Part 12
--Bien sûr que c'était une rude salope que Mme la comtesse! Ah! la salope.
Un jour, Juliette me dit:
--Ta petite femme n'a plus rien à se mettre.... Elle est nue comme un ver, la pauvre!
Alors, ce furent des courses nouvelles, chez la couturière, la modiste, la lingère; et elle redevint gaie, vive, plus aimante. L'ombre d'ennui qui avait assombri son visage, se dissipa.... Au milieu des étoffes, des dentelles, parmi les plumes et les fanfreluches, elle se trouvait vraiment dans son élément, s'épanouissait, resplendissait. Ses doigts passionnés éprouvaient des jouissances physiques à courir sur les satins, à toucher les crêpes, à caresser les velours, à se perdre dans les flots laiteux des fines batistes. Le moindre bout de soie, à la façon dont elle le chiffonnait, revêtait aussitôt un joli air de chose vivante; des soutaches et des passementeries, elle savait tirer les plus exquises musiques. Quoique je fusse très inquiet de toutes ces fantaisies ruineuses, je ne pouvais rien refuser à Juliette, et je me laissais aller au bonheur de la savoir si heureuse, au charme de la voir si charmante, elle dont la beauté embellissait les objets inertes autour d'elle, elle qui animait tout ce qu'elle touchait d'une vie de grâce!
Pendant plus d'un mois, tous les soirs, on apporta chez nous des paquets, des cartons, des gaines étranges.... Et les robes succédaient aux robes, les chapeaux aux manteaux. Les ombrelles, les chemises brodées, les plus extravagantes lingeries s'entassaient, s'amoncelaient, débordaient des tiroirs, des placards, des armoires.
--Tu comprends, mon chéri, m'expliquait Juliette, surprenant dans mes regards un étonnement; tu comprends ... je n'avais plus rien.... Ça, c'est un fonds.... Je n'aurai maintenant qu'à l'entretenir.... Oh! ne crains rien, va! Je suis très économe.... Ainsi, regarde ... j'ai fait faire à toutes mes robes un corsage montant, pour la ville, et puis un corsage décolleté, pour quand nous irons à l'Opéra!... Compte ce que cela m'économise de costumes.... Un ... deux ... trois ... quatre ... cinq ... cinq costumes, mon chéri!... Tu vois bien.
Elle étrenna, au théâtre, une robe qui _fit sensation._ Tant que dura cette mortelle soirée, je fus le plus malheureux des hommes.... Je sentais les convoitises de ces regards de toute une salle braqués sur Juliette, de ces regards qui la dévisageaient, qui la déshabillaient, de ces regards qui laissent tomber tant d'ordures autour de la femme qu'on admire. J'aurais voulu cacher Juliette au fond de la loge, et jeter sur elle un voile de laine sombre et grossière; et, le cœur mordu par la haine, je souhaitai que le théâtre, tout à coup, s'effondrât dans un cataclysme; qu'il broyât, en une chute formidable de son lustre et de son plafond, tous ces hommes qui me volaient chacun un peu de la pudeur de Juliette, qui m'emportaient chacun un peu de son amour. Elle, triomphante, semblait dire: «Je vous aime bien, Messieurs, de me trouver belle ainsi, et vous êtes de braves gens.»
A peine rentrés chez nous, j'attirai Juliette contre moi, et longtemps, longtemps, je la tins pressée sur mon cœur, répétant sans cesse: «Tu m'aimes bien, ma Juliette?...» mais déjà le cœur de Juliette ne m'entendait plus. Me voyant triste, apercevant au bord de mes cils des larmes prêtes à rouler sur sa joue, elle se dégagea de mes bras, et, un peu fâchée, me dit:
--Comment! j'ai été la plus belle de toutes, de toutes!... et tu n'es pas content?... Et tu pleures?... Ce n'est pas gentil!... Qu'est-ce qu'il te faut, alors?
