Part 11
--Ah! le vilain qui ne disait rien, et qui restait à me regarder, toujours, avec ses beaux yeux tristes ... oui, vos beaux yeux tristes que j'aime, vilain!... Il a fallu que ce soit moi, pourtant!... Oh! jamais tu n'aurais osé, toi!... Je te faisais peur, pas? Tu te rappelles, quand tu m'as prise dans tes bras, le soir?... Je ne savais plus où j'étais, je ne voyais plus rien ... j'avais la gorge, la poitrine ... c'est drôle ... comme quand on a bu quelque chose de trop chaud.... J'ai cru que j'allais mourir, brûlée ... brûlée de toi ... C'était si bon, si bon!... D'abord, je t'ai aimé, dès le premier jour.... Non, je t'aimais avant ... ah! tu ris!... Tu ne crois pas qu'on puisse aimer quelqu'un, sans le connaître et sans l'avoir vu?... Moi, je crois que si!... Moi, j'en suis sûre!...
J'avais le cœur si gonflé, ces choses étaient si nouvelles pour moi, que je ne trouvais pas une parole; j'étouffais dans la joie. Je ne pouvais qu'étreindre Juliette, balbutier des mots inachevés, pleurer, pleurer délicieusement. Soudain, elle devenait toute songeuse, le pli de son front s'accentuait, elle retirait sa main de la mienne. Je craignis de l'avoir froissée.
--Qu'as-tu, ma Juliette?... lui demandai-je.... Pourquoi es-tu comme ça?... T'ai-je fait de la peine?
Et Juliette, désolée navrée, gémissait:
--L'encoignure, mon chéri!... l'encoignure du salon que nous avons oubliée!
Elle passait d'un rire, d'un baiser, à une gravité subite, mêlait les tendresses et les mesures des plafonds, embrouillait l'amour avec la tapisserie. C'était adorable.
Dans notre chambre, le soir, tous ces jolis enfantillages disparaissaient. L'amour mettait sur le visage de Juliette je ne sais quoi d'austère, de recueilli, et de farouche aussi; il la transfigurait. Elle n'était pas dépravée; sa passion, au contraire, se montrait robuste et saine, et, dans ses embrassements, elle avait la noblesse terrible, l'héroïsme rugissant des grands fauves. Son ventre vibrait comme pour des maternités redoutables.
Mon bonheur dura peu.... Mon bonheur!... C'est une chose extraordinaire, en vérité, que jamais, jamais, je n'aie pu jouir d'une joie complètement, et qu'il ait fallu que l'inquiétude en vînt toujours troubler les courtes ivresses. Désarmé et sans force contre la souffrance, incertain et peureux dans le bonheur, tel j'ai été, durant toute ma vie. Est-ce une tendance particulière de mon esprit?... une perversion étrange de mes sens?... ou bien le bonheur ment-il réellement à tout le monde, comme à moi, et n'est-il qu'une forme plus persécutrice et raffinée de la souffrance universelle? Tenez.... Les lueurs de la veilleuse tremblottent légèrement sur les rideaux et sur les meubles, et Juliette, au matin, s'est endormie,--au matin de notre première nuit. Un de ses bras repose, nu, sur le drap; l'autre, nu aussi, se replie mollement sous sa nuque. Tout autour de son visage qui reflète les pâleurs du lit, de son visage meurtri, aux yeux, d'un grand cerne d'ombre, ses cheveux noirs, dénoués, s'éparpillent, ondulent, roulent. Avidement, je la contemple.... Elle dort, près de moi, d'un sommeil calme et profond d'enfant. Et pour la première fois, la possession ne me laisse aucun regret, aucun dégoût; pour la première fois, je puis, le cœur attendri et reconnaissant, la chair encore vibrante de désirs, regarder une femme qui vient de se donner à moi. Exprimer mes sensations, je ne le saurais. Ce que j'éprouve, c'est quelque chose d'indéfinissable, quelque chose de très doux, de très grave aussi et de très religieux, une sorte d'extase eucharistique, semblable à celle où me ravit ma première communion. Je retrouve le même mystique enivrement, la même terreur auguste et sacrée; c'est dans une éblouissante clarté de mon âme, une seconde révélation de Dieu.... Il me semble que Dieu est descendu en moi, pour la deuxième fois.... Elle dort, dans le silence de la chambre, la bouche à demi entr'ouverte, la narine immobile, elle dort d'un sommeil si léger, que je n'entends pas le souffle de sa respiration.... Une fleur, sur la cheminée, est là qui se fane, et je perçois le soupir de son parfum mourant.... De Juliette, je n'entends rien; elle dort, elle respire, elle est vivante, et je n'entends rien.... Doucement, plus près, je me penche, l'effleurant presque de mes lèvres, et, tout bas, je l'appelle.
