Le Calvaire des Femmes

Part 15

Chapter 153,837 wordsPublic domain

«La mère Blancheton, lui dit Fossette, est une malheureuse, qui, toute sa vie, a sué au travail et n'a pu faire un sou d'épargne. Elle a toujours été dans le guignon; et, comme la pierre va toujours au tas, la misère amène toujours la misère. Comment sortir de la pauvreté, quand on n'a pas un sou d'avance? On est forcément exploité par celui qui a l'argent. Ainsi l'usurier Crochard lui loue sa charrette un franc par jour; c'est une infamie; cela lui fait trois cent soixante-cinq francs par an pour une charrette qui coûte au plus cinquante francs. Comment voulez-vous qu'elle s'en tire, la pauvre femme, après avoir tout le jour roulé sa charrette, et tout le jour crié: «Un sou les radis! un sou la botte!» ou «Deux sous les oranges! deux sous!» Il ne lui reste quelquefois pas cinq sous de bénéfice quand elle a payé Crochard.

--Elle n'a donc jamais eu cinquante francs pour acheter une charrette?

--Il n'y a pas longtemps qu'elle fait ce métier-là. Elle avait un fils qu'elle destinait à l'état de graveur; elle a dépensé beaucoup d'argent pour lui, mais, dès que son apprentissage a été terminé, il s'est engagé comme soldat. Elle en a fait une maladie qui l'a retenue longtemps à l'hôpital. En sortant de l'hôpital, à moitié guérie, elle est venue s'installer ici. Tout le monde a des bontés pour elle. Mais au n° 37 de la rue de Venise il n'y a pas de Crésus. Quand elle ne peut se lever, je lui porte du lait chaud ou je lui fais de la tisane de réglisse. Et encore je me reproche de la soigner, car certainement elle serait plus heureuse, comme elle dit, à dix pieds sous terre. Mais comment voir cette malheureuse, et l'entendre tousser surtout, sans avoir le cœur déchiré? C'est comme les Brisemur: j'ai passé toute la nuit à veiller la femme, qui est à l'agonie, au milieu de cinq enfants dont le plus jeune a trois mois. Il n'y a pas un sou dans ce pauvre ménage. On voudrait être riche; mais pour un qu'on tire de la peine on en voit cent à côté qui meurent, non pas de faim peut-être, mais d'affreuses maladies occasionnées par les privations de toutes sortes.

--Il est certain, remarqua Claudine, qu'on ne voit pas à Lyon de misères pareilles.

--On en voit moins peut-être, repartit Madeleine, parce que Lyon est moins grand et qu'on y est moins isolé.»

Puis, s'adressant à Fossette:

«Seriez-vous assez bonne, mademoiselle, pour me conduire chez la jeune Christine Ferrandès? J'ai deux cents francs à lui remettre; mais je compte partager entre elle, les Brisemur et la mère Blancheton.

--Voulez-vous venir voir d'abord ces pauvres Brisemur? demanda Fossette. Brisemur est intelligent. Il a beaucoup lu les journaux en 48. Il parle politique comme un ministre. Et puis ses pauvres petits vous intéresseront aussi. Enfin Brisemur est un bon ouvrier et un honnête homme, ce qui est bien méritoire, allez, quand on est si malheureux.»

Madeleine redescendit au quatrième étage avec Fossette.

En pénétrant chez les Brisemur, elle eut le cœur serré. On devinait une de ces pauvretés, si complètes qu'elles ôtent à l'être humain tout respect et tout souci de sa personne. Lorsque au milieu du plus grand dénûment, on voit les malheureux conserver quelque soin de leur habitation et de leurs vêtements, c'est qu'ils n'ont pas perdu tout espoir; ils ont encore à descendre; ils n'appartiennent pas encore tout entiers à l'affreuse misère.

Chez les Brisemur, on n'apercevait plus trace de propreté. Le plancher était recouvert de cendres, de charbons épars, de débris de vêtements. Quatre enfants en bas âge rampaient dans cette fange. On comprenait que ces malheureux n'avaient plus d'autre ambition que celle de vivre.

Depuis huit jours la femme était au lit.

«Je vous amène une belle visite, monsieur Brisemur,» dit Fossette.

Brisemur leva sur Madeleine ses yeux sombres, et puis sans parler continua son ouvrage.

