Le Calvaire des Femmes

Part 19

Chapter 193,805 wordsPublic domain

Sans doute Geneviève souffrait cruellement; mais combien plus grande eût été sa douleur si elle eût appris que son père était en prison, sa mère malade de chagrin, et que sa faute était la cause première de tant de malheurs!

L'arrestation de Gendoux avait tellement bouleversé la pauvre Thérèse qu'elle s'était mise au lit; et les faibles épargnes, amassées avec tant de peines, s'épuisaient chaque jour. Elle n'avait pour la soigner, dans sa cave sombre, que la voisine, le soir, au retour de la fabrique, et les deux petits, qui lui présentaient sa tisane quand elle avait soif. Contracté par le chagrin, son estomac refusait toute nourriture, et chaque jour elle s'affaiblissait davantage. De temps à autre pourtant elle se tramait jusqu'à la prison pour aller voir Gendoux. Ces entrevues étaient toujours douloureuses, et elles achevaient d'ébranler l'organisme de la pauvre femme.

On ne laissait pénétrer auprès du prisonnier aucun de ses camarades.

Cependant la coalition, comprimée à son début par l'emprisonnement de son chef et le retour de M. Daubré, était loin d'être complètement étouffée. Il soufflait dans les fabriques, et particulièrement dans celle de M. Daubré, comme un vent de révolte. Quelques personnes sages conseillaient au riche manufacturier de solliciter l'élargissement de Gendoux, ou du moins, si son affaire devait être jugée, de s'entendre avec lui pour sa défense. C'était le meilleur moyen de calmer l'irritation des esprits.

Il se résolut donc à tenter cette démarche, quoi qu'il en coûtât à sa dignité de patron offensé. Il espérait ainsi gagner la reconnaissance de Gendoux, qu'il savait être un brave cœur, incapable de fausseté ou d'ingratitude.

Depuis son incarcération, Gendoux avait laissé pousser sa barbe, ce qui imprimait à son visage hâve et vieilli quelque chose d'inculte, de sauvage.

Thérèse était auprès de lui. Elle semblait une ombre. Sa bouche triste, son regard abattu, désespéré, accusaient une de ces douleurs si complètes qu'elles attendrissent les âmes les plus rebelles à la pitié.

À la vue de ces deux vieillards si malheureux et si dignes, M. Daubré s'arrêta sur le seuil de la cellule, saisi d'une sorte de respect.

Il avait préparé un préambule sévère; mais il ne trouva que de la commisération pour cette navrante infortune.

Dans le commerce ordinaire de la vie, M. Daubré passait pour un excellent homme. Mais c'était un Flamand, un homme du Nord, froid, placide plutôt que bon. Incapable d'aucun effort pour secourir son semblable, il avait cette bonté neutre, cette passivité qui n'est le plus souvent qu'une forme de l'égoïsme.

Gendoux, qui le connaissait bien, ne se méprit pas sur cette démarche; il le reçut avec défiance.

Thérèse sortit.

Gendoux et M. Daubré restèrent en face l'un de l'autre.

Quel contraste entre ces deux hommes!

M. Daubré était rose, replet. Sur son visage s'épanouissaient la quiétude de l'homme bien calé dans la vie, et la sérénité parfaite de l'être vulgaire et satisfait, sans vices, mais aussi sans vertus. D'ailleurs, quelle vertu lui faut-il, à cet homme auquel tout a souri dès le premier jour de sa vie? Cerveau étroit, cœur inerte, bien douillettement emmailloté dans sa médiocrité et son égoïsme, M. Daubré trouvait, lui aussi, que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. À l'aide de quelques lieux communs, comme il critiquait les aspirations du peuple vers le mieux être! Les ouvriers ont-ils jamais été plus heureux qu'aujourd'hui? disait-il. Que ne demandent-ils tout de suite à devenir les propriétaires de nos fabriques? Si l'on voulait les écouter, ils ne mettraient plus du bornes à leurs exigences. Les révolutions succéderaient aux révolutions. L'anarchie échevelée et sanglante se déchaînerait par toute la France.

L'esprit de cet homme n'avait jamais franchi l'horizon de sa fabrique et de la brasserie où chaque jour il allait lire son journal ultra-conservateur, fumer sa pipe et boire son pot de bière.

