Le Calvaire

Part 19

Chapter 193,791 wordsPublic domain

--Elle ne viendra pas!

De la rue, m'arrivait le bruit ininterrompu des voitures; les omnibus roulaient lourdement, les fiacres fatigués ferraillaient, les coupés passaient, plus légers et plus rapides.... Quand l'un d'eux rasait le trottoir ou ralentissait son allure, je me précipitais à la fenêtre, que j'avais laissée entr'ouverte, et je me penchais vers la rue.... Aucun ne s'arrêtait.

--Elle ne viendra pas!

Et, tout en disant: «Elle ne viendra pas!» j'espérais bien que Juliette serait là dans quelques minutes.... Que de fois je m'étais roulé sur le canapé, en criant: «Elle ne viendra pas!» et Juliette était venue!... Toujours, au moment où je désespérais le plus, j'entendais une voiture s'arrêter, puis des pas dans l'escalier, puis un craquement dans le couloir, et Juliette apparaissait souriante, empanachée, emplissant la chambre d'un parfum violent, et d'un froufrou de soie remuée.

--Allons, prends ton chapeau, mon chéri.

Irrité par ce sourire, par ces toilettes, par ce parfum, exaspéré par l'attente, souvent, je la traitais durement.

--Où as-tu été? dans quels bouges t'es-tu traînée?... Dis, dans quels bouges?

--Oh! si c'est une scène, merci!... Je m'en vais.... Bonsoir!... Moi qui ai eu toutes les peines du monde à me rendre libre, pour te retrouver?

Alors, tendant les poings, tous les muscles crispés, je hurlais:

--Eh bien, va-t'en!... Va-t'en au diable!... Et ne reviens jamais, jamais!

La porte à peine refermée sur Juliette, je courais après elle.

--Juliette! Juliette!

Elle descendait l'escalier.

--Juliette!... remonte, je t'en prie!... Juliette ... attends, je vais avec toi.

Elle descendait toujours sans détourner la tête. Je la rattrapais.

Près d'elle, près de cette robe, de ces plumes, de ces fleurs, de ces bijoux, la fureur me reprenait.

--Allons, remonte, ou je te casse la tête sur ces marches.

Et, dans la chambre, je tombais à ses pieds.

--Oui, ma petite Juliette, j'ai tort, j'ai tort.... Mais je souffre tant!... Aie un peu pitié de moi!... Si tu savais dans quel enfer je vis!... Si tu pouvais, avec tes mains, écarter les cloisons de ma poitrine et voir ce qu'il y a dans mon cœur!... Juliette!... Ah! je ne peux plus, je ne peux plus vivre comme ça!... Une bête aurait pitié de moi, je t'assure.... Oui, une pauvre bête aurait pitié!

Je lui pressais les mains, j'embrassais sa robe....

--Ma Juliette!... je ne t'ai pas tuée ... j'en avais le droit pourtant, je te le jure ... je ne t'ai pas tuée!... Tu devrais me tenir compte de cela.... C'est de l'héroïsme, car tu ignores, toi, ce qu'un homme qui souffre et qui est seul, toujours, peut concevoir de choses terribles et vengeresses.... Je ne t'ai pas tuée!... J'espérais, j'espère encore!... Reviens à moi ... j'oublierai tout, j'effacerai tout, mes douleurs et nos hontes ... tu seras pour moi la plus pure, la plus radieuse des vierges.... Nous nous en irons très loin ... où tu voudras.... Je t'épouserai!... Tu ne veux pas?... Ce que je te dis, tu crois que c'est pour t'avoir à moi, davantage? Jure que tu changeras d'existence, et je me tue là, devant toi!... Écoute, je t'ai tout sacrifié, moi!... Je ne parle pas de ma fortune ... mais ce qui faisait autrefois la fierté de ma vie, mon honneur d'homme, mes rêves d'artiste, j'ai tout abandonné, sans un regret, pour toi.... Tu peux bien me sacrifier quelque chose à ton tour.... Et qu'est-ce que je te demande? Rien ... la joie d'être honnête et bonne.... Se dévouer, ma Juliette, se dévouer, mais, c'est si grand, si noble!... Ah! si tu connaissais la volupté du sacrifice?... Tiens!... Malterre, il est riche, lui.... C'est un brave garçon, meilleur que les autres, il t'a aimée!... J'irai chez lui, je lui dirai: «Vous seul pouvez sauver Juliette, la retirer du monde où elle vit.... Revenez à elle ... et ne craignez rien de moi ... je partirai....» Veux-tu?...

