cruels préjugés lui rendent la réhabilitation impossible. Sans doute j'aurais pu me relever à mes propres yeux et sortir de l'opprobre. Une fois je l'essayai. J'avais vingt ans; je commençais à penser; je voulus me tirer de cette fange. Je quittai héroïquement un appartement somptueux pour une mansarde misérable. Tout un hiver je luttai contre le froid, contre la faim, contre les répugnances du travail; mais mes forces trahirent ma résolution. Je fis une maladie. Mon courage d'ailleurs était à bout. Après une première chute, la pente au vice redevient si facile! Et je n'avais pas le choix. Il fallait y retomber ou mourir; car toute carrière honorable m'était fermée. Mourir à vingt ans, ou, ce qui était pis que la mort; endurer la longue agonie de la misère, je n'en eus pas la force. Ceux qui nous flétrissent de leur mépris se sont-ils jamais trouvés dans cette horrible alternative? Et, à supposer que j'eusse résisté, quelle compensation m'eût offert la société? Qui seulement eût connu mon héroïsme? qui m'en eût su gré? Depuis six mois que je luttais, que je jouais ma santé, ma beauté, ma vie elle-même, dans ce combat de toutes les heures, aux yeux de quel monde m'étais-je réhabilitée? Si mon concierge était honnête homme, peut-être avais-je conquis son estime. Tandis qu'en reprenait ma vie passée, avec plus d'expérience, je pouvais me faire dans un certain monde une position brillante. N'ayant pu me relever par la vertu et le travail, je voulus ensuite me relever par l'amour, ou tout au moins par un attachement sérieux. J'eus le bonheur de rencontrer un véritable honnête homme. C'était le prince Dorowski. Il m'aimait éperdument. Mon affection pour lui était une reconnaissance passionnée plutôt que de l'amour. Nous devions nous marier. Hélas! je le perdis. Alors je pensai mourir de douleur; et je me demande encore comment j'eus le courage de vivre. Depuis lors, je suis restée dans cette société interlope, puisque c'est la seule qui puisse m'admettre. Mais, Dieu merci! mon ami revînt-il en ce monde, je pourrais lui dire: Je suis encore digne d'être votre femme.»
Elle cessa un instant de parler; de vraies larmes roulaient dans ses yeux. Albert respecta son silence.
«Mais je suis folle vraiment, reprit-elle avec un sourire forcé. Je ne sais pourquoi je vous confie ainsi ma vie et mes plus secrètes souffrances, à vous que je connais à peine. C'est sans doute que j'ai deviné en vous une âme assez noble, un cœur assez généreux pour me comprendre et m'absoudre. Dites-moi que vous me pardonnez de vous ennuyer ainsi.
--Je dirai plutôt, madame, que je vous dois des remerciements pour la confiance dont vous daignez m'honorer.
--Vous du moins vous ne ressemblez pas aux autres hommes. Vous vous intéressez à ces pauvres femmes dont la vie est aussi flétrie, plus douloureuse peut-être que celle des condamnés au bagne.
--Je ne sache pas, en effet, de situation plus digne d'indulgence et de commisération, repartit Albert.
--Quel homme bon et juste êtes-vous donc, qui savez aimer et plaindre la femme tombée! Ceux-là mêmes, au contraire, qui nous ont perdus nous, insultent et rient de notre malheur. Ils nous disent avec cruauté: «Si vous souffrez de votre dégradation, pourquoi rester au milieu de ce monde qui vous foule aux pieds? N'y a-t-il donc pas un coin de terre où vous puissiez vivre inconnue, oubliée? Vous le voyez bien, le vice vous plaît, le vice vous attire, le vice est votre élément. Vous n'avez pas de cœur. Vous aimez mieux être méprisée, insultée, que de renoncer à cette vie folle. Car ce qu'il vous faut à vous, c'est la joie bruyante qui étourdit, ce sont les plaisirs qui avilissent.» Ah! sans doute, cela est triste à dire: il y a du vrai là dedans, la femme la plus dégradée souffre de son opprobre, souhaite la possibilité de la réhabilitation; mais toutes ou presque toutes aiment cette existence vertigineuse et n'y peuvent renoncer que lorsque la vieillesse les condamne à la retraite. Ce qu'il y a de plus affreux pour ces malheureuses victimes du vice, ce n'est pas cela encore, c'est qu'elles ne peuvent plus être aimées. Sans doute on les désire, sans doute on se ruine pour elles; mais les aimer avec cette estime, ce respect qui accompagne l'amour véritable; non, pour elles ce bonheur est à jamais perdu. Et cette femme faite pour l'amour, dont le cœur était pur, dont le cœur peut-être est vierge encore, car il se peut qu'il n'ait jamais aimé, cette femme qui malgré sa souillure a conservé le souvenir de la vertu, le culte du beau, cette femme ne connaîtra jamais les ivresses pures, les joies profondes et douces d'un amour élevé, d'un amour partagé. Oh! c'est affreux, c'est affreux? Et c'est là, croyez-le, notre plus cruel supplice.»