--Juliette!
Juliette ne bouge pas. Mais je sens son haleine plus faible que l'haleine de la fleur, son haleine toujours si fraîche, où se mêle en ce moment, comme une petite chaleur fade, son haleine toujours si odorante, où pointe comme une imperceptible odeur de pourriture.
--Juliette!
Juliette ne bouge pas.... Mais le drap qui suit les ondulations du corps, moule les jambes, se redresse aux pieds, en un pli rigide, le drap me fait l'effet d'un linceul. Et l'idée de la mort, tout d'un coup, m'entre dans l'esprit, s'y obstine. J'ai peur, oui, j'ai peur que Juliette ne soit morte!
--Juliette!
Juliette ne bouge pas. Alors tout mon être s'abîme dans un vertige et, tandis qu'à mes oreilles résonnent des glas lointains, autour du lit je vois les lumières de mille cierges funéraires vaciller sous le vent des _de profundis_. Mes cheveux se hérissent, mes dents claquent, et je crie, je crie:
--Juliette! Juliette!
Juliette enfin remue la tête, pousse un soupir, murmure comme en rêve:
--Jean!... mon Jean!
Vigoureusement, dans mes bras, je la saisis, comme pour la défendre; je l'attire contre moi, et, tremblant, glacé, je supplie:
--Juliette!... ma Juliette!... ne dors pas.... Oh! je t'en prie, ne dors pas!... Tu me fais peur!... Montre-moi tes yeux, et parle-moi, parle-moi.... Et puis serre-moi, toi aussi, serre-moi bien, bien fort.... Mais ne dors plus, je t'en conjure.
Elle se pelotonne dans mes bras, chuchote des mots inintelligibles, se rendort, la tête sur mon épaule.... Mais l'évocation de la mort, plus puissante que la révélation de l'amour, persiste, et bien que j'écoute le cœur de Juliette qui bat contre le mien, régulièrement, elle ne s'évanouit qu'au jour.
Que de fois, depuis, dans ses baisers de flamme, à elle, j'ai ressenti le baiser froid de la mort!... Que de fois aussi, en pleine extase, m'est apparue la soudaine et cabriolante image du chanteur des Bouffes!... Que de fois son rire obscène est-il venu couvrir les paroles ardentes de Juliette!... Que de fois l'ai-je entendu qui me disait, en balançant, au-dessus de moi, sa face horrible et ricanante: «Repais-toi de ce corps, imbécile, de ce corps souillé, profané par moi.... Va!... va!... où que tu poses tes lèvres, tu respireras l'odeur impure de mes lèvres; où que tes caresses s'égarent sur cette chair prostituée, elles se heurteront aux ordures des miennes.... Va! va!... baigne-la, ta Juliette, baigne-la, toute, dans l'eau lustrale de ton amour.... Frotte-la de l'acide de ta bouche.... Arrache-lui la peau avec les dents, si tu veux; tu n'effaceras rien, jamais, car l'empreinte d'infamie dont je la marquai est ineffaçable.» Et j'avais une envie violente d'interroger Juliette sur ce chanteur, dont l'image m'obsédait. Mais je n'osais pas. Je me contentais de prendre des détours ingénieux pour savoir la vérité: souvent, dans la conversation, je jetais un nom, subitement, espérant, oui, espérant que Juliette aurait un petit sursaut, une rougeur, se troublerait et que je me dirais: «C'est lui!» J'épuisai ainsi les noms de tous les chanteurs de tous les théâtres, sans que l'impénétrable attitude de Juliette me donnât la moindre indication. Quant à Malterre, je ne songeais plus à lui.
