Part 11
C'était un gracieux tableau que ces trois jolies ouvrières cousant et babillant à travers un rayon de soleil.
Entre elles le contraste était si frappant!
Geneviève était la blonde fille du Nord, à la figure gravé et douce, aux yeux bleus, au regard tendre, avec une magnifique chevelure à reflets d'or; elle était grande et frêle, un peu languissante. Depuis quelque temps son visage avait perdu sa placidité flamande. Dans ses traits amaigris on remarquait une expression inquiète, fiévreuse. Ses yeux brillants, d'un bleu plus sombre, souvent se fixaient dans le vague. Et son teint, autrefois si pur, offrait en plusieurs endroits des marbrures maladives.
Quant à Claudine, c'était la beauté plastique dans toute sa splendeur. Elle était grande et bien développée. Son corps présentait des proportions sculpturales.
De visage, elle ressemblait à Madeleine. Beaucoup, l'eussent jugée plus belle. C'étaient ses traits, avec des lignes moins nobles peut-être, mais plus correctes. Ils n'étaient pas empreints de cette intelligence à la fois puissante et raffinée, qui caractérisait la figure originale de Madeleine. Ses yeux noirs exprimaient plus de volupté que de profondeur. Son front bas, comme celui des statues antiques, était large et bien dessiné. Le front élevé de Madeleine appartenait à l'art moderne plus idéalisé. Claudine avait une chevelure opulente, mais un peu massive. Le menton, quoique très-régulier, était trop matériel.
Elle avait plus de fierté que de dignité réelle. Son geste et son attitude avaient l'abandon des femmes élevées dans un milieu où l'on reconnaît, en fait, sinon en principe, la liberté des relations amoureuses.
Toutes trois portaient dans l'amour la différence qui se remarquait dans leur organisation.
Chez Geneviève, ce qui dominait, c'était la tendresse, une tendresse un peu romanesque, mais exclusive et dévouée. On devinait que l'amour absorberait sa vie.
Claudine était une méridionale passionnée, impétueuse, révoltée contre les entraves.
Fossette, elle, c'était la femme de la fantaisie; frêle, mais nerveuse. Il y avait dans cette mièvre créature des ressorts inouïs; soit pour lutter contre un obstacle, soit pour satisfaire un caprice, soit pour se consoler des revers de l'amour.
Que disaient-elles, là, toutes trois? Ce que peuvent dire des jeunes filles amoureuses; elles s'entretenaient de leurs amoureux.
Malgré ses promesses, M. de Lomas n'était pas revenu. Geneviève était triste; et, en parlant de lui, des larmes tremblaient au bord de ses cils.
«Voyons, Geneviève, disait Fossette, faites la risette, et plus vite que ça. Si tu continues à pleurer ainsi, on ne pourra plus rester dans ton voisinage. C'est affreusement contagieux, la tristesse. Et moi, si j'étais deux jours sans rire, j'en ferais une maladie. Est-ce qu'on se laisse abattre pour un homme qui vous plante là!
--Vous avez raison, appuya Claudine; si Jaclard ne m'aimait plus, je l'aurais bientôt oublié. Mais, je crois que je le tuerais d'abord.
--Dieu! mesdemoiselles, cria une voix mâle de l'autre côté de la cloison, vous bavardez que la langue m'en démange.
--Monsieur Robiquet, repartit Fossette, nous vous prions de respecter notre intérieur.
--Puisque vous me refusez de participer à votre aimable conversation, dit la voix, je vais chanter.
--Accordé, monsieur Robiquet; vous danserez ensuite si le cœur vous en dit.»
Robiquet chanta en fausset:
Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate....