En parlant ainsi, Lucrèce était superbe, on l'eût dite inspirée.
Albert l'écoutait tout palpitant. Il était trop confiant et trop naïf pour découvrir dans cette tirade un peu déclamatoire, dans ce mélange de réalités et de mensonges, des effets habilement préparés.
Lucrèce cacha sa figure dans ses mains comme pour voiler sa douleur; mais elle écartait un peu les doigts pour observer Albert.
Albert était troublé. Involontairement, il comparait cette femme et Madeleine.
Madeleine, sans doute, était aussi belle. Mais, avec sa pureté virginale, elle ne lui avait jamais causé une émotion aussi vive; jamais en sa présence il n'avait ressenti ces chaudes effluves, ni cet attrait violent qu'exercent les amours impurs.
«Oh! madame, dit-il tout tremblant, ne désespérez point. Vous trouverez certainement un cœur assez bon, assez tendre pour vous absoudre, pour vous aimer comme vous le désirez, et, j'ose le dire, comme vous le méritez.
--Merci de votre prédiction,» dit-elle.
Elle lui tendit la main. Albert la baisa respectueusement en rougissant.
«Je vous en supplie, reprit Lucrèce, accordez-moi votre amitié. Elle me relèvera déjà à mes propres yeux. Soutenue, encouragée par vous, j'arriverai certainement à me dégager tout à fait de ce milieu de corruption. Ah! sans doute un pressentiment m'attirait vers vous. Dès le premier jour que je vous vis, je reconnus en vous mon sauveur; et depuis ce moment j'ai fait des efforts pour devenir meilleure. Je m'occupe de bonnes œuvres. Je m'intéresse particulièrement au sort des jeunes ouvrières sans protection et qui manquent d'un travail suffisamment rétribué. Au n° 37 de la rue de Venise habite une jeune fille du nom de Christine Ferrandès. J'ai su par M. de Lomas que vous vous étiez intéressé à elle. Je compte obtenir pour votre protégée un engagement dans le ballet qu'on monte en ce moment aux Folies-Dramatiques. Sans doute la carrière du théâtre offre beaucoup d'écueils. Mais cette petite Ferrandès, quoique dans une mauvaise voie, a du bon, et j'espère l'arracher aux pernicieux conseils que lui donne son entourage. Qu'en dites-vous? Ai-je bien fait?
--Sans doute, madame, répondit Albert, flatté et même un peu confus de cette déférence; je comprends votre pensée: vous voudriez persuader à cette jeune fille qu'une actrice peut rester digne, et lui donner une si haute opinion de l'art dramatique qu'elle en arrivât à le respecter, à le relever dans sa personne par une conduite honorable. Comment ne vous approuverais-je pas? Cependant je crois que la bienfaisance privée est impuissante pour l'amélioration morale et matérielle du sort des femmes. Il faut qu'elles s'unissent, s'associent entre elles pour lutter contre les préjugés qui les asservissent et contre les diverses exploitations dont elles sont victimes. Si vous le permettez, madame, dans un prochain entretien, je vous émettrai là-dessus mes idées. Ou du moins ce ne sont pas mes idées, mais celles de Mlle Borel, une femme aussi très-supérieure.»
Lucrèce saisit avec empressement ce prétexte pour réclamer instamment une nouvelle visite.
XXXI
En sortant de ce boudoir parfumé et un peu sombre, Albert se sentit plus à l'aise. Il passa la main sur son front brûlant comme pour en chasser la fièvre. Il ne voulut point reparaître immédiatement devant Madeleine, car il s'en jugeait indigne. Que lui inspirait donc Lucrèce? C'était un sentiment étrange. Elle l'attirait et l'effrayait en même temps. Il admirait son esprit et sa beauté; mais il ne l'aimait point, et cependant l'émotion qu'il éprouvait ressemblait à l'idée qu'il s'était faite de l'amour.
Croyant retrouver son calme habituel, il descendit aux Tuileries et s'assit sur un banc solitaire. Il resta rêveur, mais il ne pensait pas. Son cerveau, envahi par l'image de Lucrèce, était comme frappé de stupeur; et son regard voilé, ses lèvres frémissantes attestaient le trouble profond qui régnait en lui.
«Est-il assez innocent!» pensa Mme de Courcy avec un sourire à demi attendri, à demi railleur. Pauvre enfant! il est vraiment délicieux. Et à côté du diplomatique Lomas, cette candeur ne manque pas de sel.»
