Part 8
Ayant dû restreindre ses besoins au nécessaire, il vivait de peu, avec une admirable et touchante dignité. Pourvu qu'il gagnât de quoi acheter des brosses, des couleurs et des toiles, payer ses modèles et son propriétaire, faire, chaque année, un voyage d'étude, il n'en demandait pas plus. L'argent ne le tentait point et je suis convaincu qu'il ne cherchait pas le succès. Mais si le succès était venu vers lui, je suis convaincu aussi que Lirat n'eût pu résister à la joie si humaine d'en savourer les malfaisantes délices. Quoiqu'il ne voulût pas en convenir, quoiqu'il affectât de braver gaiement l'injustice, il la ressentait plus qu'un autre, et, dans le fond, il en souffrait cruellement. De même qu'il avait souffert de l'insulte, il souffrit aussi du silence. Une seule fois, un jeune critique publia sur lui, dans un journal très lu, un article enthousiaste et ronflant. L'article était rempli de bonnes intentions, de banalités et d'erreurs; on voyait que son auteur n'était pas très familier avec les choses de l'art, et qu'il ne comprenait rien au talent du grand artiste.
--Vous avez lu?... s'écria Lirat; vous avez lu, hein, dites?... Ces critiques, quels crétins!... à force de parler de moi, vous verrez qu'ils m'obligeront à peindre dans une cave, comprenez-vous?... Est-ce qu'ils me prennent pour un vulgarisateur?... Et puis, qu'est-ce que ça le regarde, celui-là, que je fasse de la peinture, des bottes ou des chaussons de lisière?... C'est de la vie privée, ça!
Pourtant, il avait rangé l'article, précieusement, dans un tiroir et, plusieurs fois, je le surpris, le relisant.... Il avait beau dire, avec un suprême détachement, quand nous nous emportions contre la bêtise du public: «Eh bien, quoi?... vous voudriez peut-être que le peuple fît une révolution, parce je peins en clair?...» ce dédain de la notoriété, cette résignation apparente masquaient de sourdes rancœurs. Au fond de cette âme très tendre, très généreuse, s'étaient accumulées des haines formidables, qui débordaient en verve terrible et méchante sur tout le monde. Si son talent y avait gagné en force, en âpreté, son caractère y avait perdu un peu de sa noblesse originelle, son esprit critique de sa pénétration et de sa netteté. Il lui arrivait de se livrer à des énormités de _débinage_, qui risquaient de le rendre odieux; parfois, c'étaient des enfantillages qui lui donnaient une pointe de ridicule. Les grands esprits ont presque toujours de petites faiblesses, c'est une loi mystérieuse de la nature, et Lirat n'échappait point à cette loi. Il tenait, avant toutes choses, à sa réputation bien établie d'homme méchant. Il supportait très bien qu'on lui déniât le talent, mais qu'on lui contestât la propriété de faire trembler l'humanité, d'un coup de langue, voilà ce qu'il n'eût jamais toléré. Pour se venger des mots sanglants dont il les marquait, les ennemis de Lirat lui attribuaient des vices contre nature; d'autres, simplement, le disaient épileptique, et ces calomnies grossières et lâches, fortifiées chaque jour de commentaires ingénieux, entretenues d'histoires «certaines» qui faisaient le tour des ateliers, trouvaient des bonnes volontés admirablement disposées, celle-ci par sa propre rancune, celle-là par les seules inconséquences du langage du peintre, à les accueillir et à les répandre.
--Vous savez, Lirat?... Il a eu encore une attaque hier, dans la rue, cette fois.
Et l'on citait les noms de personnes graves, de membres de l'Institut qui avaient assisté à la scène, et qui l'avaient vu, barbouillé d'écume, se rouler dans la boue, en aboyant.
