Le Calvaire des Femmes

Part 12

Chapter 123,801 wordsPublic domain

Madeleine ne pouvait rester davantage, car Mme Daubré l'attendait aux Tuileries.

Robiquet partit derrière elle, portant le message de Geneviève à M. de Lomas.

«Je ne sais pas trop, fit observer Madeleine à Claudine, s'il convient que tu restes dans cette société-là?

--Comment, se récria-t-elle surprise. Fossette et Geneviève ont des amants, c'est vrai; mais ce sont de très-braves filles; elles ne se vendent pas.

--Ma chère amie, quand on est dans cette voie-là, et qu'on est pauvre....

--D'où sors-tu, Madeleine? interrompit Claudine. À Paris comme à Lyon, une ouvrière sage est une exception. On ne peut pas demander non plus aux ouvrières des grandes villes la même vertu qu'à ces petites demoiselles qui n'ont jamais quitté la robe de leurs mamans. L'amour n'est-il pas leur seul bonheur?

--Tu m'effrayes, Claudine, dit Madeleine émue; comment peux-tu excuser de pareilles mœurs?

--Oh! ne crains rien pour moi. J'ai bien résisté à l'amour de Jaclard. Je saurai donc me garder, malgré tous les conseils et tous les exemples. Et puis je penserai à toi, à Marie, à notre pauvre mère, qui toutes trois auriez tant de chagrin si je me conduisais mal.»

Madeleine, un peu rassurée, embrassa sa sœur en la suppliant de ne jamais manquer à cette bonne résolution. D'ailleurs, dans quelle maison placer Claudine où elle n'aurait pas à courir des dangers peut-être pires?

Commée les deux sœurs s'embrassaient justement en face du n° 15, il y avait sur la porte du perruquier deux hommes qui les observaient attentivement. C'étaient Gorju, le trafiquant de chevelures, et Renardet que Madeleine ne connaissait pas, mais qui, lui, la connaissait depuis le voyage de Lyon.

Renardet était l'homme d'affaires du principal propriétaire de la rue de Venise. Il venait toucher les loyers. Il était en outre en relations suivies et mystérieuses avec Gorju.

«Comment! elle ici? s'écria-t-il.

--Ah! fit Gorju, il y a de jolies filles et de bien beaux cheveux pour le moment dans le garni du 37.

--Je serais curieux d'admirer ces merveilles, monsieur Gorju; mais un autre jour, car pour le moment il faut que je sache où se rend cette beauté, d'un pied si léger,» dit Renardet avec un rire qui découvrait ses dents aiguës, ses dents de carnassier.

XVI

Il était cinq heures. Il y avait foule aux Tuileries. Les rayons dorés du soleil couchant se jouaient dans les bourgeons des marronniers. Ils se réfractaient en brillants arcs-en-ciel dans la pluie fine des jets d'eau et faisaient resplendir les belles toilettes des promeneuses et les visages roses des enfants.

C'étaient une vie, une gaieté, un bruit de caquets, de cris, de rires, de voix fraîches et de chants d'oiseaux. Le printemps n'est pas seulement le rajeunissement de la nature; il se manifeste aussi en nous par un redoublement de vie et par des langueurs, des ivresses, des besoins d'aimer, des joies sans cause, des activités sans but.

C'est la sève qui tressaille, qui monte, qui envahit tous les êtres, depuis le brin d'herbe jusqu'à l'homme, depuis le robuste paysan jusqu'à l'habitant étiolé des villes.

Madeleine chercha des yeux Mme Daubré, et ne la trouva point; mais elle vit à sa place le jeune Albert. Il paraissait plongé dans une de ses rêveries qui lui étaient habituelles. Il tenait à la main un livre qu'il avait laissé tomber sur ses genoux. Ses yeux étaient fixés sur le sommet d'un marronnier, que pourtant il ne regardait point. Quand Madeleine s'approcha de lui, il tressaillit, et pendant quelques secondes il ne put répondre à cette simple question:

«Où trouverai-je Mme Daubré?»

Albert avait l'imagination aussi poétique qu'impressionnable. Madeleine, enveloppée par la lumière du soleil, lui apparaissait alors comme au milieu d'une gloire. Elle avait marché vite. Ses joues étaient animées; ses bandeaux soulevés par la course, dessinaient de petites ondes autour de son front resplendissant. À travers les longs cils de ses paupières à demi fermées par l'éclat du soleil, jaillissaient des rayons à la fois doux et pénétrants.

