Part 13
«Décidément, Renardet, disait Lucrèce, je vous proclame un homme de génie. Vous êtes certainement un des produits les plus remarquables de notre civilisation en décadence.»
Renardet, qui commençait à s'incliner, coupa à ce dernier mot son salut par le milieu.
Il se contenta de sourire aussi agréablement que le lui permettaient ses lèvres plates et ses dents pointues.
«Ne vous offensez pas, car, moi aussi, je m'intitule hautement la dernière Française de la décadence. Il n'y a plus de Françaises aujourd'hui, mon pauvre Renardet; on ne voit que de petites écervelées, sans esprit, sans grâce. Il n'y a plus que des jockeys mâles et femelles qui mènent l'amour à coups de cravache et ne comprennent rien à la galanterie. À l'heure qu'il est, je fais type. Et dire que cette Beausire.... Mais laissons cela et parlons d'affaires. Je disais donc que vous êtes un homme de génie. Oui, vous seul savez trouver de semblables combinaisons; vous feriez un héros de drame. Parole d'honneur! c'est du haut comique. Devenir l'homme d'affaires, l'homme de confiance de celui que vous avez pour mission délicate de conduire à la ruine, c'est très-fort. Je m'avoue vaincue: je n'aurais pas trouvé celle-là. Vous croyez donc qu'il n'aurait pas renouvelé les cent quatre-vingt mille francs pour deux cent cinquante mille, comme je l'espérais.
--Non, il aurait trouvé facilement à Lyon au 15 pour 100 les cent quatre-vingt mille francs qu'il vous doit; car il venait de dire à la petite femme qui l'accompagnait que son père avait plus de huit millions de fortune. Enfin, à mon arrivée à Lyon, j'ai pris des informations. Elles sont des plus rassurantes. La maison Borel est bâtie sur le roc; elle fait des affaires colossales avec tous les pays, et il faudrait des faillites dans tous les coins du monde pour ébranler son crédit. Le chiffre exact de sa fortune n'est pas connu; mais certainement il dépasse huit millions. En Amérique seulement, ils exportent pour plusieurs millions chaque année; ils occupent, tant à Lyon que dans la banlieue, près de trois mille métiers à velours et à soierie.
--Mais enfin, avez-vous vérifié par vous-même, visité leur fabrique?
--Oui, selon vos recommandations, j'ai voulu voir par mes yeux, et, sous un prétexte, j'ai pénétré dans les bureaux. Toutes les fabriques de soieries sont concentrées dans le quartier des Terreaux; et à voir ces rues si calmes, on ne pourrait soupçonner que là s'est réfugiée toute l'activité commerciale de Lyon. J'ai été stupéfait en entrant dans la fabrique des Borel. Je croyais trouver de vastes bureaux, un personnel considérable, tout cet appareil dispendieux que supposent d'aussi vastes affaires. Mais non; seulement quelques commis silencieux qui montrent des échantillons; quelques caissiers chargés de la correspondance, un atelier de dessin où travaillent en causant une dizaine de dessinateurs, voilà ce que présente aux regards la puissante maison Borel. J'ai visité d'autres grandes fabriques, et c'est partout de même.
--Mais alors vous êtes sûr?...
--La maison Borel est connue à Lyon comme l'est ici la maison Rothschild. Si vous avez un million, vous pouvez le placer en toute sécurité entre les mains de M. Maxime Borel. Au vingt, c'est déjà assez gentil.
--Je n'ai pas tout de suite deux cent soixante-dix mille francs qu'il doit à ses autres créanciers; mais j'ai donné ordre à mon agent de change de vendre mes Saragosse dès que la plus petite hausse se produira. D'ailleurs, puisque c'est moi qui, sous un nom supposé, le poursuis, je saurai me faire attendre. Assurez-le que dans quelques jours vous lui présenterez les quittances de tous ses créanciers. N'a-t-il pas besoin aussi de quelque argent de poche?
--Oui, il m'a demandé de lui trouver en outre soixante mille francs aux mêmes conditions.
--Une idée! s'écria Mme de Courcy, si je lui vendais pour trois cent mille francs mon petit hôtel de la rue Blanche? Il m'en a coûté cent cinquante mille; ce serait une bonne affaire, car il n'est loué que dix mille francs. Il faut que nous lui trouvions une femme qui ait envie de cet hôtel. Décidément ce jeune homme m'intéresse. Pour le fils d'un fabricant de province, il n'a rien de bourgeois. Il a de l'esprit, il est artiste, il m'amuse. Je veux contribuer à son bonheur.
