Part 18
En cet instant, la porte de l'atelier s'entrouvrit discrètement, et l'on vit apparaître une espèce d'Hercule à large figure blafarde, avec un grand tablier et un bonnet blanc sur l'oreille.
«Voilà M. Édouard. Monsieur Édouard! crièrent toutes les ouvrières.
--Ah çà! les petites chattes, dit M. Édouard d'une voix de basse-taille, vous faites un tapage infernal. Le patron menace de déménager.»
Les ouvrières parisiennes se nourrissent fort mal; aussi, à l'occasion, se montrent-elles fort gourmandes; souvent même c'est la gourmandise qui les perd.
M. Édouard était garçon pâtissier, et, à ce titre, avait gagné toutes les sympathies de ces demoiselles.
«Oh! mon bon monsieur Édouard, une brioche!
--Un savarin!
--Une génoise! supplièrent en chœur plusieurs voix.
--On m'embrassera? dit Édouard.
--Oui, toutes nous vous embrasserons, même les vieilles à lunettes, qui raffolent de vous, ô Édouard, répondit l'ouvrière bas bleu.
--Tiens! tiens! je n'avais pas encore vu cette jolie blonde, s'écria-t-il en désignant Geneviève.
--C'est la nouvelle qui demeure au sixième; seulement elle a fait peau neuve, répondit Joséphine.
--Diable! rien que ça de chic! Et elle m'embrassera aussi?
--Oui, oui! Elle vous embrassera.
--Non! repartit Geneviève, je n'embrasserai pas monsieur.
--Alors pas de gâteaux,» dit Édouard.
Un nouvel ouragan se déchaîna contre Geneviève.
«Combien vos gâteaux, monsieur? demanda-t-elle.
--Je ne vends pas mes gâteaux aux petites chattes, je les donne.
--Je n'ai pas encore payé ma bienvenue, insista Geneviève, en tirant son porte-monnaie. J'ai cinq francs dix sous.
--Cinq francs cinquante, ce n'est guère pour porter des robes comme celle-là. Mais enfin, voyons, monsieur Édouard, que pouvez-vous nous donner pour cette somme?» demanda la demoiselle à repentirs.
Ici un débat s'engagea.
Pour trancher la question, il fut résolu qu'on apporterait des gâteaux assortis et deux bouteilles de sirop.
Ces cinq francs cinquante centimes étaient tout ce que possédait Geneviève; mais ce n'était pas acheter trop cher un peu de tranquillité.
Certes, Geneviève, comme ouvrière de fabrique, n'était pas habituée à une grande délicatesse de langage. Cependant un pareil cynisme la révoltait.
Sans doute, pour la fille du peuple, il n'y a pas d'innocence possible. Elle vit dans un milieu qui ne respecte ni ses oreilles ni ses yeux. Et la chute, considérée par les classes élevées comme un déshonneur irrémédiable, est à peine regardée, dans la classe laborieuse, comme une faute grave. Souvent même l'ouvrière, au lieu d'en rougir, s'en fait gloire et s'enorgueillit de la générosité de ses amants.
À Paris, les ouvrières se divisent en deux camps: celles qui se cachent et celles qui font parade de leurs désordres. Ces dernières appellent les autres des mijaurées. Quant à l'ouvrière jeune et belle, restée entièrement honnête, si elle se rencontre encore, c'est malheureusement une exception.
Est-ce à dire qu'il faille renoncer à moraliser ces pauvres créatures privées d'enseignement, entourées de mauvais exemples et de séductions de toutes sortes? Non, sans doute; mais la moralisation doit entrer dans une tout autre voie.
Aujourd'hui les moralistes comme les économistes se sont gravement émus de la situation de l'ouvrière, de sa dépravation précoce et anormale. Aujourd'hui l'opinion admet, en morale, comme en législation, le bénéfice des circonstances atténuantes. On ne se borne plus à prêcher ou à anathématiser les pauvres femmes qui tombent dans le vice. Des recherches consciencieuses ont constaté que, le plus souvent, elles succombent parce qu'elles manquent de pain, et aussi parce que leur travail ingrat et pénible ne peut leur procurer aucun luxe, aucune satisfaction. Or, on commence à reconnaître que chaque être a droit, non-seulement à la subsistance, mais à une part de bonheur. Ce n'est donc plus avec des sermons qu'on doit chercher à moraliser, c'est en découvrant et en appliquant les moyens d'augmenter l'instruction et le bien-être.