Il possédait une spécialité pourtant qui dominait en lui, non-seulement toute autre faculté intellectuelle, mais tout sentiment élevé et affectif, c'était l'esprit des affaires, lequel se réduit à peu près à ceci: savoir acheter et vendre en temps opportun. Sur ce calcul unique, depuis vingt ans, il avait constamment tendu toutes les forces de son cerveau; c'était donc avant tout un marchand, un marchand habile.

Gendoux, lui, c'était l'ouvrier intelligent, fier de sa valeur morale, et qui ne se prosterne point devant la supériorité de la fortune, quand à celle-là ne s'en joint aucune autre.

La souffrance n'avait pas altéré la noblesse native de ses traits. Sur cette figure énergique, presque hautaine, on lisait une grande élévation morale et un sentiment un peu brutal peut-être de la justice.

La misère avait usé, vieilli, déformé même le corps de Gendoux; mais elle avait respecté son âme. Quoique aigri par le malheur, il conservait le culte de l'idée, tout prêt encore à se dévouer pour elle.

Certes, il admettait les inégalités sociales. S'il rêvait d'améliorer le sort de l'ouvrier, il respectait aussi les droits du patron. Il comprenait que les questions ne peuvent se résoudre que par de nouveaux procédés d'organisation, et point par la violence; mais il était aussi absolu dans ses rancunes que dans ses principes.

«Croyez, mon ami, lui dit M. Daubré, que j'ai éprouvé un chagrin réel de votre détention. Depuis si longtemps vous travaillez pour moi, que j'étais loin de m'attendre à votre tentative séditieuse.

--Vous trouvez donc, monsieur Daubré, que parce qu'on souffre depuis vingt ans, c'est une raison pour souffrir sans se plaindre pendant vingt années encore?

--Oublions, Gendoux, ce qui s'est passé. Vous n'ignorez pas les rigueurs de la loi contre les coalitions, contre les chefs surtout. Vous allez être condamné à deux ou cinq années d'emprisonnement.

--Je le sais, répondit dédaigneusement le prisonnier.

--Il faut donc vous tirer de là; et c'est pourquoi je viens convenir avec vous d'un système de défense.»

Gendoux se tenait sur la réserve, car il pensait: Pour faire une semblable démarche, il faut qu'il ait besoin de moi.

«Un système de défense? dit-il. Mais je n'ai pas l'intention de me défendre. Je dirai la vérité, toute la vérité; les juges me condamneront selon leur conscience.

--Selon leur conscience? repartit M. Daubré. C'est là précisément qu'est le danger.

--Peu importe! Quel que soit leur jugement, je le subirai, j'y suis résolu.

--Il ne faut pas seulement penser à vous, Gendoux; il faut penser à votre femme, qui paraît si affectée de votre réclusion. N'avez-vous pas aussi des enfants sur lesquels rejaillirait votre condamnation?

--Ma condamnation! s'écria Gendoux avec sarcasme. Ah! plût à Dieu que ma famille ne fut jamais autrement déshonorée!

--Vous avez une fille, je crois, cela pourrait l'empêcher de s'établir.»

Gendoux pâlit. La veine qui traversait son front se gonfla, et, regardant M. Daubré d'un air terrible:

«J'avais une fille, mais je n'en ai plus.

--Ah! vous l'avez perdue! reprit M. Daubré frappé du ton de Gendoux; ne travaillait-elle pas dans ma fabrique?

--Oui, elle travaillait dans votre fabrique, et un lâche, un libertin l'a enlevée. Je ne la reverrai jamais.»

M. Daubré se souvint vaguement d'avoir entendu parler de la disparition de Geneviève.

«Auriez-vous donc quelques soupçons sur l'un de mes contre-maîtres?

--Je ne parlerai pas, parce que le moment n'est pas venu. Et puis il me faut des preuves; mais je les aurai.

--Vous devriez du moins me faire part de vos soupçons; je pourrais vous aider à retrouver votre enfant.

--C'est inutile: elle est perdue pour moi, perdue sans retour. Je ne la reverrais pas sans avoir envie de la tuer.

--C'est là une sévérité excessive.

--Je ne puis m'accoutumer à rougir.

--Certes, vous avez un caractère fort estimable, et vous méritez la considération dont vos camarades vous honorent. Cependant il ne faut pas outrer des sentiments bons en eux-mêmes, mais qui, poussés à l'extrême, deviennent de la cruauté.

