Le Calvaire des Femmes

Part 16

Chapter 163,792 wordsPublic domain

Ces natures mixtes, plus nombreuses qu'on ne pense, sont en général plus riches, plus complètes; car souvent elles possèdent les facultés opposées des deux sexes. Presque tous les poëtes et les artistes de génie ont réuni la puissance créatrice qui appartient à l'homme et l'impressionnabilité nerveuse ordinaire chez la femme; comme aussi toutes les femmes qui se sont distinguées dans les arts et dans les lettres joignaient aux qualités de leur sexe cette force de cerveau qui, le plus ordinairement, est l'attribut de l'homme.

Loin de chercher à comprimer ces organisations en les stigmatisant par le ridicule, on devrait les encourager, et favoriser ainsi leur développement normal. Car tout ce qui est dans la nature est dans l'ordre.

Ce n'est donc pas à dire que toutes les femmes doivent être reçues bachelières; mais toutes ont droit à l'éducation que comporte la nature de leur intelligence.

Aujourd'hui, cette idée, dégagée des théories exagérées qui prétendaient établir l'identité absolue de l'intelligence des deux sexes, cette idée, disons-nous, qui rend à la femme son véritable rang, a fait de grands progrès; mais il s'en faut qu'elle soit devenue populaire. Hommes et femmes doivent la propager; les uns, dans l'intérêt de leur fortune et de leur bonheur intime menacés par la frivolité ruineuse des femmes; les autres, dans l'intérêt de leur dignité, de leurs droits moraux et sociaux.

Il n'est pas question seulement de la classe éclairée; c'est parmi les femmes des classes laborieuses surtout qu'il faut porter la réforme en cultivant leur esprit et leurs aptitudes particulières par l'enseignement professionnel.

Possédant ainsi des moyens honnêtes de gagner sa vie et de satisfaire dans une mesure convenable ses goûts de luxe, l'ouvrière acquerra plus de moralité; les notions générales qu'elle aura reçues lui permettront d'apprendre avec plus de facilité un état supplémentaire, afin de parer aux conséquences désastreuses des chômages. Elle pourra aussi faire concurrence à l'homme dans plus d'une profession, comme l'homme aujourd'hui la supplante dans une foule de travaux qui, par leur nature, n'appartiennent qu'à la femme. La formidable armée des ouvrières en couture serait diminuée d'autant et les salaires deviendraient plus rémunérateurs.

Sans doute il est facile de prêcher la morale; mais avant de dire à ces pauvres filles: «Soyez vertueuses,» il faudrait leur procurer un travail qui leur assurât la satisfaction de leurs besoins légitimes.

Geneviève, pour se présenter chez Mme Thomassin, avait mis sa plus belle robe, celle qu'elle portait à Lille dans les solennités; mais encore cette robe, bien qu'elle fût de mérinos, n'avait pas la coupe distinguée qui donnait un cachet aux vêtements de ces demoiselles. Et puis, au lieu d'une résille coquettement posée sur la tête, un simple bonnet enfermait entièrement sa belle chevelure blonde.

Quand elle entra dans l'atelier, les babils s'interrompirent. On regarda la nouvelle venue. À la vue de son modeste bonnet, de la coupe arriérée de sa robe, de son air endimanché surtout, les élégantes sourirent; les autres éprouvèrent pour elle de la sympathie et se dérangèrent pour lui faire une place.

«Tiens! dit tout haut une princesse en robe de soie, elle serait gentille si elle était un peu mieux _ficelée._»

Geneviève rougit beaucoup à cette remarque.

«D'où venez-vous? demanda une seconde péronnelle; de Carpentras ou de Quimper-Corentin?

--Je suis de Lille, répondit modestement Geneviève.

--Dans ce pays-là, on porte encore des manches pagodes?

--Où donc est située cette ville? en Chine? ajouta une autre ouvrière qui portait un repentir derrière l'oreille.

--Non, c'est encore plus loin que Pontoise.

--À Lille! Est-ce l'Isle-Adam ou une île en Amérique.

--Non, répondit Geneviève, c'est Lille, dans le département du Nord.

--Elle a de la géographie, la petite.

--C'est égal, reprit une autre, je retiens la coupe de ses pointes.

--Il y a de fameuses couturières dans votre pays!

--Y porte-t-on des crinolines?

C'est un pays froid, puisqu'il est dans le nord. On n'y porte, comme en Russie, que des peaux de bêtes.