Il y a loin cependant d'une jeune fille que l'amour entraîne à celle qui se vend. Sans doute un premier désordre conduit souvent à de plus graves; mais la femme qui aime réellement n'a pas perdu tout sentiment de dignité. Chez Geneviève, ce sentiment était encore élevé; elle était douée d'un caractère réservé et d'un esprit délicat. Capable d'affections profondes, la frivolité dans l'amour la révoltait. Et depuis huit jours, malgré les propos licencieux dont on l'ahurissait, malgré les épigrammes dont on l'accablait, sa tenue était restée la même, sérieuse et digne.
Mais combien de temps, exposée à ce contact continuel avec la corruption, pourrait-elle lutter contre l'entraînement de l'exemple! Ce qui la soutenait alors, c'était l'espoir que lui avait donné Mme de Courcy d'épouser M. de Lomas. Mais une fois certaine de son abandon, ne chercherait-elle pas dans le désordre l'oubli de son chagrin et de son abaissement? Car la débauche est pour les femmes ce que l'ivrognerie est pour les hommes. Afin de s'étourdir, l'homme boit, la femme se donne ou se vend.
Le bon Édouard fit bien les choses. Il apporta une pleine corbeille de gâteaux de la veille et deux bouteilles de sirop.
Plusieurs des plus gourmandes lui sautèrent au cou.
«Mes petites chattes, vous voyez que je suis bon prince et pas cruel. Ne vous gênez pas; que celles qui ont envie de m'embrasser se présentent, je ne les repousserai pas.
--Est-il fat et pacha, ce M. Édouard! fit, en grignotant une madeleine, une fille très-brune, habituée de Mabille. Il est capable de croire que c'est lui qu'on embrasse. Amour de pâtissier, va!
--Les pachas, hein! En voilà-t-il des hommes heureux! exclama le bon Édouard. Supposons que je sois, un pacha. Je m'assieds sur un divan, là, au beau milieu de vous, à la façon d'un tailleur. Je fume une grande pipe. Derrière moi, se tient une esclave en pantalon de zouave, avec un éventail pour me donner de l'air et pour chasser les mouches de mon auguste nez. C'est pas des contes, ce que je vous dis là. J'ai vu jouer ça à l'Opéra-Comique, une fois que j'ai paru sur la scène, habillé en mamelouk. J'ai été un peu pacha, tel que vous me voyez.
--Moi, mon rêve, ce serait d'entrer comme comparse dans quelque théâtre, car je raffole du spectacle, dit une jeune fille très-laide qu'on appelait la _liseuse_, parce qu'elle avait toujours ses poches bourrées de vaudevilles ou de petits journaux.
--Et tous les soirs on a la chance de rencontrer un _avenir_ parmi les spectateurs, ajouta la demoiselle à repentirs.
--Quel est votre idéal comme _avenir_, mademoiselle Léocadie? demanda Édouard; est-ce le bois de rose ou le palissandre?
--Pour commencer, je me contenterais du noyer.
--Monsieur Édouard, continuez donc votre histoire de l'Opéra-Comique.... Il était assis sur un divan?...
--C'est moi qui suis le pacha. Et vous êtes toutes, comme moi, assises sur des divans, dans des poses plus ou moins gracieuses et nonchalantes. Tableau. Hein! ce serait-il gentil! Alors, avisant du regard cette princesse blonde qui ne daigne pas même goûter à mes brioches, je lui jette le mouchoir en l'appelant Fatmé, Haydé, Azora. Ce sont tous des noms comme ça dans ce beau pays. Aussitôt, au lieu de me regarder avec ses yeux farouches, elle sourit.
--Monsieur Édouard, monsieur Édouard, cria une de ces demoiselles, on vous rappelle à l'ordre! Vous corrompez nos âmes candides avec vos discours immoraux.
--Immoraux! ce sont les mœurs les plus pures du pays. C'est leur bon Dieu qui veut ça.
--Où donc est-il ce pays? est-ce en Cochinchine?
--Je ne sais pas, mais pour sûr il existe, puisque je l'ai vu à l'Opéra-Comique. Et même qu'on appelle un sérail l'endroit où le pacha enferme toutes ses femmes.
--Et y a-t-il aussi un pays où les femmes ont des sérails d'hommes? demanda l'habituée de Mabille.
