Le Calvaire des Femmes

Part 14

Chapter 143,738 wordsPublic domain

Madeleine en effet, par délicatesse, lui avait dissimulé les dégoûts de sa nouvelle position. Certes Mme Daubré était pour elle remplie d'égards, elle lui parlait en amie plutôt qu'en supérieure.

Ainsi elle lui disait avec sa voix la plus mielleuse:

«Ma chère Madeleine, n'êtes-vous pas fatiguée? serait-ce abuser de votre obligeance que de vous prier de me lire quelques chapitres de ce roman que j'ai commencé hier?»

Madeleine ne pouvait refuser; et pendant plusieurs heures qu'elle eût pu consacrer à son travail, elle s'appliquait à lire un mauvais livre, dépourvu pour elle de tout intérêt.

Ou bien encore:

«Madeleine, un peu de musique, s'il vous plaît. Cela me calmerait les nerfs que j'ai très-malades.»

Et Madeleine obéissait.

Ou:

«Si je ne craignais vraiment de vous ennuyer beaucoup, je vous prierais en grâce d'emmener les babies aux Tuileries avec Jeanne; car leur bonne est en course: il serait vraiment cruel de les priver de ce beau soleil.»

Et Madeleine, convertie en bonne d'enfants, emmenait les babies.

Une autre fois, il lui fallait habiller Jeanne. Et puis que de caprices à satisfaire! Jeanne était une enfant gâtée. Si l'institutrice se refusât à tourner la corde, à lui montrer les gravures, à jouer à cache-cache, c'étaient des cris, des trépignements qui donnaient la migraine à Mme Daubré.

Toutefois les exigences de Jeanne étaient loin d'égaler les volontés fantasques qui passaient parfois dans l'esprit de cette coquette désoeuvrée.

Si Maxime n'arrivait pas à l'heure, que d'impatiences comprimées à demi, que de brusques réprimandes faites à l'écolière, mais qui s'adressaient en réalité à l'institutrice! Madeleine souffrait dans son amour-propre et dans sa dignité.

Cependant sa situation chez Mme Daubré offrait d'autres inconvénients plus graves. Albert avait pour elle des attentions, des prévenances exquises; mais ces témoignages naïfs d'un amour naissant embarrassaient Madeleine.

Quant à M. de Lomas, sa conduite envers elle l'inquiétait plus encore: si, devant le monde, il lui montrait une froideur affectée; lorsqu'ils se rencontraient seuls, il attachait sur elle des regards passionnés qui la faisaient rougir. Il lui inspirait plus que de l'antipathie, plus que du mépris, une sorte d'effroi. Elle pressentait que c'était un homme dangereux.

Toutefois, lorsque les regards de M. de Lomas devenaient trop expressifs et trop persistants, elle faisait un effort et levait sur lui ses yeux candides, fermes, imposants. Alors c'était au tour de M. de Lomas de baisser les siens.

Le lendemain de son entretien avec Lucrèce, Lionel entra au salon comme Madeleine s'y trouvait occupée à remplir de fleurs les vases et les jardinières.

Elle s'acquittait de ce soin avec tant de goût! disait Mme Daubré.

Ce jour-là, Madeleine était heureuse. La veille, Albert avait réussi à se débarrasser des instances de Lionel qui voulait le conduire chez Lucrèce, et Mme Daubré avait trouvé un autre _patito_ pour l'accompagner au bal. Il avait passé avec Madeleine une soirée charmante. Il lui avait lu quelques passages de sa traduction de Heine. Ces fragments reproduisaient si heureusement l'esprit tout français et la sentimentalité germanique du poëte allemand, que Madeleine lui avait chaudement exprimé le plaisir très-réel qu'ils lui causaient. À son tour elle avait lu à Albert les passages les plus saillants de son œuvre, et obtenu un succès de larmes et d'enthousiasme. Cette sympathie artistique lui aiderait à supporter les dégoûts de sa situation actuelle et lui donnerait en son talent cette confiance qui parfois l'abandonnait.

Lionel savait par la femme de chambre que Madeleine avait passé toute la soirée en tête-à-tête avec Albert. Sa jalousie, ou plutôt son émulation,--car il n'était pas encore assez épris pour être jaloux,--se trouvait, ainsi que sa curiosité, vivement excitée.

Quand il entra, comme Madeleine répondit froidement à son salut, il s'assit près de la table et prit un journal.