Juliette me regardait, étonnée prodigieusement. Un sourire inquiet errait sur ses lèvres.... Elle murmura:

--Allons, mon chéri, tu dis des bêtises.... Ne pleure pas, viens!

M'en allant, je continuais de gémir:

--Une bête aurait pitié!... Oui, une bête....

D'autres fois, elle envoyait Célestine pour me chercher, et je la trouvais couchée dans son lit, fraîche, triste et lasse. Je comprenais que quelqu'un était là, tout à l'heure, qui venait de partir; je le comprenais au regard plus tendre de Juliette, à tout ce qui m'entourait, au lit qui avait été refait, à la toilette rangée avec un soin trop méticuleux, à toutes les traces effacées, et que je voyais reparaître dans leur réalité horrible et douloureuse. Je m'attardais dans le cabinet de toilette, fouillant les tiroirs, interrogeant les objets, descendant à un examen ignoble des choses familières.... De temps en temps, de la chambre, Juliette m'appelait:

--Viens donc, mon chéri! ... qu'est-ce que tu fais?

Oh! reconstituer son image, percevoir une odeur de lui!... Je humais l'air, dilatant mes narines, croyant saisir des senteurs fortes de mâle, et il me semblait que l'ombre de torses puissants s'allongeait sur les tentures, que je distinguais des carrures d'athlète, des bras héroïques, des cuisses nerveuses et velues, aux muscles bombants.

--Viens-tu?... disait Juliette....

Ces nuits-là, Juliette ne parlait que d'âme, que de ciel, que d'oiseaux; elle avait un besoin d'idéal, de rêveries célestes.... Toute petite dans mes bras, chaste comme une enfant, elle soupirait.

--Oh! qu'on est bien ainsi!... Dis-moi de belles choses, mon Jean, des choses douces ainsi que dans les vers.... J'aime tant ta voix.... elle a des sons d'harmonium ... parle-moi longtemps.... Tu es si bon, tu me consoles si bien!... Je voudrais vivre ainsi, toujours dans tes bras, ne pas bouger, et t'entendre!... Sais-tu aussi ce que je voudrais?... Ah! j'en rêve!... Avoir de toi une petite fille qui serait comme un chérubin, toute rose et blonde!... Je la nourrirais ... et tu lui chanterais des chansons très jolies, pour l'endormir!... Mon Jean, quand je serai morte, tu trouveras dans ma caisse à bijoux un petit cahier rose, avec des dorures.... C'est pour toi ... tu le prendras.... J'ai écrit là mes pensées, et tu verras si je t'aimais bien!... tu verras!... Ah! il faudra se lever demain, sortir, quel ennui!... Berce-moi, parle-moi, dis-moi que tu aimes mon âme ... mon âme!...

Et elle s'endormait; et elle était si blanche, si pure, que les rideaux du lit lui faisaient comme deux ailes.

La nuit s'avançait; le faubourg redevenait calme.... De loin en loin, des voitures attardées rentraient, et, sur le trottoir, deux sergents de ville marchaient d'un pas lourd et traînant, toujours pareil!... Plusieurs fois, la porte de l'hôtel s'était ouverte et refermée; j'avais entendu des craquements, des glissements de robe, des voix chuchotantes dans le couloir.... Mais ce n'était pas Juliette!.... Et, depuis longtemps, l'hôtel silencieux semblait dormir.... Je quittai le canapé, allumai une bougie, regardai la pendule; elle marquait trois heures.

--Elle ne viendra pas!... Maintenant, c'est fini ... elle ne viendra pas!

Je me mis à la fenêtre.... La rue était déserte, le ciel, au-dessus, tout sombre, pesait sur les maisons, comme un couvercle de plomb.... Là-bas, dans la direction du boulevard Haussmann, de grosses voitures descendaient, ébranlant la nuit de leurs cahots sonores.... Un rat courut d'un trottoir à l'autre, et disparut par un caniveau.... Je vis un pauvre chien, tête basse, la queue entre les jambes, passer, s'arrêter aux portes, flairer le ruisseau, s'en aller, l'échine dolente.... J'avais la fièvre, mon cerveau brûlait, mes mains étaient moites, et je ressentais, dans la poitrine, comme un étouffement.

--Elle ne viendra pas!... Où est-elle?... Est-elle rentrée?... Ou bien dans quel coin de cette grande ombre impure se vautre-t-elle?

