Le Calvaire des Femmes

Part 10

Chapter 103,808 wordsPublic domain

Tribouillard se pencha en avant avec son regard toujours fixe.

«Tenez, s'écria avec un rire atroce Mme Tribouillard, si on ne dirait pas un vrai mort. À force de faire le mort, il finira par avoir l'air d'un revenant.»

Madeleine et Marie étaient de plus en plus terrifiées. Cette femme qui jouait ainsi avec la mort, avec la religion, avec la charité, avec tout ce qu'on a l'habitude de respecter et de craindre, leur semblait une véritable monstruosité.

Madeleine regardait Marie d'un air anxieux et interrogatif.

Marie, qui observait son père, répondit par un signe d'intelligence qui voulait dire:

«Il faut attendre encore.»

«Moi, je vous assure, madame Tribouillard, dit Bordier avec une voix déjà chevrotante, que vous finirez par vous faire pincer comme escrocs.

--Ah! bien, oui! ils sont si bêtes ces bourgeois! Ils croient qu'en faisant l'aumône ils iront d'emblée au paradis. Ce n'est pas tant qu'ils aient pitié du monde, c'est pour racheter leurs péchés. Faut-il qu'ils en aient commis, des péchés, pour avoir tant à racheter que ça. On n'a qu'à leur dire qu'on va à la messe, et qu'on priera bien pour eux, jamais ils ne refusent.

--Pas moins, répondit Bordier, qu'un jour vous vous êtes joliment mis dedans avec la messe. Un curé demande à Mme Tribouillard si elle va à la messe: «Ah! oui, monsieur le curé, matin et soir.» Il vous a dit votre compte, monsieur le curé!

--Dans tous les métiers, il faut faire des écoles.

--Eh bien! c'est égal, les opinions sont libres. Mais moi, Bordier, tout Bordier que je sois, c'est-à-dire un ivrogne, un pas grand'chose, jamais je ne voudrais jouer cette comédie-là.

--Toi, Bordier, tu deviendras cafard, je l'ai toujours dit, fit Tribouillard qui parlait comme dans un rêve.

--Tout au contraire! reprit Bordier; c'est l'hypocrisie qui ne me va pas. J'aimerais mieux rester huit jours sans boire une pauvre goutte.

--Vous avez raison, mon père, essaya de dire Madeleine; mais ce qui vaudrait mieux encore, ce serait de travailler un peu plus et de boire un peu moins.»

Bordier irrité brandit la bouteille.

«Est-ce que tu viens ici pour faire la morale à papa?

--N'avez-vous pas dit, mon père, répondit Madeleine avec un calme imposant, n'avez-vous pas dit: les opinions sont libres?

--Travailler, repartit à son tour Mme Tribouillard. À quoi ça mène-t-il? À crever sur la paille, ni plus ni moins que les Tribouillard, qui, eux, du moins, auront eu du bon temps. Je vois les voisins qui travaillent: la femme coud du matin au soir; l'homme est employé sur les quais. Eh bien! ça mange, c'est vrai; les enfants vont à l'école; c'est encore vrai; mais est-ce une vie de n'avoir jamais un moment de repos, ni une bouteille de bon vin pour se refaire un peu? Autant les galères. Pas vrai, Tribouillard?

--Pas vrai, Tribouillard? répétait machinalement l'homme lugubre.

--Allons! fit l'horrible femme, Tribouillard en a assez; il va rouler sous la table. Vous, Bordier, ça ne va pas mal non pins; il n'y a que moi...» ajouta-t-elle avec un hoquet qui l'empêcha d'achever sa phrase.

Le gône s'était endormi.

Il était neuf heures. On entendit du bruit dans l'escalier.

«Tiens! voilà déjà les enfants,» s'écria Mme Tribouillard, qui se versait encore un verre de vin.

La porte s'ouvrit, et trois enfants entrèrent. Ils étaient transis de froid.

«Comment, déjà, petits _faignants_ que vous êtes? Voyons ce que vous apportez. Gare si vous n'avez pas bien travaillé. Montre tes crayons,» dit-elle à l'aîné, qui s'avança tout tremblant.

Elle compta les crayons.

«Et tes sous?»

Elle compta les sous. Puis d'un air courroucé:

«Comment, malheureux! sur dix sous que tu devrais me rapporter il en manque quatre?»

L'enfant essaya de se disculper. Elle le frappa violemment.