--Ça, ma petite chatte, je crois que ça ne se voit qu'à Paris; vous ferez donc bien d'y rester. J'ai toujours entendu dire que, pour les femmes comme pour les chevaux, Paris était un vrai paradis. J'entends les beaux chevaux et les jolies femmes, car pour tout ce qui est vieux et laid, Paris, c'est l'enfer.»
En cet instant, le petit Joseph entra, et dit:
«Mademoiselle Geneviève, on vous demande au salon.»
Comme la première fois, la curiosité et la jalousie de ces demoiselles furent vivement excitées.
«Joseph! Joseph! qui donc la demande encore?
--Un vieux monsieur.
--De quoi a-t-il l'air, ce vieux?
--Il a du chic.
--Comment, mesdemoiselles, fit Édouard, vous n'avez pu savoir encore ce qu'est cette jolie blondine et ce qui se mijote par là-bas?
--Dame! répondit une ancienne, je suppose, moi, qu'elle est bien recommandée et qu'on veut lui faire un sort. Vous vous rappelez Zoé, Lucile, Amélie et tant d'autres qui ont travaillé ici, et qui sont aujourd'hui des princesses pour qui nous travaillons.
--Voilà ce qui est souverainement injuste. Pourquoi ne nous ferait-on pas un sort, à nous aussi? Ne valons-nous pas cette campagnarde, qui dans son pays cardait du coton, et qui ne sait pas seulement dire un mot sans rougir?
--Mes petites chattes, voilà sans doute ce qui plaît à ce vieux, c'est qu'elle rougit; tandis que vous, il y a longtemps que vous ne rougissez plus....
--Monsieur Édouard, fit la littératrice, si vous n'étiez pas un généreux pâtissier, nous ne souffririons pas cette insulte. On vous la pardonne en considération de vos brioches.
--C'est vexant de la voir préférée à nous, ajouta Joséphine; il faut la forcer à quitter l'atelier. Tous les jours nous lui monterons une nouvelle, jusqu'à ce qu'elle parte.
--Pas besoin, pas besoin, mes petites minettes. Elle est trop jolie pour rester longtemps à la paye de quarante sous par jour.
--Eh bien! voilà encore un fameux compliment que nous adresse M. Édouard, fit observer aigrement la demoiselle à repentirs. Et nous, vous nous trouvez donc laides?»
L'ouvrière placée près de la porte entendit le frôlement d'une robe de soie dans l'escalier et dit à demi-voix:
«Voilà madame!»
Édouard s'esquiva prestement avec sa corbeille et ses deux bouteilles vides.
Toutes ces demoiselles baissèrent les yeux et semblèrent profondément absorbées par leur couture.
Quand madame entra, on eût entendu voler une mouche.
On sait que madame ne plaisante pas, et que l'ouvrière surprise en flagrant délit de paresse est bientôt congédiée. Et, de fait, pourquoi Mme Thomassin serait-elle indulgente? Elle paye généreusement quarante sous. C'est l'élite des ouvrières qui gagne pareille somme, et il y a sur le pavé tant de pauvres filles qui, en cousant même une partie de la nuit, arrivent à grand'peine à en gagner vingt-cinq.
XXVI
Avant de descendre à l'atelier, Mme Thomassin avait fait passer Geneviève par sa chambre, lui avait lissé les cheveux, avait donné une grâce à la résille, et lui désignant la porte du salon, elle lui avait dit:
«Ma chère enfant, soyez aimable avec M. le duc, car votre avenir dépend de cet entretien. Surtout ne soyez pas si morose. M. le duc aime la gaieté.»
Geneviève entra toute tremblante au salon. Elle vit un homme d'une soixantaine d'années qui lui désigna amicalement un siège.
Geneviève s'était représenté sous des dehors austères ce personnage bienfaisant, qu'un chagrin d'amour, au dire de Mme de Courcy, torturait depuis sa jeunesse.
Elle s'étonna donc de le trouver vêtu avec une élégance de bon goût, mais un peu prétentieuse pour un homme de cet âge. Le sourire de ce vieillard était fin et sceptique, et son regard s'arrêtait sur elle avec une persistance qui l'embarrassait.
«C'est vous, ma belle enfant, dont m'a parlé Mme de Courcy?
--Oui, monsieur; elle m'a aussi parlé de vous, de votre bonté. Soyez persuadé que je ferai tous mes efforts pour mériter votre intérêt.
--Voilà une charmante petite réponse, fit le duc. On dirait.... Mais non, personne ne vous l'a apprise, n'est-ce pas, mon enfant?»
L'ouvrière rougit, car elle crut avoir été maladroite.