Notre première fâcherie eut lieu à propos des amis de Juliette. Gabrielle Bernier, Jesselin et quelques autres personnages amenés par Malterre, jadis, rue de Saint-Pétersbourg, revenaient, sans que je les en eusse priés, nous poursuivre, rue de Balzac.... Et cela ne me convenait pas, j'entendais séparer ma maîtresse de tout son passé. Je le déclarai nettement à Juliette, qui parut d'abord très étonnée.
--Qu'as-tu contre M. Jesselin? me demanda-t-elle. Elle appelait les autres par leur petit nom.... Mais elle disait _Monsieur_ Jesselin avec un grand respect.
--Je n'ai rien contre lui, positivement, ma chérie.... Il me déplaît, il m'agace ... il est absurde ... Voilà, je pense, de bonnes raisons pour ne point désirer voir cet imbécile....
Juliette fut fort scandalisée.... Que j'aie pu traiter d'imbécile un homme de l'importance et de la réputation de M. Jesselin, cela ne lui entrait pas dans la tête. Elle me regardait avec effroi, comme si je venais de proférer un abominable blasphème.
--Imbécile, M. Jesselin!... Lui, un homme si comme il faut, si sérieux!... qui est allé dans les Indes!... Mais tu ne sais donc pas qu'il est de la Société de Géographie?
--Et Gabrielle Bernier?... Est-elle aussi de la Société de Géographie?
Juliette ne s'emportait jamais. Seulement, quand elle se fâchait, ses yeux devenaient subitement plus durs, le pli de son front se creusait davantage, sa voix perdait un peu de sa douce sonorité. Elle répondit simplement:
--Gabrielle est mon amie.
--C'est bien cela que je lui reproche!
Il y eut un moment de silence. Juliette, assise dans un fauteuil, tortillait les dentelles de sa robe de chambre, réfléchissait. Un sourire ironique erra sur ses lèvres.
--Alors, il faut que je ne voie personne?... C'est ce que tu veux, n'est-ce pas?... Hé bien, ça va être amusant!... Nous ne sortons jamais, déjà!... Nous vivons comme de vrais loups!...
--Il n'est point question de cela, ma chérie.... J'ai des amis ... je leur dirai de venir....
--Oui, je les connais, tes amis ... je les vois d'ici!... des littérateurs, des artistes!... des gens qu'on ne comprend pas quand ils vous parlent ... et qui nous emprunteront de l'argent!... Merci!...
Je fus blessé, et répondis vivement:
--Mes amis sont d'honnêtes garçons, tu entends, et qui ont du talent.... Tandis que ce crétin et cette sale fille!...
--Assez, n'est-ce pas! commanda Juliette.... Tu veux? c'est bien! Je leur fermerai ma porte.... Seulement, quand tu as exigé de vivre avec moi, tu aurais bien dû me prévenir que tu voulais m'enterrer vivante.... J'aurais vu ce que j'avais à faire....
Elle se leva.... Je ne pensai point à lui dire que c'était elle, au contraire, qui avait désiré cette existence à deux, comprenant que ce serait aggraver la discussion inutilement. Je lui pris la main.
--Juliette! suppliai-je.
--Eh bien, quoi?
--Tu es fâchée?
--Moi? au contraire, je suis très contente....
--Juliette!
--Allons, laisse moi ... finis ... tu me fais mal.
Juliette me bouda toute la journée; lorsque je lui adressais la parole, elle ne me répondait pas, ou se contentait d'articuler, d'une voix brève, des monosyllabes irritants. J'étais malheureux et colère; j'eusse voulu l'embrasser et la battre, la couvrir de baisers et de coups de poings. Au dîner, elle conserva une dignité de femme offensée, les lèvres pincées, du dédain plein les yeux. En vain, je tentai de l'attendrir par des allures humbles, des regards repentants et douloureux; son masque demeurait impitoyable, son front avait toujours cette barre d'ombre qui m'inquiétait. Le soir, couchée, elle prit un livre et me tourna le dos. Et sa nuque, sa nuque parfumée où mes lèvres aimaient à se pâmer, sa nuque me paraissait plus obstinée qu'un mur de pierre.... De sourdes impatiences s'agitaient en moi, et je m'efforçais de les dompter. A mesure que la colère m'envahissait, ma voix cherchait des intonations plus caressantes, se faisait plus douce, plus suppliante.