Je dois confesser que moi-même, au début de mes relations avec lui, j'étais fort troublé par tous ces récits. Je ne pouvais considérer Lirat, sans me représenter aussitôt les crises épouvantables dans lesquelles on racontait qu'il s'était débattu. Victime du mirage que fait naître l'obsession de l'idée, il me semblait, souvent, découvrir en lui des symptômes de l'horrible maladie; il me semblait qu'il devenait livide tout à coup, que ses lèvres grimaçaient, que son corps se contractait dans le spasme maudit, que ses yeux hagards, renversés, striés de rouge, fuyaient la lumière et cherchaient l'ombre des trous profonds, pareils aux yeux des bêtes traquées qui vont mourir. Et j'ai regretté de ne pas le voir tomber, hurler, se tordre, là, dans cet atelier tout plein de son génie; là, sous mon regard avide, qui le guettait et qui espérait!... Pauvre Lirat! Et pourtant je l'aimais!...
La journée finissait.... Le long de la cité Rodrigues, on entendait les portes claquer, des pas s'éloigner vite, sur la chaussée; et, dans les ateliers, des voix s'élevaient qui chantaient la bonne tâche terminée. Depuis qu'il s'était remis à son dessin, Lirat ne m'avait adressé la parole que pour rectifier la pose que je gardais mal à son gré.
--La jambe plus par ici.... Encore, voyons!... La poitrine moins effacée!... Pardon, mais vous posez comme un cochon, mon cher Mintié!
Il travaillait, un peu fébrile, un peu haletant, mâchonnant sans cesse sa moustache, laissant parfois échapper un juron. Son crayon mordait la toile avec une sorte de hâte inquiète, de nervosité colère.
--Et zut! cria-t-il, en repoussant son chevalet d'un coup de pied.... Je ne fais que des saloperies aujourd'hui!... Le diable m'emporte, on dirait que je concours pour la médaille d'honneur.
Reculant sa chaise, il examina son dessin d'un air agacé, et grommela:
--Quand il vient des femmes ici, c'est toujours la même histoire.... Les femmes, je crois qu'elles vous laissent, en partant, l'âme de Boulanger, dans la belle patte d'Henner ... d'Henner, comprenez-vous?... Allons-nous-en.
Comme nous nous trouvions au bas de la cité:
--Venez donc dîner avec moi, Lirat? lui dis-je.
--Non, me répondit-il, d'un ton sec, en me tendant la main.
Et il s'éloigna raide, compassé, solennel, de l'allure administrative d'un député qui vient de discuter le budget.
Ce soir-là, je ne sortis point et restai, seul, chez moi, à rêvasser. Allongé sur un divan, les yeux mi-clos, le corps engourdi par la chaleur, sommeillant presque, j'aimais à retourner dans le passé, à ranimer les choses mortes, à battre le rappel des souvenirs enfuis. Cinq années s'étaient écoulées depuis la guerre, cette guerre où j'avais commencé l'apprentissage de la vie, par le désolant métier de tueur d'hommes.... Cinq années déjà!... C'était d'hier, pourtant, cette fumée, ces plaines couvertes de neige rougie et de ruines, ces plaines où, spectres de soldats, nous errions, les reins cassés, lamentablement.... Cinq années seulement!... Et, quand je rentrai au Prieuré, la maison était vide, mon père était mort!...
Mes lettres ne lui parvenaient que rarement, à de longs intervalles, et c'étaient, chaque fois, des lettres courtes, sèches, écrites à la hâte sur le coin de mon sac. Une seule fois, après la nuit de terrible angoisse, j'avais été tendre, affectueux; une seule fois, j'avais laissé déborder tout mon cœur, et cette lettre qui lui eût apporté une douceur, une espérance, un réconfort, il ne l'avait pas reçue!... Tous les matins, m'avait conté Marie, il allait à la grille, une heure avant l'arrivée du facteur, et, en proie à des transes mortelles, il attendait, guettant le tournant de la route. De vieux bûcherons passaient, se rendant à la forêt; mon père les interpellait:
--Hé! père Ribot, vous n'avez point rencontré le facteur, par hasard?
--Pargué! non, m'sieu Mintié.... C'est cor d'bonne heure, aussite....
--Mais non, père Ribot.... Il est en retard....
--Ça se peut ben, m'sieu Mintié, ça se peut ben.
Lorsqu'il apercevait le képi et le collet rouge du facteur, il devenait pâle, révolutionné par la terreur d'une mauvaise nouvelle. A mesure que celui-ci s'approchait, le cœur de mon père battait à se rompre.