Notre installation dura quatre mois, à peu près. Les tapissiers n'en finissaient pas, et les caprices de Juliette nécessitaient souvent des changements très longs. Elle revenait de ses courses quotidiennes avec des idées nouvelles pour la décoration du salon, du cabinet de toilette. Il fallut refaire, trois fois, entièrement, les tentures de la chambre qui ne lui plaisaient plus.... Enfin, un beau jour, nous prîmes possession de l'appartement de la rue de Balzac.... Il était temps.... Cette existence toujours en l'air, cette fièvre continue, ces malles ouvertes, béantes ainsi que des cercueils, cet éparpillement brutal des choses familières, ces piles de linge croulant, ces pyramides de cartons que l'on renverse, ces bouts de ficelles coupées qui traînent partout, ce désordre, ce pillage, ce piétinement sauvage des souvenirs les plus chers, les plus regrettés, et, surtout, ce qu'un départ contient d'inconnu, de terreur, dégage de réflexions tristes, tout cela me ramenait à des inquiétudes, à des mélancolies, et, le dirai-je? à des remords.... Pendant que Juliette tournait, voltait, au milieu des paquets, je me demandais si je n'avais pas commis une irréparable folie? Je l'aimais. Ah! certes, je l'aimais de toutes les forces de mon âme; et je ne concevais rien au delà de cet amour, qui m'envahissait chaque jour davantage, me prenait dans des fibres inconnues de moi, jusqu'ici.... Pourtant, je me repentais d'avoir cédé, avec tant de légèreté et si vite, à un entraînement, gros de conséquences fâcheuses, peut-être, pour elle et pour moi; j'étais mécontent de n'avoir pas su résister au désir qu'avait exprimé Juliette, d'une si caressante façon, de cette vie en commun.... N'aurions-nous pu nous aimer, aussi bien, elle chez elle, moi chez moi; éviter les froissements possibles de cette situation qu'on appelle d'un mot ignoble: le collage?... Et tandis que l'éclat de toutes ces peluches, l'insolence de tous ces ors dans lesquels nous allions vivre, m'effrayaient, j'éprouvais pour mes pauvres meubles de pitchpin dispersés, pour mon petit appartement austère et tranquille, aujourd'hui vide, la tendresse douloureuse qu'on a pour les choses aimées et qui sont mortes. Mais Juliette passait, affairée, agile et charmante, m'embrassait au vol d'un baiser doux, et puis, il y avait en elle une joie si vive, traversée d'étonnements, de désespoirs si naïfs, à propos d'un objet qu'elle ne retrouvait pas, que mes pensées moroses s'en allaient, comme aux premiers rayons du soleil s'en vont les nocturnes hiboux.
Ah! les bonnes journées qui suivirent le départ de la rue Saint-Pétersbourg!... Il fallut, d'abord, tout de suite, visiter chaque pièce en détail. Juliette s'asseyait sur les divans, les fauteuils et les canapés, en faisant craquer les ressorts qui étaient souples et moelleux.
--Toi aussi, disait-elle, essaye, mon chéri....
Elle examinait chaque meuble, palpait les tentures, faisait jouer les cordons de tirage des portières, déplaçait une chaise, rectifiait le pli d'une étoffe. Et c'étaient, à tous les moments, des cris d'admiration, des extases!
Elle voulut recommencer l'examen de l'appartement, les fenêtres closes, afin de se rendre compte de l'effet, _aux lumières_, ne se lassant jamais de regarder le même objet, courant d'une pièce dans l'autre, notant sur un bout de papier les choses qui manquaient.... Ensuite ce furent les armoires où elle rangea son linge, le mien, avec un soin méticuleux, des raffinements compliqués, l'adresse d'une étalagiste consommée. Je la grondais, parce qu'elle gardait les meilleurs sachets pour moi....
--Non! non! non!... je veux avoir un petit homme qui embaume.
De ses anciens meubles, de ses bibelots, Juliette n'avait conservé que l'Amour en terre cuite, qui reprit sa place d'honneur sur la cheminée du salon; moi, je n'avais apporté que mes livres et deux très belles études de Lirat, que je m'étais mis en devoir d'accrocher dans mon bureau. Juliette poussa des cris, scandalisée.
--Que fais-tu là, mon chéri?... Des horreurs pareilles dans un appartement tout neuf!... Je t'en prie, cache ces horreurs-là!... Oh! cache-les....
--Ma chère Juliette, répondis-je, un peu piqué, tu as bien ton Amour en terre cuite?
--Sans doute, j'ai mon Amour en terre cuite ... quel rapport ça a-t-il?... Il est très, très, très joli, mon Amour en terre cuite.... Tandis que ça, vraiment!... Et puis ça n'est pas convenable!... D'abord, moi, chaque fois que je regarde de la peinture de ce fou de Lirat, ça me donne mal à l'estomac!
