Part 2
--Assurément, appuya M. Daubré, si Mlle Borel venait à Lille, elle verrait ce que produit l'augmentation des salaires. Chez nous un bon ouvrier peut gagner aisément quatre francs par jour, et une habile tisseuse deux et trois francs. Il y a peu de chômages. Et que voit-on chez nous? Une population abâtardie, livrée à la débauche. L'ouvrier est imprévoyant. S'il gagne au delà de ses besoins réels, il dépense son salaire au cabaret, et la famille n'en est que plus pauvre. Quant aux femmes employées dans nos manufactures, elles sont pour la plupart perverties dès l'âge de quinze ans, et leur gain se gaspille en colifichets.
--Monsieur, répondit Mlle Borel, il y a à cela d'autres causes que l'augmentation des salaires. C'est l'organisation même du travail manufacturier, c'est-à-dire la dispersion de la famille dans les manufactures, l'extrême division du travail; puis aussi le défaut d'éducation, l'exiguïté et l'insalubrité des logements; mais par-dessus tout, le sentiment de l'impuissance où sont les ouvriers d'améliorer leur position. Comment voulez-vous que cette femme qui, dès l'âge de huit ans, est réduite à l'état de machine, dont on n'a jamais cherché à développer le cœur ni l'intelligence, ait des instincts affectifs bien élevés, qu'elle exerce sur l'ouvrier une influence bienfaisante et sache le retenir dans des liens sérieux? Tant qu'on ne changera pas la condition de l'ouvrière, il n'y aura pas de salut possible pour l'ouvrier.
--Oui, ajouta le jeune Daubré d'un ton rêveur. En cela, l'idée chrétienne est juste: c'est la femme qui sauvera l'humanité.
--Enfin, ma sœur, c'est là votre dada!» repartit M. Borel avec humeur.
Madeleine regarda anxieusement Mlle Borel, qui ne répondit pas.
«L'ouvrier, l'ouvrière, la femme! dit Mme Daubré en se drapant coquettement dans la gaze qui l'enveloppait. Tous nos écrivains aujourd'hui se croient une mission sociale. À les lire, on dirait vraiment que l'ouvrier est une invention toute moderne, et qu'ils viennent de découvrir la femme.
--Ils la cherchent sans la trouver, répondit gravement Mlle Borel, ainsi que Diogène cherchait un homme. La femme n'existe pas encore.
--En vérité? Mais alors, ma tante, que sommes-nous donc?» demanda, en raillant, Béatrix qui visait à l'esprit.
--Des poupées dont les ressorts sont plus ou moins perfectionnés, selon l'habileté de vos institutrices; des poupées plus ou moins bien vêtues, selon votre bourse et le génie de vos modistes. Vous a-t-on jamais appris à occuper utilement votre intelligence? A-t-on jamais ouvert votre cœur aux idées grandes, généreuses? Mais tandis que la frivolité et l'oisiveté perdent la femme des classes supérieures, l'excès du travail et l'insuffisance des salaires avilissent l'ouvrière. En haut comme en bas, le défaut d'éducation est le plus grand mal. Quelle instruction lui donne-t-on à cette femme qui doit élever ses enfants? On ne connaîtra la femme que lorsqu'elle pourra développer ses facultés et s'affranchir, en gagnant honnêtement sa vie, de la dépendance matérielle de l'homme, dépendance qui l'annihile et la dégrade. Jusque-là, elle passera pour un être inférieur, frivole, corrompu ou corruptible.
--Ma chère Bathilde, interrompit M. Borel, vous n'êtes pas Française. Vous êtes digne d'être quakeresse et de prêcher en Amérique.
--En France comme en Amérique, et pour la femme comme pour l'homme, il n'y a de dignité possible qu'avec la liberté. La femme ne doit point être placée sous la tutelle absolue de l'homme. On doit surtout assurer, à celle qui travaille, l'indépendance qu'elle gagne à la sueur de son front.»
Madeleine, en écoutant Mlle Borel, avait rougi et pâli tour à tour. Elle abaissa les yeux sur sa tapisserie, et l'on vit au bord de ses cils trembler une larme.
«C'est à l'homme à travailler pour la femme,» objecta M. Borel.
