Le Calvaire des Femmes

Part 1

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LE CALVAIRE DES FEMMES

PAR

M.-L. GAGNEUR

PARIS

ACHILLE FAURE, LIBRAIRE-EDITEUR

18, RUE DAUPHINE, 18

1867

Tous droits réservés

TABLE DES MATIÈRES CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII CHAPITRE XIII CHAPITRE XIV CHAPITRE XV CHAPITRE XVI CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXIX CHAPITRE XXX CHAPITRE XXXI CHAPITRE XXXII CHAPITRE XXXIII

LE

CALVAIRE DES FEMMES

PREMIÈRE PARTIE

I

«La classe ouvrière est comme un peuple d'ilotes au milieu d'un peuple de sybarites; il faut lui donner une place dans la société.... Elle est sans organisation et sans lien, sans droits et sans avenir; faut lui donner des droits et un avenir, et la relever à ses propres yeux par l'association, l'éducation, la discipline.

«Aujourd'hui la rétribution du travail est abandonnée au hasard ou à la violence; c'est le maître qui opprime ou l'ouvrier qui se révolte.

«La pauvreté ne sera plus séditieuse lorsque l'opulence ne sera plus oppressive.»

L.N. Bonaparte.

(_Extinction du paupérisme._)

Le 25 janvier 1844, il se passait dans une chaumière de Monestier, l'un des plus pauvres villages de l'infertile et montagneuse Ardèche, un drame intime et poignant.

C'était vers le soir. Le vent soufflait avec violence dans les châtaigneraies et ébranlait la masure. La neige, tombant à flocons pressés, hâtait la nuit.

Une chambre unique servait de cuisine, de dortoir, de cave, de grenier et d'étable à la famille qui l'habitait. La seule richesse de ces malheureux, c'était une chèvre efflanquée couchée dans un coin.

Un feu de bois mort glané la veille dans la forêt, un feu parcimonieux, jetait une clarté rougeâtre qui rendait encore plus triste le jour blafard.

Dans leurs châssis vermoulus, les vitres tremblaient, laissant passer le vent. Deux carreaux cassés étaient masqués par des haillons.

Cet antre, dont on ne saurait peindre la couleur sombre et la misère sordide, était habité par Jacques Bordier, sa femme et ses cinq enfants, cinq filles, dont l'aînée n'avait pas neuf ans.

L'enfance, si gracieuse avec ses joues roses, ses rires naïfs et ses yeux candides, qui laissent voir l'âme à fleur du regard, se présentait là repoussante, presque hideuse. Ces enfants, c'étaient des animaux humains grouillant dans l'immondice. Et cependant de ces visages barbouillés et comme hébétés il jaillissait parfois des éclairs d'intelligence; on devinait, sous cette couche de malpropreté, des formes qui peut-être eussent été exquises, si déjà la souffrance ne les eût flétries.

Jacques Bordier, accoudé sur une table, était pensif. Sa figure énergique, presque sauvage, exprimait à la fois l'amertume et l'abattement.

Une bouteille était devant lui. Fréquemment il emplissait son verre et buvait une gorgée de genièvre.

Sa femme, étendue sur un misérable grabat, de temps à autre faisait retentir la cabane de cris déchirants.

Une voisine, remplissant les fonctions de garde, rôdait dans cet intérieur lugubre, attisait le feu, secourait la malade.

Un des enfants dit tout à coup:

«J'ai faim.»

Et les autres répétèrent:

«J'ai faim».

La vieille ouvrit un bahut, en tira un morceau de pain noir qu'elle partagea entre les cinq enfants.

La petite Marie, qui était l'aînée, voyant les portions si minces, refusa la sienne pour la distribuer aux autres.

Elle alla s'asseoir devant le feu, qu'elle contempla tristement, et à la dérobée elle jetait un regard avide sur ses sœurs qui mangeaient.

Jacques Bordier se détourna pour ne pas voir.

La voisine, ayant examiné la malade, dit à Marie:

«Dépêche-toi, ma fille, de coucher les enfants.»

Il n'y avait qu'un lit pour les cinq petites. C'était un cadre de bois qui contenait une paillasse recouverte de guenilles.

Marie plaça les trois plus grandes au pied, coucha la plus jeune à la tête et s'étendit à côté d'elle.