--Il y a deux choses avec lesquelles on ne peut, on ne doit jamais transiger: c'est la justice et l'honneur.»

M. Daubré, interloqué par ce début, ne savait plus à quel sentiment s'adresser pour se faire écouter.

Mon ami, reprit-il avec beaucoup d'aménité, nous voulons vous sauver malgré vous. Je tiens à vous, vous le savez.

--Comment pouvez-vous tenir à moi, qui viens d'organiser une coalition contre vous? Je ne suis pour vous qu'une force de tant, pouvant produire une valeur de tant.

--Quel butor que cet homme! pensa M. Daubré, et que les maîtres de fabrique sont malheureux d'avoir à employer des gens pareils!

--Non, reprit Gendoux, c'est votre intérêt et non le mien qui vous amène ici. Mon arrestation a, je le sais, produit un mauvais effet parmi les camarades, et, pour apaiser les esprits, vous voudriez me rendre à la liberté.

--Ce que nous voulons tous, dit M. Daubré, c'est l'ordre, c'est la bonne harmonie entre les patrons et les ouvriers. Voyons, sur quels points portaient vos réclamations, et je verrai ce que je puis faire.

--Voici, répondit Gendoux. Nous demandons pour les hommes une demi-heure de plus à midi, afin que chacun puisse aller prendre son repas dans sa famille, et nous demandons à quitter le métier une heure plus tôt le soir sans diminution de salaire.

--Rien que celai fit ironiquement M. Daubré. Pourquoi ne me demandez-vous pas de vous payer pour ne rien faire?

--Ce n'est pas tout, reprit Gendoux irrité de cette plaisanterie.

--Voyons, continuez.

--Nos enfants meurent ou dépérissent, faute des soins de leur mère. Nous demandons que les femmes aient, comme à Sedan, une heure au milieu du jour pour préparer le repas, soigner et allaiter leurs enfants, et qu'elles sortent comme nous à huit heures au lieu de rester au travail jusqu'à neuf. En un mot, nous voulons qu'ayant travaillé tout le jour comme de véritables machines, nous puissions le soir cultiver notre intelligence et vivre un peu par le cœur au milieu de nos familles. Autrement la manufacture tuera la famille, tuera l'être sociable, l'être moral surtout; car, faute de développement intellectuel, l'ouvrier s'abandonne à ses penchants les plus vils, à la débauche et à l'ivrognerie. Voilà ce que nous voulons. Est-ce juste?

--Mais à supposer que j'accorde, moi, ce que vous demandez, est-il certain que les autres fabricants suivent mon exemple?

--Accordez toujours; les autres seront bien forcés de vous imiter.»

M. Daubré parut réfléchir.

«Non, c'est impossible, dit-il. Ce serait pour moi chaque jour un déficit considérable. Mieux vaudrait vendre mes filatures et placer mes capitaux au 5 0/0. Tout ce que je puis faire, tout ce qui me paraît juste, ce serait d'accorder, comme à Sedan, une demi-heure et non pas une heure, aux femmes qui allaitent leurs enfants.

--Alors c'est inutile, repartit Gendoux; nous ne pouvons nous entendre. Je préfère être condamné. Mon jugement du moins sera une protestation de plus. Les patrons ne pourront-ils jamais comprendre qu'en nous laissant le temps nécessaire pour nous reposer et nous instruire, notre travail deviendrait plus actif et plus intelligent, et qu'ils trouveraient dans la reconnaissance et l'affection de l'ouvrier une compensation à leurs sacrifices!

--C'est un exalté, pensa M. Daubré, je n'obtiendrai rien de lui. D'ailleurs, avec de pareilles doctrines, cet homme est fort dangereux dans une fabrique. Il vaut mieux qu'il reste en prison.»

M. Daubré sortit. Ayant vainement tenté une conciliation, il prit le parti de laisser la justice suivre son cours.

Sans doute M. Daubré, en faisant une semblable démarche, avait agi en homme populaire. Bien que la bonté n'eût pas été son mobile unique, cependant il avait montré vis-à-vis d'un simple ouvrier une déférence que certains maîtres de fabrique eussent réprouvée, sans être pour autant injustes ou cruels. Car, pour juger sainement les relations entre patrons et ouvriers, il faut se mettre au point de vue, non pas du droit pur, mais de la justice relative.

«Si les classes privilégiées, dit Robert Peel, abusent fatalement, à l'état corporatif, de leurs privilèges, les individus qui les composent peuvent être personnellement très-désintéressés et excusables.»