--Rien que les journaux, aujourd'hui, m'sieu Mintié!
--Comment!... pas de lettres, encore?... Tu dois te tromper, mon garçon.... Cherche ... cherche bien....
Il obligeait le facteur à fouiller dans sa boîte, à déficeler les paquets, à les retourner....
--Rien!... mais c'est incompréhensible!
Et il rentrait à la cuisine, s'affaissait dans son fauteuil, en poussant un soupir.
--Songe, disait-il à Marie, qui lui tendait alors un bol de lait; songe, Marie, si sa pauvre mère avait vécu!
Dans la journée, au bourg, il visitait les gens qui avaient des fils à la guerre, les conversations étaient toujours les mêmes.
--Eh bien? avez-vous des nouvelles du p'tit gars.
--Mais non, m'sieu Mintié.... Et vous-même, de M. Jean?
--Moi non plus.
--C'est ben curieux, tout d'même.... Comment qu'ça s'fait, dites?... Voyez-vous ça?...
Qu'ils n'eussent point de lettres, eux, ils ne s'en étonnaient qu'à demi; mais que M. Mintié, M. le maire, n'en reçût pas davantage, cela les surprenait beaucoup. On faisait les suppositions les plus extraordinaires; on se livrait à des commentaires ahurissants des informations données par le journal; on consultait les anciens soldats, qui racontaient leurs campagnes avec des détails extravagants et prodigieux; au bout de deux heures, on se séparait, l'esprit plus tranquille.
--Ne vous tourmentez point, m'sieu le maire.... Vot'fi reviendra pour sûr colonel.
--Colonel, colonel! disait mon père, en secouant la tête.... Je n'en demande pas tant.... Qu'il revienne seulement!...
Un jour,--on ne sut jamais comment cela était arrivé,--Saint-Michel se trouva plein de soldats prussiens. Le Prieuré fut envahi; il y eut de grands sabres qui traînèrent dans notre vieille demeure. A partir de ce moment, mon père devint plus souffrant; la fièvre le prit, il s'alita, et, dans son délire, il répétait sans cesse: «Attelle, Félix, attelle, parce que je vais aller à Alençon, pour chercher des nouvelles de Jean.» Il se figurait qu'il partait, qu'il était en route: «Allez, allez, Bichette, allez, psitt!... Nous aurons ce soir des nouvelles de Jean.... Allez, allez, psitt....»! Et mon pauvre père, doucement, s'éteignit entre les bras du curé Blanchetière, entouré de Félix et de Marie qui sanglotaient!...
Après six mois passés dans ce Prieuré, plus triste que jamais, je m'ennuyais à périr.... La vieille Marie, habituée à conduire la maison à sa fantaisie, m'était insupportable, en dépit de son dévouement; ses manies m'exaspéraient, et c'étaient, à toutes les minutes, des discussions où je n'avais pas toujours le dernier mot. Pour unique société, le bon curé qui ne voyait rien de si beau que le notariat, et dont les sermons radoteurs m'agaçaient. Du matin au soir, il me chapitrait ainsi:
--Ton grand-père était notaire, ton père, tes oncles, tes cousins, toute ta famille enfin.... Tu te dois à toi-même, mon cher enfant, de ne pas déserter ce poste.... Tu seras maire de Saint-Michel, tu peux même espérer de remplacer ton pauvre père au conseil général, dans quelques années.... Sapristi, c'est quelque chose, cela? Et puis, je t'en réponds, les temps vont devenir diablement durs aux braves gens qui aiment le bon Dieu.... Tu vois, ce brigand de Lebecq, le voilà du conseil municipal.... Il ne rêve que de piller et d'assassiner, cette canaille-là.... Nous avons besoin, à la tête du pays, d'un homme bien pensant, qui soutienne la religion et défende les bons principes.... Paris, Paris!... Oh! ces têtes folles de jeunes gens!... Mais veux-tu me dire, sacré mâtin, ce que tu as fait de bon à Paris?... L'air est malsain, par là!... Regarde le grand Maugé ... il est de bonne famille, pourtant.... Ça ne l'a pas empêché d'en revenir avec un béret rouge?... Ne voilà-t-il pas une belle affaire?
