Le calendrier de Vénus

Chapter 8

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Je la suivis à Vevey, à Divonne, Lausanne, je me fis son ombre muette, me profilant sur sa route pour mieux m'insinuer dans sa vie; dans les hôtels, aux tables d'hôte, au _Reading room_, dans les couloirs, jusque dans les ascenseurs elle me trouvait à ses côtés; je ne dormais que d'un oeil afin d'épier ses fuites matinales; nos valises se heurtaient dans les gares, nos coudes se frôlaient en wagon, mais à part des politesses d'usage et des paroles timidement échangées, j'éprouvais comme une jouissance particulière à sentir battre mon coeur à l'unisson du sien, sans que j'éveillasse sa délicatesse féminine par une sotte déclaration. L'expérience m'a toujours prouvé que plus les amours paraissent languir dans la crainte d'un aveu, plus vite ils se fusionnent d'après la loi de la nature. La prise de possession ne m'inquiétait guère et je laissais flamber mes désirs autour d'elle comme autour d'un _pudding_ la flamme d'un punch qu'on attise et agite avec insouciance. Mes théories ne mettaient qu'une corde à mon arc et je songeai qu'il me faudrait débander trop tôt cet attribut de Cupidon...—vous n'oubliez pas... mon petit sou d'auvergnat?

Ah! petit prêtre! ainsi que jurait le bon roi Louis, pouvais-je me douter que le hasard, avec son esprit du diable, allait se charger de nous accointer forcément, de la manière la plus incroyable et cependant la plus simple, puisque déjà, du moins je le sentais, nos coeurs ardaient et nos corps se voulaient entièrement.

Un soir, après une journée de diligence, pendant laquelle notre taciturnité ne s'était point donnée le moindre démenti, mais aussi au cours de laquelle, dans l'encaissement d'un coupé, nos épaules et nos mains s'étaient pressées jusqu'à la courbature et la fièvre des voluptés contenues, nous descendîmes côte à côte dans une auberge où un dieu malin nous attendait sous l'apparence d'un suisse hospitalier et de belle mine.

S'il me fallait vous dialoguer l'aventure, cela vous paraîtrait assurément plus pittoresque, mieux exposé, mais peut-être aussi peu vraisemblable. L'auberge était isolée et si hautement bondée d'Anglais et de _Cook's travellers_ qu'il ne restait qu'une chambre, une honnête chambre à deux lits.—L'obséquieux majordome, d'un coup d'oeil expert, nous prit assurément pour deux jeunes époux très désireux de passer la nuit sous le même plafond; nos colis furent hissés de concert dans un Eden de troisième étage;—je me gardai bien de protester, mais elle..., jetez de grands cris d'incrédulité, belle parisienne..., mais elle, avec une surdité aussi forte que la mienne, laissa tout aménager pour deux et ne proféra pas une parole contradictoire.—Je croyais rêver, mon coeur battait à se rompre, mais d'une voix aussi impérative que possible, j'ordonnai qu'on montât le souper dans notre appartement.

Quel souper ce fut là!—A l'époque de nos amours, ma charmante souveraine, nous n'eûmes jamais d'ambigus aussi relevés, dans le boudoir même où vous lisez cette lettre.—Sous le regard glacial mais inquisiteur de notre officier de bouche cravaté de blanc, nous fûmes absolument corrects, parlant peu, avec ce flegme et cette indifférence d'américains à table; les plats défilaient comme au théâtre pour la parade, c'est à peine si nous effleurions de la fourchette les truites roses ou les sanglants roastbeefs. Lorsque les compotes et autres variantes d'entre-mets furent enlevées, quand nous fûmes seul à seul, je retirai la clef de la porte que je fermai à l'intérieur, et m'élançant audacieusement à ses genoux avec un bonheur véritable, je m'écriai simplement: _Enfin!_ et _Merci!_—La première exclamation était pour moi, la seconde était pour elle.