«Ce n'est pas une dame de charité, monsieur Brisemur, c'est la sœur de Claudine.

--Ah!» fit le pauvre homme en soupirant.

Il essaya de se lever, mais il retomba comme si ses jambes refusaient de le soutenir. Ses joues creuses, ses yeux enfoncés et brillants, donnaient à son visage quelque chose de sinistre.

«Mademoiselle, à qui j'ai parlé de votre désir de fonder une société pour la cordonnerie, croit qu'elle vous trouverait une somme suffisante.

--J'en suis presque certaine, monsieur, dit Madeleine; si vous vouliez seulement m'expliquer de quelle manière vous compteriez opérer?

--Oh! c'est bien simple, répondit-il. Il y a eu déjà en 1848 plusieurs fondations de ce genre, notamment pour la cordonnerie. Mais la plupart n'ont pu se soutenir, soit par inexpérience, défaut de gestion ou insuffisance du capital, soit à cause de la stagnation des affaires ou de la dispersion des membres lors des événements politiques. En outre, les six fondations pour la cordonnerie avaient eu le tort d'adopter le système de répartition égalitaire qui dominait alors. Il s'agit aujourd'hui de réunir un certain nombre d'ouvriers cordonniers, laborieux et honnêtes, pouvant apporter chacun une centaine de francs. Nous achèterions nous-mêmes la matière première, et nous ouvririons un magasin commun pour vendre nos produits directement aux consommateurs. Cent ouvriers à cent francs chacun forment un capital de dix mille francs. C'est suffisant pour commencer. Voilà ce que je prêche dans toutes nos réunions. Un grand nombre déjà ont compris l'avantage de cette combinaison; mais un plus grand nombre n'ont pas cent francs disponibles. Quant à moi, je ne les aurai jamais, ces cent francs, qui, pour un oisif, n'ont qu'une valeur insignifiante; ces cent francs qui pourraient me tirer moi et ma famille de cette horrible misère.

--Les voici,» dit Madeleine, qui remit entre les mains du malheureux cinq pièces d'or.

Brisemur regarda cet or sans oser y toucher. Jamais peut-être il n'avait tenu entre ses mains une somme aussi forte. Il ne pouvait croire à un changement de fortune aussi subit.

«Je vous les prête au nom de M. Daubré, reprit Madeleine, jusqu'à ce que vous puissiez les lui rendre.»

Le pauvre Brisemur prit la somme, et son émotion avait été si grande que ses yeux s'emplirent de larmes.

«Enfants, les enfants, dites merci à cette dame. Ah! je puis vous dire cela maintenant, ces pauvres petits n'ont pas mangé d'aujourd'hui, ni moi depuis hier matin.»

Madeleine s'approcha du lit où la malade était endormie de ce sommeil de la fièvre profond et agité. À côté d'elle gisait, plutôt qu'il n'était couché, non un enfant, mais un squelette; de temps à autre sa petite figure décharnée se contractait comme s'il voulait crier. Mais aucun son ne sortait de ses lèvres décolorées, étirées déjà comme celles des moribonds.

«Il faut qu'il meure, dit Brisemur avec une sombre résignation, puisque depuis huit jours sa mère ne peut le nourrir.

--Ô mon Dieu, c'est affreux! s'écria Madeleine. Je vous en prie, monsieur, n'épargnez rien pour sauver cet enfant.

--Le médecin des pauvres est venu hier et l'a condamné.

--Et la mère?

--La mère vivra, puisque je vais pouvoir la soigner.

--Et alors vous vous étiez résignés?

--Oh! chez nous la résignation est facile. Qu'avons-nous à regretter? c'est le seul instinct de la conservation qui nous soutient. Ne vaut-il pas mieux, par exemple, que cet enfant meure avant d'avoir conscience de la vie, que de vivre comme nous vivons?

--M. Daubré s'intéressera, je n'en doute pas, à la fondation de votre société. Voici mon adresse, monsieur Brisemur: Mlle Bordier, chez Mme Daubré, 31, rue Louis-le-Grand.»

Et elle sortit.

«Chez Mme Daubré! dit vivement Fossette en remontant l'escalier; vous demeurez chez la sœur de M. de Lomas. Mais Geneviève sait-elle?... Vous connaissez M. de Lomas?