«À part mon idole, reprit Fossette, et ce brave Robiquet, tous les hommes sont des infâmes, et ils se prétendent honnêtes! Peut-être ne tromperaient-ils pas un homme; mais ils trompent une femme sans la moindre vergogne, et une femme qui les aime encore! Ils n'ont pas de cœur, mais seulement de la gloriole. Ils n'aiment réellement une femme que si elle flatte leur vanité. Savez-vous pourquoi ils osent nous tromper ainsi? c'est qu'ils savent que nous avons intérêt à nous taire, et que nous n'oserons pas révéler leurs infamies. Non seulement ils nous trompent, mais encore ils nous exploitent. À quatorze ans, je servais un vieil écrivassier qui portait perruque, et qui, sous prétexte que la servante de je ne sais quel grand homme écoutait ses vers et lui donnait des conseils, me faisait asseoir devant lui pendant des heures entières pour me lire ses tragédies. Comme je n'y comprenais goutte, il me maltraitait, et, pour me venger, quand il ne me regardait pas, je lui tirais la langue. Un jour, il y avait plus de quatre heures que je me tenais droite sur une chaise à l'écouter; j'en avais des crampes. Tout à coup il me demande: «Eh bien! comment trouves-tu cela?--Quoi cela? Votre frimousse ou votre perruque? L'une portant l'autre, je les trouve affreuses.» Il devint furieux et me souffleta. Depuis ce moment, je le détestai. Mais je ne savais que devenir. Et puis il me promettait toujours de me mener au spectacle quand il aurait une pièce représentée; et je désirais tant voir un théâtre! Cette pièce ne s'est pas jouée, et jamais ce ladre ne m'a conduite au spectacle. Je l'ai quitté pour servir un peintre qui faisait des tableaux. Celui-là était plus gai que l'autre; mais comme les modèles coûtaient fort cher, il me drapait avec des morceaux d'étoffe et me faisait rester des journées entières dans la même position. Avec cela, jaloux comme un tigre, quand il sortait, il m'enfermait. Toute mon ambition alors était de porter des bottines. Il m'en promettait toujours et ne m'en dormait jamais. Les arts ne m'ayant pas réussi, je me jetai dans, le populaire. Je me disais: «C'est là seulement que je trouverai du cœur, de la franche et bonne gaieté.» J'aimai un serrurier. Ah! j'en ai vu de belles avec celui-là! Il était ivrogne et paresseux. Il me battait plus souvent que son enclume, et me forçait à travailler pour me voler mon gain et le dépenser au cabaret. Voilà donc les hommes! Des hypocrites qui font de belles phrases pour séduire les femmes; des brutaux qui les battent quand ils les ont séduites: en somme, des égoïstes qui ne songent qu'à satisfaire leurs vices. Après le serrurier, je me mis en garni à mon compte, jurant de ne plus aimer que les fleurs, et de ne plus habiter qu'avec elles.
--Et ton _aristo_, cependant? demanda Claudine.
--Je l'aime, c'est vrai, mais je reste libre, c'est convenu. J'ai fait serment de ne jamais le revoir s'il entreprenait d'attenter à ma liberté.
--Vous ne voulez donc pas vous marier? demanda Claudine.
--Me marier! mais ce serait bien pis. Se lier pour toujours, autant les galères, à perpétuité.
--Robiquet est pourtant un brave garçon, fit observer Geneviève.
--Sans doute. Mais impossible devine décider. Monsieur Robiquet, cria-t-elle de nouveau, assez de musique comme cela! Veuillez maintenant montrer à la société votre galant museau.»
Robiquet ne se fit pas prier. Il entra aussitôt, le sourire sur les lèvres; avec l'air gracieux d'un homme qui veut plaire.
«Monsieur Robiquet, ne confondez pas. Je vous ai dit de vous montrer; mais non pas d'entrer. Mlle Claudine avait oublié que vous avez le nez en trompette. Maintenant; merci; monsieur Robiquet, vous pouvez vous retirer.
--Ah! mais non! on ne met pas comme cela un honnête homme à la porte. Tant pis! Vous m'avez appelé; je m'assieds.
--Vous avez tort, monsieur Robiquet; dit Fossette avec un fin sourire. Je vais continuer mon histoire, et vous n'y êtes pas flatté. Donc, ma chère Claudine, vous avez vu cet excellent Robiquet. Depuis près d'un an, il me harcèle pour que je devienne son épouse devant Dieu et devant les hommes; comme disait dans ses drames le vieux monsieur à perruque. Oui, Robiquet est aussi simple que cela; il s'imagine qu'on se marie par complaisance. Monsieur Robiquet, je vais vous apprendre mon secret tout entier, et vous satires alors pourquoi je refuse l'honneur de m'appeler Mme Robiquet. Depuis que j'ai l'âge de raison, je me suis juré à moi-même de ne jamais épouser un instrument de musique.
--Mes chants vous déplairaient-ils, mademoiselle Fossette? dit anxieusement Robiquet.
--Non, c'est votre nez en trompette.
--Ah! mademoiselle Fossette, vous regardez mon nez avec des yeux mal disposés; car on m'a toujours dit: «Avec ton coquin de nez, Robiquet, tu as tout l'air d'un mauvais sujet.»