C'était un jour néfaste pour M. Daubré; et sa sérénité habituelle allait se trouver singulièrement troublée.

En rentrant chez lui, vivement contrarié de l'insuccès de sa tentative, il trouva sa belle-mère, Mme de Lomas, qui l'accueillit avec solennité. De quelles affaires graves ou ennuyeuses venait-elle encore l'entretenir? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, Mme de Lomas ne pouvait tomber plus mal.

Comme elle semblait hésiter ou chercher une entrée en matière:

«Quoi? venez-vous encore quêter pour vos pauvres? demanda M. Daubré avec impatience. Je vous avoue que j'en ai assez des pauvres, des ouvriers et du peuple. On s'extermine à chercher leur bonheur; on se saigne aux quatre membres; on leur bâtit des ateliers qui ressemblent à des palais; on leur donne des salaires tels qu'il y a trente ans ils n'eussent osé les rêver; et, plus on leur témoigne de sollicitude, d'affection même, plus ils se montrent ingrats, exigeants, intraitables. Vraiment, je ne sais plus quel moyen employer pour les gouverner. En les traitant à peu près en égaux, on leur donne une si haute idée de leur valeur qu'on ne peut plus s'en faire respecter ni obéir.

--Non, monsieur, là n'est pas la cause du mal, répondit sentencieusement Mme de Lomas; le mal, c'est qu'on ne croit plus, c'est qu'il n'y a plus de religion dans le peuple. Et pourquoi n'y a-t-il plus de religion parmi le peuple? C'est que les grands, les riches eux-mêmes l'ont abandonnée.»

Mme de Lomas était une ancienne coquette convertie à la dévotion vers la cinquantaine. Ne pouvant plus avoir une cour d'adorateurs, elle s'en était formé une d'ecclésiastiques et de saints personnages. Comme elle était sans fortune, elle recourait à M. Daubré pour ses aumônes. Grâce à ses libéralités, elle avait acquis une certaine influence.

Toutefois M. Daubré se trompait: elle ne venait point quêter. Un motif plus important l'amenait. Lionel lui avait écrit que sa sœur se compromettait gravement et qu'il était de toute urgence que M. Daubré revînt à Paris.

Plusieurs considérations avaient motivé cette lettre. Lionel, on s'en souvient, avait reçu ordre de Lucrèce d'entraver l'amour de Maxime et de Mme Daubré. Mais il désirait la présence à Paris de M. Daubré pour le charger de demander la main de Béatrix. Enfin il avait besoin d'argent, et il comptait obtenir de son beau-frère la somme nécessaire à l'achat de la corbeille.

Mme de Lomas était adroite. Elle sut présenter à son gendre une peinture saisissante des dangers auxquels le séjour de Paris exposait une femme aussi jolie que Géraldine.

Mais M. Daubré, qui aimait le calme, et qui, à Paris, se trouvait condamné par sa femme aux plaisirs forcés des bals et des soirées, repoussa énergiquement les suggestions de sa belle-mère.

«Que venez-vous me raconter? s'écria-t-il presque irrité. Géraldine est une très-honnête femme, très-attachée à ses devoirs d'épouse et de mère. Et puis elle n'est plus jeune, et sa beauté commence à se faner un peu.

--Peut-on être mari à ce degré-là? pensa Mme de Lomas.

--Elle n'est plus jeune! dit la dévote. Elle a trente ans, et à cet âge....

--Dites trente-six, reprit M. Daubré.

--Trente-six, soit! mais c'est précisément l'âge le plus dangereux pour les femmes. C'est le moment des grandes passions.

--Ta ta ta! Géraldine n'est point passionnée, vous dis-je. Qui diable le sait mieux que moi?»

Mme de Lomas leva les yeux au ciel.

«Ayez pitié de lui, mon Dieu!» soupira-t-elle.

«Mais enfin sur quoi basez-vous vos soupçons?

--Depuis un mois vous lui écrivez de revenir, et elle ne revient pas. Elle trouve des prétextes.

--D'excellents prétextes, et que j'ai approuvés.

--Elle lit beaucoup de mauvais livres, car, malgré mes avis, vous n'avez point assez surveillé ses lectures.