--Sans doute, fit Madeleine.

--Eh bien! si vous en trouvez l'occasion, dites-lui que c'est un indigne scélérat, et qu'il fera certainement mourir de chagrin cette pauvre Geneviève.»

Madeleine questionna Fossette, qui lui raconta l'histoire de la fille de Gendoux.

À ce récit, l'indignation contractait le visage de Madeleine.

«Dans ma position, fit-elle observer, je ne puis parler de cela à M. de Lomas. Mais peut-être un peu plus tard....

--C'est lui qui la force à nous quitter, je ne sais pourquoi: pour la faire mourir plus vite sans doute, parce qu'elle l'embarrasse.»

Madeleine et Fossette montèrent alors chez Christine. Là, un autre tableau non moins navrant les attendait.

La mansarde était petite, mais propre, quoique misérable. L'air et le soleil y pénétraient par la lucarne entrouverte, lucarne si étroite pourtant qu'une partie de la mansarde se trouvait plongée dans l'ombre. Quatre personnes vivaient habituellement dans ce réduit. Une fillette au doux regard, vêtue avec goût, presque avec recherche, assise sur un tabouret, tenait à la main une poupée de deux sous.

Christine, installée sous la lucarne, cousait des bonnets.

L'aïeule, paralysée du côté droit, se tenait dans un fauteuil de paille, les mains croisées et baissant la tête avec stupeur.

De temps à autre, Christine levait sur l'enfant des yeux rougis par les veilles et le chagrin, et poussait un soupir. Aux coquettes agaceries que lui faisait la fillette, elle ne pouvait répondre que par des larmes. On devenait toutefois à ses regards si tendres que cette enfant était sa passion.

Dès que la jeune danseuse aperçut Madeleine, elle se précipita à sa rencontre.

«Je viens, lui annonça l'institutrice, vous remettre une offrande de la part d'une personne qui s'est beaucoup intéressée à votre sort.»

Christine remercia avec une sorte de véhémence.

«Mademoiselle, lui dit-elle, je ne puis rien faire aujourd'hui pour vous témoigner ma reconnaissance; mais rappelez-vous que vous avez une amie qui se jetterait à la Seine pour vous rendre service. Ah! si ma pauvre maman, reprit Christine, était du moins ici pour vous remercier avec moi! Mais nous vous reverrons, n'est-ce pas?

--Et quand pensez-vous que votre mère vous sera rendue?

--Je suis allée hier à la préfecture de police. On ne m'a rien répondu de positif mais j'ai pu voir maman. Ah! pauvre, pauvre maman! Si vous saviez avec quelles femmes elle se trouve! Et puis être en prison, c'est affreux. Elle avait tant de chagrin qu'elle voulait mourir. Je l'ai consolée de mon mieux: mais pouvais-je lui donner courage, puisque moi-même j'étais désespérée?

--Combien gagnait-elle dans son état de blanchisseuse?

--Cinquante sous par jour. Cela suffisait pour nous faire vivre toutes. Mais, comme elle a une mauvaise toux, le médecin lui a défendu d'aller laver pendant l'hiver sous peine d'en mourir. On ne peut cependant pas, pour vivre, s'exposer à la mort. Moi, je ne gagne que vingt-cinq sous avec mes bonnets, quelquefois un peu plus, quand je réussis un modèle.»

Fossette prit un bonnet que venait d'achever Christine.

«Voyez donc, dit-elle, comme celui-là est coquet! Un chou de veloutine dans la garniture à droite, ce serait un petit chef-d'œuvre.

--Je suis un peu artiste, fit Christine avec un orgueil enfantin. Mais les ouvrières de Picardie, d'Arras surtout, nous font une si rude concurrence! C'est mal fait, sans goût; mais c'est si bon marché! On leur paye onze sous de façon pour un bonnet, et nous ne pouvons en établir un semblable au-dessous de dix-huit sous. Sans doute nous travaillons mieux; mais les femmes qui achètent cela ne font aucune différence. Heureusement j'espère avoir l'année prochaine un engagement dans un théâtre de province, et alors... Peut-être même dans un théâtre de Paris.

--Ne gagne-t-on pas fort peu dans ces premiers engagement objecta Madeleine.