Vous direz peut-être que tout ce récit est d'un fol qui frise l'impertinence et que tout auteur qui se respecte n'oserait jamais concevoir même un roman sur une donnée aussi improbable. Vous avez foi en ma véracité cependant, et vous me permettrez de ne pas trop argumenter sur ce sujet. La fin de cette lettre vous fera comprendre davantage pourquoi je ne puis m'étendre plus amplement dans cette description sous peine de me fatiguer. Au printemps tout est tendre dans la nature et le règne végétal ne peut subir de trop grandes pressions barométriques; ainsi, dans mon renouveau, avec un doux bégaiement de convalescence, l'écrivain se cherche encore et ne se retrouve qu'à moitié dans ma cervelle engourdie.—Plus tard! ah! plus tard, je vous donnerai des détails qui ne vous laisseront aucun doute sur la parfaite authenticité de mes assertions.

Ne vous imaginez pas néanmoins que les choses se passèrent à la dragonne entre nous; je fus très respectueux, très décent, très loyal avec mon étrange camarade de chambre. Cette nuit-là, vous me croirez si bon vous semble, mais les deux lits furent absolument défaits et solitairement foulés; ils se rapprochèrent peut-être, mais ils ne se confondirent pas; nos soupirs faisaient un pont entre nos coeurs et je parus oublier tout-à-fait les galanteries hatives du dix-huitième siècle pour ne me souvenir que des continences de l'école de Salerne.

Pouvais-je changer en centimes ou en liards ma petite pièce unique?—Certes non, il faut laisser vieillir l'amour comme le vin pour le boire, s'il est de bon crû, et j'attendais le moment psychologique.—Un caprice qu'on néglige de satisfaire aussitôt, tout en l'excitant, se nourrit d'espoir, prend du ventre et devient passion. Or, je n'aime point que les feux que j'allume s'éteignent trop vite, et si je m'éloigne impitoyablement des brasiers avivés par mon machiavélisme, il me plaît de les sentir flamber derrière moi, gigantesques, rouges et superbes comme l'incendie d'une Sodome où les vices rôtissent et se tordent dans les cuissons du désir, en vains appels mon libertinage.

En me jetant à ses genoux, en lui criant: _Merci_, je rendais grâce à l'honneur qu'elle m'accordait, à la confiance qu'elle me témoignait, mais je me méfiais de moi-même, car dans son regard souriant et trop éloquent je lisais ma damnation.

Elle se nommait Ilka, et je prévoyais dans sa possession la sauvagerie magyaresque de sa race, plus volontaire que fantasieuse; il se dégageait de son corps svelte une énergie et comme une bravoure d'écuyère bottée; ses mains de patricienne longues et tissées de nerfs délicats mais tenaces et tendues comme des cordes de mandoline, accusaient dans l'activité fébrile des doigts une inquiétude persistante.—Tandis que je parlais ou plutôt que je murmurais près d'elle des déclarations brèves plus crânes et moins niaises que des fadaises amoureuses, elle me contemplait, se renversant, analysant tout en moi, trahissant à peine par l'oscillation de ses narines ses sentiments intérieurs. La prunelle fixe de son oeil excitait ma verve et je l'enveloppais toute entière de l'expression de mon individualité pour faire pénétrer mon âme par ses oreilles pendant que ses yeux buvant lentement les jeux de ma physionomie et les accents de mon caractère, épiaient la mobilité de mes traits. A un moment, presque brusquement, elle me demanda: «Votre main,» et à peine lui avais-je livré ma gauche que redressant la paume en l'air, curieuse comme une Gipsy, elle semblait y lire aussi aisément que dans un livre, se montrant d'abord perplexe, puis se déridant, enfin joyeuse s'élançant à mon cou, m'embrassant sur le front et disant: «Je ne m'étais pas trompée, vous êtes un homme dans toute la puissance du mot, vous avez la volonté, la force, vous me dominez, hélas! je sens votre influence et ne puis m'y soustraire,—je suis vous.»

Je souriais en moi même, alors les confidences commencèrent, les baisers, ce sceau des âmes, nous unirent moralement et l'étrange et exquise créature se révéla à moi plus extravagante, mais aussi plus grande et plus noble par l'esprit qu'elle était belle au physique.