Bientôt les enfants s'endormirent, excepté Marie, qui, chaque fois que sa mère faisait entendre un nouveau cri de douleur, soulevait sa tête, effrayée et curieuse, et, les yeux pleins de larmes, regardait.

«Si c'est encore une fille, dit Jacques d'une voix sourde, dès demain je pars.

--Vous ne ferez pas cela, répondit la mère Michu. Le bon Dieu ne vous abandonnera pas.»

Jacques hocha la tête.

«Le bon Dieu!

--J'ai fait prévenir hier Mlle Borel de votre malheureuse position. Elle vous viendra en aide; car ce sont de braves gens, ces Borel.

--Si j'allais à la messe, à la bonne heure; mais Mme Borel est dure pour ceux qui ne fréquentent pas l'Église. Moi, faire des momeries, jamais!

--Mme Borel, je ne dis pas; mais sa belle-sœur, Mlle Bathilde, n'est guère dévote; c'est à elle que j'ai fait parler. Elle viendra, vous verrez.

--Ah! c'est toujours l'aumône, l'humiliation.... J'ai du courage cependant, et deux bras pour travailler. Mais voilà vingt jours que la neige nous ôte le pain! Et cinq filles à nourrir! Si cela continue, il faudra bien faire comme les autres, partir et aller mendier. Mendier[1]!!!»

Il se cacha la tête dans les mains.

La malade écoutait, le regard fixe. La souffrance physique et l'excès du désespoir semblaient avoir pétrifié son visage dont les lignes, dans cette immobilité, revêtaient une distinction peu commune.

Cependant la douleur grandissait. On l'entendait aux vibrations de plus en plus stridentes de la voix.

Enfin un cri suprême annonça la fin de la crise.

Un enfant était né.

«Eh bien! demanda Jacques en se soulevant avec anxiété.

--C'est une fille, répondit à demi-voix la voisine.

--Encore une fille!»

Et il se laissa retomber avec accablement. Puis, l'instant d'après, il se redressa, la colère au visage. Il saisit la bouteille, la brandit avec menace, comme s'il voulait la lancer au nouveau-né, et la brisa contre terre en proférant une horrible malédiction.

Après avoir maudit l'enfant, il invectiva la mère.

La pauvre femme sanglotait.

L'enfant criait de froid; car rien n'était préparé pour la recevoir.

Marie se souleva et tendit les bras.

«Donnez-la-moi, mère Michu, je la réchaufferai.»

En cet instant entra Mlle Borel, accompagnée d'un domestique qui portait un paquet.

Mlle Borel pouvait avoir vingt ans. Bien qu'elle fût petite, ses traits étaient grands, nobles et sérieux. L'œil, profond et ferme, au premier abord semblait un peu sévère; mais cette sévérité était tempérée par l'aménité du sourire et la douceur de la voix.

À son arrivée, Jacques Bordier releva la tête. Des larmes brillaient dans son regard farouche.

D'un coup d'œil, Mlle Borel vit ces larmes et toute cette misère. Elle se sentit navrée, mais elle réprima vite la compassion qui se peignit sur son visage. Elle savait que la pitié blesse les âmes fières. Elle pensait que ce n'est pas seulement la misère qui dégrade, mais que c'est plutôt l'aumône qui place le pauvre dans une humiliante infériorité. Or, la pitié, n'est-ce point l'aumône du cœur?

«J'ai appris, dit-elle, que Françoise devait accoucher plus tôt qu'elle ne l'avait pensé, et j'apporte du linge pour le nouveau-né, une couverture et du vin pour la malade.

--Ah! mademoiselle, que vous êtes bonne!» soupira Françoise.

Jacques essuyait ses larmes à la dérobée, et son visage trahissait l'embarras.

«Voyez, mademoiselle, dit la mère Michu, qui venait d'envelopper l'enfant dans des langes propres, la belle petite fille! Et Jacques qui se désespère!

--Combien donc avez-vous d'enfants? demanda Mlle Borel en se tournant vers Bordier.

--Je n'ai pas d'enfants, je n'ai que des filles.»

Mlle Borel ne releva point cette singulière réponse, qui ne parut pas même la surprendre.

