Le calendrier de Vénus

Chapter 7

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Et vous objets qu'elle aimait, livres d'amour que nous lisions ensemble, gravures friponnes, statuettes légères de Saxe, petits miroirs qui doubliez sa beauté; glaces qui reflétiez nos plaisirs, je vous contemple avec ivresse et ne puis vous quitter. Larges divans, coussins moelleux, tapis d'Orient, tête à tête évocateur de caresses, toi surtout lit babillard; vous tous, Meubles, champs de bataille de nos tournois d'amour, vous qui me vîtes tour à tour Hercule et Adonis, amant vainqueur et amoureux vaincu, vous resterez toujours mon bien, ma possession, car avec elle et dans votre confort j'ai oublié la vie, car sur vous j'ai sablé le bonheur dans le hanap des voluptés, sur vous aussi j'ai semé avec insouciance, ma jeunesse et mon sang, ma cervelle et mon âme, le meilleur de mon moi, ma sensibilité du coeur et ma virilité des sens.

O la seule amante aimée, je reviens chaque jour faire ce tendre voyage autour de ta chambre, me rappeller ta grâce et tes fructicoseux baisers, car ne pouvant sentir tes palpables réalités, je pense avec Brantôme, ce cavalcadour des _Dames galantes_ qui t'égayait si fort, que, si le plaisir amoureux ne peut toujours durer, pour le moins la souvenance du passé contente encore.

ÉPHÉMÉRIDES DES SENS

Vénus sauve toujours l'amant qu'elle conduit. H. DELATOUCHE.

A MADAME ***, A PARIS,

otre lettre, mon amie, avant de me parvenir, a couru le monde comme une folle aventurière. Je l'ai reçue seulement il y a quelques jours, dans ma mystérieuse retraite. La poste encore l'avait-elle marquée d'estampilles plus nombreuses que celles que nous vîmes, s'il vous en souvient, certain soir, sur le passe-port d'un envoyé chinois. Vous me mandez qu'absent de Paris depuis près de dix-huit mois, on daigne s'inquiéter fort de ma disparition dans le milieu élégant et féminin où j'avais coutume de me laisser vivre. Les gageures sont ouvertes, dites-vous, et, tandis que l'envahissante comtesse de C*** professe, avec des sous-entendus, l'opinion que je suis retiré dans quelque Chartreuse chanter matines sur les dalles froides d'un prieuré, la jolie petite baronne de P*** tient pour un mariage, en due forme, avec voyage circulaire à prix réduit autour de la lune de miel.—La plupart de vos belles amies protestent cependant, et affirment avec raison qu'un misogame aussi entêté que je le suis, ne saurait contracter des liens si légitimement contraires à ses opinions. La tendre et vaporeuse madame de L***, concluez-vous, ajoute en soupirant qu'une douce et enlaçante passion m'enclôt dans les roses du plaisir et des délices partagées; seule, la vieille douairière hoche la tête dans son fauteuil et déclame sentencieusement contre les équipées inconséquentes de la jeunesse.

Le tableau est bien en place, et je le vois d'ici, avec la mise en scène de votre salon délicieux, au milieu des allées et venues de votre jour de réception.—Eh bien! mon adorable petite reine, toutes ces caillettes, dans ce gentil jeu de _cache-cache_ et de _devine-devinotte_, brûlent peut-être, mais ne découvriront pas assurément le but réel de mon exil volontaire et les causes dominantes de mon séjour aux champs.

Laissez-moi vous dire que je vous soupçonne tout particulièrement d'une haute dose de curiosité à mon endroit, et peut-être, par esprit tracassier, devrais-je laisser languir votre attention pour donner plus longtemps carrière aux broderies ravissantes de votre imagination. La vérité tue le rêve que le mystère nourrit; je veux bien croire cependant que l'intérêt que vous n'avez, en toute occasion, cessé de me témoigner, vous donne quelques droits à mes confidences; mais aujourd'hui, il ne s'agit pas seulement d'un petit conte saupoudré de sel grivois, d'une anecdote scandaleuse, ni même d'un récit purement galant; les faits que j'ai à vous exposer rentrent dans le domaine de la confession intime et complète, je vous fais donc mieux qu'une confidence, et, pour bien écouter les variations fantastiques et mélo-dramatiques de cette aventure, je réclame votre recueillement. Ordonnez donc à Rosine de vous laisser seule et de condamner votre porte, puis daignez me donner audience, à huis-clos, comme autrefois, dans ce galant oratoire tendu de crêpe de chine bleu pâle, sur le moëlleux confessionnal de votre causeuse, où pendant d'heureux jours, l'amour—qui sait, peut-être le caprice—fut entier entre nous.