«Tu iras te coucher sans souper.»

Le second mendiait; il n'avait que cinq sous.

«Qu'as-tu donc fait? Tu as regardé les boutiques au lieu de courir après les passants? Il fallait pleurer et dire que ton papa était à l'agonie. Je t'avais fait ta leçon, ce matin, et voilà ce que tu me rapportes, petit gueux! Je gage que tu as acheté un sucre d'orge.»

Il reçut aussi une correction; mais il eut un morceau de pain.

Quant au troisième, il avait à peine cinq ans. Sa longue blouse, ses cheveux frisés, sa figure fine lui donnaient l'air d'une petite fille. Il tenait à la main quelques bouquets de violette fanée. Sa mère l'avait dressé à présenter ces bouquets aux passants. Il rapportait les violettes; mais il rapportait aussi quinze sous que lui avait valus son joli visage.

La mère le prit sur ses genoux, le caressa et lui fit boire un verre de vin.

«En voilà un, dit-elle, qui vaut son pesant d'or.»

Madeleine regardait cet enfant avec une pitié profonde. Elle pensait:

«On punit de mort le père qui tue son enfant. Et il n'y a aucune loi pour soustraire une âme saine et pure à la gangrène morale que lui communiquent des parents corrompus. N'est-ce donc pas pour la société un mal plus redoutable, puisqu'il est contagieux, que le plus monstrueux infanticide!»

Mme Tribouillard fit coucher ses enfants. L'ivresse la rendait hideuse. Ses yeux saillants paraissaient sortir de leurs orbites. Un rire stupide s'était stéréotypé sur ses lèvres, et, d'une voix rauque, elle chantait des refrains obscènes. De temps à autre elle se levait furieuse pour frapper ses enfants, mais elle retombait lourdement sur sa chaise. Elle était plus effrayante que ces deux hommes. D'après cette loi, que les extrêmes se touchent, la femme, d'une nature plus élevée et plus tendre que l'homme, doit, une fois dégradée, se montrer plus féroce et plus astucieuse.

Madeleine et Marie s'adressaient des regards d'effroi.

Onze heures allaient sonner.

«Il faut partir, dit tout bas Madeleine, et prier notre père de sortir avec nous; autrement nous n'atteindrons pas notre but.

--Non, dans un quart d'heure,» Marie qui observait toujours sou père, et qui savait comment se manifestaient en lui tous les degrés de l'ivresse.

Tribouillard peu à peu glissa sous la table.

Sa femme se leva pour aller se coucher; mais, ne pouvant atteindre son lit, elle s'étendit à terre, chanta encore quelques instants et s'endormit.

Seul, le père Bordier luttait toujours. Il marmottait des phrases sans suite, injuriait ses filles et recommençait à boire.

Sa langue s'embarrassait de plus en plus.

Marie jugea le moment propice.

«Mon père, lui dit-elle avec intention, je pense comme Madeleine, qu'il vaudrait mieux travailler que de dépouiller votre femme et vos filles.

--Moi! dépouiller? J'ai dépouillé? Qu'est-ce qui dit cela? s'écria l'ivrogne qui se redressa et parut avoir recouvré son intelligence.

--C'est trop tôt, dit Marie. Attendons encore.»

Bordier vida de nouveau son verre et retomba dans sa somnolence.

«Le bas plein d'or qui était dans la paillasse, où l'avez-vous mis? interrogea-t-elle alors avec fermeté. Il faut nous le rendre, ou nous allons déposer une plainte en justice.

--Ah! ah! la justice! Elle est pour moi la justice. Tout ce que vous avez m'appartient. Ah! c'est donc ça que vous venez chercher? Eh bien! vous ne l'aurez pas.»

Et il sortit l'argent de sa poche. Il se leva d'un air terrible; mais ses jambes chancelèrent; en retombant, il faillit renverser la lampe. Il appuya ses deux bras sur la table; il serrait l'argent dans ses mains crispées.

Mme Tribouillard s'était éveillée et recommençait à chanter.

Madeleine et Marie tremblaient; leur courage défaillait.

Mais bientôt le silence se fit de nouveau. On n'entendait plus que la respiration calme et régulière des enfants, le hoquet effrayant de leur mère, les ronflements embarrassés de Tribouillard, et les mots entrecoupés que proférait Bordier dans le rêve de l'ivresse.