--Juliette! ma Juliette!... Parle-moi, je t'en prie!... Parle-moi!... Je t'ai fait de la peine, j'ai été trop dur?... c'est vrai.... Je me repens, je te demande pardon.... Mais parle-moi.
On eût dit que Juliette ne m'entendait pas. Elle coupait les feuillets de son livre, et le sifflement du couteau sur le papier m'agaçait horriblement.
--Ma Juliette!... Comprends-moi.... C'est parce que je t'aime que je t'ai dit cela.... C'est parce que je te veux si pure, si respectée!... Et qu'il me semble que ces gens sont indignes de toi... Si je ne t'aimais pas, que m'importerait?... Et puis, tu crois que je ne veux pas que tu sortes!... Mais non.... Nous sortirons souvent, tous les soirs.... Ah! ne sois pas ainsi!... J'ai eu tort!... Gronde-moi, bats-moi.... Mais parle, parle donc!...
Elle continuait de tourner les pages du livre.... Les mots s'étranglaient dans ma gorge:
--C'est mal, Juliette, ce que tu fais là ... Je t'assure que c'est mal d'être comme tu es.... Puisque je me repens!... Ah! quel plaisir éprouves-tu donc à me torturer de la sorte?... Puisque je me repens!... Voyons, Juliette, puisque je me repens!...
Aucun muscle de son corps ne tressaillait à mes prières. Sa nuque surtout m'exaspérait. Entre des mèches de cheveux follets, j'y voyais maintenant une tête de bête ironique, des yeux qui me raillaient, une bouche qui me tirait la langue. Et j'eus la tentation d'y porter la main, de la labourer avec mes doigts, d'en faire jaillir du sang.
--Juliette! criai-je.
Et mes doigts crispés, écartés, crochus comme des serres, s'avançaient, malgré moi, prêts à s'abattre sur cette nuque, impatients de la déchirer.
--Juliette!
Juliette retourna légèrement la tête, me regarda avec mépris, sans terreur.
--Que veux-tu? me dit-elle.
--Ce que je veux?... Ce que je veux?...
J'allais proférer des menaces.... Je m'étais levé, à demi, hors des draps, je gesticulais.... Et, tout à coup, ma colère tomba.... Je me rapprochai de Juliette, me blottis contre elle, tout honteux, et baisant cette belle nuque parfumée:
--Ce que je veux, ma chérie, c'est que tu sois heureuse.... Que tu reçoives tes amis.... C'était si bête ce que j'exigeais de toi!... N'es-tu donc pas la meilleure des femmes.... Ne m'aimes-tu pas?... Ah! je n'aurai plus d'autre volonté que la tienne, je te le promets!... Et tu verras comme je serai gentil avec eux.... Tiens ... pourquoi n'inviterais-tu pas Gabrielle à dîner?... Et Jesselin aussi?...
--Non! non!... Tu dis cela maintenant, et demain tu me le reprocherais.... Non, non!... Je ne veux pas t'imposer des gens que tu détestes.... Des sales filles, et des crétins!...
--Je ne sais où j'avais la tête.... Je ne les déteste pas ... au contraire, ils me plaisent beaucoup.... Invite-les, tous les deux.... Et j'irai prendre une loge au Vaudeville.
--Non!
--Je t'en conjure I
Sa voix se radoucit. Elle ferma le livre.
--Eh bien! nous verrons demain.
Sincèrement, à cette minute, j'aimais Gabrielle, Jesselin, Célestine.... Je crois même que j'aimais Malterre.
