Le Calvaire

Part 3

Chapter 33,935 wordsPublic domain

J'implorai, avec ferveur, la belle image de la Vierge, à laquelle, tous les soirs, avant de me coucher, j'adressais ma prière: «Sainte Vierge, accordez une bonne santé et une longue vie à ma mère chérie.» Mais, le matin, mon père, silencieux et tout pâle, avait reconduit le médecin jusqu'à la grille; et tous deux avaient une figure si grave qu'il était facile de voir qu'une chose irréparable s'était accomplie. Et puis les domestiques pleuraient. Et de quoi eussent-ils pleuré, sinon d'avoir perdu leur maîtresse? Et puis le curé ne venait-il pas de me dire: «Pauvre petit diable!» d'un ton d'irrémédiable pitié? Et de quoi m'eût-il plaint de la sorte, sinon d'avoir perdu ma mère? Je me souviens, comme si c'était hier, des moindres détails de l'affreuse journée. De la chambre, où j'étais enfermé avec la vieille Marie, j'avais entendu des allées et venues, des bruits inaccoutumés, et, le front contre la vitre, à travers les persiennes fermées, je regardais les pauvresses s'accroupir sur la pelouse et marmotter des oraisons, un cierge à la main; je regardais les gens entrer dans la cour, les hommes en habit sombre, les femmes long voilées de noir: «Ah! voilà M. Bacoup!... Tiens, c'est Mme Provost.» Je remarquai que tous avaient des figures désolées, tandis que, près de la grille grande ouverte, des enfants de chœur, des chantres embarrassés dans leurs chapes noires, des frères de charité avec leurs dalmatiques rouges, dont l'un portait une bannière et l'autre la lourde croix d'argent, riaient en dessous, s'amusaient à se bourrer le dos de coups de poing. Le bedeau, agitant ses tintenelles, refoulait, dans le chemin, les mendiants curieux, et une voiture de foin, qui s'en revenait, fut contrainte de s'arrêter et d'attendre. En vain, je cherchai des yeux le petit Sorieul, un enfant estropié, de mon âge, à qui, tous les samedis, je donnais une miche de pain; je ne l'aperçus point, et cela me fit de la peine. Et tout à coup, les cloches, au clocher de l'église, tintèrent. Ding! deng! dong! Le ciel était d'un bleu profond, le soleil flambait. Lentement, le cortège se mit en marche; d'abord les charitons et les chantres, la croix qui brillait, la bannière qui se balançait, le curé en surplis blanc, s'abritant la tête de son psautier, puis quelque chose de lourd et de long, très fleuri de bouquets et de couronnes, que des hommes portaient en vacillant sur leurs jarrets; puis la foule, une foule grouillante, qui emplit la cour, ondula sur la route, une foule, dans laquelle bientôt je ne distinguai plus que mon cousin Mérel, qui s'épongeait le crâne avec un mouchoir à carreaux. Ding! deng! dong! Les cloches tintèrent longtemps, longtemps; ah! le triste glas! Ding! deng! dong! Et, pendant que les cloches tintaient, tintaient, trois pigeons blancs ne cessèrent de voleter et de se poursuivre autour de l'église qui, en face de moi, montrait son toit gauchi et sa tour d'ardoise, mal d'aplomb au-dessus d'un bouquet d'acacias et de marronniers roses.

La cérémonie terminée, mon père entra dans ma chambre. Il se promena quelques minutes, de long en large, sans parler, les mains croisées derrière le dos.

--Ah! mon pauvre monsieur, gémissait la vieille Marie, quel grand malheur!

--Oui, oui, répondait mon père, c'est un grand, bien grand malheur!

Il s'affaissa dans un fauteuil en poussant un soupir. Je le vois encore, avec ses paupières boursouflées, son regard accablé, ses bras qui pendaient. Il avait un mouchoir à la main et, de temps en temps, il tamponnait ses yeux rougis de larmes.

--Je ne l'ai peut-être pas assez bien soignée, vois-tu, Marie?... Elle n'aimait point que je fusse près d'elle.... Pourtant, j'ai fait ce que j'ai pu, tout ce que j'ai pu.... Comme elle était effrayante, toute rigide sur son lit!... Ah! Dieu! je la verrai toujours comme ça!... Tiens, elle aurait eu trente et un ans après demain!...