--En le ruinant, fit Renardet avec son rire satanique.
--Bah! quand je le pousserais à dépenser un ou deux millions pour jouir dans le bel âge, ne lui en restera-t-il pas toujours assez pour grignoter le plaisir quand il n'aura plus de dents? Je veux l'aider à se poser sur un grand pied. Je veux en faire un héros de la haute fashion. Vous savez que je suis un peu artiste en ce genre.
--Je l'ai toujours dit, fit Renardet avec componction, malgré votre réputation de femme d'esprit, vous êtes encore méconnue.
--Voyons, Renardet, il faut découvrir à ce jeune homme quelque beauté capable de produire une vive sensation dans notre monde, ne serait-ce que pour faire sécher un peu la Beausire. Non pas seulement de la beauté, mais de l'esprit, mais du neuf qui étonne; une production de votre invention, quelque chose d'un haut ragoût. Maxime ne peut se contenter d'une femme vulgaire. Il a d'ailleurs sa réputation à soutenir; il a lancé successivement trois femmes qui ont eu quelque célébrité: Colombine, Manon et Pouliche. Lionel m'a dit que Maxime était sur le point d'entamer une intrigue avec Mme Daubré. Voilà ce qu'il faut empêcher; car Maxime aimant sérieusement une femme honnête n'aurait plus besoin d'argent. Eh bien! apercevez-vous une merveille qui pourrait le détourner de cet attachement? Cette jeune fille dont vous me parliez tout à l'heure et qu'il a rencontrée en wagon...
--Oh! affaire de passer le temps en voyage, caprice d'un moment. D'ailleurs elle est pourvue, je l'ai rencontrée hier aux Tuileries en rendez-vous avec un tout jeune homme qui paraissait fort épris.
--Bon! comme je vais intriguer Maxime; sachez-moi le nom du jeune homme!
--Nous le saurons.
--Et la position sociale de la jeune fille?
--Elle a été élevée dans la famille Borel qui l'avait recueillie par charité. Elle est maintenant institutrice chez Mme Daubré.
--Ah! chez Mme Daubré, institutrice? fît Lucrèce, qui resta un moment songeuse.
--Mais cette jolie personne, reprit Renardet, a une sœur qui est une bien belle créature. C'est une simple ouvrière; c'est un peu massif; ce serait à dégrossir.
--Elle est à Paris?
--Oui, rue de Venise. À propos, j'ai vu hier mon ami Gorju. Il y aurait aussi, dans un garni de la même rue, une petite danseuse de quinze ans qui a un cachet extraordinaire, paraît-il. Vous savez que ce pleutre de Gorju s'y connaît.
--Quinze ans, dit Lucrèce, c'est trop jeune pour Maxime, qui n'a pas le temps de s'amuser à faire l'éducation d'une femme.
--Il m'a parlé encore d'une petite grisette très-piquante, et d'une blonde, une Flamande très-jolie.
--La grisette nous irait peut-être. Il faudrait voir cela. Cependant cherchez encore. Vous n'avez pas oublié non plus M. de Barnolf. Avez-vous pu arriver jusqu'à lui? On le dit dans la gêne. En voilà un que j'aurais du plaisir à mettre sur la paille.
--Je me suis informé. Il reçoit très-exactement sa pension et dépense peu. Il a une maîtresse qui ne lui coûte rien.
--Je sais cela. Il me faut à tout prix le nom de cette femme mystérieuse. Voyons, dépistez-moi cela en vrai renard que vous êtes.
--Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera, répondit Renardet en répétant un mot célèbre. Jamais ministre fut-il plus désireux que moi de plaire à sa souveraine?
--Il me semble que vous devenez galant: cela m'inquiète, monsieur Renardet. L'amour nuit aux affaires. J'ai idée qu'en secret vous sacrifiez aux Grâces.
--Euh; euh! on n'est pas tout à fait de bronze. Mais soyez tranquille, l'amour ne me fera jamais commettre de sottise.
--Vous m'assurez que M. de Lomas songe à se marier?
--Avec l'aînée des demoiselles Borel. Je le tiens de M. Maxime lui-même.»
Lucrèce, loin d'en paraître offensée, eut sur les lèvres un sourire de satisfaction.