Je ne travaillais plus. Non que l'amour du travail m'eût abandonné, mais je n'avais plus la faculté créatrice. Tous les jours je m'asseyais, à mon bureau, devant du papier blanc, cherchant des idées, n'en trouvant pas, et retombant fatalement dans les inquiétudes du présent, qui était Juliette, dans les effrois de l'avenir qui était Juliette encore!... De même qu'un ivrogne presse la bouteille tarie pour en exprimer une dernière goutte de liqueur, de même je pressais mon cerveau dans l'espoir d'en faire gicler des gouttes d'idées!... Hélas! mon cerveau était vide!... Il était vide, et il me pesait sur les épaules, autant qu'une boule énorme de plomb!... Mon intelligence avait toujours été lente à s'ébranler; il lui fallait l'excitation, le cinglement du coup de fouet. En raison de ma sensibilité mal réglée, de ma passivité, je subissais facilement des influences intellectuelles et morales, bonnes ou mauvaises. Aussi l'amitié de Lirat m'était-elle très utile, autrefois. Mes idées se dégelaient à la chaleur de son esprit; sa conversation m'ouvrait des horizons nouveaux, insoupçonnés; ce qui grouillait en moi de confus, se dégageait, prenait une forme moins indécise que je m'efforçais de transcrire: il m'habituait à voir, à comprendre, me faisait descendre avec lui dans le mystère de la vie profonde.... Maintenant, jour par jour, et, pour ainsi dire, heure par heure, se rétrécissaient, se refermaient les horizons de lumière où j'avais tendu, et la nuit venait, une nuit épaisse, qui non seulement était visible, mais qui était tangible aussi, car je la touchais réellement, cette nuit monstrueuse; je sentais ses ténèbres se coller à mes cheveux, s'agglutiner à mes doigts, s'enrouler autour de mon corps, en anneaux visqueux....
Mon cabinet donnait sur une cour, ou plutôt sur un petit jardin que décoraient deux grands platanes, et que limitait un mur, tapissé d'un treillage et couronné de lierre. Par delà ce mur, au fond d'un autre jardin, une façade de maison montait grise et très haute, dardant sur moi cinq rangées de fenêtres; au troisième étage, contre la croisée qui l'encadrait comme un vieux tableau, un vieux homme était assis. Il avait une calotte de velours noir, une robe de chambre à carreaux, et jamais il ne bougeait. Tassé sur lui-même, la tête inclinée sur la poitrine, il semblait dormir. De son visage, je ne voyais que des angles de chair jaune et ridée, des trous d'ombre et des mèches de barbe sale, pareilles aux végétations bizarres qui poussent sur les troncs des arbres morts. Parfois, un profil de femme se penchait sur lui, sinistrement; et ce profil avait l'air d'une chouette posée sur l'épaule du vieillard; je distinguais son bec recourbé et ses yeux ronds, cruels, avides, sanguinaires. Lorsque le soleil entrait dans le jardin, la croisée s'ouvrait, et j'entendais une voix aigre, pointue, colère, qui ne cessait de glapir des reproches. Alors, le vieux homme se tassait davantage, sa tête avait un léger mouvement d'oscillation, puis il redevenait immobile, un peu plus enfoui dans les plis de sa robe de chambre, un peu plus écroulé au fond de son fauteuil. Je restais des heures à regarder le malheureux, et j'imaginais des drames terribles, une intimité tragique, une existence noble, gâchée, perdue, broyée par cette femme à la face de chouette. Ce cadavre vivant, je me le représentais beau, jeune et fort.... C'était peut-être jadis un artiste, un savant, ou simplement un homme heureux et bon.... Et il marchait, la taille haute, les yeux pleins de confiance, il marchait vers la gloire ou vers le bonheur.... Un jour, il avait rencontré cette femme, chez un ami; et cette femme, elle aussi, avait une voilette parfumée, un petit manchon, une toque de loutre, un sourire céleste, un air d'angélique douceur.... Et tout de suite, il l'avait aimée.... Je le suivais pas à pas, dans sa passion, je comptais ses faiblesses, ses lâchetés, ses chutes de plus en plus profondes, jusqu'à l'effondrement dans ce fauteuil de gâteux et de paralytique....