Depuis huit jours que Madeleine était entrée chez Mme Daubré, Albert avait senti grandir la sympathie qu'elle lui avait inspirée lors de leur première rencontre chez les Borel.

«Ma belle-sœur est allée avec Maxime Borel faire une promenade au bois, répondit-il enfin. Ils ont emmené Jeanne. Vous êtes donc libre, mademoiselle. Je suis venu vous prévenir de ne pas attendre Mme Daubré.

--Combien je vous remercie, monsieur! fit-elle, réellement touchée de cette attention.

--Oh! ne me remerciez pas, j'avais envie de sortir; et, vous voyez, je lisais mon auteur favori.»

C'étaient les poésies d'Henri Heine.

«Je puis donc rentrer,» dit Madeleine, heureuse d'avoir quelques heures de liberté; car depuis huit jours elle n'avait pas trouvé un moment pour se recueillir et travailler.

Elle cumulait en effet chez Mme Daubré les emplois de lectrice, de demoiselle de compagnie et d'institutrice. Que d'exigences n'avait-elle pas, cette coquette désœuvrée et surtout ennuyée!

«Oh! mademoiselle, rentrer déjà? Voyez, il fait si beau! supplia Albert. Votre vie nouvelle paraît vous fatiguer un peu. Je vous trouve pâlie, et vous perdez chaque jour de votre gaieté.

--C'est que maintenant, répondit Madeleine avec un sourire forcé, j'ai de graves fonctions à remplir; Si je riais comme autrefois, Jeanne n'aurait plus de considération pour moi.

--Est-ce bien là la vraie cause de votre air sérieux? demanda Albert avec une émotion dans la voix. Nous serions bien malheureux si vous ne vous plaisiez pas avec nous. Ma belle-sœur vous aime déjà beaucoup, et Jeanne aussi!»

Madeleine lui répondit avec une gravité triste:

«Sans doute, monsieur, je regrette Mlle Borel; mais certes je me trouve heureuse de ma nouvelle position; je suis très-sensible surtout à l'affection que vous me témoignez tous.»

Madeleine, en prononçant ce petit mensonge bienveillant, avait le cœur un peu gros. Elle était loin d'être heureuse chez Mme Daubré, comme elle le disait. Cette position subalterne vis-à-vis d'une femme capricieuse dont elle ne pouvait estimer le caractère, et qui lui était de beaucoup inférieure sous le rapport de l'intelligence, la blessait dans son amour-propre aussi bien que dans sa dignité. Et puis son esprit sérieux et méditatif ne se prêtait qu'avec de pénibles efforts à ces fonctions de surveillante attentive et sévère. Elle ne pouvait s'indigner avec conviction des fautes puériles de Jeanne. Elle sentait qu'elle remplirait mal ses devoirs d'institutrice.

Doué d'une excessive délicatesse de cœur, Albert comprit à l'accent un peu contraint de Madeleine qu'elle n'était pas tout à fait sincère et qu'elle souffrait. Il se tut, car il souffrait aussi.

Albert s'était levé à l'arrivée de Madeleine, et maintenant ils marchaient l'un à côté de l'autre, au milieu d'un massif de marronniers.

«Dans ce moment, reprit-il après un silence, vous paraissez péniblement affectée. Peut-être est-ce moi qui vous ai déplu en venant à votre rencontre. J'ai été élevé au fond de la Bohème, dans un château isolé, entre une vieille tante et un vieux précepteur. Je ne sais donc rien des usages français. Dites-moi, je vous en prie, que je n'ai commis à votre égard aucune inconvenance.

--Oh! monsieur, répondit vivement Madeleine, j'ai toute confiance en votre loyauté; et, pour vous le prouver, je ferai avec vous un tour de promenade.»

Madeleine était très-pure et par cela même très-audacieuse. Mlle Borel lui avait appris d'ailleurs à ne pas se préoccuper des convenances lorsqu'elles gênaient la liberté sans profit pour la morale.

«Je vous remercie, mademoiselle, de cette preuve d'estime, dit Albert un peu troublé.

--En effet, je suis triste, reprit Madeleine. Je viens d'assister à une scène si pénible et si émouvante, que vraiment j'ai besoin pour me remettre de grand air et de distraction.»