Au même instant une femme de chambre annonça M. de Lomas.
«Vite, Renardet, passez par ici, dit-elle d'une voix basse et rapide, en lui désignant une autre issue. Descendez par l'escalier de service et sortez par la rue d'Anjou.»
XIX
Pendant son entretien avec Renardet, Lucrèce avait quitté son attitude languissante, mais, lorsque M. de Lomas entra, elle se hâta de reprendre une pose de petite maîtresse.
«Bonjour, cher, dit elle, en laissant tomber nonchalamment sa main mignonne et parfumée dans celle de Lionel. Quel heureux événement vous amène si matin?
--L'impatience de vous voir ne suffit-elle pas?
--Toujours charmant, toujours semblable à vous-même! Ce qui vous manque, Lionel, c'est un peu d'imprévu. La passion vraie ne se sert pas d'expressions aussi polies, aussi gracieuses. Me trompé-je? Hélas! je ne demande qu'à me tromper.
--Enfant! vous savez bien ce qu'est pour vous, au fond du cœur, votre Lionel. Vous savez bien que vous occupez sans cesse ma pensée; que toujours je maudis l'instant qui nous sépare, et que, loin de vous, je n'aspire qu'à celui qui doit nous réunir.
--Tiens! s'écria Lucrèce avec un éclat de rire mutin aussi frais que celui d'une jeune fille, voilà une musique qui aujourd'hui se trouve dans mes cordes. J'ai mal dormi. Je suis éveillée depuis plus d'une heure. Devineriez-vous à quoi je rêvais quand vous êtes entré?
--Ce n'était pas à moi, je le crains.
--Non, je le confesse. Je composais une idylle, une églogue, tout ce qu'on peut imaginer de plus sentimental, de plus champêtre. Mais je m'aperçois que je me meurs de faim. Permettez-moi de manger d'abord, car voilà mon chocolat qui attend. Ah! mon ami, que cette vie me fatigue! Je rêvais.... comme vous allez rire!... je rêvais de me marier vertueusement et de me retirer à la campagne, dans quelque coin ignoré de la France. J'achèterais une grande propriété et je ferais de l'agriculture. Je me livrerais à l'élevage des races ovine, porcine et bovine, à l'engraissage des gallinacés. Car j'ai appris par une dure expérience que les bêtes valent mieux que les hommes. J'exposerais aux concours régionaux, et je ferais dans ma localité la pluie et le beau temps. J'ai toujours eu, vous le savez, des goûts de domination, et je pense, comme César, qu'il vaut mieux être le premier dans son village que le second à Rome. Enfin je veux quitter le monde avant que le monde me quitte. Comme je ne puis plus espérer de régner à Paris, je n'aspire maintenant qu'à gouverner une basse-cour et qu'à goûter les plaisirs innocents de la campagne.
--En effet, ma chère Lucrèce, un changement aussi imprévu dans vos goûts et vos idées m'amuserait, s'il ne m'inquiétait plus encore. Auriez-vous eu la fièvre cette nuit? Quelque cauchemar aurait-il jeté du noir dans votre esprit? J'aime mieux croire cependant que c'est le printemps qui infuse dans votre cœur cet amour des champs et de la vertu.
--Vous l'avez dit, de la vertu. J'éprouve le besoin de me rendre utile à la société. Je fonderai peut-être un hospice, ou bien je deviendrai dame patronnesse d'un bureau de bienfaisance.
--N'avez-vous pas rêvé aussi de couronner des rosières?
--Il se peut.
--Et de doter les jeunes filles de bonne conduite, afin qu'elles trouvent des maris?
--Pas encore; mais cela viendra.
--Enfin, dit Lionel en riant, il faut expliquer toutes les bizarreries des femmes par cet impérieux besoin de changement que je regarde moins comme un défaut que comme une richesse de leur nature, et qui les jette en un moment d'un extrême à l'autre. Et vous épouseriez?
--J'avais d'abord pensé à vous, Lionel; mais je crois que nous nous connaissons trop. Il faut un peu d'inconnu dans l'amour: car je rêve un mariage d'inclination. Je rêve.... vous allez rire encore!... je rêve l'amour dans le mariage; je rêve une lune de miel.
--Mais il me semble que ce ne serait pas la première, et que vous en pourriez compter un certain nombre.