Le paysan, en effet, ne considère que la force. Comme il n'a d'autre richesse que ses bras, la naissance d'un garçon qui pourra l'aider dans ses travaux, c'est dans l'avenir une augmentation de bien-être; mais la naissance d'une fille, c'est plutôt, en perspective, un accroissement de pauvreté.

«J'ai maintenant six filles, reprit-il avec un rire sardonique. Six filles! Et cette baraque est toute ma fortune. On pioche, n'est-ce pas, comme des galériens tout le long du jour: les galériens, eux, sont nourris; pour nous, il n'y a pas toujours du pain noir sur la planche. Jamais de vin, ni de pitance; à peine buvons-nous de mauvaise genevrette[2]. Nous couchons sur la paille comme des animaux; pour vêtements, nous avons des guenilles. Mais encore j'ai beau suer à la peine, je ne puis gagner pour sept, pour huit maintenant. D'ailleurs il faut trouver de l'ouvrage. Si la neige, la pluie, la glace, la maladie suspendent la besogne, que devenir? Ah! le malheur s'acharne après moi. Un garçon serait venu, ça m'eût donné du courage. Je me serais dit: «Eh bien! si tu le nourris maintenant, plus tard il te nourrira.» Mais des filles, que voulez-vous que j'en fasse? Les envoyer à Lyon ou à Saint-Étienne? Ah! on sait ce qu'elles deviennent là-bas.... La honte, quoi! ou la misère, et plus souvent encore toutes les deux à la fois. Ça, c'est l'avenir. Pour le moment, si ce temps-là se prolonge, il faudra que je parte avec mon aînée, une besace sur le dos. Moi, Jacques le terrassier, qui ai toujours gagné mon pain et porté la tête haute, j'irais frapper à toutes les portes, essuyer les rebuffades et le mépris, et peut-être m'entendre traiter de paresseux! Est-ce bien possible? Il le faut, pourtant. Les petites ont mangé ce soir le dernier morceau de pain. Ah! tous les riches ne vous ressemblent pas, mademoiselle! Vous me croyez, vous, parce que vous avez bon cœur; mais combien penseront que je les trompe pour avoir quelques sous!»

Mlle Borel écoutait Jacques avec une émotion grave et contenue.

«Mon ami, dit-elle simplement, voulez-vous me confier votre dernière fille? je l'adopterai. Je ne yeux point vous faire l'aumône. Venez demain à la maison, je vous donnerai du travail.

--Oh! merci, mademoiselle! s'écria Françoise en pleurant.

--Vous ne me devez aucune reconnaissance, repartit la jeune fille. J'ai un travail très-pressant à faire exécuter dans la serre, et Jacques m'obligera au contraire de vouloir bien s'en charger.

--J'irai demain, mademoiselle, dit le terrassier, si ému que sa voix tremblait.

--Eh bien! me donnez-vous la petite?

--Dès qu'elle pourra marcher,» répondit la mère. Mlle Borel prit l'enfant, la regarda longtemps, et, à mesure qu'elle la regardait, son visage aux lignes si graves s'attendrissait. Il avait un rayonnement qui ressemblait à la joie maternelle.

«Ma chère petite Madeleine, dit-elle, que tu seras belle!»

Elle la baisa pieusement et sortit.

[Note 1: D'après M. de Watteville, il est des localités dans la partie montagneuse de l'Ardèche dont presque tous les habitants quittent leur domicile pendant l'hiver pour se livrer à la mendicité, soit dans les communes de ce département, soit dans celles du Dauphiné, où la température est moins rigoureuse.]

[Note 2: Boisson qu'on fait dans les montagnes avec le genièvre.]

II

Dix-neuf ans se sont écoulés.

En 1863, M. Borel, fabricant de soieries, jouissait sur la place de Lyon d'une réputation qu'il devait autant à la supériorité de ses produits qu'à l'étendue de ses relations commerciales.

Il occupait à la Croix-Rousse près de trois mille métiers; il faisait l'exportation sur une grande échelle, principalement en Amérique. Paris recherchait ses velours et ses façonnés; la Prusse et l'Angleterre copiaient ses dessins.