Et il continuait de la sorte, pendant des heures, reniflant sa prise, agitant le spectre rouge du béret du grand Maugé, qui lui paraissait plus redoutable que les cornes du démon.
Que faire à Saint-Michel?... Personne à qui communiquer mes idées, mes rêves; pas un foyer de vie ardente où dépenser cette activité intellectuelle, ce désir impérieux de savoir et de créer que la guerre, en développant mes muscles, en fortifiant mon corps, avait mis en moi, et que des lectures passionnées surexcitaient, chaque jour, davantage. Je comprenais que Paris seul, qui m'avait tant effrayé jadis, pouvait fournir un aliment aux ambitions encore incertaines dont j'étais tourmenté, et les affaires de la succession terminées, l'étude vendue, brusquement, j'étais parti, laissant le Prieuré à la garde de Félix et de Marie.... Et me voici de retour à Paris!...
Depuis cinq années, qu'y ai-je fait de bon, suivant l'expression du curé?... Porté par des enthousiasmes vagues, par des exaltations confuses, qui mêlaient je ne sais quel art chimérique à je ne sais quel impossible apostolat, où donc suis-je arrivé?... Je ne suis plus l'enfant timide que les valets de pied, dans un vestibule plein de lumières, mettaient en déroute. Si je n'ai pas acquis beaucoup d'aplomb, du moins, je sais me tenir dans le monde, sans y paraître trop ridicule. Je passe à peu près inaperçu, ce qui est la meilleure condition que puisse souhaiter un homme de ma sorte, qui ne possède aucun des agréments et qualités extérieures qu'il faut pour y briller. Très souvent, je me demande ce que je fais là, en ce milieu qui n'est pas le mien, où l'on n'a de respect que pour le succès, si charlatanesque qu'il soit; que pour l'argent, de quelques sentines qu'il vienne; où chaque parole dite m'est une blessure dans ce que j'aime le mieux, dans ce que j'admire le plus.... D'ailleurs, l'homme n'est-il pas le même partout, avec des différences d'éducation qui s'accusent seulement dans les gestes, dans la manière de saluer, dans le plus ou moins de liberté d'allures!... Quoi, c'était cela, ces fiers artistes, ces admirables écrivains, dont on chante la gloire, dont on célèbre le génie ... cela, ces êtres petits, vulgaires, affreusement cuistres, singeant les façons des mondains qu'ils raillent, d'une vanité burlesque, d'une jalousie féroce; à plat ventre, eux aussi, devant l'argent; adorant, les genoux dans la poussière, la Réclame, cette vieille gueuse, qu'ils hissent sur des peluches extravagantes.... Oh! que j'aime mieux les bouviers et leurs bœufs, les porchers et leurs porcs, oui ces porcs, ronds, roses, qui s'en vont, fouillant la terre du groin, et dont le dos gras et lisse reflète le nuage qui passe!... J'ai lu énormément, sans discernement, sans méthode, et, de ces lectures dépareillées, il ne m'est resté dans l'esprit qu'un chaos de faits tronqués et d'idées incomplètes, au milieu duquel je ne saurais me débrouiller.... J'ai tenté de m'instruire de toutes les façons, et je m'aperçois que je suis aussi ignorant aujourd'hui qu'autrefois.... J'ai eu des maîtresses que j'ai aimées huit jours, des blondes sentimentales et romanesques, des brunes farouches, impatientes du baiser, et l'amour ne m'a montré que le vide effroyable du cœur de l'homme, le trompe-l'œil des tendresses, le mensonge de l'idéal, le néant du plaisir.... Croyant m'être arrêté à la formule d'art définitive, par laquelle j'allais étreindre mes aspirations, fixer mes rêves palpitants, vivants, sur l'épingle des mots, j'ai publié un livre dont on a parlé avec éloges et qui _s'est bien vendu._ Certes, j'ai été flatté de ce petit succès; moi aussi, je m'en suis paré orgueilleusement, comme