Ce qui m'indignait surtout, c'est qu'elle ne m'eût pas averti.... Elle avait reçu ma carte ... elle savait qu'elle ne viendrait pas ... et elle ne m'avait pas envoyé un seul mot!... J'avais pleuré, je l'avais suppliée, je m'étais traîné à ses genoux ... et pas un mot!... Quelles larmes, quel sang fallait-il donc verser pour attendrir cette âme de pierre?... Comment pouvait-elle courir au plaisir, les oreilles encore pleines du bruit de mes sanglots, la bouche encore humide de mes prières?... Les filles les plus perdues, les créatures les plus damnées ont parfois des arrêts dans leur existence de débauche et de proie; il y a des moments où elles laissent le soleil pénétrer leur cœur refroidi, où, les yeux tournés vers le ciel, elles implorent l'amour qui pardonne et qui rachète!... Juliette! jamais!... quelque chose de plus insensible que le destin, de plus impitoyable que la mort, la poussait, l'emportait, la roulait éternellement, sans un répit, sans une halte, des amours fangeuses aux amours sanglantes, de ce qui déshonore à ce qui tue!... Plus les jours s'écoulaient, plus la débauche marquait sa chair de flétrissures. A sa passion, jadis robuste et saine, se mêlaient aujourd'hui des curiosités abominables, et cet inassouvissement farouche, cet _alcoolisme_ de l'amour inextinguible, que donnent les plaisirs irréguliers et stériles. Hormis les nuits où l'épuisement revêtait les formes imprévues de l'idéal le plus pur, on sentait sur elle l'empreinte de mille corruptions différentes et raffinées, de mille fantaisies perverses de blasés et de vieillards. Il lui échappait des paroles, des cris, qui ouvraient sur sa vie, brusquement, des horizons de fange enflammée; et, bien qu'elle m'eût communiqué l'ardeur dévorante de ses dépravations, bien que j'y goûtasse une sorte de volupté infernale, criminelle, je ne pouvais, souvent, regarder Juliette sans frissonner de terreur!... En sortant de ses bras, honteux, dégoûté, j'avais ce besoin qu'ont les réprouvés de contempler des spectacles tranquilles, reposants, et j'enviais, avec quels cuisants regrets! j'enviais les êtres supérieurs qui ont fait de la vertu et de la pureté les lois inflexibles de leur vie!... Je rêvais de couvents où l'on prie, d'hôpitaux où l'on se dévoue.... Un désir fou s'emparait de moi d'entrer dans les bouges afin d'évangéliser les malheureuses créatures qui croupissent dans le vice, sans une bonne parole; je me promettais de suivre, la nuit, les prostituées dans l'ombre des carrefours, et de les consoler, et de leur parler de vertu, avec une telle passion, avec des accents si touchants, qu'elles en seraient émues, pleureraient et me diraient: «Oui, oui, sauvez-nous....» J'aimais à rester des heures entières, dans le parc Monceau, regardant jouer les enfants, découvrant des paradis de bonheur, en l'œil des jeunes mères; je m'attendrissais à reconstituer ces existences, si lointaines de la mienne; à revivre, près d'elles, ces joies saintes, à jamais perdues pour moi.... Le dimanche j'errais dans les gares, au milieu des foules joyeuses, parmi les petits employés et les ouvriers qui s'en allaient, en famille, chercher un peu d'air pur, pour leurs pauvres poumons encrassés, prendre un peu de force pour supporter les fatigues de la semaine. Et je m'attachais aux pas d'un ouvrier dont la physionomie m'intéressait; j'aurais voulu avoir son dos résigné, ses mains déformées, noircies par le travail rude, son allure gourde, ses yeux confiants de bon dogue.... Hélas! j'aurais voulu avoir tout ce que je n'avais pas; être tout ce que je n'étais pas!... Ces promenades, qui me rendaient plus pénible encore la constatation de mon abaissement, me faisaient pourtant du bien, et j'en revenais, chaque fois, avec des résolutions courageuses.... Mais, le soir, je revoyais Juliette, et Juliette, c'était l'oubli de l'honneur et du devoir....

Au-dessus des maisons, le ciel s'éclairait d'une faible lueur, annonçant l'aube prochaine; et, j'aperçus, au bout de la rue, dans l'ombre, deux points brillants, deux lanternes de voiture qui vacillaient, se balançaient, s'avançaient, pareilles à deux becs de gaz errants.... J'eus un espoir, un instant d'espoir ... la voiture approchait, dansant sur les pavés, les lumières grandissaient, le bruit s'accélérait.... Il me sembla que je reconnaissais le roulement familier du coupé de Juliette!... Mais non!... Tout à coup, la voiture obliqua sur sa gauche, disparut.... Et, dans une heure, ce serait le jour!

