Part 20
«Certainement, repartit Mme Borel, c'est un homme très-distingué. Et puisque vous appréciez son caractère, vous devriez l'imiter, Maxime; car où le voit tous les matins à la messe de la petite chapelle de la rue de Provence. Lui du moins sait allier aux manières et à la conversation du meilleur monde un esprit sérieux et une piété exemplaire.
--En effet, répliqua M. Borel, je crois m'apercevoir que depuis quelque temps il fait à Béatrix une cour très-assidue. Sans doute la piété et la distinction sont d'excellentes qualités, que j'apprécie comme vous; mais je me suis informé: il est complètement ruiné.
--Avec un homme qui me plairait, je serais toujours assez riche, dit Béatrix.
--Il faudrait au moins, reprit M. Borel, qu'il nous apportât quelques compensations. S'il obtenait un poste important dans une ambassade; ou seulement s'il était décoré....
--Mais son nom, répliqua vivement Béatrix, ne vaut-il pas mieux que toutes les décorations? Il appartient à l'une des plus anciennes familles de la Flandre. Il porte de gueules à bandes de sable avec un croissant d'or en pointe.
--Vous aurait-on enseigné le blason au couvent? demanda Bathilde avec un sourire d'ironie.
--Certainement, on nous en donne quelques notions; car c'est de l'histoire. N'est-il pas fort intéressant pour ces demoiselles, qui la plupart sont nobles, de connaître l'origine et les armes de leur famille?
--Alors je ne m'étonne plus, ma pauvre Béatrix, de ton enthousiasme pour M. de Lomas.
--Je ne suis pas non plus de ton avis, ma chère enfant, reprit M. Borel. En ma qualité de commerçant, je n'attache qu'une médiocre importance à la gloire nobiliaire. Je suis à cet égard un enfant de 89. Pour moi, le mérite personnel est tout. Ce n'est pas que je trouve M. de Lomas dépourvu de mérite; mais vous, Bathilde, qu'en pensez-vous?
--Oh! ma tante doit le trouver fort mal, dit aigrement Béatrix. Un homme qui va à la messe!
--Puisque vous me demandez mon avis, répondit Mlle Borel, je pense tout simplement que c'est un homme ruiné qui est à la poursuite d'une dot, et qui n'a ni valeur morale, ni valeur intellectuelle. Il faudrait précisément savoir, ma chère Béatrix, si, avant de songer à t'épouser, il allait à la messe.
--Peut-être bien, allégua Maxime, ne pratiquait-il pas autrefois avec autant de ferveur; mais il a toujours eu des sentiments chrétiens. À supposer qu'il aille un peu plus souvent à la messe pour plaire à Béatrix qu'il aime, le mal ne serait pas grand.
--Moi, j'avoue, fit Laure étourdiment, que le petit Daubré me plairait davantage. M. de Lomas ne me parait pas toujours très-sincère.
--Ah! ma chère, si tu penses à M. Albert, tu as tort; car Madeleine est là qui le soigne, insinua Béatrix, comme pour se venger de la tante Bathilde.
--Ma chère Béatrix, répliqua sévèrement Mlle Borel, Madeleine est une noble fille, tout à fait incapable d'un calcul de ce genre.
--Madeleine est impie et mes filles sont dévotes, fit observer Mme Borel avec sarcasme; voilà pourquoi vous la vantez à leurs dépens.»
M. Borel coupa court à la conversation, qui commençait à s'envenimer. Mais après le déjeuner, Béatrix rejoignit Maxime et lui dit à voix basse:
«Engage M. de Lomas à attendre, pour faire sa demande, le départ de la tante Bathilde.»
D'un autre côté, Lucrèce avait dit à Renardet:
«Il m'importe beaucoup de retarder le mariage de M. de Lomas. Sachez donc de Maxime où en est l'affaire, afin que je mette, s'il y a lieu, des bâtons dans les roues.
Mme de Courcy comptait sur Lionel pour séparer Madeleine et Albert.
XXIX
Certain de réussir, puisqu'il avait l'assentiment de Béatrix, M. de Lomas répondit à Geneviève:
«Ma chère enfant,
«Je ne puis plus longtemps vous cacher la vérité; mais d'abord, croyez-le bien, je vous conserverai toujours une affection profonde et une reconnaissance très-vive pour l'attachement que vous me témoignez. Je veux surtout que vous soyez bien persuadée que je ne vous abandonnerai jamais. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour assurer votre bonheur.