Peu à peu les doigts qui tenaient le bas rempli d'or se détendaient.

Alors Marie, suspendant sa respiration, se pencha sur lui, et doucement retira la bourse.

Elles avaient l'argent.

Marie se dirigea en toute hâte vers la porte.

«Attends, dit Madeleine, nous ne pouvons le laisser sans un sou.

--Il peut s'éveiller, fuyons.»

Mais Madeleine, n'écoutant que son cœur, ouvrit la bourse, en tira deux pièces d'or, et rendit le sac à Marie.

«Va, maintenant, hâte-toi et attends-moi en bas.»

Elle mit les deux pièces dans son porte-monnaie et le glissa dans la poche de son père.

Il s'éveilla en sentant une main plonger dans sa poche.

«À moi! au voleur! cria-t-il. Ah! c'est toi....»

Et il proféra une horrible injure.

Madeleine put conserver sa présence d'esprit.

«Vous voyez bien, dit-elle; je remets votre bourse dans votre poche, de crainte qu'on ne vous vole.»

Et, pendant que son père ouvrait le porte-monnaie, elle s'esquiva.

À peine eut-elle franchi le seuil, qu'elle entendit le bruit d'une table qu'on renversait, les cris répétés: «Au voleur!» et la voix glapissante de Mme Tribouillard; et puis des chaises qui roulaient à terre et des corps qui tombaient.

Dans la rue, elle retrouva sa sœur, et, serrées l'une contre l'autre pour se soutenir, car elles chancelaient, elles traversèrent de nouveau la Guillotière. Mais alors, le faubourg présentait un tout autre aspect: les rues étaient moins solitaires. Elles rencontrèrent des hommes d'allures sinistres et cauteleuses qui se glissaient le long des murailles, ou des hommes ivres et trébuchants qui chantaient, et des filles en haillons qu'on insultait.

Enfin, tremblantes, brisées d'émotions, elles parvinrent au pont de la Guillotière; puis, ayant traversé le Rhône et longé la courte rue de la Barre, elles se trouvèrent place Bellecour.

Le Rhône est la seule limite qui sépare le quartier le plus somptueux de Lyon de son faubourg le plus misérable.

Elles étaient sauvées!

Quand elles arrivèrent rapportant le trésor de la famille, elles trouvèrent Claudine et sa mère pleurant d'inquiétude.

Depuis quarante-huit heures, Madeleine n'avait dormi. Plus brisée encore par le découragement et les émotions que par la fatigue, en s'étendant à côté de Marie sur une pauvre paillasse, elle se disait: «Voilà donc le lit de repos qu'accorde notre civilisation libérale à l'ouvrière honnête et courageuse qui consume sa vie dans un labeur souvent au-dessus de ses forces! Est-il étonnant qu'un si grand nombre se rebutent à cette existence de privations et de dévouement sans récompense.»

En regardant Claudine qui se déshabillait, en admirant les formes splendides et la complexion éblouissante de la belle ouvrière, elle pensait: «Emmener à Paris cette superbe fille, déjà révoltée, n'est-ce pas la conduire à sa perte? Ne vaut-il pas autant qu'elle épouse Jaclard?»

C'est ainsi que, préoccupée du sort de ses sœurs, elle oubliait ses propres infortunes. Pourtant le souvenir de Maxime lui revint. L'aimait-il réellement, ou avait-il voulu l'offenser? Cette perplexité lui donnait la fièvre.

«En tous cas, se dit-elle, je suis pauvre. Les Borel doivent désirer pour leur fils un grand mariage.» Et, se rappelant les scènes horribles auxquelles elle venait d'assister, «Jamais, ajouta-t-elle, les Borel, quelque désintéressés qu'ils fussent, ne consentiraient au mariage de leur fils avec la fille du père Bordier.»

Pour échapper à toutes ces angoisses, elle appela le sommeil, cette mort momentanée qui apporte l'oubli.

Le lendemain matin, comme Claudine descendait pour aller chercher le déjeuner, elle rencontra Jaclard qui la guettait.

«J'y ai bien songé depuis hier, lui dit-il, et mon parti est pris: si vous allez à Paris, je vous y suivrai; car depuis longtemps le métier de canut m'est insupportable.

--Que ferez vous à Paris? demanda Claudine.