Pour moi, tout me séduisait en elle, sa profonde distinction qui ressortait de son maintien et de la petitesse de ses attaches, sa mine hautaine voilée de dédain vis-à-vis du vulgaire, sa souplesse de panthère dans l'intimité et l'accent de son langage francisé, dépourvu de tout parisianisme, mais dicté selon les règles de l'orthologie. Cette femme vraiment femme me reposait un peu de toutes les poupées à ressort qui tombent en disant: _maman;_ j'adorais ses farouches caresses avant même qu'elle fut à moi; si elle parlait de l'avenir de nos amours, elle y faisait briller comme l'éclair du poignard dans l'ombre d'un drame; il y avait, en un mot, du diable dans sa personne, et je sentais qu'en me donnant à elle j'allais signer un pacte avec mon sang. Le danger me tentait, la jeunesse aime à le braver, même et surtout en amour, j'allais trop tôt hélas! y céder, tout le romantisme de ma bonne fortune m'y poussait, et je voulais connaître par la réalité, si Belzébuth se mêle parfois comme on le prétend, aux hasards de la vie.

Pendant plus de trois jours nous demeurâmes ensemble sans que je me décidasse à faire fondre mon pauvre petit sou dans cette fournaise pétillante; ma volonté devenait un entêtement dont je souffrais cruellement:—je n'ai jamais si bien saisi les cuissons ardentes de la vertu. Ilka ne comprenait rien à ce platonisme ridicule, elle se tordait par instants à mes pieds comme soumise à mes désirs, mais vaincue par les siens; un matin qu'elle était plus pâle et plus agitée, elle fit quelques pas vers moi comme pour éclater dans un aveu brutal de ses faiblesses, puis se reprenant, comme honteuse, elle prit son petit pencil d'or armorié et écrivit sur un billet ces deux mots que je conserve et conserverai toujours:—«_Je t'aime et je te veux: tue-moi ou prends-moi, mais que je ne voie plus ton indifférence dont je languis et meurs trop lentement_.»

Ah! ma belle amie, il faut cueillir les fruits dans leur maturité et prendre les femmes au midi de leur concupiscence; je devins Jupiter par le plaisir et Titan par mes exploits; ma volonté fit banqueroute, je dois en convenir; avec Ilka j'oubliai mes théories de fat et l'énergie de ma règle de conduite; je fus aveuglé par l'ivresse et après en avoir reçu d'elle cent baisers, j'eusse encore payé de ma vie une seule de ses caresses.

Cette fauve créature me brûlait de son amour à ce point que je ne pouvais me désacointer d'avec elle ni par la pensée, ni par les sens, ni par l'âme; je sombrai tout entier dans cette orgie de ma chair: cette indifférence de coeur, cette indépendance d'esprit, ce scepticisme des égoïsmes à deux, ces paradoxes sur les unions brûlantes, ce culte de mes conceptions personnelles, cette fierté et ce despotisme inflexibles que vous me connaissez, je perdis tout dans les bras de mon idole.

Nous revînmes ensemble à Paris, et dans une villa des environs, ni trop loin ni trop près de la ville, elle prit plaisir se construire un nid selon mes goûts. Je la quittais à peine, car toute à ses amours elle se recueillait dans son intérieur, bornant son horizon à nos terribles jouissances. Je vous expliquerai bientôt de vive voix, à mon retour auprès de vous, les étrangetés, les caprices soudains de cette tigresse charmante, qui, aux légendes et au fatalisme de son pays, joignait une dépravation d'esprit inouïe.—Pour me lier, pour me fixer à elle, dans la crainte constante de me perdre, elle ne savait qu'imaginer; chaque jour, c'était un nouveau ragoût libertin fortement pimenté par l'ardeur de sa sensualité; chaque jour aussi, c'était des exigences volontaires qui prenaient l'accent puéril des mutineries amoureuses. Sa croyance au vampirisme la poussa un soir à m'ouvrir follement une veine afin d'y boire mon sang à petites gorgées comme un filtre immanquable pour me posséder à jamais.