«Je vais me marier. Combien je souffre de tracer ces mots en pensant au chagrin qu'ils vous causeront; mais à quoi bon vous entretenir plus longtemps dans des espérances irréalisables? Ce serait peut-être entraver votre avenir, et plus tard vous rendre la déception encore plus douloureuse. Des considérations toutes puissantes de famille, de position nous séparaient à jamais. Un mariage entre nous étant impossible, ma conscience me fait un devoir de cesser des relations qui pourraient compromettre toute votre existence.
«Je m'abstiendrai de vous donner un conseil au sujet du duc. C'est un galant homme; et la carrière du travail que vous avez embrassée avec tant de courage est si difficile! Mais je comprends votre délicatesse. Votre désintéressement me touche. Cependant il faut envisager les choses sous leur vrai jour, et ne pas sacrifier à des sentiments, très-nobles assurément, mais peut-être un peu romanesques, les côtés positifs de notre misérable vie.
«Vous êtes un grand cœur, Geneviève, et, dans quelque position que vous vous trouviez jamais, vous saurez vous faire aimer et respecter.
«C'est avec ces sentiments d'affection, et, j'ose le dire, de vénération, que je vous prie de compter toujours sur mon amitié inaltérable et sur mon entier dévouement.»
Cette lettre n'était pas signée, et l'écriture, qui paraissait très-hâtée, était un peu contrefaite.
Lorsque Geneviève la reçut, elle était à l'atelier. Depuis la visite du duc, elle semblait si triste et si peu glorieuse de sa beauté, que ses compagnes, ordinairement impitoyables, respectaient cette douleur secrète. Dans ces têtes légères, les impressions comme les sentiments sont de courte durée. D'ailleurs, Geneviève, absorbée par ses préoccupations, ne prêtait aucune attention aux lazzis que de temps à autre encore on décochait contre elle.
Cette impassibilité avait achevé de désarmer les malicieuses filles, qui cherchèrent quelque autre sujet sur lequel elles pussent exercer plus efficacement leur verve caustique.
Elle ouvrit la lettre en tremblant, et, dès les premiers mots, ses yeux se troublèrent. Elle se renversa sur sa chaise et s'évanouit. On la ranima, et on la conduisit dans sa chambre, où elle se mit au lit.
Dès qu'il fit un peu sombre, elle se leva et se rendit à la rue Louis-le-Grand.
Elle était bien malade. Ses jambes la soutenaient à peine. La fièvre faisait claquer ses dents, et sur ses joues pâles se dessinaient des marbrures violettes.
De temps à autre elle s'arrêtait et s'appuyait aux murailles pour ne pas tomber.
À mesure qu'elle approchait, une angoisse horrible lui étreignait le cœur. Elle hésitait.
«Que lui dirai-je? pensait-elle; je ne le ferai point changer de résolution.»
Mais, poussée par le désespoir, ou plutôt par quelqu'une de ces espérances insensées telles qu'en peuvent concevoir les condamnés à mort, elle continuait d'avancer.»
Craignant d'être arrêtée ou reconnue dans l'escalier, elle fit un effort suprême, monta rapidement les trois étages et sonna.
Lionel vint ouvrir. Elle tomba mourante à ses pieds.
Lionel s'habillait pour aller dîner chez les Borel.
Grâce aux soins excessifs qu'il prenait alors de sa personne, grâce aussi à une vie un peu plus régulière, il semblait rajeuni.
Depuis qu'il adressait ses hommages à Béatrix, il mettait un soupçon de rouge. Aujourd'hui ce ne sont plus seulement les femmes qui se maquillent. Il en est parmi nos dandies qui ne dédaignent pas les précieux services du fard, du cold-cream et de la poudre de riz.
Ce brillant séducteur, en face de sa victime que la douleur rendait méconnaissable, eut-il du moins un remords, un mouvement de pitié?
«Quelle tuile! pensa-t-il en regardant la pendule. Je n'ai qu'un quart d'heure pour m'en débarrasser.
--Voyons, Geneviève, remettez-vous. Tenez, buvez un peu d'eau fraîche.