«Non, jamais, dit Maxime en lançant une œillade à Mme Daubré, nous n'habituerons nos Françaises à ces idées d'indépendance. Elles n'ont que faire de la liberté. Ce sont des autocrates qui veulent régner à tout prix. Ravissantes hypocrites, elles acceptent leur esclavage afin de mieux assurer leur empire.
--Je suis de votre avis, reprit Mme Daubré en minaudant: je trouve que nos bas-bleus sont injustes. Les hommes ne sont pas si ogres que certaines femmes, vieilles et laides, veulent bien nous les représenter. Et quand on sait les prendre....
--Pardon, madame, si je vous interromps, dit Mlle Bathilde. Quand on sait les prendre, dites-vous? Par ces mots seuls ne reconnaissez-vous pas une dépendance? Vous parlez pour la petite exception des femmes, jeunes et jolies, qui sont au-dessus du besoin, et qui ont le temps d'être coquettes. Moi, je parle pour le grand nombre: je parle de l'ouvrière, de celle qui n'a que ses yeux et ses doigts pour toute fortune, et qui se demande souvent, le soir, comment ses enfants mangeront le lendemain. Sans doute, madame, vous n'avez jamais pénétré dans ces bouges immondes où habitent la misère et le vice; vous y auriez rencontré souvent, bien souvent, hélas! des femmes battues par leurs maris ivrognes, privées de tout jusqu'à leur propre gain, par celui-là même qui devrait pourvoir à leur existence; vous les auriez vues désespérées en face de leurs enfants pleurant de faim. Toutefois, sont-ce les hommes qu'il faut condamner? non, ce sont les causes mêmes du mal. Vous dites que c'est à l'homme de travailler pour la femme; mais d'abord savez-vous ce que c'est que travailler du matin au soir à une besogne souvent répugnante? Vous faites-vous une idée de la souffrance morale et physique qu'il faut endurer pour gagner son pain? Vous qui passez votre vie dans l'insouciance, dans le plaisir, vous blâmez, n'est-ce-pas, sans miséricorde, le malheureux qui, un jour sur sept, va au cabaret, se laisse entraîner et dissipe son gain de la semaine? Assurément cet homme est égoïste, qui, par une coupable imprévoyance, laisse une famille dans la détresse; mais représentez-vous donc cette nature vigoureuse qui réclame, elle aussi, ses heures de liberté, d'expansion, de plaisir. Sans doute l'ivrognerie et la paresse engendrent de grands malheurs; sans doute il faut les combattre par tous les moyens; mais ce n'est pas à nous, oisifs, qui ne savons rien des tortures du travail et de la misère, de les condamner sans pitié, ces martyrs.
--Euh! euh! fit M. Daubré, voilà des maximes qui mèneraient loin!
--Moi, avec mes nerfs, dit Mme Daubré, je ne puis songer à ces choses-là. Comme on ne saurait y remédier, le mieux est d'y penser le moins possible.
--Mais ma sœur y remédie, repartit M. Borel avec raillerie. L'augmentation des salaires est au bout de ses tirades. De nos capitaux engagés, de nos risques, elle ne tient aucun compte.
--L'augmentation des salaires est un moyen insuffisant, répliqua Mlle Borel.
--Alors, voyons ta panacée.
--Je n'en ai pas. Je crois seulement qu'il est très utile de poser ces formidables problèmes, et d'appeler sur eux, dans l'intérêt de la classe riche, l'attention des législateurs. Je crois aussi au progrès de toute science; je crois qu'après des tâtonnements nécessaires, on trouvera cette panacée, et qu'on arrivera à régler, d'une manière plus équitable, les conditions du travail. Au siècle dernier, le _Contrat social_ de Jean-Jacques était une théorie audacieuse. Quel est aujourd'hui l'homme de bon sens qui croie au droit divin? Il viendra un temps, qui n'est pas éloigné, sans doute, où l'on reconnaîtra à tout homme et à toute femme son droit à une existence proportionnelle à ses besoins et en rapport avec ses facultés.»
Madeleine et le jeune Daubré écoutaient Mlle Borel avec admiration, tandis qu'un sourire ironique effleurait les lèvres des autres auditeurs.
«Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Lionel à Madeleine, auriez-vous envie de devenir aussi économiste et bas-bleu? Ce serait dommage. Vous êtes si jolie et vous brodez si bien!»