--Ah! il ne manquerait plus que cela! J'ai bien autre chose à faire, vraiment. D'ailleurs je lui ai interdit _Lélia_ et la _Physiologie du mariage._ Dernièrement encore, elle me jurait qu'elle ne les avait pas lus.

--Il y a tant d'antres ouvrages encore plus dangereux que ceux-là, lesquels s'adressent au cœur et poussent à l'adultère.

--Si vous n'avez pas de meilleures raisons à me donner, dit M. Daubré avec froideur, je continuerai à avoir confiance; car la confiance, voyez-vous, peut seule enchaîner les femmes.

--J'ai de meilleures raisons. Ses dernières lettres sont empreintes de je ne sais quelle tristesse vague. Croyez-en mon expérience. Certainement elle lutte, elle souffre. Il vous faut courir à son secours et la ramener ici. Vous négligez votre femme, monsieur Daubré, et cette pauvre enfant est si tendre, si impressionnable! Est-il étonnant qu'elle cherche ailleurs un bonheur que son cœur réclame et que vous ne lui donnez pas?

--Allons! bon! je suis un mauvais mari, à présent! Est-ce que je lui refuse quelque chose? Dites tout de suite que je suis un abominable tyran et qu'elle est la plus malheureuse des femmes.

--Croyez-moi, partez au plus tôt. Tenez, puisqu'il faut tout vous dire, Lionel m'a écrit aussi, et comme moi il désire vivement votre présence à Paris.

--Ils me feront damner! s'écria M. Daubré. C'est bon, je partirai, je ramènerai Géraldine. Mais il me semble, madame, que si vous l'aviez un peu mieux élevée; que si, au lieu de l'habituer à l'oisiveté, vous aviez su lui inspirer le goût du travail, Géraldine ne chercherait pas aujourd'hui dans des émotions coupables un aliment à l'activité de son imagination. Car son cœur n'a-t-il pas assez de son mari, de sa mère, de ses trois enfants à aimer?

--Ah! monsieur, répliqua vivement Mme de Lomas qui voyait pour la première fois son gendre en colère, ma fille a été élevée au Sacré-Cœur. Elle a reçu l'éducation qui convenait à son rang. Elle sait coudre et broder. Fallait-il lui enseigner la cuisine ou les soins du ménage, ou la tenue des livres, ou les affaires, ou le latin?

--Certes, madame, un peu d'entente des affaires, un peu de tenue de livres, auraient pu me servir. Ne pouviez-vous du moins lui apprendre à tenir sa maison et à élever ses enfants?

--Ma fille, bien qu'elle vous ait épousé, monsieur, n'est point une bourgeoise. C'est une de Lomas. Veuillez, je vous prie, vous en souvenir. D'ailleurs, tout le monde s'accorde à dire que c'est une femme accomplie. Il n'y a que vous, monsieur, qui lui trouviez des défauts.

--Au diable les femmes et les belles-mères!» pensait M. Daubré, qui ordonna pourtant ses préparatifs de départ.

M. Daubré, toutefois, aimait sa femme. Après la brasserie et ses fabriques, sa femme était certainement ce qui l'intéressait le plus au monde. Mais comme il voulait la paix à tout prix, il la laissait à peu près libre.

Si parfois il lui arrivait de faire une observation avec quelque vivacité, Mme Daubré se renversait sur son fauteuil comme si elle tombait en faiblesse, et disait d'une voix douloureuse:

«Ah! monsieur, vous me ferez mourir avec vos brutalités!»

M. Daubré supportait donc très-patiemment la séparation conjugale. Sans doute sa femme voudrait rester à Paris quelque temps encore; et l'idée des luttes, des scènes peut-être qu'il allait avoir à soutenir troublait très-désagréablement sa placidité.

«Surtout, lui dit Mme de Lomas, pas de reproches! Ne laissez rien paraître de votre jalousie.

--De ma jalousie! Mais, encore une fois, je ne suis pas jaloux.

--Alors c'est peut-être votre indifférence qui déplaît à Géraldine.

--Allons, bon! maintenant, il faut que je sois jaloux.

--Non, pas sérieusement, seulement pour lui faire croire que vous l'aimez toujours avec passion.

--Mais je ne l'aime pas avec passion; je l'aime avec respect, comme on doit aimer la mère de ses enfants.

--À la grâce de Dieu! dit Mme de Lomas en poussant un énorme soupir. Je vais prier, mon gendre, prier pour la continuation de votre bonheur. Et je vais commander une neuvaine aux rédemptoristes pour que Marie protège ma pauvre Géraldine contre les embûches du démon.