--Oh! je n'ai pas soif, dit-elle en repoussant le verre qu'il lui tendait. Est-ce bien vous qui m'avez écrit cette lettre? N'est-ce pas un rêve? J'ai cru que j'en deviendrais folle. Vous vous mariez, vous ne m'aimez plus, vous m'abandonnez! Est-ce bien vrai? répétez-le-moi, car je ne puis le croire encore.»
Elle prononça ces mots d'une voix brève, saccadée, et puis elle éclata en sanglots.
«Ma pauvre enfant, j'en suis désolé, je vous assure. Vous ne sauriez croire combien cette séparation me coûte à moi-même.»
La pauvre fille se jeta de nouveau à ses genoux. Elle les embrassait.
«Lionel, mon Lionel, moi qui vous aimais tant! Moi, qui vous ai tout sacrifié, l'amour de ma mère et l'amour de mon père; qui vous ai sacrifié leur bonheur, leur gloire, mon repos, ma conscience, mon honneur; moi qui encore maintenant donnerais ma vie pour vous; je vous en supplie, ne me laissez pas, ne vous mariez pas. Oh! aimez-moi, aimez-moi encore: car, si vous ne m'aimez plus, je le sens, je vais mourir.
--Mais, mon enfant, je vous aime; je vous l'ai dit, je vous le répète, je vous garderai toujours un excellent souvenir. Vous avez été si bonne pour moi, si tendre! Comment pourrais-je jamais l'oublier?»
Geneviève écoutait, l'œil hagard, ces froides protestations.
«C'est donc fini, bien fini, dit-elle lentement. Adieu, vous ne me reverrez plus.»
Il la retint.
«Quoi! Où allez-vous? Que voulez-vous faire? Écoute-moi, Ginevra.»
Ce nom, qu'il lui donnait autrefois quand il l'aimait, la fit tressaillir; et, se rattachant à ce frêle espoir, elle resta.
Debout, le regard morne, la bouche impassible et serrée, elle attendit. Mais son attitude exprimait une résolution désespérée.
«Il faut raisonner, mon enfant, dit Lionel, en prenant dans les siennes la main glacée de la jeune fille. Où cet amour nous mènerait-il? Jamais ma mère ne consentirait à cette union. Jamais Mme Daubré ne vous accepterait pour sa belle-sœur. Je suis sans fortune, je vous le répète. Que ferions-nous donc? Habitué à l'oisiveté, je ne puis songer à gagner ma vie à la sueur de mon front. En vous épousant ou en continuant nos relations, je perds mon avenir comme je perds le vôtre; car c'est un avenir que le duc vous offre, un brillant avenir. Ce n'est pas une position tout à fait régulière, je le veux bien; pourtant ces unions illégitimes sont si communes aujourd'hui que l'usage les a presque consacrées. Vous êtes si bonne, si charmante; avec un peu plus d'éducation, vous seriez une femme accomplie. Le duc vous appréciera, vous aimera; et peut-être, plus tard.... Sa femme est âgée, maladive; si vous savez vous rendre indispensable à son bonheur....
--Ah! oui, il m'épousera, n'est-ce pas? dit-elle avec amertume. Je sais maintenant le cas qu'il faut faire de semblables espérances. Non, je n'accepterai pas cette position humiliante. Vous m'avez trompée, vous êtes lâche, vous êtes sans excuse!
--Vous me faites cruellement sentir, Geneviève, la malheureuse et fausse situation dans laquelle je me trouve placé. Le mariage qui s'offre à moi est inespéré; et il est certaines dettes d'honneur que je ne pourrai jamais payer autrement. Or, vous le savez, on doit sacrifier à l'honneur son bonheur même.»
Geneviève retira sa main. L'indignation fui prêta des forces. Ses larmes se séchèrent. Son œil brillant toisa le fourbe avec mépris. En cet instant ce n'était plus l'ouvrière humiliée, suppliante, c'était la digne fille de Gendoux.
Sous ce regard, de Lomas baissa le sien.
«Vous vous mariez, dites-vous, pour payer une dette d'honneur; mais de quel nom appelez-vous donc la dette que vous avez contractée envers moi! Vous appelez dettes d'honneur les dettes de jeu, n'est-ce pas? celles que tout le monde connaît. Mais vous séduisez une pauvre fille, vous l'arrachez à sa famille, vous l'abandonnez, et, ce qui est plus vil encore, vous la poussez à se vendre pour vous débarrasser d'elle. Vous commettez toutes ces lâchetés sans scrupule, et vous croyez rester un homme d'honneur; car vous savez bien que je n'irai pas raconter votre infâme conduite, que je suis trop fière pour me venger ainsi, que j'aime mieux mourir, moi et mon enfant.»