Elle conta avec un accent pénétré et plein de chaleur l'histoire de Christine Ferrandès et de la pauvre phtisique qu'on avait arrêtée parce qu'elle mendiait.

«Et vous les croyez en tous points dignes d'intérêt? demanda Albert.

--Je ne les connais pas; mais quelle que soit leur conduite, des femmes aussi malheureuses sont toujours dignes d'intérêt. L'inconduite en pareil cas est la conséquence de la misère.

--Vous avez raison, mademoiselle; et quoique je partage entièrement l'avis de Mlle Borel au sujet de l'aumône, cependant, en face de tels malheurs, comment rester impassible dans ce système et ne pas les secourir! Je ferai donc ce que vous voudrez bien me dicter.

--Merci pour elles, dit Madeleine.

--En ma qualité d'Allemand, je suis un vrai songe-creux. Je crois à la métempsycose. J'ai dû être femme dans une précédente existence, et j'ai dû souffrir beaucoup; car je ressens les souffrances des femmes comme si je les avais éprouvées.»

Madeleine sourit.

«Ces réminiscences ne seraient-elles pas plutôt l'effet de l'imagination que celui du souvenir?

--Peut-être avez-vous raison. Mais c'est là un sujet bien triste. Vous restez ici pour vous distraire et je vous entretiens de pensées douloureuses. La nature pourtant est si gaie! Comme ce jour est pur et ce coucher de soleil resplendissant! L'air est embaumé et il enveloppe comme une caresse. On voudrait, n'est-il pas vrai? s'enfuir au fond des bois, on se baigner dans la rosée des prés. On éprouve le besoin de chanter comme les oiseaux ou encore de faire des vers pour décrire toutes ces ivresses, toutes ces splendeurs.

--Vous faites des vers? interrogea Madeleine.

--Oui, répondit le jeune homme en rougissant. Mais c'est un secret; car je ne veux les montrer à personne. Je les trouve bien beaux mes vers, cependant; mais il me semble qu'aussitôt que je les aurai lus, ils me paraîtront affreux. Et puis maintenant, qui s'intéresse à la poésie?

--Moi, dit Madeleine.

--Vous? Ah! quel bonheur! s'écria Albert avec une naïveté toute germanique. Et vous aussi, vous écrivez en vers?

--Hélas! j'ai aussi ce défaut!» fit-elle en riant.

Et puis tout à coup elle devint grave; son œil inspiré s'arrêta fixe et profond sur le ciel bleu. Elle soupira; car la poésie était maintenant tout son espoir.

«Je vais peut-être vous faire une proposition indiscrète, reprit Albert; mais alors regardez-la comme non avenue. Si vous voulez me lire vos vers, je vous lirai les miens.

--J'y consens, répondit Madeleine en souriant. Puisque nous voilà confrères en littérature, nous nous critiquerons mutuellement. D'abord je serai franche, je vous en préviens. Tant pis si vos vers sont mauvais ou si vous avez de l'amour-propre. Toutefois il faudrait me promettre la même sincérité.

--Sans doute; mais vous, vous ne pouvez faire que de belles choses. Ce soir, ma belle-sœur doit aller au bal; elle m'a prié de l'accompagner. J'ai promis avec regret; car je hais ce qu'on appelle le monde; je n'aime que la lecture, l'étude, la poésie. Je tâcherai de décider Lionel à l'accompagner. Ce soir donc, si vous le voulez bien, nous nous réunirons au salon; je vous soumettrai quelques passages de ma traduction de Heine, et je vous raconterai mes projets pour l'avenir. J'ai de grands projets: je crois qu'il y a une réforme à opérer dans l'art comme dans les mœurs, et qu'il faut remplacer notre charlatanisme littéraire et notre hypocrisie morale par la vérité et la simplicité. La littérature est-elle le miroir des mœurs, ou les mœurs sont-elles le reflet de la littérature? L'une et l'autre proposition peuvent se soutenir. Mais il est certain que les artistes, ces êtres passionnés, à imagination vibrante, arrivent par le sentiment, plutôt que les philosophes par la raison pure, aux grandes intuitions de l'avenir; car leurs aspirations incessantes vers l'idéal leur font concevoir une beauté, une harmonie, une perfection qui doivent être la destinée nécessaire de l'homme dans la carrière immense du progrès.»