--Toutes manquées, mon cher. J'ai été adorée, je n'ai jamais été aimée. Ah! c'est bien rare, l'amour! Ne sait pas aimer qui veut. L'amour tel que je le conçois est aussi rare que le génie. Il me semble que le bonheur suprême se trouve dans cette union complète, exclusive, indissoluble, que consacre le mariage. Vrai, je ne voudrais pas mourir avant d'avoir été aimée ainsi.
--Tout ce que vous me dites là est peu flatteur pour moi.
--Allons donc! Convenez-en, Lionel, vous êtes trop sceptique pour être jamais sérieusement amoureux. L'amour vrai comporte une jeunesse de cœur, une sincérité, une naïveté d'impressions et en même temps une élévation d'âme, une générosité, qu'on ne peut rencontrer chez des gens comme nous, plus ou moins blasés, qui connaissons à fond le cœur humain et toutes ses petitesses.
--Croyez-vous donc pouvoir trouver le bonheur dans un amour que vous vous reconnaissez incapable de partager?
--Ah! mon cher, j'étais née tendre, avec des sentiments élevés. Mais quel caractère, si fortement trempé qu'il soit, peut résister à ce dissolvant, la misère! Maintenant que je suis riche, je me sens encore le cœur assez jeune pour lui refaire, par l'amour vrai et désintéressé, une virginité.
--Eh bien! ce phénix l'avez-vous déjà rencontré?
--Je le cherche. Savez-vous que ce jeune Daubré est fort bien?
--Ah! ah! fit Lionel avec un sourire contraint. Réaliserait-il votre idéal? Pour de la candeur, il en a, je vous en réponds.
--Quand j'aimerai, je vous le dirai, mon ami. Nous ne devons pas gêner nos inclinations. D'ailleurs, pendant trois ans, nous nous sommes suffisamment prouvé l'estime que nous avions l'un pour l'autre.
--Est-ce mon congé que vous me signifiez?
--Non, ne voyez exactement dans mes paroles que ce qu'elles disent; n'y cherchez aucune arrière-pensée. Avec vous, je suis d'une simplicité antique. Je joue toujours cartes sur table. Je n'ai, certes, aucune raison pour vous ménager, puisque je viens d'apprendre que vous m'avez trompée pour une ouvrière. Vous voyez que je suis bien informée, et que j'y mets de la mansuétude. Je vous pardonne, car on la dit très-jolie. Ah! si vous m'aviez fait une infidélité pour une beauté médiocre, je me montrerais plus sévère!
--Vous me voyez stupéfait de cette accusation! exclama Lionel qui simula fort bien la surprise. Mais je m'explique l'erreur où votre espion sera tombé. Ne m'avez-vous pas ordonné d'envoyer chez votre couturière la petite blonde que vous avez rencontrée, il y a quinze jours, sortant de chez Mme Daubré? Eh bien! j'ai à peu près réussi dans ma négociation. Elle se présentera demain chez Mme Thomassin. Je vous apporte une autre nouvelle qui vous fera également plaisir: j'ai découvert la maîtresse de Barnolf. Me reprocherez-vous encore de manquer de zèle?
--La maîtresse de Barnolf! s'écria Lucrèce qui s'était soulevée sur son coude pour écouter plus attentivement Lionel. Son nom? où demeure-t-elle?»
M. de Lomas lui raconta tout ce qu'il savait de Fossette.
«Et vous dites, demanda Mme de Courcy, qu'elle désire entrer aussi chez Mme Thomassin?
--Non, pas elle; je ne lui ai pas parlé; mais Geneviève, très-probablement, la déciderait. Seulement, avec son amour et ce caractère original, peut-être refuserait-elle toute dépendance.
--Elle gagne, dites-vous?...
--Vingt-cinq sous par jour.
--Oh! alors elle ne refusera pas. Mme Thomassin lui donnera deux francs, quand je devrais même payer de ma bourse. Je veux la voir, lui parler, je jugerai alors de quelle manière me venger de ce Barnolf, qui, avant-hier encore, appelait mon salon un «infâme tripot.»
Lucrèce ajouta, comme se parlant à elle-même:
«Quelque instruction, du goût, de l'esprit, piquante et fantaisiste? Cette Fossette plairait peut-être à Maxime. J'y songerai.
--Maxime! Et Pouliche?
--Il a de cette péronnelle par-dessus les yeux. J'ai mes projets sur Maxime. Veillez à ce que votre sœur ne les entrave pas. À propos, vous venez ce soir. Renardet m'a parlé de votre affaire; elle s'arrangera. Ne manquez pas d'amener M. Daubré.
