Le Calvaire des Femmes

Part 17

Chapter 173,857 wordsPublic domain

«Je le vois dans votre regard, s'écria Léopold, vous ne m'aimez plus.

--Vous avez bien douté de moi tout à l'heure, monsieur de Barnolf, repartit Fossette avec dignité. Au surplus, ajouta-t-elle avec son sourire mutin, nous violons notre contrat. Il me semble que nous sommes bien près de nous faire une scène. Voyons, reprit-elle en se débarrassant de son chapeau et de son manteau, revenons à la confiance et à la gaieté.»

M. de Barnolf ne riait point. Il continuait à se promener dans sa chambre, et sa lèvre frémissait.

Fossette se rapprocha, et, tendant son visage aux lèvres de Léopold:

«Léo, ne boude pas. Une autre fois je viendrai plus tôt. Comment! tu aurais un vilain caractère? Avec quels yeux méchants tu me regardes, moi, ta Fossette qui t'aime, qui t'aime tant qu'elle ne peut plus rire. Autrefois, quand j'étais insouciante, je riais toujours, je riais follement; et maintenant, quand je pense à vous, quand je vous vois, Léo, mon cœur est si plein qu'il étouffe, et je comprends qu'on puisse pleurer par excès de bonheur. Je vous aime bien, Léo!»

Et, en parlant ainsi, elle attachait sur lui un regard extatique. Sa voix avait des vibrations émues qu'on n'aurait pu feindre, et sa bouche sérieuse exprimait une si véritable tendresse que Barnolf vaincu rejeta tout soupçon.

Il la fit asseoir, et s'assit à côté d'elle. Il prenait sa petite main dans les siennes et la baisait respectueusement, comme un amoureux qui ne s'est pas encore déclaré.

La fièvre était calmée.

«Voyez un peu, disait Fossette, ce que produit la liberté. Nous nous aimons d'autant plus que nous sommes moins engagés vis-à-vis l'un de l'autre.»

Barnolf soupira.

«Soyez sincère, Léo; vous n'êtes donc pas heureux? vous me cachez quelque chose? C'est bien mal d'avoir des secrets à vous tout seul.

--Non, mon amie, je ne suis pas heureux. J'ai quelque chose sur le cœur. Je suis un grand coupable. Si je te dis ma faute, me la pardonneras-tu?

--Je vous pardonne d'avance.

--Je n'ose pas, devine.

--Auriez-vous laissé faner mon dernier bouquet?

--Non.

--Ah! j'y suis! vous avez oublié, monsieur, dépenser à moi tous les soirs, à l'heure convenue.

--Non.

--Vous ne vous êtes pas informé de ce beau géranium rose, comme je vous en avais prié?

--C'est plus grave encore.

--Alors vous avez....»

Elle voulut sourire, mais ses lèvres tremblèrent, son gosier se serra.

«Vous ne m'avez pas trompée, puisque vous ne m'avez rien promis. Mais c'est donc vrai, vous aimez une autre femme?»

Elle était maintenant toute pâle, et ses mains étaient froides, comme si soudain la vie l'abandonnait.

«Non, non, ma Fossette, ce n'est pas cela; c'est encore plus mal. Je doute de toi, je suis jaloux.

--Vrai? bien vrai? Alors, nous sommes quittes; car moi aussi je suis jalouse, et je n'osais pas vous le dire.»

Ils essayaient de rire; ils ne le pouvaient pas.

«Fossette, dit M. de Barnolf avec gravité en lui présentant un papier, j'ai une lettre pour vous.

--Pour moi? et moi une pour vous. Comme c'est étrange!» s'écria-t-elle en tirant de sa poche une lettre décachetée.

Ils regardèrent les deux suscriptions. Elles étaient de la même écriture, une écriture inconnue.

«C'est évident, fit observer Léopold, on s'est trompé d'enveloppe.»