En parlant, Albert s'animait; Madeleine l'écoutait sérieuse, et Renardet, qui n'avait cessé de les observer, se disait avec un sourire sardonique:

«Évidemment ce sont deux amoureux. Voilà bien la vertu des femmes!»

Lionel les rencontra comme ils rentraient ensemble; il leur jeta un de ses regards froids et perspicaces. La joie naïve qui éclatait sur le visage d'Albert ne put lui échapper. Il ne s'arrêta pas toutefois à les observer, car il avait hâte de se rendre chez Geneviève, dont Robiquet venait de lui remettre le message.

XVII

Geneviève reposait encore sur le lit de Fossette. Elle éprouvait une si violente anxiété que cette douleur morale absorbait toutes ses forces physiques. Viendrait-il? Ne viendrait-il pas? Elle ne donnait point, mais elle paraissait assoupie. Le moindre bruit la faisait tressaillir et lui serrait le cœur.

Fossette et Claudine continuaient à travailler silencieusement.

Robiquet ne précéda M. de Lomas que de quelques minutes.

Quand Geneviève vit entrer Lionel, elle se souleva, poussa un cri de bonheur et lui tendit les bras.

«Que les femmes sont lâches!» dit Fossette à l'oreille de Claudine, comme les deux ouvrières se retiraient par discrétion dans la pièce voisine.

Geneviève était si reconnaissante de la visite de M. de Lomas, qu'elle ne lui adressa pas un reproche, pas un mot amer. C'était de joie qu'elle pleurait en serrant les mains de son ami.

Ces derniers bonheurs d'une union qui se brise sont souvent plus âpres, plus véhéments, que les félicités d'un amour à son début.

«Calmez-vous, mon amie, lui dit Lionel. Comme vous l'avez pensé, sans mon étourderie qui m'a fait oublier de vous demander votre adresse, je serais venu plus tôt; mais j'ai beaucoup, beaucoup pensé à vous. Je me suis même occupé, ne pouvant vous aider de ma bourse, à vous trouver une meilleure position.

--Oh! que vous êtes bon de songer à moi! Mais ce que je veux de vous surtout, c'est votre affection. Qu'ai-je besoin de luxe? Je gagne à peu près ma vie. Je ne souffre que de votre oubli, de votre froideur.»

Elle se remit à pleurer.

«Voyons! ma Ginevra, tu es une enfant; ne pleure pas. Je ne veux pas que ces beaux yeux soient rouges, entends-tu! Ne vois-tu pas que je t'aime?

--Je ne sais pourquoi, quand je pense à vous, j'ai le cœur serré; et puis, je sens, je devine.... j'ai peur.... Il me semble que le bonheur m'échappe et que.... je vais rester toute ma vie seule avec le remords, avec cette pensée horrible que j'ai torturé le cœur de mes pauvres parents qui m'aimaient tant. Ma mère encore me pardonnerait; mais mon père?...»

Elle se souleva sût son coude.

«Lionel, connaissez-vous Gendoux?

--Oui, j'en ai entendu parler, répondit M. de Lomas en baissant les yeux et la voix.

--Je crois qu'il me tuerait et vous aussi, s'il apprenait... s'il savait...

--Oh! ma chère enfant, on s'habitue à ces douleurs-là.

--Mon père s'habituer à la honte, jamais!

--Quand tu auras ici une position lucrative, tu lui écriras que tu as quitté Lille, parce que cette vie de travail et de pauvreté sans perspective d'amélioration possible t'a rebutée, et que tu es venue chercher à Paris une existence plus conforme à tes goûts. Enfin, dans quelques mois, tu seras majeure et libre par conséquent. Tes parents ne pourront pas s'opposer à tes volontés.

--Il faudra bien me résoudre à leur donner ce grand chagrin, dit Geneviève en soupirant; car je ne puis plus retourner auprès d'eux dans la position où je me trouve. Vous me comprenez, Lionel; il y a quelque temps j'espérais encore me tromper, mais maintenant je ne puis plus douter.»

Elle fondit en larmes.

M. de Lomas ne s'attendait pas à une semblable révélation. Et comme il n'aimait plus Geneviève, il ne chercha pas beaucoup à dissimuler la vive contrariété qu'il en éprouva. Il quitta soudain le ton presque tendre et le tutoiement qu'il venait d'employer, et lui adressa quelques froides consolations.