Madeleine rougit et reprit sa broderie.
Béatrix observait le jeu de Lionel, et Lionel remarqua l'inquiétude de Béatrix.
«Elle est jalouse, pensa Lionel, c'est bon à savoir: je tiens la dot.»
Il se pencha de nouveau vers Madeleine.
«Je gage, lui dit-il toujours à voix basse, que vous aimez la toilette?
--J'aime tout ce qui est beau, répondit-elle: les belles robes, comme les belles et généreuses pensées.
--J'avoue, moi, dit Béatrix en se rapprochant, que je n'entends rien à tous les beaux discours de ma tante. Mais, par exemple, j'adore les chiffons.
--Et moi les chevaux, ajouta Laure. Maxime, comment va Mademoiselle Lucie?»
Maxime possédait une jument qu'il appelait Mademoiselle Lucie; mais, en revanche, sa maîtresse se nommait Pouliche.
«Mademoiselle Lucie avait aujourd'hui ses nerfs, exactement comme une jolie femme, répondit Maxime. Les beaux chevaux et les jolies femmes, voilà mes passions. Ah! par ma foi! s'il est vrai que l'horizon soit chargé de nuages, jouissons toujours, et après nous le déluge! Louis XV était un philosophe qui valait bien Jean-Jacques. Vos idées d'amélioration, ma tante, me semblent impraticables. Si toutes les femmes allaient devenir indépendantes, dignes, quakeresses, ce serait la mort de notre société qui vit de luxe, d'oisiveté, de raffinement, j'oserai même dire de galanterie. J'espère que nos adorables Françaises y regarderont à deux fois avant de se laisser endoctriner. Ne faut-il pas que de mauvais sujets comme moi, qui ne saurions être autre chose, trouvent aussi une existence en rapport avec leurs facultés?
--Vous déraisonnez, Maxime, interrompit sévèrement Mme Borel, jusque-là silencieuse. Sans doute il y aura toujours des privilégiés et toujours des malheureux; non pas afin que vous puissiez satisfaire vos mauvais penchants, mais parce que Jésus-Christ a dit: «Il y aura toujours des pauvres parmi vous.»
--C'est évident, s'écria Mme Daubré. S'il n'y avait plus de pauvres, nous n'aurions plus de domestiques. Qui laverait ma vaisselle? Qui brosserait mes souliers? Je ne puis cependant pas brosser mes souliers.»
Elle agitait, pour la faire admirer, sa main blanche et effilée.
«Et, reprit Maxime avec ironie, quels moyens, nous, riches, aurions-nous de faire notre salut? Nous n'avons que l'aumône pour racheter nos péchés. À chacun son lot: les pauvres se sauvent par la souffrance; nous nous sauvons, nous, par le plaisir de faire le bien. Dieu est juste, tout est pour le mieux.
--Ne plaisantez pas avec ces choses-là, Maxime, dit encore Mme Borel.
--Il est certain, reprit hypocritement Mme Daubré, qui voulait gagner la mère de Maxime, que l'aumône est sainte, et que la charité chrétienne a plus avancé le progrès que tous les discours des philosophes.
--C'est ce que je nie, repartit Mlle Borel. Avec l'aumône, peut-être sauve-t-on son âme; mais, à coup sûr, on perpétue le paupérisme.
--Et cependant sans l'aumône, se récria vivement M. Borel, que deviendraient toutes ces familles qu'une maladie, un chômage, la mort de leur chef réduisent à la dernière misère?
--À Lyon, répliqua Bathilde, vous avez au moins quatre-vingts associations charitables, qui toutes fonctionnent admirablement. Quand l'industrie est prospère, elles suffisent à peine; mais vienne une crise commerciale, et vous voyez combien le charité privée est impuissante contre un tel flot de misères. Sans doute, l'aumône est louable au point de vue de l'intention; mais, comme tous les palliatifs, elle entretient le mal au lieu de le guérir. Je pense comme M. Wolowski, que «l'aumône est une sorte de régime protecteur de la misère.» Elle avilit les âmes et développe la paresse. Loin de resserrer les intérêts des classes, comme vous paraissez le croire, elle inspire le mépris chez celui qui donne et la haine chez celui qui reçoit. La doctrine religieuse de l'aumône et de la résignation a produit beaucoup de mal. Voyez le moyen âge et aujourd'hui l'Espagne avec ses légions de mendiants!