J'avais autrefois la fierté de mes admirations artistiques, et je les défendais jusqu'à la colère. Cela m'eût paru très puéril d'engager avec Juliette une discussion d'art, et je me contentai d'enfouir les deux tableaux, au fond d'un placard, sans trop de regrets.
Il arriva, un jour, que tout se trouva dans un ordre admirable; chaque chose à sa place, les menus objets coquettement disposés sur les tables, les consoles, les vitrines; les pièces décorées de plantes aux larges feuilles, les livres dans la liseuse à portée de la main, Spy dans sa niche neuve, et partout des fleurs.... Rien ne manquait, rien, pas même, sur une table de travail, une rose dont la tige baignait en un vase de verre, effilé.... Juliette rayonnait, triomphait, ne cessait de me dire:
--Regarde, regarde encore, comme ta petite femme a bien travaillé!
Et penchant la tête sur mon épaule, les yeux attendris, la voix émue sincèrement, elle murmura:
--Oh! mon Jean adoré, nous sommes chez nous, maintenant, chez nous, tu entends bien.... Comme nous allons être heureux, là, dans notre joli nid!...
Le lendemain, Juliette me dit:
--Il y a bien longtemps que tu n'es allé chez M. Lirat.... Je ne voudrais pas qu'il pût croire que c'est moi qui t'empêche de le voir.
C'était vrai, pourtant! Depuis plus de cinq mois, je l'oubliais, ce pauvre Lirat?... L'oubliais-je?... Hélas! non.... La honte me retenait.... La honte seule m'éloignait de lui.... J'aurais, je vous assure, crié à la terre tout entière: «Je suis l'amant de Juliette!» mais prononcer ce nom devant Lirat, je n'osais pas!... D'abord, j'avais pensé à lui tout confier, au risque de ce qu'il en résulterait de fâcheux pour notre amitié.... Je m'étais dit: «Voyons, demain, j'irai chez Lirat....» Je m'affermissais même dans cette résolution.... Et le lendemain: «Non, pas encore ... rien ne presse ... demain!» Demain, toujours demain!... Et les jours, les semaines, les mois s'écoulaient.... Demain!... Maintenant qu'il avait été tenu au courant de ces choses par Malterre, qui, avant de partir, était revenu faire gémir son divan, comment l'aborder?... Que lui dire?... Comment supporter son regard, ses mépris, ses colères.... Ses colères, oui!... Mais ses mépris, mais ses silences terribles, mais le ricanement déconcertant que je voyais déjà se tordre au coin de ses lèvres?... Non, en vérité, je n'osais pas!... L'attendrir, lui prendre la main, lui demander pardon de mon manque de confiance, faire appel à toutes les générosités de son cœur!... non!... Je jouerais mal ce rôle, et puis, d'un mot, Lirat me glacerait, arrêterait l'effusion.... Eh bien! chaque jour qui fuyait nous séparait davantage, nous mettait plus loin l'un de l'autre ... quelques mois encore, et il ne serait plus question de Lirat dans ma vie!... J'aimerais mieux cela que de franchir ce seuil, que d'affronter ces yeux.... Je répondis à Juliette:
--Lirat?... Oui, oui.... Un de ces jours, j'y pense!
--Non, non! insista Juliette.... C'est aujourd'hui.... Tu le connais, tu sais comme il est méchant.... Ah! il doit en fabriquer des potins sur nous!
Il fallut bien me décider. De la rue de Balzac à la cité Rodrigues, le trajet est court. Afin de reculer le moment de cette entrevue pénible, je fis de longs détours, flânant aux étalages du faubourg Saint-Honoré. Et je songeais: «Si je n'allais pas chez Lirat!... Je dirais, en rentrant, que je l'ai vu, que nous nous sommes fâchés, j'inventerais une histoire qui me sauverait à tout jamais de cette visite.» J'eus honte de cette pensée gamine.... Alors j'espérai que Lirat ne serait pas chez lui!... Avec quelle joie je roulerais ma carte et la glisserais dans le trou de la serrure!... Réconforté par cette idée, je m'engageai enfin dans la cité Rodrigues, m'arrêtai devant la porte de l'atelier.... Et cette porte me parut effrayante. Néanmoins, je frappai, et, aussitôt, de l'intérieur, une voix, la voix de Lirat, répondit:
--Entrez!
Mon cœur battait, une barre de feu me traversait la gorge.... Je voulus m'enfuir.