--Voyons, mesdemoiselles, un peu de charité,» recommanda la _première_, qui taillait et préparait l'ouvrage sur une grande table placée devant les fenêtres.

Mais on ne l'écouta point, et les épigrammes ne se croisèrent qu'avec plus de vivacité.

Ces railleries, ces rires malins, ces regards espiègles causaient à la pauvre Geneviève comme des éblouissements, comme des tintements dans les oreilles; elle perdait contenance, elle se sentait ridicule, et son embarras augmentait.

Les ouvrières dans les ateliers, comme les écolières dans les pensionnats, se montrent sans pitié pour les nouvelles venues, surtout quand celles-ci prêtent le flanc au ridicule, par un si petit côté que ce soit. Il s'en trouve toujours de réellement méchantes qui ouvrent le feu, et d'autres qui, excitées par le rire, renvoient la balle. Plus celle que l'on persifle est douce et timide, plus on la malmène. D'un mot Fossette eût fait passer les rieuses de son côté, par une riposte bien lancée; mais Geneviève ne savait que rougir.

L'arrivée de Mme Thomassin mit fin à sa torture. Elle lui adressa un regard amical.

«Eh bien! ma chère enfant, vous voilà des nôtres. Heloïse, donnez-lui quelque chose à faire. Mais peut-être est-ce un peu tard pour vous mettre à l'ouvrage. Allez ranger votre malle.

--Tiens! dirent tout bas ces demoiselles, elle sera de la maison!

--Joséphine, menez-la dans la chambre voisine de la vôtre.

--Avec plaisir, dit Joséphine. Voilà enfin une nouvelle! Ce ne sera plus moi qui balaierai l'atelier tous les matins.»

Joséphine la conduisit dans une mansarde située sous les combles, et dont la lucarne avait vue sur les toits. Ce réduit était au moins aussi désolé que celui de la rue de Venise.

Restée seule, Geneviève s'assit sur sa malle au lieu de l'ouvrir, et se mit à pleurer. Combien la vie lui parut alors triste et sombre! Elle pensa qu'elle ne s'habituerait jamais à vivre au milieu de toutes ces pécores, et elle ne rangea point ses effets.

Quand elle redescendit, plus personne ne fit attention à elle. Toutes ces ouvrières étaient de vraies Parisiennes; elles en avaient la mobilité caractéristique.

En ce moment, un autre sujet de distraction les occupait. Une de ces demoiselles racontait sa soirée de la veille.

Elle avait fait la connaissance d'un _monsieur très bien_, qui l'avait conduite à Valentino. La soirée avait été charmante. Elle avait bu du champagne avec des femmes très-distinguées, que connaissait beaucoup son monsieur très-bien, des dames du plus grand _chic._ Puis suivait la description minutieuse des toilettes.

«Et tout cela ne leur coûtait rien ou presque rien, fit observer l'une d'elles. Nous, pour gagner une robe un peu propre, il faut _piocher_ pendant des mois. A-t-on jamais compté combien de points il faut tirer pour attraper une malheureuse pièce de quarante sous! Ah! si seulement j'avais le nez un peu moins en pied de marmite et les bras un peu moins maigres, je pourrais faire des caprices aussi bien qu'une autre.

--Et tes cheveux rouges?

--Il y a maintenant une dame qui fait fureur et qui a les cheveux rouges.

--Et les petites rides que tu as sous les yeux?

--Oh! cela, avec un peu de peinture... La mode est au plâtre pour le moment.»

Mme Thomassin était absente et la _première_ en course.

La première est l'ouvrière chargée de bâtir et de distribuer l'ouvrage. Elle fait partie de la maison et reçoit un bon traitement, c'est-à-dire de mille à douze cents francs par an. Elle dîne avec madame quand madame est seule.

Dans tous les ateliers, la maîtresse s'appelle _madame._

On redoute la _première_ presque autant que madame. En leur présence, tous les yeux sont baissés, et, bien qu'on parle, l'aiguille marche toujours. On chante quelquefois, on chante beaucoup même. L'ouvrière a la passion de la romance sentimentale et de la chanson grivoise. Madame le permet et même quelquefois mêle sa voix au refrain. Mais il faut coudre, coudre sans relâche.