--J'ai de l'instruction. Je me placerai dans un magasin. N'est-il pas bien pénible d'être un simple ouvrier quand on se sent assez d'intelligence pour exercer une profession plus élevée, plus lucrative? C'est là ce qui me décourage et me rend paresseux. Si j'avais un état mieux approprié à mes goûts, je deviendrais, j'en suis sûr, exact au travail, et je perdrais l'habitude du cabaret.

--Moi aussi, dit à son tour Claudine, je pourrais mieux faire, je le sens bien, que de passer ma vie à rattacher des fils de soie.

--Eh bien! donc, partez, puisque votre famille le veut. À Paris, d'ailleurs, vous serez libre; nous n'aurons plus de surveillants incommodes. On croit nous séparer; on prend au contraire le moyen de nous réunir. J'aurai bientôt amassé la somme nécessaire à mon voyage, dussé-je travailler la nuit, et j'irai vous rejoindre. Mais gardez le secret sur nos intentions.»

Les deux jeunes gens se séparèrent avec les plus tendres protestations.

En voyant sa sœur si bien disposée à partir, Madeleine crut à quelque déception de cœur, et elle n'hésita plus à l'emmener à Paris.

Amélie, l'institutrice, ne put se rendre à l'invitation de Madeleine.

Elle écrivit:

«Moi aussi, chère sœur, j'ai mes tracas. Je ne suis pas riche. Mes faibles appointements de 400 francs suffisent à peine pour me nourrir et me vêtir décemment. J'eusse bien désiré me procurer le bonheur d'aller t'embrasser. Je me fusse privée plutôt de manger à ma faim, et j'eusse raccommodé un peu plus mes vieilles nippes; mais, tu le sais, nous avons un curé qui depuis longtemps pétitionne pour mettre une religieuse à ma place. Il me surveille de près. À la moindre infraction au règlement, si par exemple je m'absentais deux fois en quinze jours, mon compte serait bientôt fait.

«Mon sort sans doute serait peu regrettable. Cependant je tiens à ma position. J'aime les enfants; et puis j'ai une très-haute idée de l'enseignement, quoique on le paye si peu. Je renoncerais difficilement à une carrière que je trouve noble et honorable entre toutes, pour redescendre à la condition de simple ouvrière. Hélas! c'est cependant ce qui m'attend. Il faudra bien que je m'y résigne, mais le plus tard possible.

«Combien je te félicite; ma chère Madeleine, de ta belle et généreuse résolution! Inutile de te dire que, si tu me trouvais à Paris, dans l'instruction, une place convenable, je quitterais avec bonheur mon pauvre village de l'Ardèche où l'on me fait tant de misères. Si je n'étais forte de mon droit et de la pureté de ma conduite, je ne pourrais résister à toutes ces petites persécutions.

«Adieu, benne Madeleine; mon affection peut seule égaler l'admiration que j'ai pour toi.

«Dis à la mère et à mes sœurs que je ne vis que pour elles, et qu'il me tarde bien de leur témoigner autrement que par des paroles le dévouement de mon cœur.

«AMÉLIE BORDIER.»

Le lendemain Madeleine et Claudine partirent pour Paris.

Huit jours après leur arrivée, Madeleine était installée chez Mme Daubré comme institutrice de Jeanne, et Claudine, dans une petite chambre d'un pauvre garni de la rue de Venise.

[Note 11: Nom populaire à Lyon pour désigner les enfants.]

[Note 12: Chez un grand nombre de familles, dit M. de Watteville dans son rapport général sur la situation du paupérisme, la mendicité est considérée comme une profession, et l'état d'indigent est héréditaire.]

XIV

Derrière l'église Saint-Merry, parallèlement à la rue de Rivoli, s'étend un quartier hideux, dont on ne pourrait soupçonner l'existence au centre même du beau Paris. Il y a là un flot de maisons presque en ruines, et de rues si étroites qu'une voiture n'y pourrait passer, et si sombres que le pavé y est fangeux en toutes saisons.

Les rues Maubué, du Poirier, Pierre-au-Lard, Brise-miche, Taille-Pain, de Venise, Beaubourg, etc., peuvent rivaliser, sous le rapport du délabrement et de l'insalubrité, avec les courettes de Lille et les parties les plus misérables de la Guillotière.