--Je vous en prie, Bathilde, s'écria avec indignation Mme Borel, ne dites pas devant mes filles des choses semblables!
--Vos filles sont aujourd'hui des femmes, et pourquoi ne seraient-elles pas initiées à des problèmes qui préoccupent tous les esprits?»
Mme Borel haussa les épaules. Le front placide de M. Borel s'assombrit. Madeleine, émue, regardait Mlle Bathilde d'un air suppliant. M. et Mme Daubré avaient l'attitude embarrassée de gens qui vont assister à une scène de famille; car tous connaissaient le caractère entier de Mlle Borel.
Mais la porte du salon s'ouvrit; un domestique entra fort à propos et remit à M. Daubré une large enveloppe cachetée. C'était une dépêche télégraphique ainsi conçue:
«Agitation parmi les ouvriers. Tentative de coalition. Prompt retour.»
M. Daubré pâlit et tendit la dépêche à sa femme.
«Voilà, s'écria-t-elle, le résultat des discours de nos utopistes.»
Il était tard. Comme M. Daubré devait partir de bonne heure le lendemain, il désira se retirer.
Le jeune Daubré serra affectueusement la main de Mlle Borel, et lui exprima avec chaleur ses sympathies. Il salua respectueusement Madeleine.
«À propos, dit Mme Daubré en partant, j'ai besoin d'une institutrice pour Jeanne. Je voudrais trouver une jeune fille douce et bien élevée. Jeanne est déjà un peu grandelette, et il faut commencer son éducation.
--Nous nous informerons, répondirent Mlles Borel; et si, parmi nos connaissances, nous découvrons un phénix, nous vous l'adresserons.»
III
Lille est la cité industrielle la plus importante du nord de la France. Là, comme dans tous les centres de grande industrie, l'économiste est frappé du contraste choquant que présente l'opulence et l'excès de la misère.
C'est une triste, mais inévitable conséquence de notre ère de féodalité industrielle. L'application des forces mécaniques à l'industrie, dont le résultat ultérieur sera certainement pour l'homme l'affranchissement de tout travail dégradant ou pénible, le place aujourd'hui dans un esclavage plus douloureux qu'autrefois le travail isolé.
L'homme, confondu pour, ainsi dire avec la machine, qu'il sert en instrument plutôt passif qu'intelligent, ne prenant à son travail, ordinairement divisé à l'extrême, qu'un intérêt secondaire, s'atrophie peu à peu, et ses instincts moraux s'affaiblissent d'autant plus aisément que son intelligence est plus annihilée.
Dans la manufacture l'homme perd sa liberté. Il est caserné en quelque sorte, et placé jusqu'à un certain point sous l'autorité arbitraire du patron.
Sans doute cette féodalité n'a pas à beaucoup près des résultats aussi abusifs, aussi désastreux que jadis la féodalité territoriale; mais elle produit cependant ce que produisent toutes les oppressions, des essors subversifs de liberté, autrement dit une profonde démoralisation engendrant une ignoble misère; et _vice versa_, cette misère engendrant la corruption.
Cependant, en face des conquêtes de la civilisation, qui pourrait nier le progrès moderne, même au point de vue moral? et qui songerait à confondre ces deux époques dans une même réprobation?
Aujourd'hui, à la place des tours orgueilleuses du château féodal, à la place de ces engins stériles ou plutôt destructeurs, s'élèvent les murailles pacifiques de l'usine; de l'usine, avec ses machines puissantes, fécondes, avec son armée de travailleurs. À la place de ce seigneur oisif, ignorant, hautain, toujours prêt à abuser de sa force, c'est le patron intelligent, actif; c'est même assez souvent un ancien ouvrier presque toujours bienveillant pour l'ouvrier.
Mais l'époque que nous traversons est transitoire, et comme toutes les transitions, douloureuse. Les abus mêmes de cette féodalité nouvelle suscitent déjà et susciteront de plus en plus des tentatives d'affranchissement. Le perfectionnement des machines et de nos systèmes économiques amènera certainement pour l'ouvrier, qui sera un jour associé et non plus simplement salarié, une ère de liberté, de dignité moralisatrice et de bonheur relatif.