Dès que les surveillantes ont disparu, comme les esclaves prennent leur revanche! Les aiguilles s'arrêtent, les langues s'aiguisent, les historiettes et les propos lestes circulent gaillardement. Presque toutes ont de l'esprit, de l'esprit vif, du véritable esprit gaulois; et que de malices se débitent sur la première, sur madame, ses pratiques et ses habitués!

Malheur surtout aux ouvrières laides ou contrefaites! Ce sont de véritables martyres de la gaieté satirique de ces demoiselles.

La jeune fille la plus pure, après avoir passé quinze jours dans l'un de ces ateliers parisiens, est perdue d'imagination, et bientôt sans doute elle le sera de fait. Là s'érige en principe la vénalité dans l'amour, là règne un cynisme dans la corruption qui altérerait même le caractère le plus fortement trempé.

Au ton dont madame avait parlé à Geneviève, toutes avaient deviné que ce serait une favorite; car madame, ainsi que la première, ont des favorites à qui elles donnent l'ouvrage facile, et dont elles se montrent toujours satisfaites.

Geneviève, tristement assise au milieu de ces groupes divers, occupée à sa besogne et écoutant sans intérêt les anecdotes scabreuses qui se racontaient autour d'elle, se disait avec désespoir: «En effet, comment m'aimerait-il, puisque je suis si ridicule?»

Un groom, le groom de madame, vint l'appeler.

«Mademoiselle Geneviève Gendoux, on vous demande au salon.

--Moi?» dit-elle stupéfaite.

Tous les visages se tournèrent de son côté: c'était un événement.

«Eh bien! elle a une jolie toilette pour se présenter devant la pratique!

--Dis donc, Joseph, qui est-ce qui demande cette petite mijaurée? dit la demoiselle à repentirs.

--Mme de Courcy, répondit Joseph.

--Une amie de madame, ajouta la première qui rentrait.

--Cette dame a sans doute besoin d'une femme de chambre,» insinua une autre d'un ton persifleur, comme Geneviève fermait la porte et suivait Joseph au salon.

Mme de Courcy avait hâte de voir Geneviève. Malgré les dénégations de Lionel, elle conservait des soupçons qu'elle voulait éclaircir. Il lui tardait aussi de connaître cette Fossette, la mystérieuse maîtresse de son ennemi déclaré.

Dans l'après-midi, elle avait assisté aux courses. Elle y avait vu Mme de Beausire, sa rivale, dans un équipage à la Daumont, entourée par la jeunesse la plus brillante, tandis qu'elle, la célèbre Lucrèce, n'avait produit aucune sensation. De Lomas lui-même l'avait délaissée pour s'occuper exclusivement de Béatrix. Elle venait donc, la rage au cœur, chercher un moyen de se venger.

Elle regarda Geneviève assez longuement, de cet air observateur qui ne craint ni d'intimider, ni d'offenser.

La pauvre ouvrière rougit et perdit toute contenance.

«Mon enfant, dit-elle, satisfaite sans doute de son examen, M. de Lomas m'a parlé de vous en termes si flatteurs, que je vous ai très-chaudement recommandée à Mme Thomassin. Elle m'a promis d'avoir pour vous des égards. Je vous en prie encore, madame Thomassin, gâtez un peu cette jolie fille. Elle a l'air souffrant: ménagez-la. Ne lui faites pas coudre des étoffes trop dures, cela lui gâterait la main qu'elle a si fine. Vous savez, cela grossit les jointures. Il conviendra aussi de renvoyer quelquefois en courses pour prendre de l'exercice; car il faut conserver votre fraîcheur, mon enfant: la beauté et la santé sont des dons précieux qu'on n'estime a leur juste valeur que lorsqu'on les a perdus. Êtes-vous malade? vous avez les traits un peu fatigués.»

Geneviève rougit encore davantage.

«Non, madame, répondit-elle; j'ai pleuré tout à l'heure en me séparant de mes amies.

--Mlle Fossette, n'est-ce pas! Et elle n'a pas voulu vous accompagner?

--Elle a préféré rester libre.

--Ah! fit Lucrèce avec quelque dépit. Voyons, reprit-elle plus doucereuse, venez-vous asseoir à côté de moi. Regardez donc, madame Thomassin, cette jolie veine bleue qui traverse la tempe. Et quel profit de Niobé! Comme c'est pur de lignes, et quelle douceur dans le regard! Savez-vous, Geneviève, que vous êtes très-jolie?

--Oh! madame, vous êtes bien bonne, dit Geneviève avec un accent de reconnaissance; vous me voyez intimidée, et vous me louez pour me donner un peu de courage.