--Elle ne viendra pas!... Cette fois, c'est bien fini, elle ne viendra pas!

Je fermai la fenêtre et me recouchai sur le canapé, les tempes battantes, tous les membres endoloris.... En vain, j'essayai de dormir.... Je ne pus que pleurer, sangloter, crier:

--Oh! Juliette! Juliette!

Ma poitrine était en feu, j'avais dans la tête comme un bouillonnement de lave.... Mes idées s'égaraient, tournaient en hallucinations.... Le long des murs de ma chambre, des belettes se poursuivaient, bondissaient, se livraient à des jeux obscènes.... Et j'espérai que la fièvre m'abattrait, me coucherait dans mon lit, m'emporterait.... Être malade!... Oh! oui, être malade, longtemps, toujours!... Juliette s'installait près de moi, elle me veillait, me soulevait la tête pour me faire boire des remèdes, elle reconduisait le médecin en disant des choses à voix basse; et le médecin avait un air grave:

--Mais non! mais non! Madame, tout n'est pas désespéré.... Calmez-vous.

--Ah! docteur, sauvez-le, sauvez mon Jean!

--C'est vous seule qui pouvez le sauver, puisque c'est de vous qu'il meurt!

--Ah! que puis-je faire?... Dites, docteur, dites!

--Il faut l'aimer, être bonne....

Et Juliette se jetait dans les bras du médecin....

--Non! C'est toi que j'aime ... viens!

Elle l'entraînait, pendue à ses lèvres ... et, dans la chambre, ils cabriolaient, sautaient au plafond et retombaient sur mon lit, enlacés.

--Meurs, mon Jean, meurs, je t'en prie!... Ah! pourquoi tardes-tu tant à mourir?...

Je m'étais assoupi.... Quand je me réveillai, il faisait grand jour.... Les omnibus, de nouveau, roulaient dans la rue; les marchands ambulants glapissaient leurs ritournelles matinales; contre ma porte, dans le couloir où des gens marchaient, j'entendais le grattement d'un balai.

Je sortis, et je me dirigeai vers la rue de Balzac.... Vraiment, je n'avais pas d'autres projets que de voir la maison de Juliette, de regarder ses fenêtres et peut-être de rencontrer Célestine ou la mère Sochard.... Sur le trottoir, en face, plus de vingt fois, je passai et repassai.... Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et je distinguais les cuivres du lustre qui luisaient dans l'ombre.... Au balcon, un tapis pendait.... Les fenêtres de la chambre étaient fermées.... Qu'y avait-il derrière les volets clos, derrière ce pan de mur blanc, impénétrable?... Un lit pillé, saccagé, des odeurs lourdes d'amour, et deux corps vautrés qui dormaient.... Le corps de Juliette ... et l'autre?... Le corps de tout le monde. Le corps que Juliette avait ramassé, au hasard, sous une table de cabaret, dans la rue!... Ils dormaient, saoulés de luxures!... La concierge vint secouer des tapis sur le trottoir; je m'éloignai, car depuis que j'avais quitté l'appartement j'évitais le regard ironique de cette vieille femme, je rougissais chaque fois que mes yeux se croisaient avec ses deux petits yeux bouffis et méchants qui avaient l'air de se moquer de mes malheurs.... Quand elle eut fini, je retournai sur mes pas, et je restai longtemps à m'irriter contre ce mur derrière lequel une chose épouvantable se passait et qui gardait la cruelle impassibilité d'un sphinx accroupi dans le ciel.... Subitement, comme si la foudre était tombée sur moi, une colère folle me remua de la tête aux pieds, et sans raisonner ce que j'allais faire, sans le savoir même, j'entrai dans la maison, montai l'escalier, sonnai à la porte de Juliette.... Ce fut la mère Sochard qui m'ouvrit.

--Dites à Madame, criai-je, dites à Madame que je veux la voir, tout de suite, lui parler.... Dites-lui aussi que si elle ne vient pas, c'est moi qui irai la trouver, qui l'arracherai du lit, entendez-vous!... Dites-lui....

La mère Sochard, toute pâle, tremblante, balbutiait:

--Mais, mon pauvre monsieur Mintié, Madame n'est pas là.... Madame n'est pas rentrée....