Lionel essaya de quelques mots encore pour l'apaiser, mais elle refusa de l'entendre et sortit brusquement. Il ne tenta plus de la retenir. Le quart d'heure était écoulé.
«Enfin, exclama-t-il quand elle eut fermé la porte, m'en voilà délivré! Elle a encore mieux pris cela que je ne l'aurais cru.»
Et, tranquillisant ainsi sa conscience, facile d'ailleurs à calmer, il continua sa toilette.
Il tira sa raie au milieu de la tête, ce qui lui donnait un air d'innocence, et, quand il fut pommadé, frisé, lissé et fardé dans toutes les règles de la dernière mode, il se regarda complaisamment au miroir, se sourit à lui-même pour s'étudier à sourire avec esprit. Rien de sa laideur morale ne se trahissait au dehors, car il savait attendrir quand il le voulait son regard sec et pâle, son regard d'acier. Rarement il s'était trouvé plus satisfait de lui-même, plus certain de son succès.
Geneviève ne fut pas plutôt dehors, que l'énergie qu'avait un instant surexcitée en elle le désespoir, l'abandonna. Elle marchait éperdue, sans savoir où ses pas la dirigeaient.
Il faisait froid. Une pluie fine et glacée mouillait ses vêtements. Que lui importait! Elle allait, elle allait toujours, sans se soucier des voitures et des passants.
Elle longea les boulevards. Ils resplendissaient de lumière. Mais elle ne vit ni les gerbes de gaz, ni les rayonnements des cafés ouverts, ni les éblouissements du luxe qui s'étalaient aux vitrines des boutiques. Elle n'entendit ni les bruissements de la foule, ni le galop des chevaux. Tout entière à sa douleur, elle semblait morte à tout ce qui l'entourait.
Arrivée sur la place de la Madeleine, elle tourna à gauche et descendit la rue Royale. Elle traversa la place de la Concorde. Elle se trouvait sur un pont désert. Il faisait tout à fait nuit. La rivière était grosse et rapide. Cette masse d'eau jaunâtre qui marchait vite, qui marchait toujours, était effrayante à voir, Geneviève se pencha pour la regarder.
Est-ce le froid qui la saisit, ou la peur, ou bien le vertige? Anéantie par la douleur physique, brisée par toutes ces émotions, elle s'affaissa sur elle-même.
Elle éprouva comme un immense soulagement.
«Quel bonheur! murmura-t-elle, je vais mourir!»
Elle pensa à sa mère et elle ferma les yeux.
Dix minutes plus tard, un passant, voyant cette femme étendue à terre, prévint un sergent de ville.
On la releva.
Au premier moment elle ne se souvint de rien. Elle indiqua sa demeure et on l'y transporta; elle était si faible de corps et d'esprit qu'elle n'opposa aucune résistance.
Elle se mit au lit avec une fièvre brûlante.
Le lendemain, Mme Thomassin la questionna et apprit ce qui s'était passé.
Dans l'après-midi le duc vint. Geneviève se laissa conduire au salon par Mme Thomassin.
Ce n'était plus la jeune fille de la veille, fraîche, gracieuse, encore enfant; c'était une femme qui avait souffert.
Grave, presque sévère, elle parut au duc si imposante qu'il resta un moment interdit devant elle.
«Sommes-nous enfin décidée? dit-il.
--Non, monsieur.
--Vous aimez donc encore M. de Lomas?
--Non, monsieur, je le méprise.
--Mais alors qu'espérez-vous faire?
--Mourir!»
Le duc crut à une comédie. Il éclata de rire. Mais quand il vit des larmes rouler sur les joues pâles de l'ouvrière, il ne rit plus.
«Écoutez-moi, mon enfant, reprit-il, vous m'intéressez réellement. Pour la première fois je crois à la vertu. Voilà cent francs. Retournez chez vos parents. Croyez-moi, cette maison n'est pas convenable. Paris offre trop de dangers. Vous résistez parce qu'à votre insu vous aimez encore. Mais dans six mois, peut-être auparavant, vous succomberiez. Vraiment vous êtes héroïque. J'en ai les larmes aux yeux. Prenez ces cent francs. Quand vous le pourrez, vous me les rendrez.