Le temps s'écoulait vite dans cette absorption de mon être; habile à l'extrême, tour à tour spirituelle ou sagace, apte tout concevoir et à tout exprimer, j'avais, à côté de la maîtresse, un camarade génial et nos conversations prenaient quelquefois l'allure de graves dissertations sur les convenances sociales dont nous nous étions affranchis, sur la sottise humaine, sur les sciences surnaturelles ou sur les folies de la politique des peuples. Quelquefois, quand la fatigue brisait mes membres, elle se levait légère et sans bruit, m'embrassait au front, m'enveloppait de confort et se mettant au piano, comme pour me bercer; elle jouait alors avec son instinct de tzigane des valses exquises de Strauss, de Csardas de Patikarius, ou des danses hongroises bizarres, endiablées, qui me faisaient sauter sur la chaise longue et ranimaient ma verve endormie.

Après six mois de cette existence qui me montait à la tête comme les parfums trop capiteux de la tubéreuse, je devins exsangue, comateux, presque acéphale. Ce succube magyar avait vidé ma moëlle et épuisé mes sources vitales, je me sentais atteint de vertiges, de cardialgie et mon amour encore dansait à la kermesse de mes sens. Il ne fallait pas parler à Ilka de la quitter, elle se serait tuée avec un dédain superbe; je ménageais une transition pleine de ménagements, lorsque je fus atteint d'une fièvre cérébrale qui fit désespérer de mes jours.

Pendant les premiers symptômes de ma convalescence, ma famille, de concert avec mes amis, m'emmena au loin, pour me soustraire à des retours de moi-même vers ma tendre maîtresse.—La pauvre chère âme affolée, partit, me dit-on, en Bohême où elle mourut, sans que j'aie pu obtenir le moindre renseignement sur cette fin dramatique; des lettres mensongères lui avaient annoncé ma guérison et ma haine ou mieux encore mon indifférence pour celle qui avait été la cause de mon mal.—Ah! les pavés de l'ours, ils brisent les coeurs sans pitié et assomment froidement les plus belles amours, avec la sottise pesante des niais qui invoquent la gibbeuse morale.

Un moment abalourdi, hébété par ces nouvelles terribles, qu'on tâcha de m'empapilloter sous des phrases de rhétorique et des insinuations d'un catholicisme ardent, je pensai moi-même à égarer ma vie sur tous les chemins hantés par la mort; le dégoût me serrait à la gorge, l'humanité m'effrayait; à vingt-huit ans j'éprouvais déjà une lassitude de vivre, comme un centenaire qui aurait vu foudroyer toutes ses affections autour de lui...—Peu à peu cependant mon esprit se calma, mon coeur devint plus calme, les souvenirs se firent plus doux, et le temps, avec un tact extrême pansait mes béantes blessures.

Ma santé si éprouvée ne reprenait aucune force, au contraire; le docteur tant pis et le docteur tant mieux provoquaient en vain de nouvelles consultations, et j'avais déjà usé sans succès de tous les quinas et ferrugineux de la pharmacopée moderne, lorsque, me mettant en dehors de tout ce charlatanisme, je résolus, aidé de ma mémoire et du bon sens, de me traiter moi-même d'après une méthode ancienne.

Le maréchal duc de Richelieu, souffrant d'un épuisement analogue au mien, et désespérant de ranimer sa virilité de cavalier galant, s'en fut, paraît-il, à Leyde, consulter le savant Boërhave, le Gallien du XVIIIe siècle, dont la réputation était si grande qu'on lui adressait ses lettres: _à M. Boërhave, en Europe_.—Cet homme célèbre, après avoir contemplé le libertin de qualité, lui dit avec simplicité et douceur: «Le médecin est l'esclave de la nature, il n'a autre chose à faire qu'à lui obéir et à suivre exactement ses indications. Je m'aperçois que ce sont les dames qui ont surtout délabré votre santé, c'est elles à la réparer; trouvez-moi une bonne nourrice, et oubliez auprès d'elle que vous êtes homme, pour vous faire enfant.»

Je me souvins de ce fait peu connu, et n'allez pas rire, mon amie, je fis comme Richelieu; je trouvai en Bourgogne une vigoureuse luronne qui voulut bien m'agréer pour son nourrisson. Je me mis à la diète laiteuse, buvant du lait régulièrement le matin, le midi et le soir.