--Entrez! répéta la voix.
Je tournai le bouton:
--Ah! c'est vous, Mintié! s'écria Lirat.... Entrez donc....
Lirat, assis devant sa table, écrivait une lettre.
--Vous permettez que j'achève?... me dit-il. Deux minutes, et je suis à vous.
Il se remit à écrire. Cela me rassurait un peu de ne pas sentir sur moi le froid de son regard. Je profitai de ce qu'il me tournait le dos, pour parler, pour me soulager vite du fardeau qui m'oppressait l'âme.
--Comme il y a longtemps que je ne vous ai vu, mon bon Lirat!
--Mais oui, mon cher Mintié.
--J'ai déménagé....
--Ah!
--J'habite rue de Balzac.
--Beau quartier!...
J'étranglais.... Je fis un suprême effort, rassemblai toutes mes forces ... mais, par une étrange aberration, je crus devoir prendre une tournure dégagée ... Ma parole d'honneur! je raillai, oui, je raillai.
--Je vais vous apprendre une nouvelle qui vous amusera ... ah! ah!... qui vous amusera, j'en suis sûr ... je ... je vis ... avec Juliette.... Ah! ah! avec Juliette Roux ... Juliette, enfin ... ah! ah!...
--Mes compliments!...
«Mes compliments!» Il avait prononcé cela: «Mes compliments!» d'une voix parfaitement calme, indifférente!... Comment! pas un sifflement, pas une colère, pas un bondissement!... Mes compliments!... Comme il aurait dit: «Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?... «Et son dos, courbé vers la table, demeurait immobile, sans un ressaut, sans un frisson!... Sa plume ne lui était pas tombée des doigts; il continuait d'écrire!... Ce que je lui apprenais là, il le savait depuis longtemps.... Mais l'entendre de ma bouche!... J'étais stupéfait, et--dois-je l'avouer?--froissé que cela ne l'indignât pas!... Lirat se leva, et se frottant les mains:
--Eh bien! quoi de nouveau? me dit-il.
Je n'y pus tenir davantage. Je me précipitai vers lui, les larmes aux yeux.
--Écoutez-moi, criai-je en sanglotant.... Lirat, par grâce, écoutez-moi ... j'ai mal agi envers vous ... je le sais, et je vous en demande pardon.... J'aurais dû tout vous dire.... Je n'ai pas osé.... Vous me faites peur.... Et puis, vous vous souvenez de Juliette, ici ... de ce que vous m'avez raconté d'elle ... vous vous souvenez ... c'est cela qui m'en a empêché ... Comprenez-vous?
--Mais, mon cher Mintié, interrompit Lirat ... je ne vous en veux pas du tout.... Je ne suis ni votre père ni votre confesseur.... Vous faites ce qui vous plaît, et cela ne me regarde en rien....
Je m'exaltais:
--Vous n'êtes pas mon père, c'est vrai ... mais vous êtes mon ami, mon seul ami, et je vous devais plus de confiance.... Pardonnez-moi!... Oui, je vis avec Juliette, et je l'aime, et elle m'aime!... Est-ce donc un crime que de chercher un peu de bonheur?... Juliette n'est pas la femme que vous pensez ... on l'a odieusement calomniée.... Elle est bonne, honnête.... Oh! ne souriez pas ... oui, honnête!... Elle a des naïvetés d'enfant qui vous attendriraient, Lirat.... Vous ne l'aimez point, parce que vous ne la connaissez pas!... Si vous saviez toutes les gentillesses, toutes les prévenances de brave femme qu'elle a pour moi!... Juliette veut que je travaille.... Elle a la fierté de ce que je pourrai créer de bon.... Tenez, c'est elle qui m'a forcé à venir vous voir ... moi, j'avais honte, je n'osais pas.... C'est elle!... Oui, Lirat; ayez un peu pitié d'elle.... Aimez-la un peu, je vous en supplie!
Lirat était devenu grave. Il mit sa main sur mon épaule, et me regardant tristement:
--Mon pauvre enfant! me dit-il d'une voix émue.... Pourquoi me dites-vous tout cela?
--Mais, parce que c'est la vérité, mon cher Lirat!... parce que je vous aime et que je veux rester votre ami ... Prouvez-moi que vous êtes toujours mon ami! ... Tenez, venez dîner ce soir, chez nous, comme autrefois chez moi? Oh! je vous en prie, venez!