Il lui tendit la main, et Geneviève lui donna la sienne.
«Mme de Courcy ne m'avait pas trompé, vous êtes adorable. De la beauté, de la candeur et une main de patricienne. Mais, ma fille, il faudra soigner un peu mieux vos ongles; je tiens beaucoup à ce détail.
--Je vous remercie de m'en avertir, monsieur, dit Geneviève.
--Elle est ou très-rouée, ou très-candide, ou stupide, pensa le duc. Voyons lequel.»
Et il reprit:
«Vous me plaisez déjà beaucoup, je vous assure; mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est la sincérité. Ouvrez-vous donc à moi comme à un confesseur. Combien de fois déjà avez-vous aimé?»
Geneviève rougit encore, baissa les yeux et ne répondit pas.
«Je suis très-indulgent, je vous en préviens; deux ou trois fois, n'est-ce pas?
--Non, monsieur, répondit Geneviève avec dignité.
--Quatre ou cinq alors?
--Non, monsieur; Mme de Courcy a dû vous le dire, une seule fois.
--Et vous avez quel âge?
--Vingt ans.
--Et vous aimez depuis combien de temps?
--Depuis huit mois.
--Et jusqu'à dix-neuf ans, jamais, jamais ce petit cœur-là n'avait battu pour personne?
--Pour personne.
--Vous êtes pourtant de Lille, une ville de manufactures.
--Oui, monsieur, mais j'allais depuis fort peu de temps à la fabrique. Auparavant, je travaillais à la maison.
--Et vous aviez sans doute une mère pieuse? Êtes-vous dévote?»
Geneviève hésita. Elle craignait de donner une mauvaise idée d'elle à ce bienfaiteur, religieux peut-être.
«Non, monsieur, dit-elle enfin. Ni mon père pi ma mère ne vont à la messe, et moi, je n'y allais pas davantage. Mon père est un très-honnête homme; mais c'est une idée comme cela, il ne peut souffrir les capucins.
--Ah! ah! c'est un esprit fort? Tant pis, ma fille! Pour les femmes comme pour le peuple, la religion est un frein nécessaire. Je désire que vous ayez un peu de dévotion. Sans doute je ne veux pas faire de vous une religieuse. Cependant j'aimerais mieux trouver en vous ces sentiments qui élèvent l'âme et l'esprit, et préservent des honteux désordres.
--Ah! monsieur, s'écria Geneviève, certainement j'ai commis une faute grave; aux yeux de bien des gens, j'ai perdu le droit de me dire une honnête fille; cependant, si vous voulez vous informer, vous saurez que j'ai toujours eu une bonne réputation.»
Elle avait des larmes dans les yeux.
«Comment, fillette, vous pleurez! Dépêchez-vous d'essuyer ces beaux yeux-là. Je vous déclare que je ne puis supporter les pleurs. J'ai les nerfs très-impressionnables. Cela pourrait même troubler ma digestion.»
Geneviève essaya un sourire.
«À la bonne heure! Riez toujours! Vous êtes cent fois plus belle. Et puis vous avez de si jolies petites dents! Voyons, regardez-moi; croyez-vous que je ne vous déplairai pas trop?
--Oh! monsieur, comment ne vous aimerais-je pas? Vous paraissez si bon!
--Euh! euh! j'ai bien mes défauts. Je suis impatient, et, dans ces moments-là je déchire, je casse tout. Mais on ne se plaint pas trop, car je répare si bien les dégâts! Je suis du reste un bon enfant, vous verrez: pas tracassier du tout! Vous serez libre de vivre à votre guise. Je ne vous ferai pas espionner. Voilà pourquoi je vous ai adressé tant de questions: c'est que je désire avoir confiance en vous. Enfin, je ne suis plus jeune, et je veux maintenant que ma vie s'écoule sans émotions, sans tracas. Ainsi, pas de scènes, pas de petites roueries. Je ne puis souffrir que les femmes s'avilissent ainsi. D'ailleurs je ne vous refuserai jamais rien; car je ne suis point ladre, et j'aime à voir le bonheur auteur de moi. Soyez toujours franche aussi. Il ne servirait à rien de me tromper. Je connais les femmes sur le bout du doigt; et, si adroites soient-elles, je les devine toujours. Ainsi vous avez aimé quelqu'un. Est-il à Paris?»
Geneviève hésitait à répondre. Le langage du duc la surprenait et l'inquiétait; mais elle ne soupçonnait pas encore que Mme de Courcy eût pu la tromper. Elle repoussa le doute qui lui vint.