--Oh! sans doute, répondit Christine avec une très-grande naïveté. Le théâtre rapporte fort peu. Mais, comme je suis gentille, peut-être trouverai-je un homme riche qui mimera et nous rendra toutes heureuses; et, comme je suis sage, peut être m'épousera-t-il. Alors je serai une grande dame.»

Madeleine était stupéfaite, presque indignée. Elle regarda l'aïeule; mais l'aïeule, sourde et paralytique, restait dans la même immobilité.

«Ne vaudrait-il pas mieux, mademoiselle, reprit Madeleine d'un ton sévère, chercher à vous tirer d'affaire d'une manière plus honorable?

--Plus honorable! repartit Christine très-surprise. Mais c'est impossible. Je vous assure que je suis très-honnête; je n'ai jamais eu d'amants.

--À votre âge on peut le croire, fit en souriant Fossette.

--Je prends des leçons avec plusieurs demoiselles, de mon âge à peu près. Elles ont toutes des amants, et même elles se moquent beaucoup de moi parce que je n'en ai pas. Mais la dernière fois je leur ai répondu de façon à les écraser: «Mesdemoiselles, leur ai-je dit, une femme qui se respecte et qui a de la conduite ne doit pas donner son cœur pour rien. Moi, je serai plus exigeante, parce que je m'estime beaucoup.» Elles n'ont su que répondre.

--C'est une singulière morale,» dit Fossette en souriant.

Madeleine ne riait pas. Elle était navrée d'entendre cette enfant de quinze ans, qui lui avait paru si candide, parler avec une telle impudence et se vanter ainsi de sa vénalité. Elle regretta presque de s'être aussi vivement intéressée à une famille qui maintenant lui semblait le mériter si peu.

Fossette devina se qui se passait en elle, et dit:

«Chacun comprend la vertu comme il peut: chez les riches, les jeunes filles se marient généralement sans amour à des hommes qui ne les aiment pas non plus. C'est une affaire d'argent pure et simple. On trouve cela très-moral, parce qu'on est convenu depuis longtemps de le trouver ainsi. On a dit à Christine qu'il fallait se vendre cher ou ne pas se vendre du tout. On ne lui a jamais enseigné autre chose; et, comme elle assurerait ainsi le sort de toute sa famille, elle croit bien faire. Et puis elle n'a jamais aimé. Elle verra bien plus tard. Car, au fond, c'est une bonne et honnête fille.

--Moi aimer un homme, jamais! dit-elle en se redressant fièrement. Maman et grand-mère prétendent qu'ils sont tous méchants. Papa était jaloux, buvait et battait maman tous les jours. Il lui prenait tout ce qu'elle gagnait. Grand-mère ne s'est pas mariée, mais elle a été tout aussi malheureuse. Enfin, d'après tout ce que je vois, je ne me marierai jamais avec un homme pauvre. Avec un riche, je ne dis pas; car, s'il me maltraitait, au moins j'aurais de belles robes, du pain à manger, et quelque chose avec. Maman dit qu'elle a eu assez de misères comme cela, et que, si sa vie était à recommencer, elle s'y prendrait autrement. Elle veut au moins que son expérience me profite.

--Évidemment, se dit Madeleine, certains principes de morale ne varient pas seulement selon les peuples et selon les temps, mais encore au milieu du même peuple, selon les conditions sociales. La pratique de la morale chez une grande dame n'est pas toujours la même que chez une bourgeoise; la morale d'une ouvrière qui peut gagner sa vie ne ressemble pas toujours à celle d'une malheureuse, incapable de subvenir à son existence. C'est désolant, mais presque inévitable! Le malheur abaisse le niveau moral de l'individu, et les sentiments élevés disparaissent devant l'impérieux instinct de la conservation. Il faut vivre! telle est trop souvent la loi unique de celui qui est la proie de la misère. Chez cette enfant, l'affection, le dévouement palliaient au moins une perversité précoce. En lui donnant de bons conseils, en lui indiquant un moyen honnête de gagner sa vie, peut-être était-il temps encore de la sauver de la dégradation. Madeleine voulut le tenter.

--Voyons, mon enfant, dit-elle après un moment de réflexion, si l'on vous procurait une place, soit dans un magasin, soit dans un atelier de modiste, cela ne vaudrait-il pas mieux que d'être danseuse et que de vendre votre affection, comme une marchandise?