Voici la lettre écrite pour Fossette, et qu'avait reçue Barnolf:

«Mademoiselle,

«Un ami qui s'intéresse à votre bonheur croit devoir vous prévenir qu'on s'occupe actuellement beaucoup de vous dans une certaine société où M. de Barnolf est très-connu. On y donne pour rival au noble Hongrois, qui? un ouvrier chapelier portant le nom grotesque de Robiquet, et dont la mansarde n'est séparée de la vôtre que par une mince cloison.... Faites attention!»

La lettre écrite pour M. de Barnolf, mais adressée à Fossette, était ainsi conçue:

«Un ami inconnu qui s'intéresse à votre bonheur, croit devoir vous prévenir que vos assiduités auprès de Mme de Beausire font jaser beaucoup. Hier, aux courses, on a remarqué votre présence dans sa voiture et l'absence du duc. Que deviendrait Mlle Fossette, qui vous aime si tendrement, si elle apprenait votre infidélité? Une femme a beau être sceptique, voire même un peu philosophe, il est de ces blessures de cœur ou d'amour-propre qu'elle ne saurait pardonner. Si vous ne mettez pas plus de prudence dans vos relations avec Mme de Beausire, vous pourriez non-seulement vous attirer une affaire avec le duc, mais encore compromettre votre bonheur intime, et désespérer une charmante fille qui ne le mérite pas.

«Vous avez, je vous en préviens, des ennemis acharnés qui pourraient fort bien vous jouer un mauvais tour. «Prudence et mystère!» comme on dit dans les mélodrames.»

«Ce changement d'enveloppe a-t-il été volontaire ou involontaire? Ces lettres nous viennent-elles d'un ami ou d'un ennemi? se demandait M. de Barnolf. Si c'était un ennemi, pourquoi ce subterfuge? Une lettre anonyme adressée directement eût suffi pour nous inspirer des doutes l'un sur l'autre.

--Oh! non, c'est beaucoup plus adroit; c'est diabolique,» fit observer Fossette qui cherchait à deviner l'auteur des lettres.

Un instant elle soupçonna Geneviève, puis Claudine, et Robiquet lui-même.

«Tenez, reprit-elle tout à coup, si vous m'en croyez, brûlons ces lettres et n'y pensons plus. Nous arriverions à douter de tous nos amis et à douter l'un de l'autre.»

Elle prit les deux lettres, et, sans attendre l'assentiment de Barnolf, les jeta au feu.

M. de Barnolf regardait brûler les lettres d'un air songeur et défiant.

«Comment! s'écria Fossette en riant d'un franc rire, vous seriez jaloux? Que ne pouvez-vous voir ce pauvre Robiquet avec son nez qui menace le ciel et ses grands chapeaux qui touchent le bout de son nez! Si je l'aimais, chanterait-il du matin au soir en fausset:

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!

Pauvre Robiquet! quel excellent domestique! et attentif et désintéressé surtout! Avec quelle joie il dégringole mes cinq étages pour aller me chercher un sucre d'orge ou un pot d'eau fraîche! C'est lui qui tous les matins descend ma chaufferette et m'apporte mon lait; et souvent c'est lui encore qui arrose les fleurs que vous m'envoyez. Et pourtant il se doute de qui elles me viennent; mais il sait aussi que j'aurais tant de chagrin si je les voyais languir! Il les soigne en maugréant.»

Barnolf, peu rassuré par les explications de Fossette, restait sombre et froid.

«Comment, vous doutez encore, reprit l'ouvrière. Venez donc voir Robiquet, et vous ne douterez plus.