Les maisons se pressent les unes contre les autres comme des pauvres qui grelottent. Quelques-unes se penchant sur la rue semblent vouloir se rejoindre au faîte; d'autres se bombent au milieu comme si elles allaient s'éventrer. Aux fenêtres, la plupart dégradées, on voit suspendus des langes ou des lambeaux de linge qui s'essorent.

En bas sont des boutiques sordides où s'étalent les rebuts de la consommation parisienne.

À l'intérieur, les escaliers s'effondrent, les planchers pourrissent. Il pleut dans les mansardes; et, dans les charpentes courbées sous le poids des tuiles, la bise gémit et tousse comme un phtisique agonisant. Les murailles disjointes laissent écouler une sorte d'humidité purulente. Les conduits suintent. Les eaux ménagères forment des mares putrides dans les cours.

Il est telle cage de poutres lépreuses et de plâtras infects où l'on ne voudrait pas compromettre la santé d'une ménagerie. En comparaison de ces affreuses demeures, les hôpitaux sont des résidences de rois.

Faut-il s'étonner si, dans ces habitations nauséabondes, la fièvre, le rachitisme, la phtisie, le typhus, se disputent les malades?

Et personne ne se plaint! Les malheureux qui habitent ces maisons ne sont pas exigeants, quoiqu'ils payent encore fort cher; mais ils demeurent là à la nuit, à la semaine, au mois, et, locataires de passage, ils ne peuvent imposer leurs réclamations. D'ailleurs, quelque dégradées que soient ces maisons, il y a toujours assez de misérables qui s'estiment heureux d'y trouver un abri.

Cependant la commission des logements insalubres surveille ces cloaques avec un zèle incessant. Sans doute elle a produit quelques bons résultats; elle aura fait fermer quelques caves ou quelques soupentes privées de jour; mais elle n'a pas pouvoir d'ordonner la reconstruction des maisons, l'élargissement des rues pour y faire circuler l'air et la lumière.

On tourne toujours dans le cercle vicieux de la misère. Peut-être la classe laborieuse qui remplit ces bouges, regarde-t-elle comme un plus grand mal d'être reléguée au loin que d'habiter un quartier insalubre, mais du moins central.

Vers l'extrémité de la rue de Venise est un hôtel garni où, dit l'enseigne, on loue à la nuit ou au mois des chambres meublées _bourgeoisement._

Geneviève Gendoux et son amie Fossette habitaient au cinquième de pauvres mansardes froides et désolées; et, pour y arriver, il fallait gravir un étroit escalier à rampe humide et que des jours de souffrance éclairaient d'une lueur fausse. Sur chaque palier six ou huit portes pour autant de cellules se pressaient dans un maigre corridor. À tous les étages, dans ces trente ou quarante prisons où l'air manquait, des vagissements de marmots, des chants mêlés d'invectives et de pleurs faisaient tressaillir les frêles cloisons. L'âme et les sens étaient également révoltés par ce chaos d'existences à la fois cloîtrées et confuses, qui se coudoyaient à travers toutes sortes d'émanations putrides.

Cet hôtel était pourtant l'un des plus luxueux du quartier.

Geneviève, à peu près abandonnée par M. de Lomas, s'était réfugiée dans ce garni que Fossette habitait depuis quelques mois déjà.

Rien ne rapproche comme l'infortune. Au bout de huit jours, les deux jeunes ouvrières s'étaient liées d'une étroite amitié.

Elles avaient accueilli comme une ancienne connaissance la belle Claudine Bordier.

Madeleine d'abord, en gravissant ce sombre escalier, avait reculé d'horreur. Mais partout ailleurs Claudine ne pouvait obtenir un trou sous les combles à moins de douze à quinze francs par mois; et là, moyennant huit francs, elle aurait assez d'air pour respirer, assez de jour pour travailler. Enfin elle ne serait pas isolée. Elle aurait une compagne obligeante qui paraissait honnête et qui promettait de lui procurer immédiatement de l'ouvrage.

D'ailleurs, entre la rue de Venise à Paris et la rue Terraille à Lyon, il y avait certes peu de différence.

Depuis huit jours, Claudine était donc installée dans sa position nouvelle. Elle avait obtenu de l'ouvrage du magasin de lingerie qui occupait Geneviève. En faisant deux chemises par jour, elle pouvait gagner un franc cinquante centimes; mais il fallait travailler depuis six heures du matin jusqu'à dix heures du soir, et soigner l'ouvrage, ce qui fatiguait les yeux.