--Prenez garde, vieille sorcière!... Ne vous foutez pas de moi, hein!... et faites ce que je commande.... Ou, sinon, Juliette, vous, les meubles, la maison, je casse tout, je tue tout....

La vieille domestique levait les bras au plafond, d'un geste effaré....

--En vérité du bon Dieu! s'exclama-t-elle.... Puisque je vous dis que Madame n'est pas rentrée, monsieur Mintié!... Allez dans sa chambre, vous verrez bien!... puisque je vous le dis!

En deux bonds, je me précipitai dans la chambre ... la chambre était vide ... le lit n'avait pas été défait. La mère Sochard me suivait pas à pas, répétant:

--Voyons, monsieur Mintié!... Voyons!... Puisque vous n'êtes plus ensemble, à c't'heure!...

Je passai dans le cabinet de toilette.... Tout y était en ordre, comme lorsque nous rentrions, le soir, tard.... Les affaires de Juliette rangées sur le divan, la bouillotte pleine d'eau, posée sur le fourneau à gaz....

--Et où est-elle? demandai-je.

--Ah! Monsieur! répondit la mère Sochard.... Est-ce qu'on sait où va Madame?... Il est venu, ce matin, une espèce de valet de chambre qui a causé à Célestine, et puis Célestine est partie avec une robe de rechange pour Madame.... Voilà tout ce que je sais!

En rôdant, dans le cabinet, je trouvai la carte que, la veille, je lui avais envoyée.

--Est-ce que Madame a lu ça?

--Probablement que non, allez!...

--Et vous ne savez pas où elle est?

--Ah! dame, non! ben sûr.... Madame ne me conte point ses affaires!

Je rentrai dans la chambre, m'assis sur la chaise longue.

--C'est bien, mère Sochard.... Je vais l'attendre.... Et je vous avertis que ça va être drôle!... Ha! ha!... A la fin, voyez-vous, mère Sochard, il faut que ça éclate!... J'ai eu de la patience ... j'ai eu ... Eh bien! en voilà assez!...

Je brandissais mes poings dans le vide.

--Et ça va être drôle, mère Sochard!... et vous pourrez vous vanter d'avoir assisté à un spectacle drôle, que vous n'oublierez jamais, jamais!... Et la nuit vous en rêverez, avec épouvante, nom de Dieu!

--Ah! monsieur Mintié!... monsieur Mintié!... supplia la vieille femme. Pour l'amour du bon Dieu, calmez-vous.... Allez-vous-en!... Vous commettrez un malheur, c'est sûr!... Et qu'est-ce que vous ferez, monsieur Mintié?... Qu'est-ce que vous ferez?...

En ce moment, Spy, sorti de sa niche, s'avançait vers moi, bombant le dos, dansant sur ses pattes grêles d'araignée.... Et je regardai Spy, obstinément.... Et je pensai que Spy était le seul être qu'aimât Juliette, que tuer Spy serait la plus grande douleur qu'on pût infliger à Juliette.... Le chien allongeait ses pattes vers moi, essayait de grimper sur mes genoux. Il semblait me dire:

--Si tu souffres tant, je n'en suis pas la cause.... Te venger sur moi, si petit, si faible, si confiant, ce serait lâche.... Et puis, tu crois qu'elle m'aime tant que ça!... Je l'amuse comme un joujou, je lui suis une distraction d'une minute et voilà tout.... Si tu me tues, ce soir, elle aura un autre petit chien comme moi, qu'elle appellera Spy comme moi, qu'elle comblera de caresses comme moi, et il n'y aura rien de changé!

Je n'écoutais pas Spy, de même que je n'écoutais jamais aucune des voix qui me parlaient, lorsque le crime me poussait à quelque mauvaise action.... Brutalement, férocement, je saisis le petit chien par les pattes de derrière.

--Ce que je ferai, mère Sochard! m'écriai-je.... Tenez!...

Et faisant tournoyer Spy dans l'air, de toutes mes forces, je lui écrasai la tête contre l'angle de la cheminée. Du sang jaillit sur la glace et sur les tentures, des morceaux de cervelle coulèrent sur les flambeaux, un œil arraché tomba sur le tapis....

--Ce que je ferai, mère Sochard?... répétai-je en lançant le chien au milieu du lit, sur lequel une mare rouge s'étala.... Ce que je ferai?... Ha, ha!... Vous voyez ce sang, cet œil, cette cervelle, ce cadavre, ce lit!... Ha, ha!... Eh bien, mère Sochard, voilà ce que je ferai de Juliette!... de Juliette, entendez-vous, vieille pocharde!...