--Fossette, dit M. de Barnolf avec un tremblement dans la voix, je vous aime plus, je vous le jure, que je n'ai jamais aimé aucune autre femme. Je ne sais: vous avez plus de noblesse, plus de distinction réelle, plus d'esprit, plus de charme, plus de cœur surtout. Et si gaie, si espiègle, si douce! Vous vous amusez aux dépens de ce Robiquet, soit! Mais aussi vous êtes trop bonne pour le faire souffrir. Enfin je suis malheureux depuis que j'ai reçu cette lettre. J'ai la fièvre. Sans doute, puisque vous me le dites, je vous crois, vous ne m'avez fait aucune infidélité. Mais Robiquet va chez vous à toutes les heures du jour. Ces mille services que vous en recevez vous rendent son affection précieuse. Et moi je ne vous vois qu'une fois par semaine. Je vous veux à moi tout entière, à moi toujours! Voulez-vous habiter ici? Dites, le voulez-vous? Et puis vous êtes pauvre, malheureuse, vous souffrez peut-être. Cette chaufferette, ce sucre d'orge, ce lait dont vous parliez tout à l'heure m'ont révélé une situation à laquelle je n'avais jamais songé. Et encore ces heures que vous me donnez, c'est votre pain, tandis que moi qui vous aime et qui devrais confondre mon existence avec la vôtre, je vis dans un luxe égoïste; je dépense en bagatelles des sommes qui vous feraient riche pendant plusieurs années. Je vous en supplie, essayons de vivre ensemble. Vous me quitterez quand vous le voudrez. Ne serez-vous pas libre toujours?»

Il s'était mis à genoux et baisait ardemment les mains de l'ouvrière.

Fossette l'avait écouté sans l'interrompre.

«Mon ami, c'est impossible, dit-elle avec résolution. Je ne veux plus de cette vie-là. Oh! j'ai trop souffert, voyez-vous, trop souffert dans ma fierté pour recommencer jamais.

--Alors vous ne m'aimez pas! s'écria Barnolf blessé, puisque vous ne faites aucune différence entre moi et un rapin ou un serrurier. Vous refusez parce que vous me préférez Robiquet.

--Vous n'avez donc pas, monsieur de Barnolf, la générosité que je vous supposais?

--Pour le moment, je n'ai que de l'amour, et je suis jaloux. Ou venez habiter avec moi, ou quittez Robiquet.

--Non, je veux que vous ayez confiance en moi comme j'ai foi en vous.

--Je vous croyais bonne, reprit le Hongrois avec colère; mais non, vous n'avez pas de cœur; autrement vous ne me feriez pas souffrir.

--Je vous l'ai dit dès le premier jour de notre rencontre, repartit Fossette avec fermeté, jamais je ne consentirai à retomber sous la dépendance d'un homme. Croyez-vous qu'il ne m'ait pas fallu un grand courage pour en sortir et renoncer à l'oisiveté? Sans parents, abandonnée dans la rue dès l'âge de quatorze ans, j'ignorais ce que c'était que l'honneur. Seulement, j'avais ma fierté qui se révoltait contre cette ignoble exploitation de l'amour et contre la brutalité de l'homme. Je me sentais avilie et j'ai voulu me relever. Je me suis relevée seule, par le travail. Mais les commencements ont été durs; je n'avais pas toujours du pain; le travail me répugnait et me fatiguait; j'avais des crampes dans tous les membres. Vous ne pouvez savoir ce que c'est que travailler tout le jour, sans relâche, pour qui n'y est point habitué. J'ai lutté, je me suis roidie, et j'ai vaincu ma paresse. Maintenant j'y suis faite. Ce travail, toujours le même, est pénible sans doute, mais il ne me paraît plus un supplice. Enfin, et surtout, je suis libre, libre! je ne dois à personne ma subsistance. Et puis, savez-vous, Barnolf, maintenant je m'estime. Ce sentiment que je n'avais pas connu jusqu'alors, je ne pourrais plus y renoncer. Sans doute j'ai eu beaucoup de chance, puisque depuis six mois je n'ai jamais manqué d'ouvrage, que j'ai mangé à peu près à ma faim. Je n'espère pas être aussi heureuse toujours; mais j'y ai bien réfléchi, car l'ouvrage peut me manquer d'un jour à l'autre; je me laisserais plutôt mourir que de retomber jamais dans cet avilissement.»