«Il y a courses aujourd'hui, fit-il après un moment de silence. Y viendrez-vous, mademoiselle? Maxime fera courir.

--J'irai si Mme Daubré désire que je l'accompagne.

--Nous allons ce soir aux Italiens. J'espère que vous serez des nôtres.

--Si Mme Daubré le permet, je préférerais rester; car j'ai beaucoup à travailler ce soir.

--Ah! je gage qu'hier Albert vous aura lu ses élucubrations poético-allemandes. Je crains, si vous daignez l'écouter, qu'il n'abuse de votre obligeance et ne vous fasse prendre cette maison en grippe. Les auteurs manquent de discrétion. Il a la manie écrivassière, ce pauvre garçon. Il a toujours Henri Heine à la main, et un manuscrit dans sa poche. Est-ce que vous trouvez cela amusant?

--M. Albert m'a lu en effet, hier au soir, quelques-unes de ses poésies, répondit gravement Madeleine. Je vous assure qu'elles m'ont vivement intéressée.

--Vous vous repentirez de votre indulgence, je vous le prédis.

--Mais alors il pourrait bien également se repentir de la sienne; car je lui ai fait subir aussi la lecture de mes propres poésies.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Lionel en riant. Je ne savais pas que, vous aussi, vous sacrifiiez aux Muses. Jusqu'alors je n'avais rien imaginé de plus comique que deux auteurs se lisant mutuellement leurs œuvres, ne s'écoutant ni l'un ni l'autre, où se trouvant réciproquement détestables, et ne se cassant pas moins l'encensoir sur le nez. «Passe-moi les dragées à la rose, je te passerai les pralines à la violette.» Mais lorsque l'un d'eux est une jolie femme, j'avoue que je trouve la situation fort attrayante et point du tout grotesque. Mademoiselle, si vous voulez m'aider de vos conseils, je renonce au monde, je me fais poëte et en outre votre admirateur à la vie, à la mort.»

Ce compliment, fait d'un ton plaisant et gracieux, n'avait rien qui pût déplaire à Madeleine. Elle sentait pourtant que, sous cette légèreté, M. de Lomas cachait une intention plus sérieuse. Toutefois, elle pensa qu'elle aurait mauvaise grâce de paraître offensée.

«Mais, monsieur, répliqua-t-elle gaiement, n'est pas poëte qui veut. C'est comme si ce camélia, enviant le parfum de la rose, disait: «Il est fort agréable d'être rose; je veux être rose.» J'aurais beau vous conseiller; si vous n'êtes pas né poëte, vous ne ferez jamais autre chose que de la prose en vers.

--C'est bien décourageant, ce que vous dites là. Moi, je ne partage pas votre avis. Je crois que l'être le plus prosaïque devient poëte dans certaines situations, et lorsque s'épanouissent certains sentiments, certaines passions qui développent en lui l'enthousiasme et les aspirations vers l'idéal.»

Et prenant un ton sérieux, il ajouta:

«Hier, j'ai passé la journée au bois de Boulogne, non pas dans cette partie correctement dessinée qui est le rendez-vous du monde élégant, mais dans les endroits les plus sauvages, les moins fréquentés, et j'avais un âpre plaisir à aspirer le parfum de la sève, à contempler ces frêles bourgeons que baignait amoureusement la lumière du soleil. Les gaies chansons des oiseaux, qui autrefois m'étaient insupportables, me semblaient maintenant une délicieuse harmonie. Je me sentais ému de toutes ces splendeurs, que j'admirais pour la première fois. Et cependant mon cœur souffrait.... Ah mais! s'écria-t-il tout à coup en changeant de ton, il est temps que je m'arrête, car je m'aperçois que je divague. Et moi qui me moquais d'Albert! Non, vous avez raison, je ne suis pas né poëte. Mais le camélia ne peut-il du moins, en restant dans le voisinage de la rose, s'imprégner de son parfum?

--Je dirai à M. Albert, reprit Madeleine avec une gravité qui voulait être comprise, que vous le comparez à une rose; il en sera flatté.»