--Décidément je me fais vieux, se disait le duc en sortant. Encore quelques années, et je couronnerai des rosières.»
XXX
Madeleine recevait nécessairement le contre-coup des contrariétés amoureuses de Mme Daubré. Si Maxime se faisait attendre, ou si M. Daubré ne sortait pas quand il le fallait, l'institutrice comme les domestiques souffrait de sa mauvaise humeur.
Mais Albert, par ses prévenances délicates, par la sympathie admirative qu'il lui témoignait, la dédommageait des humiliations, des tracasseries que lui faisait subir le caractère maladif de cette femme inoccupée. Aussi commençait-elle à s'habituer à sa position.
Albert recherchait l'occasion de la voir, de lui parler. Certes, Madeleine lui était supérieure comme intelligence et comme sentiment poétique. Mais loin de se trouver blessé de cette supériorité, il la reconnaissait avec bonheur.
Sans doute il était amoureux; mais il ne pensait point à analyser le sentiment qu'il éprouvait. D'ailleurs il avait rêvé l'amour tel que se le représentent les jeunes gens qui n'ont point aimé, comme une sorte de délire, un vertige des sens et de l'imagination, comme une violente crise de l'âme, qui vivifie ou qui tue.
Ce qu'il ressentait, au contraire, pour Madeleine, c'était une calme affection, si respectueuse qu'il n'éprouvait loin d'elle, comme en sa présence, ni trouble, ni fièvre, mais une ivresse aussi pure que profonde. Il aimait à se sentir enveloppé dans le rayon de ce regard limpide et sincère. Sous ce regard, son cœur ne brûlait pas. Il était au contraire comme rafraîchi et doucement bercé.
L'eût-on questionné sur ses sentiments pour Madeleine, il eût de bonne foi certifié qu'il ne l'aimait pas d'amour, mais d'une sainte affection de frère ou de cette adoration qu'un fanatique a pour un fétiche.
Cependant s'il passait plusieurs heures sans la voir, il était malheureux; il souffrait d'une sorte d'angoisse; il la cherchait avec inquiétude; et, quand il la retrouvait, c'était un bonheur si grand que son visage en était tout transfiguré.
Quant à Madeleine, elle était profondément touchée et heureuse de cette affection, et elle le lui disait, car elle croyait toujours aimer Maxime Borel.
Elle pensait que le cœur ne peut changer; qu'une femme, sous peine de déchoir, de se dégrader, ne doit aimer qu'une fois. Mais était-ce bien son cœur qui avait aimé Maxime? Ce sentiment n'était-il pas plutôt un de ces amours de tête si communs chez les jeunes filles?
Maxime était beau, généreux, séduisant. C'était surtout le seul homme jeune qu'elle eût connu dans l'intimité. Sans doute elle le jugeait frivole, homme de luxe et de plaisir avant tout. Sans doute elle se disait que cette intelligence peu cultivée ne s'élevait jamais dans des sphères bien hautes, et que peut-être même ce caractère n'était pas tout à fait estimable. Mais, avec sa vive imagination, elle se le représentait comme une de ces organisations exubérantes, enthousiastes, qui se jettent dans les excès parce que notre société étroite et comprimante refuse tout essor fécond à leurs énergiques facultés. Elle en avait fait un héros, une sorte de demi-dieu auquel elle vouait un culte dans son cœur.
Elle ne pouvait donc reconnaître ainsi du jour au lendemain, que Maxime n'était point taillé dans ces proportions héroïques, que c'était tout simplement une belle et sincère nature, un charmant garçon qui, moins comprimé par les jésuites, moins gâté par ses parents, moins gâté par les femmes surtout, eût pu devenir, comme son père, avec l'âge et la réflexion, bon citoyen, bon époux et bon père de famille.
M. de Lomas surveillait Albert et Madeleine, et leur amour naissant, aussi pur que naïf. Et, s'il souriait parfois de leur ingénuité, lui, blasé, sceptique, incapable de tendresse, il jalousait leur bonheur.
Toutefois, craignant de faire manquer son mariage, il n'avait point renouvelé vis-à-vis de Madeleine ses tentatives de séduction; mais il ne renonçait pas à poursuivre cet amour qui l'attirait violemment; il attendrait d'être marié. D'avance, il calculait le temps que pourrait demander et son mariage et une lune de miel raisonnable. Or, dans six mois, il aurait satisfait à toutes les convenances, et pourrait très-décemment reprendre sa liberté.