Comme elle répétait devant son miroir quelques-unes des poses et des expressions de visage qu'elle avait prises pendant cette scène de haute comédie, on annonça Renardet.
«Hé bien! quelles nouvelles? Comment vont les affaires de Maxime?
--Il a perdu avant-hier quarante mille francs au baccarat. Il nous les faut d'ici à demain matin.
--Aïe! Nous n'avons pas de temps à perdre. Les _Romains_ sont en hausse. Je vendrai. À six heures il aura l'argent. Et d'ailleurs est-il content de vous?
--Ce matin encore, il médisait: «Ah! monsieur Renardet, que n'êtes-vous une jolie femme! Je vous embrasserais.»
--Et Fossette?
--Déménagée.
--Déménagée! s'écria Lucrèce qui pâlit, pour habiter avec M. de Barnolf?
--Non, avec son petit chapelier.»
Une joie haineuse illumina la prunelle de Lucrèce.
«J'ai réussi! Mais je ne suis pas encore assez vengée. Car j'ai une longue rancune à satisfaire. Où demeure cette Fossette maintenant?
--Elle est partie sans donner sa nouvelle adresse.
--Sans donner son adresse! exclama Lucrèce avec désappointement.
--Oui, mais nous l'avons. Gorju, qui a l'esprit aussi fin que son ventre est gros, l'a fait suivre par son moutard, comme elle déménageait.
--Bon! et combien vous a-t-il demandé pour cela?
--Vingt francs.
--C'est raisonnable. Fait-il au moins ses affaires, ce Gorju? Son commerce va-t-il?
--Mais oui, il est content. Il ne peut suffire aux commandes qui lui arrivent de tous côtés. La mode des faux chignons fera sa fortune. Et il est bien situé, dans ce quartier de _meurt de faim._ Il paye une chevelure 2 ou 3 francs au plus, et il la revend 10, 20, 30, 50 francs même.
--Eh bien! où demeure Fossette? Car ce n'est pas assez de les avoir brouillés; je veux que, sous les yeux mêmes de M. de Barnolf, elle lui donne un successeur de notre monde. Que penseriez-vous de Maxime?
--Je crois qu'il serait mieux d'attendre. Cette Fossette est une étrange fille. Il faudrait lui faire la cour. Or, Maxime a l'esprit et le cœur trop occupés en ce moment, et par Mme Daubré, qui le harcèle d'épîtres sentimentales, et par Pouliche, qui feint la jalousie et le désespoir pour le ressaisir. Il hésiterait pour le moment à se mettre encore une femme sur les bras.
--Soit! nous attendrons. Aussi bien la fuite mystérieuse de Fossette doit exaspérer encore l'amour de M. de Barnolf. Je sais que, depuis quelques jours, il joue chez Mme de Beausire un jeu d'enfer. Sans doute il cherche à s'étourdir par les émotions du jeu.
--Eh bien! et la petite blonde, refuse-t-elle toujours le duc?
--Je ne puis comprendre, repartit Lucrèce avec dépit, que M. de Lomas ait pu aimer cette fille-là; elle est idiote. Avant six mois elle sera à l'hôpital, car elle est d'une faible santé. Gorju surveille-t-il aussi cette belle Claudine? C'est la sœur d'une fille que je hais. Et à un moment donné il pourra m'être utile de savoir ce qu'elle est devenue.
--Il paraît qu'elle commence à dépérir. Elle est pâle, ses traits sont tirés. On ne lui connaît aucune affection.
--Fatalement cette fille-là, avant six mois, sera une femme galante, aussi bien que Christine et Fossette, aussi bien que....»
Elle hésita.
«Aussi bien que cette superbe institutrice dont vous me parliez l'autre jour, continua-t-elle; car, s'il y a des natures faites pour la pauvreté, il en est d'autres qui ne peuvent vivre que dans le luxe et la joie. Quand elles ne succombent pas à la fascination de la richesse, elles succombent à l'entraînement de l'amour. Je vous assure, Renardet, que ces belles créatures m'intéressent, et que, indépendamment de mes projets personnels, je voudrais les empêcher de compromettre leur avenir dans des liaisons de bas étage. Je voudrais en faire des princesses à la mode. Vous le voyez, je deviens philanthrope.
--Ah! ah! ah! fit Renardet. Il en est de la philanthropie comme de la morale: on en voit de tout acabit.