Aujourd'hui, un certain nombre de grands industriels comprennent les devoirs de la richesse, et se préoccupent incessamment d'améliorer les conditions hygiéniques de leurs établissements, aussi bien que le sort des travailleurs.
Mais, à côté de ceux-là, il en est d'autres que domine l'esprit du temps, et qui veulent s'enrichir vite et à tout prix. Leurs capitaux, disent-ils, ne peuvent dormir; et, par conséquent, pas de repos pour le travailleur. Ceux-là entassent les ouvriers dans des établissements insalubres, leur mesurant avec parcimonie l'air et l'espace. Ils exigent plus de travail et ils payent moins.
Ainsi se montrait M. Daubré. C'était pourtant un homme compatissant, qui s'intéressait au bonheur de ses ouvriers. Mais il était pressé par la nécessité. Les goûts aristocratiques et luxueux de sa femme l'entraînaient à des dépenses excessives qu'il fallait couvrir.
Il possédait deux filatures, l'une dans le quartier Saint-Sauveur, et l'autre en dehors de la ville. Il y avait joint tout récemment un tissage mécanique.
Quiconque n'a pas traversé les courettes de Lille, quiconque n'a pas visité ces caves malsaines et nauséabondes où croupissaient, il y a quelques années, les ouvriers de cette ville, la plus riche de la Flandre, celui-là n'a point vu la misère dans toute sa hideur, celui-là ne peut se représenter l'état de dégradation morale et physique où elle fait descendre l'être humain.
On se souvient encore de l'émotion produite par les révélations navrantes d'un illustre économiste; on n'a pas oublié le sombre tableau qu'il traça de ces logements souterrains.
Aujourd'hui la plupart de ces caves ont été détruites; mais en 1863 un assez grand nombre existaient encore.
Vers le milieu de la rue des Étaques, rendue célèbre par la description qu'en a faite Blanqui, se trouvait un de ces bouges. Il était habité par un fileur du nom de Gendoux.
Un soupirail fermé par une trappe servait à la fois de fenêtre et de porte. Il n'y avait d'autre escalier qu'une mauvaise échelle appuyée contre l'entrée. Ce jour parcimonieux, arrivant d'en haut, rendait plus lugubres encore des murs noircis par le temps et la malpropreté. Le mobilier était sordide.
Cependant, quelques objets de luxe à bon marché, un miroir sur un bahut entre deux vases dorés, des fleurs en papier, des images encadrées, attestaient qu'une jeune fille avait paré naguère ce triste intérieur. Maintenant il y régnait ce désordre et cette incurie qui accusent l'abandon bien plus encore que la misère.
Une femme déjà vieille, Thérèse Gendoux, était assise au-dessous du soupirail. Elle cousait un sarrau. À peine recevait-elle un jour suffisant pour ce travail grossier. Deux enfants étiolés, au visage blafard et boursouflé, aux membres amaigris, se tenaient à côté d'elle.
Le plus jeune était âgé de quatre ans; mais on lui en eût donné deux au plus. Il se traînait à terre et fouillait dans les immondices qui couvraient le sol. L'autre, une fille de sept ans, ourlait un carré de grosse toile. À ce travail, elle gagnait environ deux sous par jour.
Ces enfants appartenaient, non pas à Thérèse, mais à une ouvrière de fabrique qui s'absentait tout le jour et habitait la même cave.
En effet, dans le fond de cette cave, déjà si sombre, se trouvait encore un réduit, et celui-là était tout à fait obscur. Il y avait place à peine pour un lit, une table et deux chaises.
L'humidité suintait le long des murs, dont la couleur primitive avait entièrement disparu. On devinait, à l'entassement indescriptible de vêtements ou plutôt de haillons, d'ustensiles brisés, de débris informes, qu'on n'entrait là que pour passer la nuit. C'était plus triste et plus horrible qu'une prison; car on se disait: «Dans cet air putride vivent des êtres libres, qui n'ont commis aucun crime, qui ont droit à l'air, à l'espace, au soleil; c'est la misère seule qui les a relégués dans ce cachot infect.»
En pénétrant là, on avait le cœur serré par l'angoisse, et la poitrine oppressée par une atmosphère méphitique. Un petit enfant s'y trouvait couché. Il dormait. Son visage livide ressemblait à celui d'un vieillard avec ses traits étirés, ses orbites creusées, ses lèvres décolorées. C'était effrayant à voir.