--Comme les nez sont trompeurs! reprit Fossette en riant.
--Allons bon! voilà que vous me reprochez ma vertu, à présent?
--Vraiment, j'ai peur que la présence ici d'un pareil mauvais sujet ne nous compromette, monsieur Robiquet.
--Mais qu'avez-vous donc, Geneviève? s'écria Claudine; comme vous pâlissez!
--Moi; dit Geneviève qui passa la main sur son front. Oh! ce n'est rien, un spasme. C'est fini.
--Ce sera vous, monsieur Robiquet, qui l'aurez bouleversée avec vos airs conquérants.
--Allons, mademoiselle Fossette, je retourne à mes chapeaux; mais, puisque vous êtes si méchante, je ne ferai plus vos commissions.
--Ah! une idée, monsieur Robiquet, si vous alliez nous chercher des sucres d'orge, cela remettrait Geneviève. Tenez, voilà trois sous.
--Gardez votre argent, mademoiselle. Vous me permettrez bien de vous faire ce petit cadeau.
--Vous savez, monsieur Robiquet, repartit Fossette en affectant un air sévère, que je n'accepte jamais rien des hommes.
--Jamais rien! murmura Robiquet en se dirigeant vers la porte. Et ces belles fleurs-là que vous apporte tous les huit jours un commissionnaire....
--Comme tu tourmentes ce pauvre garçon, Fossette, dit Geneviève, quand Robiquet fut dehors.
--Si je ne le tourmentais pas un peu, il est si bon, qu'il engraisserait.»
XV
«Comment avez-vous fait la connaissance de votre _aristo?_ demanda Claudine à Fossette.
--Sur la place de la Madeleine, au marché aux fleurs. Je contemplais un magnifique pot d'azalées, et j'en demandais le prix.--C'est trop cher pour moi, dis-je avec un soupir. Lui, il était là qui me regardait tout surpris, et il me pria d'accepter le pot d'azalées.
--Monsieur, lui répondis-je fièrement, comme tout à l'heure à Robiquet, je n'accepte jamais rien des hommes.
--Pourquoi donc, mademoiselle?
--Parce que je les méprise.»
Là-dessus, la conversation s'engagea. Il tenait, disait-il, à me faire changer d'opinion, et il me demanda la permission de venir me voir. Je la lui accordai. Il me traita non pas comme une ouvrière, mais comme une femme de son rang. Je le trouvai original, car il prit la peine de me faire la cour. Ce procédé m'est allé au cœur, et je l'aime tout de bon. C'est bien réellement mon premier amour. Il y a six mois que cela dure. Bon! voilà que moi aussi je deviens triste. Décidément, Geneviève, tu engendres la mélancolie.
--Est-il beau? demanda encore Claudine.
--Non, mais il a de l'esprit. Et pas un défaut, c'est-à-dire qu'il n'est ni peintre, ni écrivassier, ni ivrogne.
--Et pas jaloux?
--Peut-être le serait-il; mais j'ai posé mes conditions. Nous avons passé un contrat sous seing privé. Je vais vous le montrer.»
Elle alla chercher le papier dans son armoire et lut:
«Nous, soussignés, Fossette et Léopold de Barnolf, unis par le caprice, ne croyant ni l'un ni l'autre aux amours éternels, et posant en principe que l'inconstance est aussi involontaire que l'amour, que le cœur se moque des serments aussi bien que de la raison.
«Arrêtons d'un commun accord ce qui suit:
«1° Ne jamais jurer de nous aimer toujours;
«2° Respecter notre liberté mutuelle;
«3° Éviter toute scène de jalousie;
«4° Nous abstenir de tout reproche quand la tiédeur viendra;
«5° Ne jamais habiter ensemble;
«6° Rompre comme nous nous sommes unis, c'est-à-dire en riant;
«7° Rester quand même les meilleurs amis du monde.
«Léopold s'engage en outre à ne jamais offrir d'argent à Fossette, et Fossette à ne jamais broder de pantoufles à Léopold.
«FOSSETTE. LÉOPOLD DE BARNOLF.»
«Eh bien! il n'y a que la liberté pour faire durer l'amour. Elle seule nous enchaîne. Nous nous cramponnons à notre bonheur, comme si chaque jour il allait nous échapper. Il y a des amours, n'est-ce pas? qui s'en vont tout de suite; le nôtre augmente au contraire, au point que cela m'effraye. Le dernière fois que je l'ai vu, j'étais si émue que je ne pouvais plus rire.