--Oh! de ma vie! bégaya la mère Sochard terrifiée!... De ma vie du bon Dieu, je....

Elle n'acheva pas.... Les yeux tout grands, la bouche ouverte démesurément, dans une horrible grimace, elle fixait le cadavre du chien, noir sur le lit, et le sang que les draps pompaient, et dont la tache pourprée s'élargissait....

XII

Quand la raison me revint, le meurtre de Spy me parut une action monstrueuse, et j'en eus horreur, comme si j'avais assassiné un enfant. De toutes les lâchetés commises, je jugeai celle-là la plus lâche et la plus odieuse!... Tuer Juliette!... C'eût été un crime, assurément, mais peut-être était-il possible de trouver, dans la révolte de mes souffrances, sinon une excuse, du moins une explication à ce crime.... Tuer Spy!... Un chien ... une pauvre bête inoffensive!... Pourquoi?... Ah! oui, pourquoi?... A moins d'être une brute, d'avoir en soi l'instinct sauvage et irrésistible du meurtre!... Pendant la guerre, j'avais tué un homme, bon, jeune et fort; je l'avais tué au moment précis où, les yeux charmés, le cœur ému, il s'attendrissait à regarder le soleil levant!... Je l'avais tué, caché derrière un arbre, protégé par l'ombre, lâchement!... C'était un Prussien?... Qu'importe!... C'était un homme aussi, un homme comme moi, meilleur que moi.... De son existence dépendaient des existences faibles de femmes et d'enfants; quelque part des créatures angoissées priaient pour lui, l'attendaient; il y avait peut-être en cette puissante jeunesse, dans ces reins robustes, des germes de vies supérieures que l'humanité espérait! Et d'un coup de fusil imbécile et peureux, j'avais détruit tout cela.... Maintenant, voilà que je tuais un chien!... et que je le tuais alors qu'il venait à moi, et qu'il essayait, avec ses petites pattes, de grimper sur mes genoux!... J'étais donc véritablement un assassin!... Ce petit cadavre me poursuivait; toujours je voyais cette tête hideusement écrasée, le sang giclant sur les étoffes claires de la chambre, et le lit, taché de sang ineffaçablement!...

Ce qui me tourmentait aussi, c'était de penser que Juliette ne me pardonnerait jamais la perte de Spy. Elle devait avoir horreur de moi.... Je lui écrivis des lettres repentantes, l'assurant que désormais j'accepterais d'elle tout ce qu'elle voudrait, que je ne me plaindrais pas, que je ne lui adresserais plus de reproches sur sa conduite; des lettres si humiliées, si basses, d'une soumission si vile, qu'une autre que Juliette eût eu, en les lisant, le cœur soulevé de dégoût.... Je les faisais porter par un commissionnaire dont je guettais le retour, anxieux, au coin de la rue de Balzac.

--Il n'y a pas de réponse!

--Vous ne vous êtes pas trompé?... C'est bien au premier que vous avez remis la lettre?

--Oui, Monsieur.... Même que la bonne m'a dit: «Il n'y a pas de réponse!»

Je me présentai chez elle. La porte ne s'ouvrit que de la longueur d'une chaîne de sûreté, que Juliette, par peur de moi, avait fait poser, dès le soir de l'horrible scène ... et, dans l'entrebâillement, j'aperçus le visage railleur et cynique de Célestine.

--Madame n'y est pas!

--Célestine, ma bonne Célestine, laissez-moi entrer!

--Madame n'y est pas!

--Célestine!... Ma chère petite Célestine.... Laissez-moi l'attendre.... Et je vous donnerai beaucoup d'argent!...

--Madame n'y est pas!

--Célestine, je vous en prie!... Allez dire à Madame que je suis là ... que je suis bien calme ... que je suis très malade ... que je vais mourir!... Et vous aurez cent francs, Célestine ... deux cents francs!

Célestine m'examinait en dessous, d'un air narquois, heureuse de me voir souffrir, heureuse surtout de voir un homme se ravaler jusqu'à elle, l'implorer servilement.

--Une toute petite minute, Célestine ... que je la voie seulement, et je partirai!

--Non, non, Monsieur!... je serais grondée....

La sonnette d'un timbre retentit; j'entendis ses drins drins se précipiter.

--Vous voyez, Monsieur, on m'appelle!