Mon père m'attira près de lui, et me prit sur ses genoux.

--Tu m'aimes bien, tout de même, mon petit Jean? me demanda-t-il en me berçant.... Tu m'aimes bien, dis? Je n'ai plus que toi....

Se parlant à lui-même, il disait:

--Peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi!... Que serait-il arrivé, plus tard!... Oui, cela vaut peut-être mieux.... Ah! pauv'petit, regarde-moi bien!...

Et comme si, à cet instant même, dans mes yeux qui ressemblaient aux yeux de ma mère, il eût deviné toute une destinée de souffrance, il m'étreignit avec force contre sa poitrine et fondit en larmes.

--Mon petit Jean!... ah! mon pauv'petit Jean!

Vaincu par l'émotion et par la fatigue des nuits passées, il s'endormit, me tenant dans ses bras. Et moi, envahi tout à coup par une immense pitié, j'écoutai ce cœur inconnu qui, pour la première fois, battait près du mien.

* * * * *

Il avait été décidé, quelques mois auparavant, qu'on ne m'enverrait pas au collège et que j'aurais un précepteur. Mon père n'approuvait pas ce genre d'éducation, mais il s'était heurté à de telles crises, qu'il avait pris le parti de ne plus résister, et, de même qu'il avait sacrifié sa domination de mari sur sa femme, il sacrifia ses droits de père sur moi. J'eus un précepteur, mon père voulant rester fidèle, même dans la mort, aux désirs de ma mère. Et je vis arriver, un beau matin, un monsieur très grave, très blond, très rasé, qui portait des lunettes bleues. M. Jules Rigard avait des idées très arrêtées sur l'instruction, une raideur de pion, une importance sacerdotale qui, loin de m'encourager à apprendre, me dégoûtèrent vite de l'étude. On lui avait dit, sans doute, que mon intelligence était paresseuse et tardive, et, comme je ne compris rien à ses premières leçons, il s'en tint à ce premier jugement et me traita ainsi qu'un enfant idiot. Jamais il ne lui vint à l'esprit de pénétrer dans mon jeune cerveau, d'interroger mon cœur; jamais il ne se demanda si, sous ce masque triste d'enfant solitaire, il n'y avait pas des aspirations ardentes, devançant mon âge, toute une nature passionnée et inquiète, ivre de savoir, qui s'était intérieurement et mal développée dans le silence des pensées contenues et des enthousiasmes muets. M. Rigard m'abrutit de grec et de latin, et ce fut tout. Ah! combien d'enfants qui, compris et dirigés, seraient de grands hommes peut-être, s'ils n'avaient été déformés pour toujours par cet effroyable coup de pouce au cerveau du père imbécile ou du professeur ignorant. Est-ce donc tout, que de vous avoir bestialement engendré, un soir de rut, et ne faut-il donc pas continuer l'œuvre de vie en vous donnant la nourriture intellectuelle pour la fortifier, en vous armant pour la défendre? La vérité est que mon âme se sentait seule, davantage, auprès de mon père qu'auprès de mon professeur. Pourtant, il faisait tout ce qu'il pouvait pour me plaire, il s'acharnait à m'aimer stupidement. Mais, lorsque j'étais avec lui, il ne trouvait jamais rien à me dire que des contes bleus, de sottes histoires de croquemitaine, des légendes terrifiantes de la révolution de 1848, qui lui avait laissé dans l'esprit une épouvante invincible, ou bien le récit des brigandages d'un nommé Lebecq, grand républicain, qui scandalisait le pays par son opposition acharnée au curé, et son obstination, les jours de Fête-Dieu, à ne pas mettre de draps fleuris le long de ses murs. Souvent, il m'emmenait dans son cabriolet, lorsqu'il avait affaire au dehors, et si, troublé par ce mystère de la nature qui s'élargissait, chaque jour, autour de moi, je lui adressais une question, il ne savait comment y répondre et s'en tirait ainsi: «Tu es trop petit pour que je t'explique ça! Quand tu seras plus grand.» Et, tout chétif, à côté du gros corps de mon père qui oscillait suivant les cahots du chemin, je me rencognais au fond du cabriolet, tandis que mon père tuait, avec le manche de son fouet, les taons qui s'abattaient sur la croupe de notre jument. Et il disait chaque fois: «Jamais je n'ai vu autant de ces vilaines bêtes, nous aurons de l'orage, c'est sûr.»