M. Borel était en outre un industriel intègre, justement considéré. À Lyon, d'ailleurs, ce proverbe: «Que le bien mal acquis ne profite pas,» est passé à l'état d'axiome et presque de croyance superstitieuse. Une fortune consolidée est une fortune légitimée dont on ne doit pas chercher à vérifier la source. Fortune entraîne donc essentiellement considération.

M. Borel possédait à un haut degré l'intelligence des affaires et une aptitude particulière pour l'industrie de la soierie, qui est surtout une industrie de détails. Incapable d'embrasser une idée d'ensemble, une idée de quelque élévation, il passait cependant pour un homme supérieur; et, grâce à l'importance que lui donnaient ses millions, il exerçait au conseil municipal, dont il faisait partie depuis 1848, une influence non contestée.

Il se disait libéral, entièrement dévoué aux intérêts de la classe ouvrière. C'était, il est vrai, un cœur généreux. Survenait-il une crise commerciale, il était le premier à organiser des quêtes auxquelles il souscrivait largement. À Lyon, les sociétés de bienfaisance sont innombrables. M. Borel en fonda une nouvelle sous le patronage d'un saint quelconque: car, à Lyon, la charité ne va point sans la superstition. Cette société avait pour but de secourir les ouvriers sans travail.

Toutefois, M. Borel n'admettait que l'aumône pour remédier au paupérisme, qu'il regardait comme un mal fatal, nécessaire même à l'équilibre social.

Il dépensait chaque année à soulager les ouvriers nécessiteux une somme considérable; mais il n'eût pas augmenté d'un centime leur salaire. Quoiqu'il mit son orgueil et qu'il éprouvât une satisfaction véritable à faire le bien, il voulait aussi que le bien lui profitât, soit en considération, soit en influence. Peut-être pratiquait-il un peu, à son insu, ce système de bienfaisance calculée qui consiste à placer l'obligé dans la dépendance du bienfaiteur.

Ainsi, comme il arrive souvent, l'esprit de conservation étouffait parfois en lui le sentiment de la bienveillance et de la justice.

M. Borel avait environ soixante ans. Il était grand, d'un blond grisonnant. Il possédait l'embonpoint qui sied à un homme de cet âge et de cette importance. Sur sa figure douce se lisaient les vertus domestiques. Tout en se targuant de libéralisme, il se disait chrétien; car il regardait la religion comme un frein nécessaire. Il allait aux offices les jours de grande fête. Ses deux filles avaient été élevées au Sacré-Cœur, et son fils au collège des Jésuites.

Mme Borel était une nature passive, religieuse jusqu'à la superstition. Elle était dame patronnesse d'une foule d'associations pieuses, et chaque année elle faisait quelque vœu à Notre-Dame de Fourvières.

Professant au plus haut degré le respect pour le sexe fort, elle admirait toutes les idées de son mari sans chercher à les comprendre; mais en revanche elle critiquait avec âpreté, sans les comprendre davantage, les opinions généreuses et avancées de Mlle Bathilde sa belle-sœur.

Il y avait entre Mlle Borel et son frère une complète dissemblance de pensée et de caractère.

Indifférente aux questions de détail, son intelligence élevée ne se plaisait qu'aux vastes synthèses. C'était non-seulement un esprit supérieur, mais un grand caractère, passionné pour la justice, inaccessible aux préoccupations égoïstes.

On lui refusait la tendresse; on l'accusait parfois d'insensibilité; mais elle avait au suprême degré cette bonté réfléchie qui excuse toutes les faiblesses parce qu'elle tient compte des luttes entre les organisations et les milieux où ces organisations se développent, parce qu'elle tient compte surtout des déviations causées par la contrainte qu'imposent souvent à nos penchants les lois morales ou sociales.

Dans sa jeunesse, Mlle Borel avait, elle aussi, pratiqué la charité chrétienne, c'est-à-dire l'aumône; mais elle eut bien vite reconnu l'impuissance de ces secours isolés. Son esprit avait mûri, et son cœur s'était ouvert à de plus larges sentiments. Une souffrance individuelle l'affectait sans doute, mais surtout comme symptôme social. Le dévouement à l'individu lui paraissant stérile, elle fut entraînée vers les études et les spéculations qui remontent aux causes mêmes du mal afin de les détruire.