--Est-il riche? demanda aussi Claudine, que ce roman intéressait vivement, et qui commençait, au récit de cette aventure et de cette liaison originale, à trouver un peu terne son amour pour Jaclard.
--Je crois que oui; mais je ne m'en inquiète guère. Je n'ai jamais rien accepté de lui que des fleurs. Il m'étonne de mon désintéressement. Chez moi, c'est de la rouerie: si j'acceptais ses présents, il ne m'estimerait plus, et il m'aimerait moins.»
Robiquet entrant:
«Voilà, charmantes tourterelles. Quelqu'un m'a demandé de vos nouvelles. Gare à vos cheveux! ajouta-t-il d'une voix sinistre. On a essayé de me corrompre pour vous en voler à chacune une mèche.
--Qui donc? demandèrent-elles avec une vive curiosité.
--Je pourrais vous faire languir, mesdemoiselles, et me venger ainsi de vos malices; mais Robiquet n'a pas de rancune. C'est.... c'est.... Vous croyez que ce sont des amoureux, hein! Eh bien non! c'est le perruquier du n° 15. Il a des cheveux à rassortir, une commande importante. Il payerait bien.
--Comprenez-vous, s'écria Fossette, qu'on puisse faire ce métier-là, d'acheter les cheveux des pauvres filles pour les mettre sur la tête des femmes riches? Nous qui n'avons déjà que nos cheveux pour toute parure, la parure du bon Dieu!
--Je crois que M. Gorju viendra lui-même vous faire visite.
--J'aimerais autant voir Dumolard en personne, dit Fossette. Celui-là du moins rendait service à ces malheureuses en les débarrassant de la vie. On défend le trafic des nègres et on permet le commerce des cheveux. Des cheveux, n'est-ce pas aussi de la chair humaine? Qu'il vienne, votre M. Gorju, c'est moi qui le recevrai!
--Comme je lui parlais, un homme à museau de fouine, est entré dans sa boutique. Il est aussi maigre que Gorju est gras, mais il est encore plus laid. Il m'a regardé avec des yeux qui m'ont fait froid dans le dos. À eux deux, ils doivent comploter de mauvais coups.
--En effet, monsieur Robiquet, dit Fossette, vous avez l'air tout drôle. À moins que ce ne soit ce beau chapeau neuf qui vous donne cette singulière physionomie.»
Le chapeau de Robiquet, trop grand pour sa tête, lui cachait les sourcils.
«Si vous m'aimez, monsieur Robiquet, dit encore Fossette, vous ôterez ce chapeau, car vous me feriez croire que Gorju vous a enlevé la peau de la tête, comme un sauvage qu'il est, et j'en aurais cette nuit des cauchemars.»
Robiquet posa son chapeau.
«Qu'est-ce qu'il a donc, ce chapeau? n'est-il pas à la dernière mode, et retapé dans le meilleur goût? On nous paye si peu, comme tournuriers-retapeurs, que je veux au moins avoir l'étrenne des chapeaux que je _bichonne._ Si cela les fane un peu, tant pis pour le fabricant! il gagne assez, lui, en revendant un vieux chapeau tout retapé sept, huit, jusqu'à dix francs. Et pour l'ouvrière en casquettes, c'est encore pis. Elle est payée à raison de un franc cinquante centimes la douzaine pour poser les doublures et les visières. On parle de se mettre en grève; mais moi, ça ne me va pas, la grève. On s'expose à mourir de faim, et, le plus souvent, c'est tout ce qu'on y gagne.
--Tiens, à propos, dit Fossette, si toutes les femmes se mettaient en grève et refusaient de se marier jusqu'à ce que les hommes leur fissent de meilleures conditions!
--Il y aurait toujours, fit observer Claudine, les vieilles et les laides qui profiteraient de la grève pour trouver des maris.
--Et puis les femmes sont trop bêtes, reprit Fossette. Elles ont si bien l'habitude d'être exploitées, qu'elles ne s'en aperçoivent seulement pas.
--Ce n'est pas vous, du moins, mademoiselle Fossette, qui vous laisseriez exploiter, remarqua Robiquet.