Comme remetteuse, Claudine n'était point habituée à un travail très-régulier: aussi l'état de lingère lui parut-il d'abord pénible.

Une femme du monde qui prend une broderie ou un ouvrage de tapisserie, et qui brode en causant, à points interrompus, douillettement étendue dans un fauteuil, ne peut comprendre combien cette besogne est rude, triste et ingrate, pour l'ouvrière qui coud tout le jour, qui coud sans relâche. Cette aiguille, qui le matin paraît si légère, devient bien pesante à la fin de la journée, et c'est à peine si, le soir, la main roidie et gonflée peut la tenir.

L'ouvrière a la tête lourde, le cou s'endolorit, ses yeux rougissent, et, à la longue, l'estomac et la poitrine se resserrent.

Hélas! souvent c'est la faim qui la pousse, cette aiguille. Si seulement elle donnait toujours du pain à la pauvre fille!

Ce qui soutenait Claudine dans son nouvel état, c'était l'espoir de voir bientôt arriver Jaclard. Elle avait écrit pour lui donner son adresse, et, comme il ne répondait pas, elle pensait qu'il ne pouvait tarder à venir.

Par une belle journée de mars, elles étaient toutes trois réunies dans la chambre de Fossette, la plus spacieuse, et qui avait l'avantage de recevoir à midi quelques rayons de soleil.

Elles travaillaient et causaient.

Fossette avait la passion des fleurs: c'était son luxe; sa mansarde en était pleine. Une humble touffe de primevères s'abritait modestement sous un superbe camélia. La jacinthe et la violette mêlaient leurs senteurs.

Ces parfums, ces fraîches corolles, ces trois belles filles, leur babil plus allègre que le chant des moineaux francs qui sautillaient sur les toits, répandaient dans cette mansarde pauvre et glacée comme une chaude lumière, comme un air de fête, un air de printemps.

Fossette était artiste, elle aimait tout ce qui est vraiment beau. De l'artiste elle avait aussi la mobilité, la gaieté, l'insouciance.

Quelle rieuse que Fossette! Le rire, un rire, franc et mutin, creusait, dans ses joues pâlies parle travail et les privations, de gracieuses fossettes. Ces fossettes, c'était toute la physionomie de cette charmante fille, qui semblait faite uniquement pour le bonheur. Elle avait encore une fossette profonde au menton, ce qui est un signe de bonté. Et aux coudes comme aux épaules se modelaient aussi de petits trous rieurs.

Voilà donc ce qui avait valu à cette jolie fille le surnom de Fossette. D'ailleurs, enfant perdue ou abandonnée, elle se rappelait vaguement ses jeunes années, et ignorait son vrai nom.

Fossette avait vingt ans. Quel avait été son passé? Celui de toutes ces pauvres filles jetées sur le pavé de Paris, sans direction, sans principes, n'ayant sous les yeux que l'exemple du vice. Bien que son existence eût été fort tourmentée, si elle avait souffert, sa gaie philosophie l'avait du moins préservée des grandes douleurs.

Une certaine fierté naturelle et sans doute une triste expérience l'avaient aidée à sortir du désordre, et à ne demander qu'à son travail le pain de chaque jour.

Sa beauté n'était pas de celles qui attirent l'attention dans la rue: c'était le minois chiffonné, mais un peu terne de la Parisienne. Tout le charme de ce visage résidait dans le jeu de la physionomie, dans l'expression de ces yeux gris, frangés de cils bruns, et qui pétillaient d'une douce malice; dans ce nez coquettement retroussé, aux narines moqueuses, et dans ces lèvres d'un rose pâle, aux coins relevés, au sourire si fin, si vraiment gai et à la fois si bon.

Elle était de taille moyenne et elle avait l'allure vive et pimpante de la grisette parisienne. Tous ses mouvements avaient une grâce naturelle, exempte de prétentions. Coquette et femme de goût, elle eût porté la soie, les plumes et le cachemire avec autant de distinction qu'une grande dame; mais n'ayant ni robes de soie, ni plumes, ni cachemire pour se parer, c'était elle qui parait ses chiffons. Toutefois, comme elle ne pouvait se passer de luxe, elle s'achetait des fleurs; et souvent pour son dîner elle ne mangeait qu'un petit pain d'un sou.

Un connaisseur, un fin connaisseur, un homme d'esprit, pouvait seul apprécier les qualités féminines de Fossette.