--Maman a pensé à tout cela; mais elle désire que je sois riche. Et moi aussi je veux être riche; je veux être heureuse; je veux une voiture doublée de soie pour me promener avec Bichette et grand-mère; je veux que Bichette ait des robes superbes et des poupées aussi grandes qu'elle, et ma pauvre maman une bonne chambre, avec d'épais rideaux et un grand feu qui flambe. Et puis abandonner mon art! Je l'aime, mon art! Renoncer aux applaudissements du théâtre; car je serai applaudie, je ne le puis pas, je ne le veux pas! L'autre jour, Gorju, le perruquier, disait à quelqu'un, comme je passais: «Voilà une fille qui vaut son pesant d'or.» Vous voulez que j'aille m'enterrer dans un atelier quand je peux, rien qu'en me montrant, gagner tant d'argent! D'ailleurs, maman ne voudrait pas.

--Mais c'est mal, mon enfant.

--C'est mal? répéta-t-elle surprise, c'est mal de vouloir le bonheur de toutes celles que j'aime?»

Madeleine se retira navrée.

En lui laissant cinquante francs, elle chargea Fossette de remettre les cinquante francs qui restaient à Mme Blancheton pour acheter une charrette.

Elle trouva Claudine un peu triste; mais elle ne put deviner la cause de cette tristesse. Sa sœur regrettait-elle Lyon ou bien pensait-elle à Jaclard?

«Je ne suis pas encore habituée à la couture, et je ne sais pas vraiment si je pourrai me faire à ce travail, dit Claudine en se renversant en arrière, en étendant les bras comme pour les déroidir; je n'aurais jamais cru qu'il fût aussi pénible de coudre tout le jour.

--On s'y fait, repartit Fossette, c'est un pli à prendre. Mais ce qui fatigue toujours et fait mal aux yeux, c'est le travail du soir.»

Claudine poussa un soupir qui gonfla sa poitrine, et son œil ardent se fixa dans le vague. Un seul espoir pouvait la soutenir dans son rude labeur, cette fille voluptueuse, cette fille de luxe et d'amour, c'était de revoir bientôt celui qu'elle aimait. Mais le matin une lettre de Jaclard lui annonçait l'ajournement de son départ. Telle était la cause de son découragement.

Madeleine quitta ce misérable garni, l'âme abattue par la vue de tant de malheurs. En traversant ce quartier immonde, en longeant ces maisons noires d'où s'échappaient des exhalaisons fétides, elle se disait:

«Il n'y a peut-être pas une de ces croisées qui n'éclaire des douleurs pareilles à celles que je viens de voir. Et cet ulcère est bien petit en comparaison de la lèpre immense du paupérisme. Que peut, en effet, l'organisation actuelle de l'assistance privée et publique, organisation purement palliative, pour guérir un mal aussi étendu, aussi profondément enraciné! Comme le dit Mlle Borel, l'aumône sera toujours impuissante, si l'on ne transforme les conditions mêmes du travail.»

XXII

Mme Thomassin occupait, au premier étage d'une maison de la rue Neuve-Saint-Augustin, un appartement somptueusement meublé.

Cette femme n'était plus jeune, mais elle avait été fort belle et avait obtenu naguère quelque réputation dans le demi-monde. La fréquentation d'hommes distingués lui avait communiqué un certain vernis de bonne société.

C'était en outre une femme de tête. Elle tenait sa maison sur un grand pied, occupait une trentaine d'ouvrières. Fréquemment, elle donnait des soirées où le monde le plus mêlé se trouvait réuni. Elle avait de l'esprit, beaucoup d'intrigue; et, comme elle se tenait fort au courant de la chronique scandaleuse, ses anciens amis continuaient à la voir. D'ailleurs elle avait toujours de fort jolies ouvrières, et les amateurs du beau venaient de temps à autre admirer de charmantes figures dans ce sérail mobile, c'est-à-dire souvent renouvelé.

Mme Thomassin jouissait d'une certaine considération dans le quartier. Son concierge toujours grassement payé, les notes des fournisseurs très-régulièrement acquittées, une clientèle très-nombreuse de dames à équipage, lui attiraient le respect de ses voisins.