* * * * *

Dans l'église de Saint-Michel, au fond d'une petite chapelle, éclairée par les lueurs rouges d'un vitrail, sur un autel orné de broderies et de vases pleins de fleurs en papier, se dressait une statue de la Vierge. Elle avait les chairs roses, un manteau bleu constellé d'argent, une robe lilas dont les plis retombaient chastement sur des sandales dorées. Dans ses bras, elle portait un enfant rose et nu, à la tête nimbée d'or, et ses yeux reposaient, extasiés, sur l'enfant. Pendant plusieurs mois, cette Vierge de plâtre fut ma seule amie, et tout le temps que je pouvais dérober à mes leçons, je le passais en contemplation devant cette image, aux couleurs si tendres. Elle me paraissait si belle, et si bonne, et si douce, qu'aucune créature humaine n'eût pu rivaliser de beauté, de bonté et de douceur avec ce morceau de matière inerte et peinte qui me parlait un langage inconnu et délicieux, et d'où m'arrivait comme une odeur grisante d'encens et de myrrhe. Près d'elle, j'étais vraiment un autre enfant; je sentais mes joues devenir plus roses, mon sang battait plus fort dans mes veines, mes pensées se dégageaient plus vives et légères; il me semblait que le voile noir, qui pesait sur mon intelligence, se levait peu à peu, découvrant des clartés nouvelles. Marie s'était faite la complice de mes échappées vers l'église; elle me conduisait souvent à la chapelle, où je restais des heures à converser avec la Vierge, tandis que la vieille bonne, à genoux sur les marches de l'autel, récitait dévotement son chapelet. Il fallait qu'elle m'arrachât de force à cette extase, car je n'eusse point songé, je crois bien, à retourner à la maison, enlevé que j'étais en des rêves qui me transportaient au ciel. Ma passion pour cette Vierge devint si forte, que, loin d'elle, j'étais malheureux, que j'eusse voulu ne la quitter jamais: «Bien sûr que monsieur Jean se fera prêtre,» disait la vieille Marie. C'était comme un besoin de possession, un désir violent de la prendre, de l'enlacer, de la couvrir de baisers. J'eus l'idée de la dessiner: avec quel amour, il est impossible de vous l'imaginer! Lorsque, sur mon papier, elle eut pris un semblant de forme grossière, ce furent des joies sans bornes. Tout ce que je pouvais dépenser d'efforts, je l'employai, dans ce travail que je jugeais admirable et surhumain. Plus de vingt fois, je recommençai le dessin, m'irritant contre mon crayon qui ne se pliait point à la douceur des lignes, contre mon papier où l'image n'apparaissait pas vivante et parlante, comme je l'eusse désiré. Je m'acharnai. Ma volonté se tendait vers ce but unique. Enfin, je parvins à donner une idée à peu près exacte, et combien naïve, de la Vierge de plâtre. Et brusquement je n'y pensai plus. Une voix intérieure m'avait dit que la nature était plus belle, plus attendrie, plus splendide, et je me mis à regarder le soleil qui caressait les arbres, qui jouait sur les tuiles des toits, dorait les herbes, illuminait les rivières, et je me mis à écouter toutes les palpitations de vie dont les êtres sont gonflés et qui font battre la terre comme un corps de chair.