Lionel laissa tomber le journal qu'il tenait à la main, et se renversa sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir un coup en pleine poitrine. Il resta un instant dans cette attitude de découragement. Ses yeux fermés le faisaient paraître plus pâle; ses cils dessinaient au-dessous des paupières une ombre maladive. Ce visage était empreint de fatigue et de chagrin, et la pose semblait si naturelle! Puis Madeleine ne soupçonnait pas l'existence de ces comédiens qui se font un jeu du sentiment et s'appliquent à le feindre. Et d'ailleurs, pour quel motif chercherait-il à la tromper? Dans son inexpérience, elle crut que M. de Lomas souffrait réellement. Mais aussitôt elle se souvint de Geneviève. Comment osait-il lui laisser entendre qu'il désirait lui plaire, puisqu'il aimait cette ouvrière! Cependant, pour rompre un silence embarrassant, elle dit fort naturellement:

«Est-ce Mademoiselle Lucie que fait courir aujourd'hui M. Maxime?»

Lionel se releva en sursaut.

«Pardon, mademoiselle, plus rien au monde ne m'intéresse. Je traverse une de ces crises qui décident de l'existence. D'un côté, tout est clarté, bonheur; de l'autre, c'est la nuit, c'est le désespoir. Que m'importe que Maxime fasse courir Mademoiselle Lucie, Trente-un ou Majesty!»

Il débita cette phrase avec une telle correction de jeu, d'attitude, de regards, qu'une femme plus expérimentée eût deviné là un rôle appris et souvent répété.

Elle ne savait que répondre à cette étrange confidence, lorsqu'on annonça Mlles Borel, Laure et Béatrix.

Mme Daubré les avait invitées à déjeuner; car elles devaient assister ensemble aux courses.

Laure, avec sa pétulance habituelle, courut se jeter au cou de Madeleine et l'embrassa cordialement. Mais Béatrix, la trouvant seule avec M. de Lomas, se montra envers elle plus que froide, presque dédaigneuse.

À la vue de Béatrix, Lionel changea soudain d'attitude. Il fut galant, empressé, et déploya dans la conversation beaucoup de gaieté et de présence d'esprit. Il n'eut plus un seul regard pour Madeleine; mais il prodiguait à Béatrix toutes ces délicates prévenances dont les femmes et les jeunes filles surtout sont si flattées. Laissait-elle tomber un gant, il se précipitait pour le ramasser; il avança un coussin pour ses pieds, un guéridon pour feuilleter un livre de gravures. Et comme elle admirait les fleurs de la jardinière, il dérangea l'harmonie de la corbeille si artistement composée par Madeleine, pour lui former un bouquet des plus jolies fleurs et des plus parfumées.

«Évidemment je me suis trompée. Ce n'est pas moi qu'il aime, pensa Madeleine, c'est Béatrix. Peut-être voulait-il seulement me gagner à sa cause et me disposer à la plaider. Mais Geneviève?»

Elle demeurait très-perplexe, très-embarrassée de se former une opinion sur le compte de M. de Lomas.

Lorsque Maxime arriva, Mme Daubré n'était pas encore prête.

Madeleine ne l'avait pas revu depuis leur rencontre en chemin de fer. Pourtant Mme Daubré recevait souvent Maxime; mais, ces jours-là, elle envoyait l'institutrice conduire les enfants aux Tuileries.

Maxime avait réellement dans le caractère un côté chevaleresque. Il pardonnait aisément à une femme de repousser son amour. D'ailleurs il comptait tant d'autres succès qui rassuraient son amour-propre! Il ne comprenait pas qu'un homme eût la prétention de plaire à toutes les femmes et s'irritât d'un échec comme d'une injure. Il se reconnaissait au contraire des torts vis-à-vis de Madeleine, et il avait à cœur de les réparer. Il la salua avec déférence, en implorant du regard son pardon.

Elle lui tendît la main; mais ses yeux troublés n'osèrent se lever sur lui.

Ce jeu muet, quoique très-rapide, ne put échapper aux regards intéressés et observateurs de M. de Lomas.

«Allons! pensa-t-il, ce n'est pas Albert qui est mon rival le plus redoutable. Si j'échoue, voilà un nœud tout trouvé pour la petite intrigue que Lucrèce m'a si instamment recommandé de mener à bien. Le jour où je le désirerai, Madeleine sera congédiée.»

M. de Lomas, on le voit, n'avait pas la générosité de Maxime. Il ne pardonnait pas aisément une blessure faite à sa vanité. Lui aussi pourtant, il avait obtenu de nombreuses bonnes fortunes; mais, à quarante ans, un échec est beaucoup plus sensible qu'à vingt-cinq.