--Moi comme les autres, et c'est bien par force. Tenez, monsieur Robiquet, vous qui vous plaignez de votre salaire, comptez un peu les points qu'il nous faut tirer pour gagner dix-huit sous. L'entrepreneuse de lingerie qui nous donne de l'ouvrage est une grande dame à falbalas. Elle ne fait pas autre chose que de recevoir ses amants et ses pratiques. Y compris la broderie, elle dépense cinq francs pour établir une chemise comme celle-ci, et elle la vend douze ou quinze francs. Elle se dorlote dans la moire et le salin. Tandis que nous autres, à quoi arrivons-nous en restant tout le jour et une partie de la nuit courbées sur le travail? à ne pas mourir tout à fait de faim.
--Il y a au quatrième, juste au-dessous de moi, dit Robiquet, une mauvaise tête, un socialiste. Il dit là-dessus bien des choses qui paraissent avoir de la raison. Il est cordonnier de son état, et se plaint aussi de son salaire. Il a cinq enfants et une femme toujours malade à nourrir. Vous pouvez croire qu'ils ne mangent pas toujours à leur faim. Ce malheureux a quelquefois des yeux qui font peur: on dirait qu'il veut dévorer quelqu'un.
--C'est Brisemur? demanda Fossette.
--Oui.
--Pauvres gens! Quand je rencontre ces enfants si déguenillés avec leurs figures de squelette, j'en ai le cœur serré, et je ne puis pas dîner.
--Ne reçoivent-ils pas des secours de la paroisse et de la mairie?
--Oh! qu'est-ce que cela? De temps en temps, pour six, un secours de dix francs ou bien quelques bons de pain. Et puis il est fier, Brisemur. Quand il faut aller au bureau, il dit à sa femme: «J'aime mieux passer deux nuits au travail que de mendier un secours.» C'est sa femme qui y va quand elle peut sortir. Ce qui l'ennuie surtout, ce sont certaines dames de charité qui se croient obligées de leur donner des conseils, et qui veulent mettre le nez dans toutes leurs affaires. Il faut entendre aussi comme il arrange tous ces grands blagueurs qui veulent faire le bonheur des ouvriers sans les consulter, et qui n'ont pas d'autre but que de parader et de poser devant le public. Lui, Brisemur, il a une idée magnifique qui rendrait riches tous les ouvriers.
--Est-ce que les femmes en sont? demanda Fossette.
--Oui, tout le monde.
--Eh bien! parlez, pourvu que ce ne soit pas de la politique.
--Oh! il n'est pas question de politique. Il dit tout bonnement qu'il faudrait, au lieu de travailler pour un entrepreneur, se réunir, former une société, se cotiser pour acheter les outils et les cuirs, avoir un agent qui vendrait les produits et empocherait les bénéfices au profit de tous les associés.
--Tiens! mais au fait! dit Fossette, si nous trois, mesdemoiselles, nous formions une société?»
Geneviève s'était arrêtée de coudre. Elle était fort pâle. Ses yeux fixes, qui semblaient agrandis, avaient une expression singulière. C'était connue une anxiété, suivie tout aussitôt d'un abattement profond.
«Mon Dieu! Geneviève, qu'as-tu donc? s'écria Fossette.
--Vous souffrez, c'est sûr,» dit à son tour Robiquet tout effrayé.
Geneviève ferma les paupières et se renversa sur sa chaise.
«Je suis perdue! murmura-t-elle; il ne vient pas, lui, il m'abandonne!»
Elle avait entendu un pas rapide dans l'escalier. Depuis quinze jours elle attendait vainement Lionel. La veille encore elle lui avait écrit, et il ne venait pas. Cette dernière déception achevait de la briser.
«Elle s'évanouit!» cria Claudine, qui la soutint dans ses bras.
En effet, elle avait perdu connaissance.
On la transporta sur le lit:
«Monsieur Robiquet, courez chercher du vinaigre.»
Robiquet effaré se précipita dehors. Il faillit se heurter dans le corridor avec une dame qui lui demanda si Mlle Claudine Bordier était sortie.
«Non, au fond, la porte à droite,» répondit Robiquet qui poursuivit sa course.
C'était Madeleine qui venait voir sa sœur. Elle la trouva, ainsi que Fossette, en grand émoi auprès du lit où reposait Geneviève.
Madeleine, qui avait plus de sang-froid que les jeunes ouvrières, bassina les tempes de la malade avec de l'eau fraîche et lui frappa dans les mains.
Geneviève recouvra ses sens. Elle ne remarqua pas d'abord la présence de Madeleine.