Les années s'écoulèrent ennuyeuses et vides. Je restais sombre, sauvage, toujours renfermé en dedans de moi-même, aimant à courir les champs, à m'enfoncer en plein cœur de la forêt. Il me semblait que là, du moins, bercé par la grande voix des choses, j'étais moins seul et que je m'écoutais mieux vivre. Sans être doué de ce don terrible qu'ont certaines natures de s'analyser, de s'interroger, de chercher sans cesse le pourquoi de leurs actions, je me demandais souvent qui j'étais et ce que je voulais. Hélas! je n'étais personne et ne voulais rien. Mon enfance s'était passée dans la nuit, mon adolescence se passa dans le vague; n'ayant pas été un enfant, je ne fus pas davantage un jeune homme. Je vécus en quelque sorte dans le brouillard. Mille pensées s'agitaient en moi, mais si confuses que je ne pouvais en saisir la forme; aucune ne se détachait nettement de ce fond de brume opaque. J'avais des aspirations, des enthousiasmes, mais il m'eût été impossible de les formuler, d'en expliquer la cause et l'objet; il m'eût été impossible de dire dans quel monde de réalité ou de rêve ils m'emportaient; j'avais des tendresses infinies où mon être se fondait, mais pour qui et pour quoi? Je l'ignorais. Quelquefois, tout d'un coup, je me mettais à pleurer abondamment; mais la raison de ces larmes? En vérité, je ne la savais pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'avais de goût à rien, que je n'apercevais aucun but dans la vie, que je me sentais incapable d'un effort. Les enfants se disent: «Je serai général, évêque, médecin, aubergiste.» Moi, je ne me suis rien dit de semblable, jamais: jamais je ne dépassai la minute présente; jamais je ne risquai un coup d'œil sur l'avenir. L'homme m'apparaissait ainsi qu'un arbre qui étend ses feuilles et pousse ses branches dans un ciel d'orage, sans savoir quelles fleurs fleuriront à son pied, quels oiseaux chanteront à sa cime, ou quel coup de tonnerre viendra le terrasser. Et, pourtant, le sentiment de la solitude morale où j'étais, m'accablait et m'effrayait. Je ne pouvais ouvrir mon cœur ni à mon père, ni à mon précepteur, ni à personne; je n'avais pas un camarade, pas un être vivant en état de me comprendre, de me diriger, de m'aimer. Mon père et mon précepteur se désolaient de mon «peu de dispositions» et, dans le pays, je passais pour un maniaque et un faible d'esprit. Malgré tout, je fus reçu à mes examens, et, bien que ni mon père ni moi n'eussions l'idée de la carrière que je pourrais embrasser, j'allai faire mon droit à Paris. «Le droit mène à tout», disait mon père.

Paris m'étonna. Il me fit l'effet d'un grand bruit et d'une grande folie. Les individus et les foules passaient bizarres, incohérents, effrénés, se hâtant vers des besognes que je me figurais terribles et monstrueuses. Heurté par les chevaux, coudoyé par les hommes, étourdi par le ronflement de la ville, en branle comme une colossale et démoniaque usine, aveuglé par l'éclat des lumières inaccoutumées, je marchais en un rêve inexplicable de dément. Cela me surprit beaucoup d'y rencontrer des arbres. Comment avaient-ils pu germer là, dans ce sol de pavés, s'élever parmi cette forêt de pierres, au milieu de ce grouillement d'hommes, leurs branches fouettées par un vent mauvais? Je fus très longtemps à m'habituer à cette existence qui me paraissait le renversement de la nature; et, du sein de cet enfer bouillonnant, ma pensée retournait souvent à ces champs paisibles de là-bas, qui soufflaient à mes narines la bonne odeur de la terre remuée et féconde; à ces coins de bois verdissants, où je n'entendais que le léger frisson des feuilles et, de temps en temps, dans les profondeurs sonores, les coups sourds de la cognée et la plainte presque humaine des vieux chênes. Cependant, la curiosité de connaître me chassait de la petite chambre que j'habitais, rue Oudinot, et j'arpentais les rues, les boulevards, les quais, emporté dans une marche fiévreuse, les doigts agacés, le cerveau, pour ainsi dire, écrasé par la gigantesque et nerveuse activité de Paris, tous les sens en quelque sorte déséquilibrés par ces couleurs, par ces odeurs, par ces sons, par la perversion et par l'étrangeté de ce contact si nouveau pour moi. Plus je me jetais dans les foules, plus je me grisais du tapage, plus je voyais ces milliers de vies humaines passer, se frôler, indifférentes l'une à l'autre, sans un lien apparent; puis d'autres surgir, disparaître et se renouveler encore, toujours ... et plus je ressentais l'accablement de mon inexorable solitude. A Saint-Michel, si j'étais bien seul, du moins j'y connaissais les êtres et les choses. J'avais, partout, des points de repère qui guidaient mon esprit; un dos de paysan, penché sur la glèbe, une masure au détour d'un chemin, un pli de terrain, un chien, une marnière, une trogne de charme; tout m'y était familier, sinon cher. A Paris, tout m'était inconnu et hostile. Dans l'effroyable hâte où ils s'agitaient, dans l'égoïsme profond, dans le vertigineux oubli les uns des autres, où ils étaient précipités, comment retenir, un seul instant, l'attention de ces gens, de ces fantômes, je ne dis pas l'attention d'une tendresse ou d'une pitié, mais d'un simple regard!... Un jour, je vis un homme qui en tuait un autre: on l'admira et son nom fut aussitôt dans toutes les bouches; le lendemain, je vis une femme qui levait ses jupes en un geste obscène: la foule lui fit cortège.