--Non! fit-il.
Et ce _non_ était impitoyable, définitif, bref ainsi qu'un coup de pistolet.
Lirat ajouta:
--Venez, vous, souvent!... Et quand vous aurez envie de pleurer ... vous savez ... le divan est là.... Les larmes des pauvres diables, ça le connaît....
Lorsque la porte se referma, il me sembla que quelque chose d'énorme et de lourd se refermait avec elle sur mon passé, que des murs plus hauts que le ciel et plus profonds que la nuit me séparaient, pour toujours, de ma vie honnête, de mes rêves d'artiste. Et j'éprouvai, dans tout mon être, comme un déchirement.... Pendant une minute, je demeurai là, hébété, les bras ballants, les yeux ouverts démesurément sur cette porte fatidique, derrière laquelle une chose venait de finir, une chose venait de mourir.
VI
Juliette ne tarda pas à s'ennuyer dans ce bel appartement où elle s'était promis tant de calme, tant de bonheur. Ses armoires rangées, ses petits bibelots mis en ordre, elle ne sut que faire et elle s'étonna. La tapisserie l'agaça, la lecture ne lui procura aucune distraction. Elle allait d'une pièce dans l'autre, sans savoir à quoi occuper ses mains, son esprit, bâillant, s'étirant les bras. Elle se réfugiait en son cabinet de toilette, où elle passait de longues heures à s'habiller, à essayer des coiffures nouvelles devant sa glace, à faire jouer les robinets de la baignoire, ce qui l'amusait un instant; à épucer Spy, et à lui fabriquer des nœuds compliqués avec les vieilles brides de ses chapeaux. La direction de sa maison eût pu emplir le vide de ses journées, mais je m'aperçus vite, avec chagrin, que Juliette n'était pas la femme de ménage qu'elle se vantait d'être. Elle ne prenait de soin, n'avait de goût, n'exerçait de surveillance que pour sa lingerie de corps et pour son chien; le reste lui importait peu, et les choses allaient comme elles voulaient, ou plutôt comme voulaient les domestiques. Notre personnel renouvelé se composait d'une cuisinière, vieille fille sale, avide, grincheuse, dont les talents en cuisine ne s'étendaient pas au delà du tapioca, de la blanquette de veau, de la salade; d'une femme de chambre, Célestine, effrontée, vicieuse, qui n'avait d'estime que pour les gens qui dépensaient beaucoup d'argent; enfin d'une femme de charge, la mère Sochard, qui prisait sans cesse, se saoulait effroyablement, afin d'oublier ses malheurs, disait-elle, son mari qui la battait et la grugeait, sa fille qui avait mal tourné. Aussi le gaspillage était-il énorme, notre table très mauvaise, le reste à l'avenant. Si, par hasard, nous avions du monde, Juliette commandait chez Bignon des plats très chers et très prétentieux. Je vis avec déplaisance des familiarités inconvenantes, une sorte de liaison amicale s'établir entre Juliette et Célestine. Quand elle habillait sa maîtresse, elle lui contait des histoires dont celle-ci se réjouissait, dévoilait les intimités malpropres des maisons où elle avait passé, donnait des conseils.... Chez MmeK... on faisait comme ci; chez Mme V... comme ça. Aussi, c'étaient des «chouettes places», on peut le dire. Souvent, Juliette se rendait à la lingerie où Célestine cousait, et elle restait là, des heures entières, assise sur une pile de draps, à écouter les inépuisables «potins» de la bonne.... De temps en temps, des discussions s'élevaient à propos d'un objet dérobé, d'un manquement au service. Célestine s'emportait, lançait les plus grossières injures, tapait les meubles, glapissait de sa voix esquintée:
--Ah ben!... merci!... En v'là une sale baraque! Des grues pareilles, ça se permet de vous accuser!... Hé, tu sais, ma petite, je me fiche de toi, et puis de ton nigaud, là-bas ... qu'a l'air d'un melon!...
Juliette la renvoyait, ne voulait pas même qu'elle fît ses huit jours.
--Oui, oui!... tout de suite vos paquets, vilaine fille ... tout de suite.
Elle venait se blottir près de moi, tremblante et pâle.
--Ah! mon chéri, l'indigne créature, la vilaine fille!... Moi qui étais si gentille pour elle!
Le soir, tout était raccommodé. Et, par-dessus les rires qui recommençaient de plus belle, la voix de Célestine braillait.