«Oui, monsieur, dit-elle, il est pour le moment à Paris.
--Et vous le voyez toujours?
--Rarement.
--Il vous aime encore, cependant?
--Hélas!
--Vous l'aimez donc?
--Oui, monsieur.
--Oui! s'écria le duc stupéfait, presque irrité.
--Je l'ai dit à Mme de Courcy, et je n'ai pas d'autre désir que de le ramener à moi et de l'épouser.»
Le duc fronça le sourcil. Il craignit d'avoir été le jouet d'une mystification. Puis remarquant la candeur de Geneviève, il éclata de rire.
«Je vois que nous ne nous entendons pas du tout. En quels termes Mme de Courcy vous a-t-elle parlé de moi?»
Geneviève lui raconta sa conversation avec Lucrèce.
«Écoutez, mon enfant, il y a eu malentendu. Vous êtes peut-être une brave fille, et je ne veux ni vous tromper ni vous séduire. Je ne suis pas le moins du monde un homme occupé de bonnes œuvres, mais je suis moins encore capable d'une mauvaise action. Si j'étais jeune, j'entreprendrais peut-être de me faire aimer de vous, car vous êtes charmante; mais à mon âge je n'ai plus de temps à perdre. Je vous dis donc simplement: Si vous voulez tenir ma maison, je vous donnerai un hôtel, une voiture, une grande existence. Robes, cachemires, bijoux, vous pourrez vous passer toutes vos fantaisies. Je suis marié, sans enfants, et je vis séparé de ma femme. Voyez donc si cela vous convient.»
Étonnée, bouleversée par cette offre inattendue, Geneviève hésita un moment; mais elle fut vite remise, et, se levant fièrement:
«Non, monsieur, dit-elle, cela ne peut me convenir.»
Le duc la considéra, comme s'il doutait de ce qu'il entendait. C'était la première fois peut-être qu'il trouvait une femme rebelle. Piqué au jeu par cette résistance, il voulut insister, et lui prendre la main; mais Geneviève la retira vivement. Alors le duc, à son tour, se leva, et, la saluant avec déférence:
«Adieu, dit-il; je vous ai prise un peu à l'improviste; réfléchissez à ma proposition.»
Il sortit, laissant Geneviève atterrée.
Lorsque Mme Thomassin la rejoignit au salon, Geneviève était assise, morne et le visage inondé de larmes.
Voilà donc pourquoi on l'avait habillée, pourquoi on s'intéressait à elle, pourquoi on l'avait entourée de soins et d'égards! Mais qu'était donc cette Mme de Courcy, à laquelle Lionel l'avait recommandée? qu'était donc la maison de Mme Thomassin?
Cette maison ressemblait à beaucoup d'autres. C'était un atelier de couture dirigé par une ancienne lorette. Quand on voit des jeunes filles, souvent même des enfants, poussées à l'inconduite par les personnes mêmes qui devraient les protéger, les défendre, faut-il s'étonner de l'effroyable dépravation d'une trop grande partie de cette classe d'ouvrières? C'était surtout cette dissolution des moeurs, véritable fléau social, que voulait dénoncer et combattre Mlle Borel. C'était la mission à laquelle elle avait voué sa vie.
«Eh bien! mon enfant, qu'y-a-t-il? Pourquoi ce chagrin?» demanda à Geneviève Mme Thomassin avec une voix attendrie.
Autant Mme Thomassin se montrait dure, hautaine même vis-à-vis de ses ouvrières, autant elle savait être câline et gracieuse lorsque son intérêt l'exigeait.
«C'est une infamie, madame, c'est une infamie! répétait Geneviève; je ne me serais jamais attendue, en entrant ici, à de pareilles humiliations!
--Expliquez-vous, mademoiselle,» dit la couturière qui voulut paraître ignorer ce qui s'était passé.
Geneviève raconta son entretien avec le duc.
«De quoi vous plaignez-vous, ma fille? reprit Mme Thomassin. Le duc s'est conduit envers vous en parfait galant homme. Ne vous a-t-il pas montré une grande bienveillance? Il est marié, il ne peut vous épouser; mais, d'après tout le bien qu'on lui a dit de vous, il offre de vous prendre pour tenir sa maison. Cela se voit dans la société élégante. Je comprends combien votre refus a dû le surprendre; car enfin, ne vous abusez pas sur votre situation: vous vous êtes enfuie de chez vos parents avec un jeune homme qui vous a abandonnée; votre réputation est à jamais perdue.