C'est ici que je vis depuis près d'un mois, dans une ferme isolée, me laissant aller à tous les enfantillages, à tous les bégaiements où m'ont conduit mon ramollissement;—le matin à six heures, au milieu du chant des oiseaux et du bruit de la métairie, je vois arriver ma bonne nounou, comme une mamoseuse providence: elle m'enlève dans ses bras comme un bébé, m'habille servilement, et entr'ouvrant son corsage avec résignation, elle me présente sa puissante mamelle nourricière que j'épuise à longues embrassées. Dans les premiers temps, le breuvage me parut un peu fade, je vous l'avoue, et j'eus comme des nausées; il me fallut toute la patience de la brave Bourguignonne, toutes ses petites claques amicales et ses gros rires de villageoise qu'on lutine, pour m'y faire prendre goût.

Aujourd'hui, je commence à redevenir grand garçon, et quand la nounou regarde l'heure sur l'horloge à grande gaine de noyer, je n'attends plus qu'elle me dise: «_Monsieur veut-il têter_?» Je vais vivement délacer la robe et mettre en liberté les prisonniers; ce n'est pas sans volupté alors que je hume avec un petit bruit de déglutition cette liqueur séreuse qui me ranime et me conduit à la virilité; souvent dans ma précipitation, je me comporte en vilain baby, je bavoche et inonde les lainages de ma mère nourricière, qui coquettement se secoue ou s'essuie en criant à belle gorge comme une ironie à mon impuissance: «fi, le polisson _qui salit sa bobonne_!»

Mes journées se passent dans la basse-cour, sur un banc rustique, quelquefois presque vautré, auprès du fumier, ce grand aphrodisiaque de la terre. Je taquine les poulettes et regarde curieusement les exploits du coq, qui me font mourir de honte; je ne lis pas d'autre livre que celui de la nature, toujours varié et sincère; enfin, mon amie, cette lettre, dans son décousu et le déshabillé de son style, est la première que j'écris depuis près de deux mois; j'y remue délicatement les cendres du passé pour ne pas faire saigner mes blessures mal fermées; serrer mon coeur et tyranniser mon cerveau; ma nounou très inquiète me regarde _travailler_, et ne saisit pas bien la portée de ces lignes manuscrites écrites en si grande hâte: «Si Monsieur se fatigue, je ne pourrai pas le sevrer dans quinze jours, me dit-elle d'un gros air grondeur.»

Ah! quand je serai sevré!!!—que toutes les caillettes de votre salon prennent garde; le loup rentrera en affamé dans la bergerie, avec ses théories anciennes et son petit sou d'auvergnat, qu'il fera sauter et passer de mains en mains.—Je sens déjà auprès de ma nourrice des distractions charnelles, qui sont d'heureux symptômes. Ah! quand je serai sevré!... vous serez appelée la première, si vous le voulez bien, mon adorable amie, à prononcer votre jugement si la méthode du docte Boërhave est exquise pour apprendre aux hommes à faire et contrefaire les enfants, et aux femmes à supporter les hommes qui sortent de nourrice.—Adieu, au revoir, à bientôt.

_LE SOTTISIER D'AMOUR_

ÉPIGRAMMES TIRÉES DU CARQUOIS DE CUPIDON

J'ai remarqué que ce sont les plus tendres et ceux qui avaient le plus le sentiment de la femme, qui les traitaient plus mal que tous les autres. THÉOPHILE GAUTIER.

En amour, tout est vrai, tout est faux, et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse dire une absurdité. CHAMFORT.

'amour est utile à la vie, comme la rosée est indispensable à la terre, mais l'orage du soir provient trop souvent de la rosée du matin. Il faut profiter des premiers rayons solaires du bonheur, se hâter de boire au plaisir et quitter la partie avant les ardeurs de midi.—Les plus belles aurores produisent parfois de sanglants crépuscules.

A Paris on dit: _une femme honnête_; Vienne, pour exprimer la même opinion, on dit: _une femme pratique_.—Comme l'adjectif viennois est plus profond et plus correct que le dénominatif parisien!