Il savait bien que Geneviève n'aimait que lui. Mais comme tous les hommes sans conscience, plus coupables cependant que la femme séduite, il voulait douter, afin de rejeter sur Geneviève seule la conséquence de leur faute commune. Il pouvait du moins feindre des soupçons qui donneraient un prétexte à son abandon.

«Quel est ce jeune ouvrier, demanda-t-il, qui vient de me remettre votre lettre?»

Geneviève était si candide dans son amour, que, ne pouvant deviner la pensée injurieuse qui traversait l'esprit de M. de Lomas, elle répondit naïvement à sa question. Elle attribua son refroidissement subit à toute autre cause et regretta presque de lui avoir fait cette révélation.

«Monsieur de Lomas, dit-elle avec dignité, mais avec une émotion concentrée, lorsque vous m'avez arrachée à ma famille, vous m'aviez laissé entrevoir la possibilité d'un mariage. Je ne vous rappellerai pas les subterfuges que vous avez employés pour me séduire. Je vous ai pardonné depuis longtemps, parce que je vous aime. Si j'ai pu croire un moment que vous m'épouseriez après la mort de votre mère, maintenant que j'ai un peu plus d'expérience, j'ai complètement perdu cet espoir. Je sais bien qu'un homme de votre classe, de votre éducation, ne consentira jamais à épouser une pauvre ouvrière, et à la présenter comme son égale dans le monde et dans une famille qui la repousserait. Non, tout ce que j'espère, c'est que ce lien vous attachera à moi, que vous continuerez à m'aimer, à penser quelquefois au milieu de vos plaisirs à la pauvre fille qui vous a donné toute sa vie. Oh! dites, promettez-le moi.»

Lionel prit dans sa main sèche et froide la main fiévreuse que lui tendait la jeune fille.

«Sans doute... sans doute... dit-il avec embarras. Je vous aime, et d'ailleurs je vous le prouverai.

--Oh! Lionel, reprit Geneviève un peu rassurée, quand je pense que je vais avoir un enfant qui sera le vôtre aussi, j'oublie tout mon malheur... j'oublie la honte, et je l'aime déjà, cet enfant qui vous ressemblera. Vraiment, je crois que je vous en aime aussi davantage.»

L'accent plaintif dont elle prononça ces tendres paroles, son regard ému, voilé par les larmes, la rendaient si touchante et si séduisante même que Lionel eût pu en être attendri; mais il était alors trop préoccupé de chercher une combinaison qui lui permît de se débarrasser de Geneviève avec honneur.

«Je suis bien sensible, mon enfant, dit-il, à votre affection. Il faut songer à vous créer une position; et c'est à quoi je vais mettre tous mes soins.»

Il était si éloigné de penser à un mariage qu'il ne s'excusa pas même auprès de Geneviève de manquer à ses promesses.

«Une dame, une amie de ma sœur, poursuivit-il, à qui j'ai parlé de votre position comme ouvrière, m'a promis de s'occuper de vous. En attendant, elle vous a recommandé à sa couturière, qui vous donnera du travail et qui vous procurera une chambre dans sa maison même. C'est un grand atelier et une couturière en vogue. Vous y apprendrez cet état qui, à Paris, avec des protections, peut devenir très-lucratif.

--Quitter mes amies, s'écria Geneviève, Fossette qui est si bonne pour moi?

--Il le faut, mon enfant; d'ailleurs Mme Thomassin demeure rue Neuve-Saint-Augustin, tout à côté de la rue Louis-le-Grand. Nous pourrons ainsi nous voir plus souvent.»

Ce dernier argument décida Geneviève.

«Je vais vous donner l'adresse en question, ajouta Lionel; vous pourrez vous y présenter de la part de Mme de Courcy.

Apercevant sur la table l'encrier et la plume dont Fossette s'était servie, il s'en approcha pour écrire cette adresse.

Il n'y avait qu'une feuille de papier, mais elle était écrite au verso.

Lionel y jeta les yeux et lut avec un vif étonnement.

C'était le contrat de Fossette et de M. de Barnolf.

Il posa le papier sans rien témoigner de sa surprise.

«Mlle Fossette a-t-elle aussi un amant? demanda Lionel.

--Oui, un monsieur fort riche qui l'adore. Mais c'est une singulière fille, cette Fossette, et très-honnête, quoiqu'elle soit très-pauvre.

--Ils se voient souvent?