Étant gauche, ignorant des usages du monde, très timide, j'eus difficulté à me créer des relations. Je ne mis pas, une seule fois, les pieds dans les maisons où j'étais recommandé, de crainte qu'on ne m'y trouvât ridicule. J'avais été invité à dîner chez une cousine de ma mère, riche, qui menait grand train. La vue de l'hôtel, les valets de pied dans le vestibule, les lumières, les tapis, le parfum lourd des fleurs étouffées, tout cela me fit peur et je m'enfuis, bousculant dans l'escalier une femme en manteau rouge, qui montait et se prit à rire de ma mine effarée. La gaîté bruyante de ces jeunes gens--mes camarades d'école,--que je rencontrais au cours, au restaurant, dans les cafés, me déplut aussi: la grossièreté de leurs plaisirs me blessa, et les femmes, avec leurs yeux bistrés, leurs lèvres trop peintes, avec le cynisme et le débraillé de leurs propos et de leur tenue, ne me tentèrent point. Pourtant, un soir, énervé, poussé par un rut subit de la chair, j'entrai dans une maison de débauche, et j'en ressortis, honteux, mécontent de moi, avec un remords et la sensation que j'avais de l'ordure sur la peau. Quoi! c'était de cet acte imbécile et malpropre que les hommes naissaient! A partir de ce moment, je regardai davantage les femmes, mais mon regard n'était plus chaste et, s'attachant sur elles, comme sur des images impures, il allait chercher le sexe et la nudité sous l'ajustement des robes. Je connus alors des plaisirs solitaires qui me rendirent plus morne, plus inquiet, plus vague encore. Une sorte de torpeur crapuleuse m'envahit. Je restais couché plusieurs jours de suite, m'enfonçant dans l'abrutissement des sommeils obscènes, réveillé, de temps en temps, par des cauchemars subits, par des serrées violentes au cœur qui me faisaient couler la sueur sur la peau. Dans ma chambre, aux rideaux fermés, j'étais ainsi qu'un cadavre qui aurait eu conscience de sa mort et qui, du fond de la tombe, dans le noir effrayant, entend, au-dessus de lui, rouler le piétinement d'un peuple, et gronder les rumeurs d'une ville. Quelquefois, m'arrachant à cet anéantissement, je sortais. Mais que faire? Où donc aller? Tout m'était indifférent, et je n'avais aucun désir, aucune curiosité. Le regard fixe, la tête pesante, le sang lourd, je marchais au hasard, devant moi, et je finissais par m'écrouler, dans le Luxembourg, sur un banc, sénilement tassé sur moi-même, immobile, pendant de longues heures, sans rien voir, sans rien entendre, sans me demander pourquoi des enfants étaient là qui couraient, pourquoi des oiseaux étaient là qui chantaient, pourquoi des couples passaient..... Naturellement, je ne travaillais pas et je ne songeais à rien.... La guerre vint, puis la défaite.... Malgré les résistances de mon père, malgré les supplications de la vieille Marie, je m'engageai.