«Que ne m'avez-vous laissée mourir! s'écria-t-elle en fondant en larmes! Au moins, je ne souffrirais plus. Me délaisser dans un moment pareil! Ô mon père, ma mère, si je vous ai fait souffrir, vous êtes bien vengés!»
Madeleine interrogeait du regard.
«C'est son amant qui l'a abandonnée,» lui dit Claudine à voix basse.
Tout à coup Geneviève se dressa sur son lit.
«Ah! mais.... c'est ma faute s'il n'est pas venu.... Hier, dans ma lettre, j'ai oublié peut-être de lui donner mon adresse. Et je l'accusais!»
Elle riait maintenant d'un rire nerveux qui faisait mal.
«Je t'en prie, Fossette, écris-lui bien vite, et dis-lui que je vais mourir s'il ne vient pas. Tu sais: M. de Lomas, 31, rue Louis-le-Grand.
--M. de Lomas!» s'écria Madeleine stupéfaite.
Et son visage se couvrit de rougeur; ses sourcils se froncèrent.
Quel sentiment l'émouvait?
À cette exclamation, Geneviève regarda Madeleine, et l'ayant reconnue, elle retomba sur son lit, honteuse qu'une étrangère eût surpris son secret.
Fossette cherchait une plume et du papier, lorsqu'on entendit des sanglots dans l'escalier; Robiquet entra tout essoufflé en rapportant du vinaigre.
«Encore une autre histoire! dit-il; vous entendez bien pleurer? C'est la petite danseuse du sixième. Les sergents de ville viennent d'arrêter sa mère, parce qu'ils l'ont surprise qui mendiait dans la rue Quincampoix.»
Fossette courut dans l'escalier et fit entrer celle que Robiquet appelait la petite danseuse du sixième. C'était presque une enfant; elle avait quinze ans à peine. Sa figure brune et pâle rappelait un peu le type passionné de la bohémienne. Ses grands yeux noirs, animés par l'indignation, avaient une vivacité, un éclat sauvages. Elle portait sur sa chevelure épaisse, un peu crépue, une résille de chenille rouge.
Sa taille souple, cambrée, était à la fois énergique et voluptueuse, comme celle de ces filles vagabondes, de sang mauresque, dont les passions brûlantes n'admettent pas d'entraves.
Elle s'appelait Christine Ferrandès. Elle était Espagnole par son père, mais Française par sa mère.
«Mon Dieu! mon Dieu! criait-elle, que va devenir grand'mère et la _poverinette?_ Ah! c'est la petite, surtout!»
Cette douleur était si expansive, si vraie, que tous les cœurs étaient touchés. Geneviève elle-même oubliait sa propre souffrance, et Madeleine avait des larmes plein les yeux.
Elle questionna Christine sur sa position.
Dans un récit entrecoupé de sanglots, la petite danseuse raconta qu'elles étaient quatre là-haut dans un grenier: une enfant de six ans, une aïeule paralytique, elle, qui apprenait à danser, sa mère enfin qui était blanchisseuse et qu'un commencement de phtisie empêchait de laver pendant l'hiver. Le jour, la pauvre femme cousait des chemises de soldat à six sous la pièce, et, vers le soir, en effet, elle allait mendier; car son mince salaire ne pouvait suffire à nourrir quatre personnes.
«Elle est si jolie, ma petite Rita! ajouta Christine avec passion. Sa mère est morte, et on l'avait mise aux Enfants-Trouvés, dans cette grande maison si triste. J'étais allée la voir. Elle demandait toujours sa mère; elle se pendait après moi pour me suivre; et je l'ai emmenée, la pauvre petite. Sans doute elle n'est pas aussi bien nourrie, mais elle a notre amour. Ah! nous l'aimons bien! Si vous voyiez, c'est elle qui est toujours la plus belle. Je travaille aussi, je fais des bonnets. En passant la nuit, je puis gagner trente sous. Là-dessus il faut payer mes leçons de danse; c'est ce qui nous ruine. Mais quand je serai célèbre, ajouta-t-elle en se redressant, j'aurai beaucoup d'argent et nous serons toutes heureuses. Maman!... Ah!... maman!... croyez-vous qu'on me la rendra?»
Et elle se reprit à sangloter.
Madeleine remit à cette enfant son porte-monnaie qui contenait sa dernière pièce de vingt francs.
«Tenez, lui dit-elle, quand voué serez riche, vous me la rendrez.»
Christine remercia avec, une effusion toute méridionale et courut rejoindre sa grand'mère qui ne connaissait pas encore la catastrophe.