--Un rival! repartit Lionel avec un accent jaloux. C'est de l'héroïsme que vous me demandez là.
--Lionel, dit Mme de Courcy en souriant finement, je connais votre projet de mariage avec l'aînée des demoiselles Borel. Je vous promets de ne rien faire pour l'entraver.»
M. de Lomas voulut protester.
«Oh! mon cher ami, un homme comme vous, exempt de tout préjugé, c'est si rare! Et puis réfléchissez-y: nous nous tenons réciproquement par la crainte de l'indiscrétion. Nous ne pouvons donc pas nous brouiller. Ce que nous avons de mieux à faire, l'amour s'éteignant, c'est de rester amis. Servez-moi comme je vous servirai à l'occasion.
--Moi, Lucrèce, je vous aimerai toujours; mais je vous montrerai que je sais pratiquer la générosité.
--À propos,... cet Albert Daubré?...
--Votre futur mari?... fit Lionel en souriant.
--On ne peut pas savoir, répondit Lucrèce... Quel homme est-ce?
--C'est une nature tendre, un peu féminine...
--Tant mieux! Seuls ces êtres-là savent aimer d'un amour frais, pur, exclusif. Mon cher ami, je suis dans mes jours d'expansion, je vous ferai toutes mes confidences; je suis altérée de platonisme. Riez maintenant à belles dents, si vous voulez!
--Décidément vous êtes amoureuse d'Albert, car l'amour seul a pouvoir de nous transformer ainsi.
--Je n'en sais rien, c'est possible.
--Mais alors je vais vous percer le cœur.... Oui, vraiment, j'hésite à vous faire cette révélation.
--Quoi! il aimerait?
--Je le crois.
--Qui?
--C'est une supposition: l'institutrice de ma nièce, Madeleine Bordier. Or, l'institutrice de ma nièce, ce sont précisément ces beaux yeux noirs que vous avez un jour rencontrés sous ma porte cochère.»
Lucrèce ferma à demi les paupières; ses lèvres se contractèrent avec dépit; elle pâlit légèrement. Se rappelant soudain les révélations de Renardet, elle venait de faire ce rapprochement: c'est Albert Daubré que Renardet a surpris aux Tuileries avec l'institutrice.
«Ah!... cette Madeleine est très-jeune? demanda-t-elle?
--Vingt ans.
--Vous la trouvez belle?
--Fort belle.
--Spirituelle?
--Plus que cela: c'est une intelligence remarquable.
--Je vous permets de lui faire la cour.
--Je proteste.
--Je l'exige.»
Lionel eut un demi-sourire que ne remarqua point Mme de Courcy, et qui sans doute signifiait: Je n'ai pas attendu votre permission pour dresser mon plan d'attaque.
«Vous êtes séduisant, Lionel.
--Vous êtes bien bonne, fit-il en s'inclinant
--Et puis vous avez peu de scrupules. Lorsque vous voulez plaire, vous avez du feu, sans vous départir de votre diplomatie, vous avez à la fois de la passion et du calcul. Elle vous aimera, je vous le prédis.
--Euh! euh! ces femmes philosophes chez qui la tête domine, c'est de la glace.
--De la glace qui fondra sous l'influence de votre magnétisme. Elle est artiste aussi; et d'ailleurs, avec ces yeux-là...
--C'est très-pur.
--Mais vous l'êtes si peu!
--Très-désintéressé.
--Parce qu'elle n'a jamais souffert.
--Non, vrai, je la crois incorruptible. Vous, savez pourtant que je n'ai pas trop bonne opinion des femmes. Mlle Borel, qui l'a élevée, est un roc de vertu.
--Oui; mais à l'école de votre sœur, qui est coquette....
--Je crois deviner qu'elle n'a pour ma sœur ni admiration, ni sympathie.
--Elle a donc beaucoup de préjugés?
--Elle a plutôt de la fierté.
--Peuh! laissez donc! elle est fière, donc elle a conscience de sa valeur. Elle aura peine à supporter cette demi-servitude. Comme artiste, elle doit aimer le luxe. Elle se fatiguera de sa pauvreté. Libre et entourée de séductions de toutes sortes, comment voulez-vous qu'elle résiste? Elle tombera, c'est dans la force des choses.
--Elle a reçu une éducation à l'américaine.
--Raison de plus.