II

Notre régiment était ce qu'on appelait alors un régiment de marche. Il avait été formé au Mans, péniblement, de tous les débris de corps, des éléments disparates qui encombraient la ville. Des zouaves, des moblots, des francs-tireurs, des gardes forestiers, des cavaliers démontés, jusques à des gendarmes, des Espagnols et des Valaques; il y avait de tout, et ce tout était commandé par un vieux capitaine d'habillement promu, pour la circonstance, au grade de lieutenant-colonel. En ce temps-là, ces avancements n'étaient point rares; il fallait bien boucher les trous creusés dans la chair française par les canons de Wissembourg et de Sedan. Plusieurs compagnies manquaient de capitaine. La mienne avait à sa tête un petit lieutenant de mobiles, jeune homme de vingt ans, frêle et pâle, et si peu robuste, qu'après quelques kilomètres, il s'essoufflait, tirait la jambe et terminait l'étape dans un fourgon d'ambulance. Le pauvre petit diable! Il suffisait de le regarder en face pour le faire rougir, et jamais il ne se fût permis de donner un ordre, dans la crainte de se tromper et d'être ridicule. Nous nous moquions de lui, à cause de sa timidité et de sa faiblesse, et sans doute aussi parce qu'il était bon et qu'il distribuait quelquefois aux hommes des cigares et des suppléments de viande. Je m'étais fait rapidement à cette vie nouvelle, entraîné par l'exemple, surexcité par la fièvre du milieu. En lisant les récits navrants de nos batailles perdues, je me sentais emporté comme dans une ivresse, sans cependant mêler à cette ivresse l'idée de la patrie menacée. Nous restâmes un mois, dans Le Mans, à nous équiper, à faire l'exercice, à courir les cabarets et les maisons de femmes. Enfin, le 3 octobre, nous partîmes.

Ramassis de soldats errants, de détachements sans chefs, de volontaires vagabonds, mal équipés, mal nourris--et le plus souvent, pas nourris du tout,--sans cohésion, sans discipline, chacun ne songeant qu'à soi, et poussés par un sentiment unique d'implacable, de féroce égoïsme; celui-ci, coiffé d'un bonnet de police, celui-là, la tête entortillée d'un foulard, d'autres vêtus de pantalons d'artilleurs et de vestes de tringlots, nous allions par les chemins, déguenillés, harassés, farouches. Depuis douze jours que nous étions incorporés à une brigade de formation récente, nous roulions à travers la campagne, affolés, et pour ainsi dire, sans but. Aujourd'hui à droite, demain à gauche, un jour _fournissant_ des étapes de quarante kilomètres, le jour suivant, reculant d'autant, nous tournions sans cesse dans le même cercle, pareils à un bétail débandé qui aurait perdu son pasteur. Notre exaltation était bien tombée. Trois semaines de souffrances avaient suffi pour cela. Avant que nous eussions entendu gronder le canon et siffler les balles, notre marche en avant ressemblait à une retraite d'armée vaincue, hachée par les charges de cavalerie, précipitée dans le délire des bousculades, le vertige des sauve-qui-peut. Que de fois j'ai vu des soldats se débarrasser de leurs cartouches qu'ils semaient au long des routes!

--A quoi ça me sert-il? disait l'un d'eux, je n'en ai besoin que d'une seule pour casser la gueule du capitaine, la première fois que nous nous battrons.

Le soir, au camp, accroupis autour de la marmite, ou bien allongés sur la bruyère froide, la tête sur le sac, ils pensaient à la maison d'où on les avait arrachés violemment. Tous les jeunes gens, aux bras robustes, étaient partis du village: beaucoup déjà dormaient dans la terre, là-bas, éventrés par les obus; les autres, les reins cassés, erraient, spectres de soldats, par les plaines et par les bois, attendant la mort. Dans les campagnes en deuil, il ne restait que des vieux, davantage courbés, et des femmes qui pleuraient. L'aire des granges où l'on bat le blé était muette et fermée; dans les champs déserts où poussaient les herbes stériles, on n'apercevait plus, sur la pourpre du couchant, la silhouette du laboureur qui rentrait à la ferme, au pas de ses chevaux fatigués. Et des hommes, avec de grands sabres, venaient, qui prenaient, un jour, les chevaux, qui, un autre jour, vidaient l'étable, au nom de la loi; car il ne suffisait pas à la guerre qu'elle se gorgeât de viande humaine, il fallait qu'elle dévorât les bêtes, la terre, tout ce qui vivait dans le calme, dans la paix du travail et de l'amour.... Et au fond du cœur de tous ces misérables soldats, dont les feux sinistres du camp éclairaient les figures amaigries et les dos avachis, une même espérance régnait, l'espérance de la bataille prochaine, c'est-à-dire la fuite, la crosse en l'air et la forteresse allemande.