Et ce que j'imaginais de lui, c'était ma vie à moi: c'étaient mes propres sensations, mes terreurs de l'avenir, mes angoisses.... Peu à peu, l'hallucination prenait un caractère seulement physique, et c'était moi, que je voyais, sous cette calotte de velours, dans cette robe de chambre, avec ce corps délabré, cette barbe sale, et Juliette qui se posait sur mon épaule, comme un hibou....
Juliette!... Elle rôdait dans le cabinet, le corps lassé, la figure toute barbouillée d'ennui, laissant échapper des bâillements et des soupirs. Elle ne savait qu'inventer pour se distraire. Le plus souvent, près de moi, elle installait une table de jeu et s'absorbait dans les combinaisons d'une patience compliquée; ou bien elle s'allongeait sur le divan, étalait sur elle une serviette, sur la serviette de menus instruments d'écaille, de microscopiques pots d'onguent, et brossait ses ongles avec acharnement, les limait, les obligeait à être plus brillants que de l'agate. Toutes les cinq minutes, elle les examinait, cherchant son image reflétée, comme en un miroir, sur les surfaces polies.
--Regarde, mon chéri!... sont beaux, pas? Et toi aussi, Spy, regarde les jolis _nonongles_ à ta maîtresse.
Ce frottement léger de la brosse de peau, cet imperceptible craquement du divan, les réflexions de Juliette, ses conversations avec Spy, suffisaient à mettre en déroute le peu d'idées que je tentais de rassembler. Ma pensée revenait aussitôt aux préoccupations ordinaires, et je rêvais des rêves pénibles, je vivais des vies douloureuses ... Juliette!... L'aimais-je?... Bien des fois cette question se dressait devant moi, grosse d'un doute affreux? N'avais-je point été dupe d'un étonnement des sens?... Ce que j'avais pris pour de l'amour, n'était-ce point l'éphémère et fugitive révélation d'un plaisir non encore goûté?... Juliette!... Certes, je l'aimais.... Mais cette Juliette que j'aimais, n'était-ce point celle que j'avais créée, qui était née de mon imagination, sortie de mon cerveau, celle à qui j'avais donné une âme, une flamme de divinité, celle que j'avais pétrie impossiblement, avec la chair idéale des anges?... Et encore ne l'aimais-je point comme on aime un beau livre, un beau vers, une belle statue, comme la réalisation visible et palpable d'un rêve d'artiste!... Mais l'autre Juliette!... celle qui était là?... Ce joli animal inconscient, ce bibelot, ce bout d'étoffe, ce rien?... Je la considérais avec attention, tandis qu'elle lissait ses ongles!... Oh! j'aurais voulu déboîter ce crâne et en sonder le vide, ouvrir ce cœur et en mesurer le néant! Et je me disais: «Quelle existence sera la mienne avec cette femme qui n'a de goût que pour le plaisir, qui n'est heureuse que dans les chiffons, dont chaque désir coûte une fortune, qui, malgré son apparence chaste, va au vice instinctivement; qui, du soir au lendemain, sans un regret, sans un souvenir, a quitté ce misérable Malterre; qui me quittera demain, peut-être; cette femme qui est la négation vivante de mes aspirations, de mes admirations; qui jamais, jamais, n'entrera dans ma vie intellectuelle; cette femme enfin qui, déjà, pèse sur mon intelligence comme une folie, sur mon cœur comme un remords, sur tout _moi_ comme un crime?...» J'avais des envies de fuir, de dire à Juliette: «Je sors, mais je serai revenu dans une heure,» et de ne pas rentrer dans cette maison où les plafonds m'étaient plus écrasants que des couvercles de cercueil, où l'air