Barnolf ne se fût point attendu à cette vertueuse déclaration de principes chez une fille de mœurs aussi peu rigides. En tout autre moment, peut-être eût-il souri de cet alliage de dignité et de légèreté, de cette morale à la fois austère et par trop indépendante.

«Quelle importance attachez-vous donc à l'argent? lui dit-il. Accepter les présents d'un homme qu'on aime, ce n'est, pas s'avilir.

--Et vous, accepteriez-vous les présents d'une femme? Vous admettez donc deux règles de conduite, une pour les hommes et une autre pour les femmes? Moi, j'attache de l'importance, non pas à l'argent, mais à la liberté. Si j'acceptais vos bienfaits, je ne serais plus libre.

--Oui, oui, c'est cela! libre, dit Barnolf avec sarcasme, libre! Est-ce qu'on est libre, quand on aime? Mais je comprends: vous préférez votre liberté. Vous voulez être libre d'aimer M. Robiquet, ouvrier chapelier, et d'autres peut-être de même acabit?»

Fossette pâlit. Elle hésita; et M. de Barnolf la regardait en cet instant avec une expression si haineuse qu'elle crut de sa dignité de le braver.

«M. Robiquet, ouvrier chapelier, répondit-elle, a cent fois plus de cœur et de vraie noblesse que M. Léopold de Barnolf. Il n'insulterait pas une femme.»

Barnolf, offensé et terrible, s'avança vers Fossette et leva la main pour la frapper.

Mais Fossette le contint par un tel regard qu'il laissa retomber sa main.

«Vous croyez donc, monsieur de Barnolf, que, parce qu'une femme vous aime, vous avez le droit de l'insulter et de la battre? Adieu, vous ne me reverrez plus!»

Et elle se dirigea vers la porte.

Fou, désespéré, il s'élança vers elle, la saisit dans ses bras, implora son pardon et lui baisa les pieds.

Elle resta; mais au fond du cœur elle ne pardonnait pas.

En la quittant, il lui fit promettre de revenir.

Elle promit, mais faiblement.

«Si tu ne viens pas....» dit-il.... Il s'arrêta; la passion le suffoquait et le blanc de ses yeux rougit.

«Eh bien? demanda Fossette avec un rire forcé.

--J'irai te chercher, répondit-il en se dominant.

--Si je pardonnais aujourd'hui, se dit Fossette, demain il me battrait; et, de lâcheté en lâcheté, je deviendrais son esclave.»

XXIV

Quand Fossette rentra chez elle triste et désolée, Claudine lui apprit qu'une très-belle dame était venue la demander de la part de Geneviève, et qu'elle avait paru fort contrariée de son absence.

«Je l'ai conduite chez les Ferrandès, ajouta Claudine. Elle nous a beaucoup questionnées, Christine et moi, sur notre salaire et sur notre manière de vivre. Ce doit être une dame de charité.»

Fossette n'écouta qu'à demi le récit de Claudine. Elle avait hâte de se trouver seule pour donner cours à son chagrin.

Robiquet l'entendit rentrer. Il entre-bâilla sa porte; mais Fossette ne lui rendit pas son salut amical.

Au bout d'une heure, inquiet du silence prolongé de Fossette, il vint frapper à sa porte:

«C'est moi, Robiquet. Est-ce que je puis maintenant arroser vos fleurs?

--Non, merci.

--Elles n'ont pas eu la moindre goutte depuis hier matin. Elles doivent avoir terriblement soif.

--Qu'importe!» repartit Fossette avec quelque impatience dans la voix.

Robiquet rentra chez lui tout déconcerté.