Ainsi préoccupée d'intérêts généraux, elle n'avait jamais pensé au mariage. Sa supériorité et ses idées indépendantes très-connues avaient aussi effrayé les prétendants que sa fortune eût pu attirer. Elle était assez forte pour supporter l'isolement, et les affections intimes ne lui étaient point indispensables. D'ailleurs l'adoption de Madeleine Bordier, le soin qu'elle avait pris de l'éducation de cette enfant, avaient occupé son cœur. Cette maternité élective satisfaisait son caractère élevé mieux que ne l'eût fait peut-être la maternité du sang.

Mlle Bathilde montrait une grande indulgence pour l'infériorité intellectuelle des personnes qui l'entouraient. Cependant la fermeté qu'elle mettait à défendre ses opinions, faisait dire parfois que, semblable à toutes les vieilles filles, elle tournait à l'aigreur. Elle était respectée, mais non point aimée de son neveu et de ses nièces, dont elle critiquait l'éducation ultra-catholique.

Mlles Laure et Béatrix, au sortir du couvent, avaient une tenue modeste, c'est-à-dire compassée, parlaient à demi-voix, connaissaient un peu d'arithmétique, de géographie, un peu d'histoire profane d'après le père Loriquet, beaucoup d'histoire sainte et de catéchisme, tapotaient un quadrille, solfiaient un cantique, brodaient admirablement une chasuble, possédaient en un mot de ces petits talents dits d'agrément juste ce qu'il en faut pour obtenir dans le monde la réputation de jeunes personnes accomplies.

Lorsque Mlle Bathilde s'élevait contre cet enseignement, Mme Borel lui répondait d'un ton sec:

«Croyez-vous que je veuille faire de mes filles des voltairiennes ou des socialistes?»

M. Borel aurait désiré que son fils Maxime continuât son industrie et profitât du capital de considération que lui-même s'était acquis parmi ses concitoyens. Mais Maxime, au collège des Jésuites, s'était lié avec des jeunes gens de famille noble qui lui avaient communiqué des idées de grandeur. Il voulut entrer dans la diplomatie; il obtint donc d'aller à Paris pour y faire des études spéciales.

À Paris, Maxime, au lieu de viser au ministère des affaires étrangères, se fit admettre dans les clubs de la fashion; au lieu d'étudier les langues orientales, il ne cultiva guère que cette sorte d'argot qui est la langue du quartier Bréda.

Comme la pension fournie par son père ne lui suffisait pas, il emprunta. Mme Borel, confiante dans l'éducation religieuse qu'avait reçue Maxime, croyait à la vertu de son fils comme à un article de foi. Quand elle acquit la preuve qu'il avait dépensé trois cent mille francs en cinq ans, et perdu son innocence baptismale avec des Coralies, des Madelons et des Rigolboches, elle faillit en mourir de douleur.

Elle obtint de M. Borel d'aller avec ses filles passer dorénavant l'hiver à Paris, afin d'y surveiller la conduite et les études de Maxime.

Au mois de mars 1863, la famille Borel se trouvait réunie au grand complet dans le luxueux appartement qu'elle occupait rue de la Chaussée-d'Antin. C'était une soirée tout à fait intime. Il n'y avait là que la famille Daubré de Lomas.

M. Daubré était un riche manufacturier de Lille. Sa femme, fort coquette, habitait Paris pendant la saison des bals.

Elle s'était éprise de Maxime, et, pour le rencontrer, elle venait chez les Borel, qu'en sa qualité de Lomas elle trouvait pourtant bien bourgeois.

M. Borel, arrivé de Lyon la veille, transmettait à M. Daubré les nouvelles commerciales. Ils devisaient ensemble sur les probabilités d'une guerre civile aux États-Unis. Ces bruits de guerre alarmaient également les deux industriels. En effet, un conflit en Amérique fermerait le principal débouché de l'industrie lyonnaise, et amènerait nécessairement pour la fabrication lilloise la hausse des cotons.

Mlle Bathilde causait en aparté avec un tout jeune homme, le frère de M. Daubré.

Mme Daubré coquetait avec Maxime.

Mme Borel les observait attentivement. Elle avait fait un vœu à Notre-Dame de Fourvières pour la conversion de son fils, et elle s'étonnait que tant de vœux et de neuvaines eussent encore produit si peu de résultats.