--Non, car elle pense que les femmes doivent se créer une position indépendante par le travail.
--C'est bon en théorie; mais, dans la pratique, c'est impossible.
--Enfin elle base sa morale, non pas sur des dogmes ou des principes sujets à controverse, mais sur la dignité pure.
--Oh! oh! il est des accommodements avec toutes les morales comme avec le ciel. Et puis, quand le cœur parle, la raison se tait. Dites-moi donc, Lionel, ajouta Lucrèce en attachant sur lui un regard scrutateur, il me semble que vous connaissez déjà beaucoup Mlle Madeleine, et qu'elle vous rend bien pusillanime, tout Don Juan que vous êtes. En seriez-vous amoureux?
--Ah çà! vous me croyez donc amoureux des onze mille vierges? répliqua-t-il avec un rire forcé.
--Au surplus, ce que je veux, reprit coquettement la courtisane, ce n'est point que vous me fassiez une infidélité sérieuse.
--Alors j'essayerai pour vous obéir.
--Il faut d'abord réussir à la compromettre gravement aux yeux de votre sœur et d'Albert; ensuite nous verrons,» ajouta-t-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, comme pour souligner ses paroles.
XX
Mlle Borel, depuis que Madeleine l'avait quittée, s'occupait de ses préparatifs de départ. Son frère avait essayé vainement de la retenir. Croyant à la fusion inévitable des peuples, et plaçant l'amour universel au-dessus du nationalisme, elle pensait qu'une œuvre sociale ne peut être vraiment grande et généreuse que si elle embrasse tous les pays du globe. Elle avait toujours critiqué ce travers qu'ont les Français de se renfermer dans la contemplation d'eux-mêmes, sans tenir compte de l'expérience des autres peuples. Afin de ne pas tomber dans ce ridicule qu'elle déplorait, elle voulut voir par elle-même, profiter des progrès accomplis, et juger ceux qu'il serait possible d'accomplir encore.
Sans doute le sort de la Française l'intéressait plus vivement que celui de l'Indienne; car la vivacité des sensations, l'intensité de la souffrance sont en raison directe du développement de l'être, de son raffinement moral et nerveux. Certes, une femme primitive, fortement musclée, ne souffre pas comme une petite maîtresse étiolée au physique, à l'imagination impressionnable; et, parmi les ouvrières la robuste campagnarde est moins à plaindre que la citadine, toujours un peu maladive.
Enfin, si Mlle Borel avait quelques prédilections pour la Française, c'était que le peuple français, nonobstant sa réputation de galanterie, est, en réalité, un des moins libéraux envers la femme. Après la société musulmane, la société française est peut-être celle qui lui accorde le moins de garanties, la traitant, comme on l'a dit, «en mineure pour ses biens, et en majeure pour ses fautes.» N'est-ce pas aussi en France, dans un synode catholique siégeant à Mâcon, que s'agita cette incroyable question: «La femme a-t-elle une âme?» Tel était alors le libéralisme français et chrétien envers les femmes. Depuis lors a-t-il fait beaucoup de progrès? Le moyen âge du moins entourait la femme de vénération et lui adressait un culte. Aujourd'hui les restrictions à sa liberté sont les mêmes, et le respect n'existe plus.
Mlle Borel rêvait l'anéantissement des préjugés locaux, des morales contradictoires, des croyances ennemies, par la science et par un sentiment élevé de la dignité humaine et de la justice. Elle voulait apporter sa pierre à ce vaste édifice qui sera l'œuvre des siècles; elle voulait mettre en présence, à propos de la femme, cette dernière esclave de nos sociétés modernes, les coutumes despotiques, les opinions empreintes encore de barbarie que l'habitude nous empêche d'apercevoir chez nous, mais qui nous révoltent chez notre voisin.
Son livre était surtout adressé aux femmes. Son but était de les instruire de leurs droits, de les relier entre elles, ces martyres de toutes les nations. Ce qu'elle entreprendrait surtout, ce serait l'histoire de la prolétaire dans tous les pays, l'histoire de la majorité enfin. Tel était l'objet de ses études et le motif de ce grand voyage auquel elle comptait consacrer plusieurs années.
Aucune affection personnelle, pas plus son frère que Madeleine, ne pouvait la retenir; et d'ailleurs Madeleine paraissait satisfaite de sa position chez Mme Daubré. Mlle Borel était donc sans inquiétude de ce côté.