En attendant, il fallait séparer Albert et Madeleine. D'ailleurs c'était l'ordre que lui avait donné Lucrèce.
Malgré les sollicitations de Lionel, Albert n'avait assisté que rarement aux soirées de Mme de Courcy. Son cœur était trop plein de Madeleine pour prêter la moindre attention aux coquetteries provocantes de la courtisane. Pudique comme une jeune fille, il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre l'amour peu voilé que lui promettait Lucrèce par ses regards langoureux et ses paroles à double entente. Ce monde bruyant, futile, vicieux, tout élégant qu'il fût, ne pouvait convenir à cette âme délicate et rêveuse. Quand il rentrait chez lui, il se sentait mal à l'aise, mécontent de lui-même. Il lui semblait qu'il eût mieux employé son temps à lire quelques pages de poésie ou seulement à contempler le front pur de Madeleine. Il ne voulut plus retourner chez Mme de Courcy.
Cependant Lucrèce, blessée dans son amour-propre, irrité des dédains de cet enfant, sentait grandir en elle une passion qui, satisfaite, n'eût été peut-être qu'un caprice. Maintenant cette pensée l'absorbait comme une idée fixe. Il semble que ce soit le juste châtiment réservé à ces natures perverses que d'éprouver, à un moment donné de leur existence, un de ces amours violents et pleins de souffrances qui vengent d'un seul coup tontes les victimes de leurs artifices diaboliques.
Comme Albert avait reçu de fréquentes invitations de Mme de Courcy, Lionel lui persuada que les convenances l'obligeaient, s'il ne voulait pas assister à ses soirées, à lui faire du moins une visite de politesse.
Il s'y rendit seul.
Lucrèce, prévenue par Lionel, l'attendait.
Elle le reçut dans un boudoir coquet, un boudoir pompadour avec tentures de soie à fond vert pâle, semé de bouquets de roses. Les meubles Louis XV étaient de véritables objets d'art. Une statue en pied de Mme de Pompadour ornait l'appartement. La lumière, tamisée par des stores de guipure, répandait sur toutes ces élégances un demi-jour voluptueux qui fondait les teintes trop crues ou les lignes trop dures.
Albert la trouva à demi couchée sur une chaise longue. Un guéridon placé à côté d'elle était couvert d'ouvrages allemands.
Elle tenait à la main un livre qu'elle ne lisait pas. Ses yeux élevés mélancoliquement regardaient dans le vague.
Elle entendit parfaitement annoncer M. Daubré; mais elle resta quelques secondes encore dans cette attitude sentimentale, car elle voulait être vue. La glace qui était devant elle lui avait appris que ses yeux noirs, à demi clos par une tendre rêverie et brillant à travers ses cils, paraissaient ainsi plus jeunes et plus beaux.
Puis, tressaillant tout à coup:
«Ah! c'est vous! quel bonheur! Merci d'être venu, dit-elle en lui tendant gracieusement la main. Vous ne me gâtez pas, et cependant je.... Mais qu'allais-je dire? une sottise.
--Pardonnez-moi, madame, répondit Albert, un peu troublé de cet accueil si empressé; mais je suis timide et même un peu sauvage. Il y a toujours tant de monde chez vous, et puis j'ai la passion de l'étude, de la littérature surtout.
--Croyez-vous, s'écria Lucrèce avec enthousiasme, que je n'avais pas encore lu les œuvres de Henri Heine? Depuis deux jours je les dévore. Quel poëte! Vous qui êtes à moitié Allemand et qui vous occupez de littérature, vous devez connaître ses poésies. Y a-t-il un esprit plus français que le sien, une âme plus allemande? Comme il savait aimer! Quelle impressionnabilité et quel sentiment élevé du beau, du noble, du juste! Quelle nature complexe! Quel artiste et quel philosophe! Vous me voyez émue et émerveillée. Comme il comprenait la femme! Mais enfin quelle est votre opinion sur Heine?
--J'éprouve, madame, en ce moment, une des plus douces émotions de ma vie; et vous la comprendrez lorsque vous saurez que depuis deux ans je m'occupe à traduire en vers ses poésies.