--Tous les jeudis.

--Ah!

--Ces belles fleurs que vous voyez sont les seuls cadeaux qu'elle lui permette.

--Il ne vient jamais la voir?

--Jamais.»

Voilà donc ce secret qui intrigue si fort Lucrèce, pensa Lionel.

Il ajouta tout haut:

«Votre amie est vraiment une étrange créature. Depuis quand la connaissez-vous?

--Depuis que je suis ici, c'est-à-dire depuis un mois... mais je l'aime, comme si nous nous étions toujours connues. Oh! vraiment, Lionel, si vous pouviez aussi vous intéresser à elle et lui obtenir de l'ouvrage chez la couturière de Mme de Courcy...

--C'est possible, nous verrons cela.

--Elle est très-bonne ouvrière. Elle a quelque instruction et surtout beaucoup de goût. Elle sait s'habiller gentiment avec des loques. L'état de fleuriste lui plairait mieux que la couture et la passementerie; car elle est passementière; mais elle n'a pas d'avances pour faire un apprentissage. Enfin, Lionel, je vous en prie, pensez à elle aussi; car j'aurais un très-grand chagrin de m'en séparer.

--Je vous promets d'en parler, répondit Lionel. Vous irez donc demain sans faute chez Mme Thomassin.»

Geneviève promit.

«Lucrèce sera contente de moi, pensa Lionel en descendant l'humide et sombre escalier du n° 37. Dire que des êtres humains vivent là-dedans! Pouah!»

Et il s'éloigna en fredonnant un air d'opéra.

XVIII

Lucrèce de Courcy, nous l'avons vu, était une courtisane de la haute école, la courtisane prévoyante de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Ce n'était pas seulement une femme, belle, spirituelle, entraînante; c'était surtout un homme d'affaires.

Elle voyait s'approcher le moment où elle devrait renoncer à la vie qu'elle s'était faite; et comme elle ne voulait se retirer du monde qu'avec une fortune considérable, elle jouait à la bourse et plaçait son argent à très-gros intérêts.

Renardet était son factotum; mais elle n'exerçait l'usure qu'avec une extrême circonspection.

Du reste, dans ce milieu de désordre et de luxueuse galanterie, il lui était facile d'épier le moment où un fils de famille commence à descendre la pente de la ruine et peut encore présenter des garanties. Elle lui offrait alors de le mettre en relations soit avec Renardet, soit avec Pinsard, dont elle se servait comme prête-nom, ce même Pinsard, dont la femme était, rue Saint-Roch, marchande à la toilette.

Il était onze heures du matin. La belle Lucrèce était encore au lit. Sa chambre à coucher, fraîche et coquette comme celle d'une jeune mariée, avait des tentures de soie rose recouvertes de guipure; mais peut-être ces draperies aux reflets suaves faisaient-elles un peu trop deviner la femme déjà mûre qui s'entoure de couleurs tendres pour se donner un air de jeunesse.

La beauté de Lucrèce avait encore assez d'éclat pour légitimer cette prétention. Grâce à un demi-jour habilement ménagé, elle pouvait assez bien faire illusion. Cette lumière rosée répandait des teintes exquises sur son visage d'une pâleur mate, et atténuait les lignes qui commençaient à s'accentuer avec trop de vigueur.

La fine dentelle qui encadrait, son ovale, dissimulait des tempes un peu évidées, et les contours déjà massifs du menton. Elle tenait hors du lit ses bras et ses épaules encore admirables comme lignes et comme modelés. Ses yeux à demi clos, exercés aux séductions, brillants d'un certain feu de jeunesse, exprimaient en même temps une voluptueuse langueur.

À voir cette pose, ces teintes, ces ombres et ces reflets artistement étudiés, on eût dit une femme entièrement occupée de plaire. Qui eût supposé que cette créature si féminine, si coquettement enveloppée de ces frais nuages de soie et de dentelles, cachait, sous des apparences aussi gracieuses, une ambition effrénée, une rapacité d'oiseau de proie, une corruption, une sécheresse de cœur enfin qu'on ne rencontre guère que chez ces femmes habituées à simuler tous les sentiments et à exploiter l'amour!

Un homme, aussi répulsif que Lucrèce était attrayante, se tenait assis devant elle. C'était Renardet qui faisait tache dans ce luxe avec son petit habit râpé à manches collantes et ses souliers à clous.