--Mais si M. de Lomas consentait à m'épouser, comme me l'avait fait espérer Mme de Courcy....
--Vous épouser! lorsqu'il ne vous aime plus! vous êtes insensée! interrompit en riant Mme Thomassin, qui voulut lui ôter tout espoir de ce côté. Vous voilà donc sans appui sur le pavé de Paris. Maintenant vous gagnez à peu près pour vivre; mais aurez-vous toujours une position aussi avantageuse?»
Elle s'arrêta, comme pour lui faire comprendre que cette position dépendait d'elle, et qu'elle pouvait d'un mot la lui retirer.
«Qu'espérez-vous donc? vivre de votre travail? Vivre est impossible, vous végéterez. Et il peut survenir une maladie, un chômage qui vous réduise à la dernière misère. Que deviendrez-vous alors? Après avoir refusé la richesse, et, je l'affirme, une existence qui peut être honorable, car vous avez affaire à un honnête homme, vous vous verrez réduite peut-être, dans un moment de détresse, à quelque honteuse extrémité.
--Oh! jamais! jamais! s'écria Geneviève. J'aimerais cent fois mieux mourir!
--Soit! vous n'en arriverez jamais là, quoique bien d'autres y soient venues, qui étaient aussi fières et aussi résolues que vous l'êtes en ce moment. Ah! vous ne savez pas encore ce que c'est que la faim! Il semble même que plus on est pauvre et malheureux, plus on aime la vie. On ne se tue pas, allez; on fait comme les autres. Croyez-moi, mon enfant, j'ai de l'expérience, j'ai vu le monde de près, et je vous dis, parce que je m'intéresse à vous: Ne repoussez pas la fortune quand elle se présente d'elle-même et tout d'un coup. Tant d'autres la cherchent toute leur vie sans la rencontrer jamais! Ce que vous refusez là, c'est une position stable qui équivaut presque à un mariage; car M. le duc n'est pas le premier venu: c'est un homme qui assurera votre avenir, si vous vous conduisez convenablement avec lui. Enfin c'est un moyen de venir en aide à vos parents, de leur procurer une vieillesse heureuse, exempte de privations.
--Vous ne connaissez pas mon père, dit Geneviève; jamais il n'accepterait un centime provenant d'une source pareille.
--Ta, ta, ta! c'est bon pour le discours. On se fait à tout, il quitterait Lille, viendrait habiter Paris auprès de vous. Et quand il aurait tous les jours sa demi-tasse, sa petite bouteille, il ne s'occuperait guère de la source.
--Vous ne le connaissez pas, madame, vous dis-je.
--Eh bien! admettons que ce soit un papa butor, d'une vertu farouche: il resterait à Lille, voilà tout. Et quand vous serez riche, vous trouverez un mari, un vrai mari, car avec de l'argent on en trouve toujours. Une fois mariée légitimement, que pourrait dire votre père? Vous épouseriez, n'est-ce pas, M. de Lomas? Eh bien! sachez que c'est un vrai libertin, qui ne vous rendrait pas même heureuse pendant quinze jours; et il n'a pas le sou, tandis que le duc a cinq cent mille francs de rentes. Songez donc! vous porteriez des robes comme celle que vous avez essayée l'autre jour, comme celle-ci, ajouta-t-elle en lui désignant une toilette éblouissante, et des bijoux semblables à ceux que vous voyez étalés rue de la Paix! Et puis une maison à vous toute seule, avec des tapis, des tableaux, des glaces sur tous les murs! Songez donc, tout ce bonheur pour vous, petite masque, et vous hésitez!
--Non, je ne veux pas, répondit Geneviève, comme si elle était éblouie par la tentation. Mon père viendrait à Paris tout exprès pour me tuer. Et puis c'est impossible, parce que je l'aime, _lui._
--Voyons! attendez encore quelques jours, car en refusant vous faites une irréparable sottise. Réfléchissez.
--C'est inutile.
«Est-elle bête! pensa Mme Thomassin à bout d'arguments. C'est une vraie buse.»
--Pensez-y toujours. La nuit porte conseil.»
Geneviève remonta dans sa chambre. Elle écrivit à M. de Lomas ce qui venait de se passer. Puis, à la faveur de la nuit, elle se glissa jusqu'au n° 31 de la rue Louis-le-Grand et y déposa sa lettre.
XXVII