La langueur est à la nonchalance ce que la mélancolie est à la tristesse.—La langueur est une jaunisse de l'âme dont l'amour même a raison.—La nonchalance est une apathie corporelle qui donne tous les torts à la volupté qu'elle fait naître.

Les chevaliers anciens arboraient galamment cette noble devise française: _Les servir toutes, n'en aimer qu'une_.—Les philosophes cavaliers modernes, moins puritains et moins braves surtout au tournois d'amour, proclament cet axiome:_ Les aimer toutes, n'en servir qu'une_.—Ceci, pour être moins élevé, est peut-être tout aussi logique.

La femme souffre toujours pour deux, dit Balzac.—C'est fort bien pensé, mais le mari, doit-on ajouter, pâtit souvent pour trois.

Il est infiniment moins aisé de satisfaire une femme que d'en contenter plusieurs. (_Les hommes mariés seront de cet avis_). Pour une femme, par opposition, il est certes plus facile et plus agréable, de satisfaire plusieurs amants que d'en contenter un seul.—La résultante nous conduit à ce mot charmant de Montaigne: _la femme est l'ennemie naturelle de l'homme_.

C'est lorsqu'une femme mendie franchement et sans paraphrases l'amour d'un homme, qu'elle démontre sa passion; car alors elle lui sacrifie à la fois son orgueil, sa coquetterie, son amour-propre et la pudeur de ses préjugés; c'est-à-dire plus qu'elle-même mais, aussi, beaucoup moins que ses sens.

La sentimentalité: un oeuf à la coque à... pain mollet; le libertinage: une omelette aux fines herbes.

Certaines femmes naissent belles; d'autres deviennent jolies; on a tout à gagner à s'accointer avec celles-ci plus douces et plus charitables que les premières, la façon des Gagne-Petit qui se vengent des abstinences de leur jeunesse par les libéralités de leur âge mur.

Les véritables coquettes se gardent bien de prendre un amant dans la crainte de perdre un seul de leurs galants.—Une coquette tire vanité du nombre de ses amoureux, comme un aventurier qui s'enorgueillit de la variété de fausses décorations par lui arborées en brochette devant la sottise humaine.

Les dévotes ou les vieilles filles de haute vertu permettent à leur esprit toutes les jouissances qu'elles refusent à leur chair. Elles déjeunent le matin avec appétit du scandale de la veille, dînent des calomnies ramassées dans le jour, et couchent chaque nuit, par la pensée, avec tous les amants qu'elles ont prêtés si gratuitement aux autres femmes.

Que d'infortunés nouveaux mariés ont appris, le soir, à leur dépens, que le flambeau de l'hymen est un cierge de cire... qui n'est pas toujours vierge et sur lequel d'infâmes sacristains ont déjà posé l'éteignoir de l'hypocrisie et du vice!

Il y a la même différence entre une femme constante et une femme fidèle, qu'entre un homme têtu et un homme volontaire.

Si je portais deux pucelles en sautoir, disait Esope, je ne répondrais pas de celle qui serait derrière.—Quel esprit de bossu! Quelle bosse d'esprit! Quelle sagesse de fabuliste!!

Ce qu'une femme pardonne le moins aisément à un homme qu'elle aime ou qu'elle a aimé, c'est de n'avoir rien à lui pardonner.

La continence _congestionne_; le plaisir grise; la jouissance saoule; la passion tue:—Grisez-vous quelquefois, ne vous saoulez jamais, gardez-vous de vous suicider. A l'auberge de l'amour, le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Le caprice passionné vit aux antipodes de l'estime et de la sympathie morale: les femmes qui nous ressemblent le plus sont celles que nous aimons le moins.

La princesse B*** s'écriait l'autre jour, avec ennui et par mégarde: «Je voudrais pouvoir embrasser à la fois, mon mari, mon amant et mon chien;»—Comme c'est bien femme en tous points, par l'expression et la pensée.

Pour une femme mariée, la beauté de son amant est en proportion de la laideur de son mari.

Une maîtresse qui s'ennuie est déjà infidèle.