--Et tenez, reprit Lucrèce avec une sorte d'inspiration; une idée me vient. Tout à l'heure, M. Daubré me parlait d'associer les femmes. Il avait raison. L'association est une force toute-puissante pour le bien comme pour le mal. Supposez que vingt, cinquante, cent, deux cents jolies femmes, créatures endiablées, prêtes à tout, intelligentes comédiennes, habiles en l'art de duper et de ruiner les hommes, s'associent dans une même pensée, la haine et le mépris pour ceux qui les perdent et les foulent aux pieds. Vous figurez-vous quelle puissance pourrait acquérir dans le monde des arts, des lettres, de la politique, de la finance, une telle association dirigée par une forte tête: la mienne, par exemple? Cette idée me paraît grandiose, et j'y songerai. En tous cas, Renardet, je compte sur vous pour le recrutement. Les femmes ne savent pas tout ce qu'elles pourraient, si elles voulaient s'entendre. Ah! continua-t-elle avec sarcasme, je comprends: ce petit Daubré est un utopiste. Il veut améliorer le sort de la femme, il veut régénérer la société. Mais que peut-on édifier avec toutes ces pourritures, ces difformités, ces monstruosités morales? Pallier le mal, c'est l'entretenir. Non, ce n'est que par le débordement du vice et par l'excès de la souffrance qu'on arrivera au bien et qu'on reconnaîtra les droits de tous au bonheur. On ne peut plus la guérir, cette société infecte, car elle porte dans toutes ses artères le virus de la corruption. Comme le dit Émile Augier, il faut qu'elle crève.
--Je comprends, dit Renardet avec son sourire aux dents aiguës; vous voulez lâcher sur elle deux cents diablesses aux griffes roses, aux crocs de perle pour la dévorer.
--Oui, vous l'avez dit, deux cents réprouvées; car la vie d'une lorette, c'est l'enfer. Est-il un métier plus terrible, plus rempli d'exigences, de déboires, de soucis, d'angoisses même? Ces malheureuses, elles voulaient être libres; elles ne sont que des esclaves et des servantes. Elles n'ont pas faim, il faut qu'elles mangent; elles n'ont pas soif, il faut qu'elles boivent; elles sont malades, il faut qu'elles jouent; elles sont tristes, il faut qu'elles chantent. Mais, si avilies qu'elles soient, croyez-vous qu'elles ne ressentent pas les outrages? Je le sais, bien, elles ne demanderaient pas mieux que de se venger.
--Moi aussi, fit Renardet, j'ai bon nombre de petites vengeances à exercer. Dans mon métier, on est exposé aux rebuffades; et, ma foi! on a beau mettre sa fierté dans sa poche, cependant à la longue on amasse de la haine contre les individus, aussi bien que contre les hommes en bloc, c'est-à-dire contre la société. Je me mets donc aux ordres de votre association.»
Lucrèce sourit.
«En attendant, reprit-elle, surveillez-moi Barnolf et Fossette; il ne faut pas qu'ils se rejoignent.»
XXXII
Pendant huit jours, M. de Barnolf ne pensa qu'à Fossette. Reviendrait-elle? Il était impatient, fiévreux. Vingt fois, pour connaître plus tôt sa résolution, il prit le chemin de la rue de Venise; toutefois il hésitait.
«Elle m'a défendu d'aller la voir, pensait-il, ma visite pourrait lui déplaire. Mais pourquoi cette défense, si ce n'était son amour pour ce chapelier?»
Et de nouveau la jalousie lui étreignait le cœur. Puis il s'indignait contre lui-même; son orgueil se révoltait de cette humiliante rivalité.
Le jeudi suivant, dès neuf heures, il endura de nouveau toutes les tortures de l'attente. Son estomac était crispé; sa bouche était sèche; ses mains, moites et glacées.
Il attendit jusqu'à trois heures.
Il alluma plusieurs cigares, il les broyait entre ses dents et les jetait au feu. Il cassa deux chaises. Puis il prit un poignard, et, pour échapper à la tentation qui l'envahissait, il en brisa la lame contre le marbre d'une console. Saisissant ensuite un pistolet, il l'arma; et, le spasme de la colère passé, il s'asseyait comme un désespéré, et des larmes de rage et d'amour coulaient de ses yeux.
«Fossette! ô ma Fossette!» s'écriait-il.
Il s'emparait de son portrait, le regardait longtemps, le baisait avec transport, et, l'instant d'après, le jetait loin de lui. Puis il le ramassait pieusement et le plaçait sur son cœur.
À le voir se livrer à de tels enfantillages on eût souri, si ses prunelles qui pâlissaient, si les veines gonflées de ses tempes, si le mouvement sauvage des narines ne l'eussent rendu terrible.
À trois heures et demie, il n'attendit plus. Sa fièvre parut se calmer.
«C'est fini, dit-il, je ne la reverrai de ma vie. Je ne puis m'exposer à souffrir deux fois un pareil supplice.»
Il sonna.
«Faites préparer mon coupé,» dit-il à son valet de chambre.