--Vous, avez bien fait de venir à Paris, poursuivit Lucrèce, car une fille comme vous doit y faire sa fortune. Depuis quand avez-vous quitté Lille?

--Depuis décembre dernier.»

L'époque du retour de Lionel, pensa Mme de Courcy.

«Et comment y êtes-vous venue?»

Geneviève rougit de nouveau, mais elle ne voulait pas mentir à cette dame qui lui montrait tant de bonté.

Sur un signe de Lucrèce, Mme Thomassin disparut.

«Ayez confiance en moi, reprit Lucrèce, car je vous affectionne déjà. Racontez-moi votre histoire. Vous fais-je peur?

--Oh! non, madame; mais, en vérité, je ne le puis pas, n'est pas le mien seulement; il appartient à un autre.

--Je comprends. Votre histoire est celle de toutes les pauvres filles qui gagnent si péniblement leur vie, et ne sont pas toujours assez fortes pour résister aux tentations que les séducteurs étalent à leurs yeux.

--Oh! madame! s'écria Geneviève avec une fierté révoltée; vous vous trompez. Ce n'était pas l'argent qui pouvait me faire abandonner mon pays et ma famille: j'aimais....

--Et il vous a délaissée?

--Non, car il est généreux; pourtant je sens bien qu'il ne m'aime plus comme autrefois.

--Pauvre petite! Mais peut-être, si c'est un homme de votre condition, l'amènerait-on à vous épouser.

--Il n'est pas de ma condition.

--Est-il riche?

--Non, au contraire; mais sa famille, son éducation, tout le sépare de moi.

--Vous vous exagérez sans doute la distance qui existe entre vous. Si je le connaissais, je suis sûre que je le déciderais à vous épouser; vous êtes si charmante!»

Geneviève regarda Lucrèce avec quelque défiance, et crut deviner qu'elle ne la flattait ainsi que pour obtenir le nom de son séducteur.

Mme de Courcy entrevit ce soupçon.

«Eh bien! non, remettez à plus tard vos confidences, dit-elle avec bonhomie. Vous m'intéressez beaucoup. Je viendrai vous voir quelquefois; et..., lorsque vous me connaîtrez mieux...

--Oh! madame, interrompit l'ouvrière avec élan, je voudrais vous prouver ma reconnaissance en m'ouvrant entièrement à vous. Mais il faut que je sache s'il approuve cette confidence.

--C'est inutile, mon enfant, répondit avec quelque froideur Mme de Courcy. Je désire, au contraire, que vous ne parliez pas de tout ceci à M. de Lomas. Vous voyez que j'ai deviné votre secret.»

En disant ces derniers mots, elle observait attentivement Geneviève, qui ne put soutenir son regard scrutateur et baissa les yeux.

«En effet, poursuivit Lucrèce, il y aura beaucoup à faire pour convertir ce mauvais sujet. Toutefois, je ne désespère pas d'en venir à bout. Par exemple, il faudrait être un peu plus coquette, et faire valoir les charmes de votre personne.

--Je suis très-pauvre, balbutia Geneviève avec confusion.

--Je le sais; mais une résille vous coûterait moins cher qu'un bonnet. Ôtez-moi donc cet affreux bonnet!»

Geneviève obéit. Mme de Courcy lui enleva son peigne, et un flot d'or se répandit sur ses épaules.

«Mon Dieu! que c'est beau! fit Lucrèce, qui admirait en artiste les teintes riches et soyeuses de cette magnifique chevelure. Et elle pensait:--Quel fin connaisseur que ce Lomas! Cette fille est à cent piqués au-dessus de la Beausire. Elle la supplanterait.

«Mon enfant, dit-elle, il est impossible, belle comme vous êtes, que M. de Lomas vous ait déjà abandonnée. Laissez-moi faire. Il vous manque trois choses pour lui plaire tout à fait: de la toilette, de l'éducation et les manières du monde. Je me charge de vous procurer tout cela.

--Oh! madame, que vous êtes bonne! Je ne sais si je rêve.

--Je parlerai de vous à un respectable monsieur, fort riche, qui a eu dans sa jeunesse une grande peine de cœur. Il aimait une jeune fille pauvre qui l'aimait aussi. Ses parents s'opposaient à leur mariage, et la jeune fille en mourut de chagrin. Vous voyez que cette histoire offre quelque analogie avec, la vôtre. Ce monsieur, qui est le duc de Lormond, en a été inconsolable, et il consacre chaque année une partie de son revenu à établir des jeunes filles sans fortune.»