«Qu'importe! elle a dit qu'importe! Qu'importe que ses fleurs aient soif? elle qui aime ses fleurs comme on aime des enfants! Il faut qu'il lui soit arrivé une catastrophe. C'est cet inconnu, bien sûr, ce lâche, cet infâme, qui lui aura fait du chagrin. Si je le tenais!...»

Et, de désespoir, il donna un terrible renfoncement au chapeau tout neuf qu'il avait mis pour se présenter chez Fossette.

Le bon Robiquet reprit son travail. Mais il s'arrêtait à chaque instant pour écouter. Il colla son oreille contre la cloison, et entendit très-distinctement de gros soupirs, presque des sanglots.

Il n'y put tenir.

Pour la seconde fois il alla frapper à la porte de sa voisine.

«Mademoiselle Fossette, je vous en supplie, permettez-moi d'entrer. Vous avez du chagrin. Peut-être en suis-je cause; car tout à l'heure vous ne m'avez pas dit bonjour, comme d'habitude. Je suis bien malheureux!

--Entrez, monsieur Robiquet.»

Et Robiquet entra.

Fossette était étendue sur son lit avec accablement. Des larmes ruisselaient sur ses tempes et mouillaient le traversin.

En la voyant ainsi, Robiquet s'arrêta. Il devint pâle.

«Vous! c'est-il possible! Je ne me trompais donc pas! Vous pleurez! Ah! je disais bien, une catastrophe, un _cataclysme!_ Vrai, mademoiselle Fossette, si ma vie peut vous servir à quelque chose, prenez-la.

--Merci, mon bon Robiquet. J'ai, en effet, besoin de vos services. Je désire quitter cette maison demain, si c'est possible.

--Quitter cette...! s'écria Robiquet, qui eut le gosier tellement serré par l'émotion qu'il ne put achever sa phrase.

--Oui, il le faut absolument.

--Et moi, et moi, qu'est-ce que je vais devenir, mademoiselle Fossette!

--Vous serez quand même et toujours mon ami, n'est-ce pas? Moi, je vous garderai toujours la même amitié. Demain matin, pendant que je ferai ma malle, seriez-vous assez bon pour aller me chercher, je ne sais où, dans la Cité peut-être, une petite chambre comme celle-ci, à peu près, et dans les mêmes prix? Vous savez qu'il me faut du soleil pour mes fleurs.

--Ah! mais.... alors.... ce n'est donc pas...?»

Il s'arrêta.

«Quoi?

--Pour nous quitter tout à fait et vous en aller dans les beaux quartiers avec.... Pardonnez-moi.... J'avais cru.... Oh! pardonnez-moi d'avoir un instant pensé cela. Le chagrin me faisait perdre la tête. Je sais bien que vous êtes incapable de ces choses-là.... quoique, si vous vouliez.... suffit! je me comprends. J'irai, oui, j'irai vous chercher une belle petite chambre dans les prix de...?

--Dix francs par mois, pas davantage.

--Mais alors.... mais alors....»

Il tortillait son chapeau, un autre chapeau tout neuf.

--Quoi, mon pauvre ami?

--Si je trouvais deux petites chambres comme ces deux-là, l'une à côté de l'autre?»

Fossette sourit tristement.

Encouragé par ce demi-sourire:

«Oh! mademoiselle, reprit-il, je vous en supplie!... pour faire vos commissions, soigner vos fleurs et un peu aussi pour m'empêcher de.... de passer l'arme à gauche; car, voyez-vous, je ne pourrais plus vivre loin de vous.»

Il pleurait.

«Pauvre garçon, pensait Fossette, s'il savait qu'il est cause de mon chagrin! Faut-il donc le punir de l'injustice d'un autre? Je le veux bien, répondit-elle. Au surplus, je ne pourrais me passer moi-même de votre amitié; car vous m'avez gâtée; vous êtes si bon pour moi!»

Elle lui tendit la main.

«C'est donc vrai! C'est donc possible! Vous me permettez de vous suivre!»