d'une chose rare, moi aussi, j'ai pris des airs supérieurs afin de mieux tromper les autres. Et, voulant me tromper moi-même, souvent, chez moi, je me suis regardé dans la glace avec une complaisance de comédien, pour découvrir en mes yeux, sur mon front, dans le port auguste de ma tête, les signes certains du génie. Hélas! le succès m'a rendu plus pénible encore l'intime constatation de mon impuissance. Mon livre ne vaut rien; le style en est torturé, la conception enfantine: une déclamation violente, une phraséologie absurde y remplacent l'idée. Parfois, j'en relis des passages applaudis par la critique, et j'y retrouve de tout, de l'Herbert Spencer et du Scribe, du Jean-Jacques Rousseau et du Commerson, du Victor Hugo, du Poë et de l'Eugène Chavette. De moi, dont le nom s'étale en tête du volume, sur la couverture jaune, je ne retrouve rien. Suivant les caprices de ma mémoire, les hantises de mes souvenirs, je pense avec la pensée de l'un, j'écris avec l'écriture de l'autre; je n'ai ni pensée ni style qui m'appartiennent. Et des gens graves dont le goût est sûr, dont le jugement fait loi, ont loué ma personnalité, mon originalité, l'imprévu et le raffinement de mes sensations! Que cela est donc triste!... Où je vais? Je l'ignore aujourd'hui, comme je l'ignorais hier. J'ai cette conviction que je ne puis être un écrivain, car l'effort dont j'étais capable, tout l'effort, je l'ai donné en cette œuvre misérable et décousue.... Si j'avais, au moins, une ambition bien vulgaire, bien basse, des désirs ignobles, les seuls qui ne laissent pas de remords: l'amour de l'argent, des honneurs officiels, de la débauche!... Mais non. Une seule chose me tente à laquelle je n'atteindrai jamais: le talent.... Me dire, ah! oui ... me dire: «Ce livre, ce sonnet, cette phrase sont de toi; tu les as arrachés de ton cerveau, gonflés de ta passion, ta pensée tout entière y frémit; elle secoue sur les pages douloureuses des morceaux de ta chair et des gouttes de ton sang; tes nerfs y résonnent, comme les cordes du violon sous l'archet d'un divin musicien. Ce que tu as fait là est beau, est grand!» Pour cette minute de joie suprême, je sacrifierais ma fortune, ma santé, ma vie; je tuerais!... Et jamais je ne me dirai cela, jamais!... Ah! l'impassible sérénité! Ah! l'éternel contentement de soi-même des médiocres, que je les ai enviés!... Maintenant, il me vient des rages furieuses de retourner à Saint-Michel. Je voudrais pousser la charrue dans le sillon brun, me rouler dans les jeunes luzernes, sentir les bonnes odeurs des étables, et puis, surtout, me perdre, ah! me perdre au fond des taillis, loin, bien loin, plus loin, toujours!...
Le feu s'était éteint, et ma lampe charbonnait; un froid, léger comme une caresse, m'envahissait les jambes, courait sur mes reins avec de petits frissons délicieux. Du dehors, aucun bruit ne m'arrivait; la rue devenait silencieuse. Depuis longtemps déjà je n'entendais plus les lourds omnibus rouler sur la chaussée. Et la pendule sonna deux heures. Mais une paresse me retenait cloué sur mon divan: à être ainsi étendu, je jouissais d'un grand bien-être physique, dans un grand accablement moral. Je dus faire de sérieux efforts pour m'arracher à cette langueur et regagner enfin ma chambre. Il me fut impossible de m'endormir. A peine avais-je clos les paupières, qu'il me semblait que j'étais précipité dans un trou noir très profond, et brusquement, je me réveillais, haletant, la sueur au front. Je rallumai ma lampe, essayai de lire.... Mon attention ne parvenait pas à se fixer sur les lignes du livre qui se dérobaient, s'entre-croisaient, se livraient, sous mes yeux, à une danse fantastique.