--Chère enfant! pensait la dévote en se retirant, comment ai-je pu la marier à ce butor, qui ne comprend rien aux délicatesses du cœur féminin? Si ma fille est coupable, ce sera bien lui qui l'aura voulu!»

XXVIII

Le retour imprévu de son mari causa en effet à Mme Daubré une vive contrariété. Mais elle était forte quand elle le voulait. Elle supporta sans émotion apparente cette surprise désagréable.

La veille, Maxime lui avait dit:

«Pourquoi faut-il que le destin nous ait séparés! Nous étions si bien faits pour nous comprendre! Passer ma vie à vos pieds, Géraldine, c'eût été pour moi le suprême bonheur.»

Et Géraldine, qui à vingt-cinq ans eût souri peut-être de l'éloquence moulée de cette phrase, à trente-six ans s'était laissé persuader. Comment eût-elle pu supposer que Maxime ne prenait pas au sérieux cet amour qui l'absorbait elle-même tout entière, et qu'elle regardait comme le dernier de sa vie?

M. Daubré ne pouvait donc arriver en un plus fâcheux moment. Aussi jamais ne parut-il à sa femme plus lourd, plus trivial, avec sa figure épaisse, avec son intelligence commune, bourrée de chiffres, enfoncée dans les tripotages du commerce. Jamais il ne l'avait autant choquée par ses airs de Prudhomme, ses façons bourgeoises et ses opinions toutes faites auxquelles il tenait avec l'opiniâtreté de la sottise. Essayait-on de combattre ses affirmations sans preuves, par paresse d'esprit il s'abstenait de répondre. On le croyait convaincu. Mais si, une heure après, on revenait sur le sujet discuté, on demeurait stupéfait de l'entendre répéter son affirmation avec le même aplomb, avec une égale confiance en lui-même. C'était cette impassibilité dans la bêtise que ne pouvait lui pardonner Mme Daubré, surtout quand elle le comparait au brillant Maxime, d'un esprit si souple, si alerte, et dont la beauté originale et délicate resplendissait de passion et d'intelligence.

M. Daubré ne suivit nullement les conseils de sa belle-mère. Il ne témoigna ni jalousie, ni colère, ni recrudescence de tendresse. Il dit simplement à sa femme qu'il venait la chercher.

Mme Daubré lui répondit qu'elle suivait un traitement pour ses nerfs, et que le médecin lui ordonnait le séjour de Paris pendant quelque temps encore.

Il ne fit aucune objection, et reprit docilement sa chaîne. Il accompagnait sa femme quand elle le lui demandait, et le reste du temps s'ennuyait le plus pacifiquement du monde.

Géraldine lui présenta Madeleine. Il approuva ce choix. Il essaya bien quelques objections sur la manière de diriger Jeanne, qu'il trouvait déjà trop coquette; mais Mme Daubré se borna à répondre: «Il faut bien qu'elle soit habillée comme ses petites amies. Plus de simplicité serait ridicule.» Il s'inclina.

Du reste, comme jamais sa femme ne lui avait montré autant de prévenance et d'affection, que jamais il ne l'avait vue moins nerveuse, moins rêveuse, plus gaie, mieux portante, il se dit que Mme de Lomas était folle ou qu'elle avait pris ce prétexte pour hâter le retour de sa fille.

Géraldine rencontrait Maxime au Bois, au spectacle ou en soirée; ces jours-là elle disait à son mari d'une voix câline:

«Mon ami, ce soir vous avez congé. C'est Lionel ou c'est Albert qui m'accompagnera.»

Et M. Daubré allait tranquillement à la brasserie fumer sa pipe, boire son pot de bière et lire _le Constitutionnel._

Avant de risquer sa demande en mariage, Lionel chargea Maxime de sonder le terrain.

M. de Lomas était à peu près certain de plaire à Béatrix et à sa mère. Mais il fallait l'assentiment de M. Borel.

Un jour que toute la famille, y compris la tante Bathilde, se trouvait réunie à déjeuner:

«Quel homme charmant que ce Lionel! dit Maxime. Vraiment, quoiqu'il ait peu de fortune, je serais très-flatté de l'avoir pour beau-frère.»

Béatrix rougit, mais elle adressa à son frère un regard de remerciement.