Depuis quinze ans, cette célèbre couturière habitait la même maison et le même numéro; et jamais son crédit ne s'était démenti. Elle possédait une maison de campagne à Montmorency, où, tous les dimanches, pendant l'été, elle se rendait avec ses enfants, car Mme Thomassin était mariée; mais son mari était un mythe. On ne l'avait jamais entrevu. Quoi qu'il en fût, ce qui achevait de poser Mme Thomassin dans l'esprit de tous les épiciers et merciers du quartier, comme une femme de mérite, c'est qu'elle recevait quelquefois des ecclésiastiques, qu'elle était membre de plusieurs confréries et quêtait à l'église.

Les ouvrières de Mme Thomassin travaillaient dans un vaste atelier situé à l'entresol, fort bas de plafond et un peu sombre, ce qui rendait le travail pénible et malsain.

Ces demoiselles se divisaient en deux catégories: les ouvrières du dehors et celles de la maison. Pour être admises parmi ces dernières, il fallait être jeune, avoir de bonnes manières et parler à peu près le français.

Les ouvrières du dehors étaient là, comme partout ailleurs, de pauvres filles d'une conduite douteuse, qui venaient travailler à l'atelier pendant douze heures par jour pour gagner trente sous. Il y en avait de tout âge: de très-jeunes, presque des enfants, et des vieilles, de très-vieilles, ridées, édentées, portant des lunettes. Quelques-unes étaient jolies, ou plutôt avaient dû l'être, car à vingt ans leur visage avait déjà perdu la fraîcheur, et leurs yeux, l'éclat de la jeunesse. Le travail, l'inconduite, la veillée à l'atelier ou la veillée au bal, avaient marbré leur teint.

Les vêtements n'offraient pas moins de variété: les unes portaient des falbalas, les autres des robes d'une simplicité qui touchait à la misère. Celles-ci étaient reléguées près de la porte, et cousaient pour ainsi dire avec les yeux de la foi. Les élégantes s'établissaient près des croisées et écrasaient les plus pauvres de leur luxe. C'est dans le monde des petits comme dans le monde des grands: les femmes entre elles ne cherchent et ne reconnaissent qu'une sorte de supériorité, celle que donnent les chiffons.

Dans toute réunion de femmes la préoccupation exclusive c'est la rivalité de la toilette. Là est tout le mal. Cette émulation dans la futilité devient une véritable passion. Les hommes, qui aujourd'hui crient si fort contre le luxe effréné des femmes, et qui en sont les premières victimes, ne sont-ils pas aussi les premiers coupables?

De tout temps, aujourd'hui comme au siècle de Molière, ils ont ridiculisé les aspirations de certaines femmes vers les occupations intellectuelles. Les moralistes, les dramaturges ont déployé beaucoup plus de verve satirique contre les femmes fortes que contre les femmes futiles. Le futile, voilà selon eux, au contraire, le véritable domaine de la femme. Mais n'est-ce pas toujours le même mobile qui pousse les unes vers les études abstraites, les autres vers les excentricités de la toilette?

Ce mobile, c'est l'ambition de briller, d'attirer les regards à quelque titre que ce soit. Est-ce à dire qu'il faille supprimer le mobile? On ne peut ainsi supprimer les passions humaines. Le seul but de la morale doit être de les diriger. Il s'agit donc de placer sur un autre terrain toutes ces rivalités féminines, en donnant aux femmes une éducation plus sérieuse, plus positive, plus complète, en leur inculquant un sentiment plus élevé de leurs devoirs et de leur destinée.

Peut-être l'excès du mal, contre lequel tonnent aujourd'hui nos moralistes, était-il nécessaire; peut-être les hommes reconnaîtront-ils enfin qu'ils ont eu tort d'encourager les femmes dans l'essor de leur ambition vers la frivolité.

Il est temps aussi que la femme, mieux instruite de sa mission, comprenant mieux sa véritable dignité, cherche ailleurs que dans le culte du chiffon un aliment à son intelligence, à son activité, à ses goûts véritablement artistiques.

Sans doute nous ne prétendons pas que la majorité des femmes soit apte à l'abstraction et aux fortes études; car il faut une certaine vigueur nerveuse pour une longue et profonde concentration de la pensée. Cependant il y a dans l'un et dans l'autre sexe des êtres de transition, des hommes avec un esprit et des goûts tout féminins, et des femmes avec une intelligence et une fermeté entièrement viriles.