m'étouffait, où les choses elles-mêmes semblaient me dire: «Va-t'en.» Eh bien, non!... Je l'aimais! Et c'était cette Juliette que j'aimais, non l'autre, qui était allée où vont les chimères!... Je l'aimais de tout ce qui faisait ma souffrance, je l'aimais de son inconscience, de ses futilités, de ce que je soupçonnais en elle de perverti; je l'aimais de ce torturant amour des mères pour leur enfant malade, pour leur enfant bossu.... Avez-vous rencontré, par un jour glacé d'hiver, avez-vous rencontré, accroupi dans l'angle d'une porte, un pauvre être dont les lèvres sont gercées, dont les dents claquent, dont la peau tremble, sous les guenilles déchirées?... Et si vous l'avez rencontré, n'avez-vous pas été envahi par une pitié poignante, et n'avez-vous pas eu la pensée de le prendre, de le réchauffer contre vous, de lui donner à manger, de couvrir ses membres frissonnants de vêtements chauds? J'aimais Juliette ainsi; je l'aimais d'une pitié immense ... ah! ne riez pas!... d'une pitié maternelle, d'une pitié infinie!...
--Est-ce que nous n'allons pas sortir, mon chéri?... Ce serait si gentil de faire un tour de Bois.
Et jetant les yeux sur le papier blanc, où je n'avais pas écrit une ligne:
--C'est tout ça?... Vrai!... tu ne t'es pas foulé la rate.... Et moi qui suis restée pour te faire travailler!... Oh! d'abord, je sais que tu n'arriveras jamais à rien.... Tu es bien trop mou!...
Bientôt, tous les jours et tous les soirs nous sortîmes. Je ne résistais pas, presque heureux d'échapper aux mortels dégoûts, aux réflexions désespérées que me suggérait notre appartement, à la vision symbolique du vieil homme, à moi-même.... Ah! surtout à moi-même. Dans la foule, dans le bruit, dans cette hâte fiévreuse de l'existence de plaisir, j'espérais trouver un oubli, un engourdissement, dompter les révoltes de mon esprit, faire taire le passé dont j'entendais, au fond de mon être, la voix gémir et pleurer. Et, puisque j'étais dans l'impossibilité d'élever Juliette jusqu'à moi, j'allais m'abaisser jusqu'à elle. Les hauteurs sereines où trône le soleil, que j'avais gravies lentement, au prix de quels efforts! je les redescendrais d'un coup, d'une chute instantanée, irrémédiable, dussé-je, en bas, me fracasser la tête contre les pierres, ou disparaître dans la boue profonde. Il n'était plus question de m'enfuir. Si, par hasard, cette idée venait encore traverser les brumes de mon cerveau, si, dans l'égarement de ma volonté j'apercevais, toujours plus lointaine, une route de salut, où le devoir semblait m'appeler, pour me soustraire à l'idée, pour ne pas m'élancer sur cette route, je m'accrochais à de faux semblants d'honneur.... Pouvais-je quitter Juliette! moi qui avais exigé qu'elle quittât Malterre? Moi parti, que deviendrait-elle?... Mais non! mais non! je mentais.... Je ne voulais pas la quitter, parce que je l'aimais, parce que j'avais pitié d'elle, parce que.... N'était-ce point moi que j'aimais, de moi que j'avais pitié?... Ah! je ne sais plus! je ne sais plus!... Aussi ne croyez point que l'abîme où j'ai roulé m'ait surpris brusquement.... Ne le croyez pas! Je l'ai vu de loin, j'ai vu son trou noir et béant horriblement, et j'ai couru à lui.... Je me suis penché sur les bords pour respirer l'odeur infecte de sa fange, je me suis dit: «C'est là que tombent, que s'engouffrent les destinées perverties, les vies perdues; on n'en remonte jamais, jamais!» Et je m'y suis précipité....
* * * * *