Depuis quand dormait-il? Depuis le matin, depuis que sa mère était partie pour la fabrique, et maintenant il était cinq heures!
Sa mère lui avait fait prendre un _dormant_[3] qui devait le plonger dans le sommeil jusqu'au soir.
Cet enfant avait deux ans. Peut-être n'avait-il jamais respiré le grand air. Peut-être jamais ses pauvres petits membres n'avaient-ils senti la chaleur vivifiante du soleil. Et l'on se demandait tout d'abord s'il était bien possible qu'il y eût une mère assez cruelle pour condamner son enfant à ce sommeil, à cette réclusion.
Hélas! cette femme avait trois autres enfants, et son mari ne revenait au logis que lorsque son gain de la quinzaine était épuisé. Elle emmenait avec elle à la fabrique son fils aîné qui avait huit ans. À eux deux, ils gagnaient un franc cinquante par jour. Avec ces trente sous, elle devait loger, nourrir et vêtir cinq personnes.
Le soir, ces cinq êtres, semblables à des animaux, dévoraient quelque nourriture indigeste, car le feu ne s'allumait jamais; puis ils s'étendaient sur la paille humide qui leur servait de lit[4]. La mère Gendoux avait pitié d'eux. Quelquefois elle leur faisait de la soupe ou donnait aux enfants un peu de bière. Elle avait pris de l'affection pour ces petits qui demeuraient avec elle tout le jour, et elle devait chercher l'affection, car sur son visage triste et austère, plein de bonté pourtant, se lisait une douleur profonde. De temps à autre, un soupir s'échappait de ses lèvres, elle essuyait une larme et murmurait:
«Pauvre Geneviève! que fait-elle? Mon Dieu! qu'est-elle devenue?»
Quand la nuit fut close, la mère Gendoux alluma la lampe, monta l'échelle vermoulue, ferma la trappe, puis alluma le feu et prépara le souper pour Gendoux qui allait venir.
L'enfant cessa de coudre et joua avec son petit frère.
La mère Gendoux, inquiète, prêtait l'oreille à tous les bruits. Enfin elle entendit battre la retraite.
«C'est bientôt l'heure; ils vont arriver,» pensa-t-elle.
Elle mit un peu d'ordre dans ce souterrain. On ne tarda pas à frapper au soupirail. La trappe s'entr'ouvrit.
C'était un homme de soixante ans environ. Encore robuste, il marchait cependant avec quelque difficulté; et sa taille était un peu déviée. Depuis longtemps il était fileur. Or, avant l'invention du renvideur mécanique, ce travail très-fatigant produisait souvent des déformations corporelles. Cet homme avait néanmoins dans le maintien et dans la démarche une distinction qu'on trouve rarement chez l'ouvrier, courbé toute sa vie sur le même travail.
«C'est bon, tout est prêt. Thérèse, sers-moi la soupe, dit Gendoux d'une voix brève, car ils vont venir.»
Il s'accouda sur la table, et parut préoccupé.
La vieille femme servit le repas, et resta debout, les deux mains sur les hanches, baissant la tête dans une attitude inquiète, en face de Gendoux, qui ne la regardait point.
«Ils vont venir? répéta-t-elle d'un ton interrogatif.
--Oui, va chercher les tabourets de la voisine, car ils seront bien une trentaine.
--Une trentaine! s'écria-t-elle effrayée. Ah! Gendoux, prends bien garde à ce que tu vas faire! Si on allait te mettre en prison! Es-tu sûr au moins de tous ceux que tu attends?
--Je suis sûr de tous les camarades. Ce sont des mécontents. Il y va d'ailleurs de leur intérêt comme du mien.
--Mais tous n'ont pas les mêmes motifs, murmura Thérèse.
--Sans doute, pas tous les mêmes; mais pourtant, combien auraient à se plaindre comme moi. Si ce ne sont pas les maîtres, ce sont les contre-maîtres qui, les premiers, corrompent nos filles et nos femmes; car ces manufactures, c'est trop souvent pour elles l'infamie.
--Au moins, reprit encore la femme de Gendoux, ne parle pas de Geneviève; c'est bien assez qu'elle nous ait quittés. Il ne faut pas qu'on sache tout notre malheur.