À quarante ans, un homme se croit et se sent réellement encore jeune. Cependant il a besoin que l'amour même le rassure sur cette jeunesse au déclin. Aussi, comme la femme de trente ans, est-il plus passionné, plus persistant dans ses tentatives de séduction, et, par cela même, plus dangereux.

Mme Daubré arriva enfin. Elle était éblouissante; mais cette femme était une fiction: du rouge aux lèvres et sur les joues, du blanc autour des paupières, un nuage de bleu aux tempes, et aux sourcils trop blonds un peu d'ombre, lui composaient un visage qui, à vingt pas, faisait illusion, mais qui de près ressemblait à une peinture. Des cheveux d'emprunt, flottant en boucles par derrière, dissimulaient son cou trop maigre. Sa toilette, du reste, était aussi simple que celle de Béatrix était chargée: Mme Daubré voulait se rajeunir, Béatrix aspirait au contraire à se donner un ou deux ans de plus. Maxime déclara la simplicité de Mme Daubré adorable, tandis que M. de Lomas s'extasia sur les falbalas de Béatrix. Quant aux femmes, elles s'adressèrent réciproquement sur leurs toilettes des compliments qu'elles ne pensaient pas.

«Comment, chères belles, minauda la coquette, voilà huit grands jours que je ne vous ai vues! Samedi j'ai passé chez vous espérant vous emmener dans ma voiture; vous étiez au sermon.

--Oh! pendant la semaine sainte, nous ne sortons que pour aller à l'église, dit Béatrix; nous nous mettons en retraite.

--Oui, c'était l'habitude au couvent, ajouta Laure; ce n'est pas amusant, mais il faut bien gagner le ciel.

--Avez-vous assisté aux conférences du père X...? demanda Lionel. Elles étaient fort intéressantes; je n'en ai pas manqué une.

--Et moi donc! reprit Maxime en riant... Tiens! maman n'est pas là. C'est inutile de mentir. Comment! mon pauvre diable de Lionel, vous seriez déjà ermite à ce point-là? Vous me faites de la peine.

--Mon cher, il faut être jeune, au contraire, pour sentir toute la poésie et toute la grandeur du culte catholique.

--Oui, en effet, très-jeune ou très-vieux.

--Vous nous scandalisez, monsieur Maxime, fit Mme Daubré avec coquetterie.

--Ce père X..., reprit Lionel, a un esprit si séduisant! Il prêche dans une petite chapelle de la rue de Provence. Les femmes du monde y affluent. Tenez, comment trouvez-vous cela? Peut-on démontrer par une comparaison plus juste, plus attrayante, la nécessité de prier beaucoup, de prier toujours? Il disait: «Quelques esprits sceptiques tournent en ridicule nos plus saintes pratiques, celle du rosaire, par exemple, où 180 fois de suite nous adressons à Marie la même prière. Une maîtresse de maison qui donne une soirée se lasse-t-elle jamais de s'entendre dire par deux ou trois cents personnes: Madame, votre soirée est charmante?»

--Ah! mon cher! qu'il a d'esprit, votre prédicateur! s'écria Maxime en riant aux éclats. Il parle de deux ou trois cents personnes différentes, très-bien! Mais si ces deux ou trois cents personnes se mettaient à dire toutes ensemble deux ou trois cents fois de suite: «Madame, votre soirée est charmante, «cela pourrait devenir plus assourdissant que flatteur.»

Madeleine sourit.

Béatrix prit un air sévère.

«Maxime, dit-elle, nous ne devons pas permettre devant nous des discours qui offensent la religion. Je vous remercie, monsieur de Lomas, de nous avoir indiqué cette chapelle; nous irons habituellement y faire nos prières, car nous assistons chaque matin à la messe de huit heures.»

M. de Lomas comprit qu'on lui donnait indirectement rendez-vous. Et il maudit son zèle religieux, qui allait l'obliger à se lever tous les matins à sept heures.

L'arrivée de M. et de Mme Borel coupa l'entretien.

M. Borel fut assez affable pour Madeleine. Mais Mme Borel affecta vis-à-vis d'elle une réserve un peu dédaigneuse.

Ce changement d'attitude de la part d'une famille qui l'avait si longtemps traitée sur le pied de l'égalité serra péniblement le cœur de l'institutrice. Mais elle se dit confiante dans l'avenir, que la carrière des arts ou des lettres la soustrairait bientôt à cette servitude.