Laure feuilletait un album, et Béatrix, au piano, déchiffrait une romance à demi-voix. À côté d'elle se tenait le frère de Mme Daubré, Lionel de Lomas, un gandin de la seconde jeunesse, qui lui débitait des fadeurs en veloutant son regard. Lionel était pauvre et Béatrix aurait un million de dot. Mais, à la dérobée, il contemplait Madeleine Bordier avec une expression singulière.

Madeleine brodait une tapisserie, et, plus rapprochée de la lampe que les autres personnages, elle se trouvait en pleine lumière. Parfois elle relevait la tête. Cette tête, resplendissante de vie, de réelle jeunesse, jetait comme un rayonnement sur cette société plus ou moins guindée et factice.

«Ces crises commerciales qui nous sont si funestes, disait M. Borel, ont cependant leur utilité, car elles matent la classe laborieuse. Depuis la guerre d'Italie, il s'est produit à Lyon, parmi les anciens _voraces_, je ne sais quelle sourde fermentation qui ne laisse pas que d'être inquiétante. On dit que la misère seule pousse le peuple à l'insurrection; mais trop de bien-être a aussi son danger: il développe chez l'ouvrier l'esprit d'indépendance et des idées ambitieuses; plus l'ouvrier possède, plus il devient difficile à gouverner; enfin, quand il a devant lui quelque avance, il n'hésite point à se mettre en grève pour obtenir une augmentation de salaire. Chez vous les grèves sont-elles fréquentes?

--Nous en avons eu une en 49, répondit M. Daubré.

--Et vous avez cédé?

--Il le fallait bien alors. D'ailleurs, dans nos filatures, nous ne pouvons laisser chômer, sans une perte considérable, un matériel qui représente un capital énorme.

--Quand je devrais y perdre jusqu'à mon dernier sou, reprit avec force M. Borel, moi, je ne céderais jamais.

--Mais votre industrie n'offre pas les mêmes inconvénients que la nôtre.

--C'est vrai, nous avons moins à redouter que vous les grèves et les crises industrielles. La soierie se tisse dans des ateliers avec un outillage qui n'appartient pas au fabricant. Quand une crise se manifeste, nous suspendons nos commandes, et, n'ayant aucun capital engagé, nous perdons seulement l'argent que nous ne gagnons pas. Mais aussi le mauvais côté de cette organisation, c'est que, ne demandant que de faibles capitaux, elle permet à une foule de petits industriels de nous faire concurrence. Pour se soutenir, ils fabriquent à tous prix et fabriquent mal, gâtent les ouvriers et compromettent la haute considération dont la fabrique lyonnaise jouissait naguère. Beaucoup même ont adopté l'aune droite au lieu de l'ancienne aune à crochet. C'est depuis longtemps un grave sujet de conflit entre l'ouvrier et le fabricant.

--Et l'ouvrier a raison, dit Mlle Borel d'un ton cassant.

--«L'ouvrier a tort; l'usage fait loi,» répliqua sur le même ton M. Borel.

Béatrix avait cessé de chanter, et Lionel était venu s'asseoir à côté de Madeleine.

Madeleine, qui écoutait la conversation, avait interrompu son travail.

«Comment, mademoiselle, dit Lionel, d'un ton à demi railleur, vous vous intéressez à de pareilles questions?

--Monsieur, répondit Madeleine avec quelque émotion, ma sœur aînée est ouvrière en velours, et c'est elle qui nourrit ma mère.

--C'est-à-dire, reprit Mlle Borel en s'animant, que l'ouvrier subit la loi du plus fort. L'ouvrier a droit à une mesure plus équitable. Or, votre aune à crochet n'est pas équitable, puisqu'elle le prive d'une partie de son salaire.

--Ma chère Bathilde, sur ce sujet nous ne nous entendrons jamais. Rompons donc là cette discussion. Vous êtes toujours dans la théorie pure; moi, je reste dans la pratique, par conséquent dans le vrai.

--Ma théorie, c'est le droit; votre pratique, c'est l'abus, repartit avec fermeté Mlle Borel.

--Ah! que ces utopistes nous font de mal! soupira M. Borel. Avec ces grands mots de droit, d'abus, d'exploitation, de privilège, ont-ils assez perverti le sens moral de la classe ouvrière, qui n'en est certes pas plus heureuse!