Comme Geneviève la regardait avec quelque hésitation, elle ajouta:

«Il y a, à Paris, une foule de personnes bienfaisantes qui s'occupent de secourir et d'instruire la jeunesse. Voilà pourquoi je vous disais tout à l'heure: vous avez bien fait de venir à Paris, vous y ferez fortune.»

Geneviève ne conserva plus la moindre arrière-pensée.

Mme Thomassin rentrait en ce moment, apportant une robe de bal de moire cerise, recouverte d'un volant en point d'Angleterre.

«Que c'est beau ce que vous nous apportez là, madame Thomassin, et que ce corsage est coquet! Combien cette merveille?

--Très-bon marché. Avec les volants, 1800 francs.

--L'effet aux lumières doit être splendide; et comme c'est simple! Je voudrais voir cette robe à notre belle Geneviève. Faites donc allumer les bougies, que nous la lui essayions.»

Geneviève voulut s'en défendre.

«C'est une grâce que je vous demande.»

Toute rougissante, l'ouvrière se déshabilla.

Ses épaules et ses bras étaient un peu maigres, mais les lignes en étaient sculpturales. Mme Thomassin lui releva les cheveux de façon à découvrir ses tempes si pures, et lui fit deux grosses coques qui retombaient sur le cou. Puis on passa la robe.

Geneviève se trouvait devant une psyché. En se voyant si belle, elle ne put retenir un cri d'admiration; et elle regarda derrière elle si elle n'apercevait pas l'autre Geneviève Gendoux, la pauvre ouvrière de Lille.

«C'est bien moi,» dit-elle avec un rire frais et coquet, le rire d'un enfant qui n'aurait jamais souffert.

Depuis si longtemps elle n'avait ri ainsi, qu'elle en fut toute soulagée; et son visage, maintenant rasséréné et tout rose de plaisir, de vanité peut-être était si gracieux, si jeune, si suave qu'on lui eût donné quinze ans au plus.

Mme Thomassin et Mme de Courcy étaient émerveillées, presque jalouses de leur création.

«Quelle jolie femme Lomas aurait là pourtant! fit Lucrèce.

--C'est vraiment bien beau, la toilette!» dit Geneviève.

Et elle pensa avec orgueil; «Si ces demoiselles de l'atelier me voyaient ainsi, elles ne me railleraient plus.»

Quand il fallut remettre sa pauvre robe de mérinos qu'elle trouvait si belle autrefois, elle en éprouva une véritable honte. Et maintenant elle cherchait à retrouver sous ce vêtement modeste la Geneviève qui l'avait tout à l'heure éblouie.

Geneviève n'avait jamais été coquette; jamais elle n'avait désiré d'être vêtue avec plus de luxe que ne le lui permettait sa position d'ouvrière. Mais le venin si habilement préparé par Mme de Courcy commençait à s'infiltrer en elle.

«Aimez-vous la toilette? lui demanda Lucrèce.

--Sans doute, madame; mais je ne porterai jamais une robe pareille.

--Savez-vous ce qu'était la personne à qui cette robe est destinée? reprit la couturière. Une piqueuse de bottines qui, il y a six mois, gagnait vingt-cinq sous par jour.

--Elle est mariée? fit Geneviève.

--De la main gauche....

--Elle est belle? interrogea Lucrèce à son tour.

--Pas si belle que cette enfant.

--Madame Thomassin, reprit Mme de Courcy, je vous recommande de nouveau ma protégée. Faites-lui une jolie robe grisaille que vous porterez sur mon mémoire. Et vous, Geneviève, achetez une résille et apprenez à vous coiffer autrement. Quand vous serez présentable, je vous enverrai mon vieux duc; et je suis sure que, dès qu'il vous verra, il s'intéressera à vous. Pour vos heures de leçons, nous nous arrangerons avec Mme Thomassin.»

Elle se leva comme si elle voulait partir, puis elle se rassit.

«Ah! dites-moi donc, ma belle enfant, j'ai, moi aussi, un service à vous demander. M. de Lomas m'a recommandé également votre amie Fossette; donnez-moi donc quelques renseignements sur elle, sur ses fréquentations, sur sa manière de vivre. Elle est, paraît-il, fort intéressante.»