Pendant le repas, elle fut triste, mais personne autre qu'Albert n'y fit attention.

Aussitôt après le déjeuner, on monta en voiture. Jeanne insista pour suivre sa mère. Comme Mme Daubré ne demanda pas à Madeleine si elle désirait les accompagner, l'institutrice resta seule, oubliée. Elle refoula les larmes qui lui vinrent aux yeux. Pourtant elle se consola vite. Elle allait du moins pouvoir se recueillir un moment et travailler un peu.

En passant au salon pour prendre un livre qu'elle y avait oublié, elle fut très-surprise d'y trouver M. Albert Daubré.

«Vous n'êtes pas aux courses? demanda-t-elle avec inquiétude.

--Non, je préfère rester à travailler; et vous-même?

--Moi, répondit-elle froidement, je vais aller voir ma sœur.

--Je n'ose vous demander de vous accompagner, dit Albert tout ému du ton de Madeleine.

--En effet, cela ne se peut pas, monsieur Albert, reprit-elle d'un ton plus doux; ce serait tout à fait contraire à nos coutumes françaises, et Mme Daubré pourrait le trouver mauvais.

--Alors puis-je vous prier de remettre mon aumône à la jeune fille si malheureuse dont vous m'avez parlé avant-hier?

--Volontiers, dit Madeleine.

--Voici deux cents francs; et veuillez lui donner mon adresse, afin qu'elle recoure à moi dans les moments difficiles.»

Madeleine se retira.

Mais cette courte entrevue n'avait pas échappé à une femme de chambre chargée par M. de Lomas de la surveiller.

XXI

Madeleine allait trouver en grand désarroi le cinquième étage du n° 37 de la rue de Venise.

Geneviève était convenue la veille avec Mme Thomassin qu'elle irait travailler à l'atelier et s'installait dans sa maison.

Elle déménageait. Comme elle était souffrante, Fossette faisait la malle, et Robiquet regardait tristement plier les robes, envelopper les bottines et ranger les bonnets dans un petit carton.

Fossette ne se décidait pis encore à suivre son amie. Elle préférait à l'état de couturière celui de passementière comme plus lucratif. Sans doute ce métier subissait, selon les caprices de la mode, de fréquents et longs chômages; mais c'était un joli travail qui demandait un certain goût. C'était aussi moins monotone que d'aligner sans cesse des points sur un morceau de toile. Enfin, quand elle avait amassé un petit pécule, elle pouvait rester quelque temps sans rien faire, acheter de belles fleurs et de jolis bonnets. Mais la couture c'était la vie au jour le jour, sans distraction, sans luxe, sans poésie; c'était du pain à manger, et encore pas toujours à sa faim.

Geneviève avait reçu dans la matinée une lettre de M. de Lomas qui lui faisait espérer l'admission de Fossette, grâce à son instruction, comme ouvrière privilégiée chez Mme Thomassin.

Mais avant d'accepter ces offres avantageuses, Fossette désirait faire une tournée chez les fabricants de passementerie qui lui donnaient habituellement de l'ouvrage, et, selon leur réponse, elle prendrait un parti.

«Je t'en prie, ma chère Fossette, disait Geneviève, décide-toi. Je m'effraye beaucoup d'entrer seule chez cette couturière, qui a des façons de grande dame, et de me trouver au milieu d'une vingtaine d'ouvrières, habillées comme des princesses, et qui regardaient avec mépris ma pauvre robe de mérinos. Avec toi, je serais plus brave. Si elles se moquaient de nous, tu les remettrais d'un seul mot à leur place; tandis que moi, je ne saurai que rougir, ce qui les fera rire encore davantage.

--Eh bien! et moi donc! s'écria Robiquet. Si Mlle Fossette part aussi, que voulez-vous que je devienne? Tuez-moi tout de suite, ce sera plus tôt fait.

--C'est vrai, Geneviève, tu es par trop égoïste. Est-ce que je puis abandonner ainsi cet amour de voisin, qui, pour me plaire, change de chapeau 365 fois par an, et qui, 365 fois par jour, me serine son grand air d'opéra:

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!