--Quelle vie stupide que la mienne! pensai-je.... Les jeunes gens de mon âge rient, chantent, ils sont heureux, insouciants.... Pourquoi donc suis-je ainsi, rongé par d'odieuses chimères? Qui donc m'a mis au cœur cette plaie mortelle de l'ennui et du découragement? Devant eux, un vaste horizon, illuminé de soleil! Moi, je marche dans la nuit, arrête sans cesse par des murs qui me barrent la route et contre lesquels je me cogne en vain le front et les genoux.... C'est qu'ils ont l'amour, peut-être!... Aimer, ah! oui. Si je pouvais aimer!
Et je revis, qui descendait du ciel, la belle vierge de Saint-Michel, la radieuse vierge de plâtre, avec son manteau constellé d'argent, et son nimbe d'or.... Tout autour d'elle, les astres tournaient, s'inclinaient, pareils à des fleurs célestes, et des colombes, ivres de prières, volaient en la frôlant de leurs ailes.... Je me rappelai les extases, les transports d'adoration mystique où elle me ravissait; toutes les joies, si douces, que j'avais éprouvées, rien qu'à la contempler. Ne me parlait-elle pas, aussi, là-bas dans la chapelle? Et ce langage inexprimé, qui coulait dans mon âme d'enfant des tendresses ineffables, ce langage plus harmonieux que la voix des anges et le chant des harpes d'or, ce langage plus parfumé que le parfum des roses, ce langage n'était-il point le langage divin de l'amour? A mesure que j'écoutais, de tous mes sens, ce langage qui était une musique, j'étais enlevé dans un monde inconnu et merveilleux; une féerique vie nouvelle germait, éclatait, florissait autour de moi. L'horizon se reculait jusqu'à l'infini du mystère: l'espace resplendissait comme un intérieur de soleil, et, moi-même, je me sentais devenu si grand, si fort, que, d'un seul embrassement, j'étreignais sur ma poitrine tous les êtres, toutes les fleurs, toutes les nuées de ce paradis, né du regard d'amour qu'avaient échangé une vierge de plâtre et un petit enfant.
--Vierge, bonne Vierge, m'écriai-je.... Parle-moi, parle-moi encore, comme jadis tu me parlais dans la chapelle.... Et redonne-moi l'amour, puisque l'amour, c'est la vie, et que je meurs de ne pouvoir plus aimer.
Mais la Vierge ne m'entendait plus. Elle glissa dans la chambre en faisant des révérences, grimpa sur les chaises, fureta dans les meubles, en chantant des airs étranges. Une capote de loutre remplaçait maintenant son nimbe doré, ses yeux étaient ceux de Juliette Roux, des yeux très beaux, très doux, qui me souriaient dans une face de plâtre, sous un voile de gaze fine. De temps en temps, elle s'approchait de mon lit, balançait au-dessus de moi son mouchoir brodé qui exhalait un parfum violent.
--Monsieur Mintié, disait-elle, je suis chez moi, tous les jours, de cinq à sept.... Et je serai charmée de vous voir, charmée!
--Vierge, bonne Vierge, implorai-je de nouveau, parle-moi, je t'en prie, parle-moi comme autrefois dans la chapelle!
--Tu, tu, tu, tu! chantonnait la Vierge, qui, faisant bouffer sa robe lilas, écartant, du bout de ses doigts effilés et chargés de bagues, son manteau constellé d'argent, se mit à tourner lentement, avec des mouvements de valse, la tête renversée sur les épaules.
--Bonne Vierge! répétai-je d'une voix irritée, mais parle-moi donc!
Elle s'arrêta, se campa devant moi, fît tomber, un à un ses vêtements de plâtre, et, toute nue, impudique et superbe, la gorge secouée d'un rire clair, sonore, précipité:
--Monsieur Mintié, dit-elle, je suis chez moi, tous les jours, de cinq à sept.... Et je vous donnerai les vieux pantalons de Charles.
--Et elle me lança sa capote de loutre à la figure.
Je m'étais dressé sur mon lit.... Les yeux hébétés, la poitrine sifflante, je regardai. Mais la chambre était calme, la lampe continuait de brûler mélancoliquement, et mon livre gisait sur le tapis, les pages en l'air.
* * * * *