Il se laissa tomber à genoux. Il pleurait, il riait, il ne savait que faire de cette main qui le brûlait.

Il la baisa avec respect.

«Vraiment! dit Fossette avec un soupir, il n'y a qu'une chose excellente au monde, c'est l'amitié d'un être bon et affectueux comme vous, Robiquet. J'accepte vos services, parce que je les crois tout à fait désintéressés. Je ne veux plus aimer.

--Oh! mademoiselle, je n'ai jamais espéré que vous pourriez m'aimer comme je vous aime. Je ne vous demande que la permission de vous servir. Je vous respecterai toujours, vous le savez bien.»

Le surlendemain, Fossette quittait le garni de la rue de Venise. Son départ fut une désolation pour la maison; car tous les locataires la connaissaient et la chérissaient. Plusieurs raccompagnèrent jusque dans la rue. La mère Blancheton était rentrée tout exprès pour lui prêter sa charrette, une belle charrette neuve achetée avec les cinquante francs de Madeleine.

«Cette fille-là, disait-elle de sa voix rauque en essuyant une larme, ça vous a des façons de demoiselle avec le cœur d'une ouvrière. Et puis c'est aussi gai qu'un rayon de soleil. Quand elle m'apportait un peu de lait ou un bol de tisane: Sans doute, que je lui disais, ça me ravigote, ce que vous me donnez là; mais ce qui me guérit, c'est plutôt de penser qu'on n'est pas tout à fait un chien perdu dans le monde, et que quelqu'un s'intéresse à moi.

--C'est comme nous, reprenait la femme Brisemur qui commençait à se lever, sans elle nous serions tous morts. Elle a passé toute une nuit à me soigner. C'est si pauvre chez nous, que personne autre n'aurait voulu rester au milieu d'une pareille désolation.»

Quant à Christine, elle pleurait à sanglots. Claudine aussi était désolée, car elle allait rester seule.

«Au moins, lui demandait-on, saurons-nous votre adresse?

--Je ne puis la donner, car je pars pour qu'on ne me trouve pas. Mais dans un mois peut-être reviendrai-je, si ma chambre est encore libre.

--On vous la gardera tant qu'on pourra, mademoiselle Fossette, répondit le concierge, propriétaire du garni, car on n'a pas souvent d'aussi aimables logeuses, ni d'aussi honnêtes.»

Robiquet marchait devant, conduisant la charrette, et Fossette, qui suivait, se retournait de temps en temps pour envoyer encore des saluts à ses amis.

XXV

Geneviève, vêtue d'une jolie robe grisaille et coiffée à la grecque avec une résille de velours cerise, était complètement transformée; et, comme elle se sentait belle et admirée, ses gestes mêmes étaient devenus plus dégagés, plus coquets; son regard avait plus d'assurance. Elle s'exprimait avec moins de timidité et plus d'à-propos. Mais que d'ennemies lui fit dans l'atelier cette métamorphose! Il n'était pas jusqu'à la demoiselle à repentirs, bien sûre de ses charmes pourtant, qui ne se sentît écrasée par la beauté de la jeune Lilloise.

Aussi, pendant plusieurs jours, Geneviève fut-elle le point de mire de toutes leurs malices. La _première_ elle-même commençait à s'inquiéter de la faveur dont la nouvelle jouissait auprès de madame.

«Il faut avouer que cette mijaurée, qui le premier jour n'osait lever les yeux, a eu vite fait son éducation, dit l'une de ces demoiselles. Maintenant elle a l'air de se moquer de nous.

--Et ça ne sait pas même tenir proprement une aiguille! reprit une autre. Il est vrai que pour le commerce qu'elle fait....

--Mademoiselle, repartit Geneviève avec dignité, je ne fais aucun commerce; et, si vous continuez à me tourmenter, je me plaindrai à madame.