Je suis habituée à cette scie. Je l'aime, cette _scie_, et je ne pourrais plus m'endormir s'il ne me berçait pas avec son grand'air. Voyons, ineffable Robiquet (_battant la mesure_), une, deux, trois.»

Geneviève s'efforçait de rire des plaisanteries de Fossette, mais elle ne pouvait vaincre sa tristesse.

«Reste avec nous, dit Fossette.

--C'est cela, mademoiselle, restez avec nous, répéta Robiquet. Mlle Fossette m'a volé cette idée-là. Voilà plus d'une heure que je la rumine sans oser vous la dire. Vous êtes un peu malade, nous aurons bien soin de vous. Il n'y a que les pauvres, voyez-vous, pour s'aimer et s'aider entre eux. Là-bas, tout ce beau monde vous laisserait mourir sans vous offrir seulement un bol de tisane. Et puis nous sommes si malheureux de votre départ!»

Geneviève restait rêveuse, indécise; Claudine, Fossette et Robiquet insistaient.

«C'est impossible, mes bons amis, dit-elle enfin. Les personnes qui s'intéressent à moi me retireraient leur protection, et.... Je ne puis tout vous dire, mais je suis bien à plaindre!»

Elle continuait à chercher dans tous les coins pour s'assurer qu'elle n'oubliait rien, lorsqu'elle découvrit au fond de l'armoire, à demi enseveli sous la poussière, son ancien carreau de dentellière.

Ce carreau lui rappelait sa jeunesse heureuse, pleine de tendresse et de rêves dorés. Il lui rappelait les beaux soirs d'été où, assise devant la porte, elle répondait, tout en jetant ses fuseaux, aux amicales salutations des passants; puis encore les longues veillées d'hiver où sa mère cousait à ses côtés, où son père, si grave et si bon, lisait en face d'elle et la contemplait avec des yeux pleins d'orgueil.

Il n'était pas jusqu'à cette cave sombre qui ne lui parût pleine de soleil, parce qu'alors le bonheur l'habitait, ce bonheur que donnent l'affection et la jeunesse. En quelques secondes tous ces tableaux passèrent devant ses yeux. À tous ces souvenirs, son cœur se gonfla et ses larmes coulèrent abondamment. Ses amis s'empressèrent autour d'elle pour la consoler.

Madeleine arriva au milieu de ce petit drame, comme Geneviève et Robiquet descendaient ensemble la malle et les paquets. Ils étaient tous deux arrêtés devant une sombre ouverture pratiquée dans l'épaisseur de l'escalier, et qui n'avait ni porte ni fenêtre.

«Madame Blancheton!» criait Robiquet.

Mais celle qu'on appelait ainsi ne put répondre tout d'abord. Un accès de toux l'empêchait de parler. Quand elle eut cessé de tousser, elle avança sa tête à l'ouverture. Et Madeleine, que l'encombrement de l'escalier empêchait de passer, vit une de ces figures blafardes, malpropres, hideuses, véritables créations de la nuit et de la misère.

«Qu'y a-t-il? fit une voix rauque, éraillée.

--Croyez-vous, madame Blancheton, que le maraîcher du n° 16 de la rue Maubuée voudra nous prêter votre charrette pour conduire ces effets?

--Prêter! Ah bien oui! Il faudra payer, mes enfants. Le père Crochard est un gredin d'usurier qui ne prête jamais, mais qui loue fort cher.

--Allons toujours voir,» dit Geneviève.

En se retournant, elle reconnut Madeleine.

Madeleine lui demanda si elle trouverait Claudine en haut.

«Oui; elle est dans la chambre de Fossette.»

La mère Blancheton, en apercevant Madeleine, était rentrée dans son antre, semblable à un oiseau de nuit qu'eût effrayé la lumière. Elle avait pris Madeleine pour une dame de charité. Elle se trouvait là en contravention. Le propriétaire du garni ne lui louait ce trou que quatre francs par mois; mais il ne fallait pas se laisser surprendre par la commission des logements insalubres.

En passant devant cette ouverture, d'où s'échappait une odeur nauséabonde, Madeleine eut le temps de jeter un regard dans ce bouge. Un grabat se trouvait à droite du trou, mais on ne pouvait s'y asseoir sans toucher la poutre de l'escalier; sur ce lit, on entrevoyait un amas de guenilles.

Quand Madeleine arriva auprès de sa sœur, elle était fort émue, et elle demanda ce qu'était cette mère Blancheton.