Geneviève, qui croyait servir son amie, raconta tout ce qu'elle savait: la liaison de Fossette avec M. de Barnolf, la passion aussi qu'elle avait inspirée à son voisin, M. Robiquet, ouvrier chapelier, et l'intimité amicale qui était résultée du voisinage.

Mme de Courcy se rappela avoir vu aux courses M. de Barnolf dans la voiture de Mme de Beausire. Ce fut un trait de lumière. Elle entrevit immédiatement le moyen de se venger.

«Je veux connaître cette charmante fille, dont vous dites tant de bien. Il faut qu'elle ait du mérite pour inspirer de telles amitiés. Dès demain j'irai la voir.»

Et Geneviève lui donna l'adresse de Fossette.

XXIII

M. de Barnolf habitait la rue d'Isly. Son appartement était à la fois élégant et sévère. Les meubles étaient de chêne sculpté, et les tentures de velours bleu clair, avec des bandes à fond noir, recouvert d'arabesques d'or. Des panoplies d'armes anciennes ou étrangères, des tableaux, appartenant à l'école espagnole ou hollandaise, achevaient de donner à cet appartement un cachet artistique.

M. de Barnolf s'harmonisait avec ce cadre un peu sombre.

Il était Hongrois par son père et avait le type énergique de la race magyare. Son teint était bronzé; sa barbe et ses cheveux, épais et noirs, se roulaient sur eux-mêmes en boucles serrées et vigoureuses. Ses yeux bleus éclairaient d'une expression douce et tendre cette figure un peu farouche, presque dure. Souvent même son regard avait de la finesse; mais quand la colère l'animait, il devenait terrible: la prunelle pâlissait.

M. de Barnolf était petit, maigre et nerveux. Il tenait de son père un caractère violent et passionné; de sa mère, qui était Française, un esprit vif, sceptique et mobile. On le disait fort riche. Sa beauté étrange, son éducation soignée, ses manières très-aristocratiques, sa générosité, son esprit, lui avaient valu de nombreuses bonnes fortunes. Il avait acquis le titre d'homme à la mode, aussi bien dans le faubourg Saint-Germain que dans le demi-monde.

C'était un jeudi. Il attendait Fossette, et Fossette était en retard.

Il parcourait sa chambre avec une agitation singulière. À chaque minute il jetait les yeux sur la pendule.

Pourtant il n'était que onze heures un quart, et Fossette n'arrivait jamais avant onze heures. Quelquefois même elle avait tardé davantage.

Pour se calmer, Léopold prit un livre, essaya de lire; mais les mots dansaient sous ses yeux et n'avaient pas de sens.

«Pourquoi ne vient-elle pas? Cette lettre.... serait-elle vraie?»

Et le sang lui montait au visage, et ses mains brûlantes et moites se crispaient d'impatience.

Puis tout à coup il se mettait à rire.

«Ah çà! voyons, j'aime à ce point-là, qui? Une petite ouvrière sans éducation, sans manières, une grisette enfin, qui me fait attendre, qui me fait souffrir ainsi. Tu es fou, mon pauvre Barnolf.»

Midi sonna.

L'angoisse lui tordit les nerfs. Il alluma un cigare, le mâcha entre ses dents, puis le lança au feu avec colère.

«Si elle vient maintenant, je la jette à la porte.»

Au même instant la sonnette retentit dans l'antichambre.

Son émotion fut si violente qu'il se laissa tomber dans un fauteuil, et, renversant la tête, il ferma les yeux.

Mais dès qu'il entendit la voix fraîche de Fossette, il courut à elle, l'enlaça et tomba à ses pieds.

Fossette, elle aussi, en entrant chez M. de Barnolf était grave et émue.

«Tu m'aimes donc, mon Léo? dit-elle.

--Fossette! ma Fossette, pourquoi viens-tu si tard? Un quart d'heure de plus, je serais mort.»

Deux petits trous moqueurs se dessinèrent dans les joues de la jeune fille.

«Tu ne me crois pas, méchante? J'ai bien souffert, je te le jure. Je croyais ne plus te voir. Je sais maintenant combien je t'aime, combien je suis lié à toi.»

Fossette regardait Barnolf avec un sourire sceptique et un regard scrutateur.

Elle se demandait: «Est-il sincère? Soupçonne-t-il que j'ai pu savoir?... Joue-t-il la comédie? Mais pourquoi me tromperait-il? Cependant, cette lettre....»