--Rapporteuse et moucharde! il ne vous manquait plus que ça, ma mie. Si nous disions, nous, qu'il vous faut une demi-heure pour coudre un lé!

--C'est une ouvrière amateur, quoi! Vous avez donc quelqu'un qui paye pension à madame?»

Geneviève ne répondit plus, mais elle rougit d'indignation.

«Mesdemoiselles, elle a rougi; preuve qu'on a tapé juste.»

Une ouvrière belle parleuse, se croyant un peu de littérature (par rapport, disait-elle, à un jeune homme de lettres qui lui adressait des vers), prit à son tour la parole:

«Voyons, jeune mystérieuse, raconte-nous ton roman. Ton héros est-il brun ou blond? est-il sentimental ou badin? T'écrit-il des épîtres passionnées? Chacune, en entrant à l'atelier, raconte sa biographie, et après on la laisse tranquille. Mais toi, tu ne veux rien dire, tu fais la pimbêche, c'est vexant.

--Que voulez-vous savoir? reprit Geneviève les larmes aux yeux.

--Eh bien! qui t'a donné cette robe? car enfin une ouvrière ne peut pas, avec ses quarante sous par jour, se nourrir, payer son loyer et son blanchissage, et s'acheter, pour tous les jours, une robe de quatre francs le mètre.

--C'est une dame,» répondit Geneviève.

On se récria de tous les coins de l'atelier.

«À qui croit-elle en conter? dit l'une.

--C'est du dernier rigolo, exclama une autre, dans ce jargon d'atelier que nous reproduisons comme caractéristique.

--Une bienfaitrice? Touchant! touchant! Passe-moi ton mouchoir.

--De quelle couleur est sa barbe, à cette dame?

--Je retiens celle-là!

--Voudrais-tu nous faire poser, ma fille? reprit la littératrice. Tes révélations sont par trop saugrenues. Parbleu! nous savons toutes ce que c'est, va! On passe sur le boulevard; on s'aperçoit qu'un monsieur bien mis, portant des gants et des breloques, vous suit. On s'arrête devant un magasin de nouveautés. On a l'air de faire un choix, puis on soupire. Le monsieur bien mis offre la robe et son cœur. On minaude un peu, on accepte, et tout est dit.

--Avouez donc, fit à son tour la demoiselle à repentirs, et on vous laissera tranquille.

--Je ne puis avouer ce qui n'est pas. Je vous répète que c'est une dame qui....»

Ce fut un effroyable vacarme dans l'atelier. On trépignait. Quelques-unes tirèrent leurs clefs et se mirent à siffler.

«Silence, mesdemoiselles! s'écria la _première._ Madame va venir.

--Parole d'honneur! reprit la demoiselle à repentirs, elle voudrait se faire passer pour une rosière.

--À Nanterre ça se voit, et encore!... Mais à Paris.... zut!

--Ma fille, reprit l'ouvrière orateur, tu fais fausse route; tu t'égares dans un système qui n'aura pas de succès; ce que tu nous dis n'a pas le sens commun; cependant nous userons de condescendance pour tes drôleries. Mais dis-nous du moins quelle est la position de cette dame phénomène? où demeure-t-elle? quels sont ses moyens d'existence?

--Je n'en sais rien,» répondit naïvement Geneviève.

Le tapage recommença plus fort.

«Bravo! bravo!

--Bis! bis!

--Elle est d'un cocasse splendide!

--Mesdemoiselles, il faut la porter en triomphe.

--Moi, je vais écrire au maire de Nanterre.

--Oui, c'est cela, reprit la littératrice. Adressons toutes une pétition au maire:

«Monsieur,

«Une jeune personne, dont la vertu et la candeur sont dignes de Nanterre, se trouve égarée dans un atelier de modes rue Neuve Saint-Augustin. Il est de votre devoir, respectable patriarche, de venir réclamer cette infante, qui ne peut sortir que de votre village, célèbre par ses vertus, ses brioches et sa bêtise.»