Ma lettre vous semblera sans doute longue, à moins que la curiosité féminine ne vous donne du courage; quoiqu'il en soit, comme accessoires des sensations où des sentiments, qu'elle peut provoquer, munissez-vous d'un mouchoir de fine batiste, d'un flacon de sels anglais, d'une boîte de pastilles ambrées, de votre mignon éventail, paravent de la pudeur, et maintenant écoutez-moi. Vous me connaissez assez pour ne pas mal interpréter la brusquerie de certaines locutions; j'ai appris pour ma part à apprécier votre bonne camaraderie qui ne s'effarouche pas trop des façons garçonnières, et je vous détaillerai mon cas avec la familiarité d'une causerie d'homme à homme.

Il vous souvient sans doute que, la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, je vous fis part d'une grande résolution qui paraissait devoir être inébranlable. Je m'étais décidé—dois-je vous le rappeler,—ne posséder, quoiqu'il advint, mes maîtresses _qu'une seule fois_. Cette détermination vous fit rire aux larmes, et vous vous moquâtes de moi comme un joli petit démon, croyant à une nouvelle boutade de mon esprit inquiet, lorsque ce n'était que la résultante de raisonnements basés sur la logique la plus galante.

Je mis donc ma volonté au service de mon jugement; je me pris la main et me fis le serment de ne pas faillir aux engagements que je m'étais imposés. Je rompis tout d'abord avec madame de N***, que j'avais prise par un instinct curieux; on disait tant de petites calomnies sur ses goûts et l'étrangeté de son être, que je me devais à moi-même de constater la vérité, et je dois à celle-ci de proclamer hautement l'exagération du bruit public. Madame de N*** se montrait, j'en conviens, un peu excessive dans la manifestation de ses désirs, mais aussi elle était tendre à l'extrême, attentive à tous les raffinements du bonheur, servile dans le plaisir et incitante au possible. Je la quittai presque avec regret, cependant, comme il faut se méfier des feux qui durent trop et qui dessèchent ceux qui en sont l'objet, je me retirai brusquement de ce corps en combustion dont quelques journées de larmes eurent probablement raison.

C'est alors mon amie, que je déployai ma devise en liberté.—_Never more_, disais-je, et tous les échos de mes esprits répétaient _never more_. Je saluai une légion de maîtresses de cet axiome sans espoir; je les avais eues toutes selon mes principes, et aucune ne voulait s'élever à la hauteur sublime de ce: _jamais plus_. Ce fut une chasse à travers les taillis de Paphos. Les Nymphes cette fois couraient après le faune, et le pauvre satyre, acculé par ces diables roses, toujours volontaire et toujours répondant: _jamais plus_, luttait encore davantage au-dedans de lui-même que contre l'enlaçante et inexorable poursuite de ces démoniaques.

Je pus m'apercevoir, en cet instant, que les femmes sont semblables aux enfants qui balbutient: _encore_, et je vis que dans une existence de célibataire, on doit craindre plutôt l'excès de l'amour que la créance du plaisir. Mes mutines créancières se rebellaient, toujours vaillantes, jamais lasses, elles suivaient pas à pas mon ombre, comme ces louves ardentes qui rôdent aux alentours des fermes, dans la campagne, à la piste d'un vigoureux mâtin. Ce fut un orage déchaîné sur ma tête pendant de longs mois; chaque jour en totalisant ma dette à l'éternel féminin, je l'augmentais davantage.—Lettres, visites de toute heure, imprécations, supplications, menaces, pâmoisons, sanglots étouffés, rien ne me fit défaut; dans ce siège en règle autour de ma puissance virile, et de ma passive résistance, la rivalité des assaillantes paraissait en outre exciter leur ardeur.

Souvent, au milieu de ces longues plaidoiries du désespoir, j'étais sur le point de m'attendrir; je contemplais des visages amaigris, des yeux brûlés par les larmes, des chevelures défaites et des corsages entr'ouverts qui avaient l'éloquence de la chair, j'écoutais des voix câlines, harmonieuses, frissonnantes d'émotion, mais, sur le point de céder, je me redressais, dans toute mon intégrité, et reprenais ma force et l'énergie romaine et pontificale de mon: _non possumus_.

Auprès de mon apparente froideur, la sensualité brûlait comme un encens, m'apportant au cerveau une griserie de luxure, et il me semblait parfois, que, semblable un dieu sculpté dans du marbre, je devais regarder d'un oeil indifférent la flamme de ces âmes aimantes qui se consumaient vainement comme autant de longs cierges de cire devant ma majesté souveraine. Ces passions incandescentes m'avaient déifié; aussi, pour conserver le culte de ma volonté et rester fidèle à ma foi jurée, je demeurai impassible et sourd aux prières comme toutes les divinités.—Sur mon front marmoréen, n'avais-je pas opiniâtrement gravé: _never more_?

Si j'osais, mon amie aimée, vous conter plus d'un détail, et vous montrer comment ces femelles éperdues s'offraient moi, s'agriffaient à ma tête, à mon coeur, à mes sens surtout, vous ne voudriez point me donner un démenti, mais je gage, qu'en vous-même vous seriez incrédule, et songeriez que l'humanité est plus digne, plus altière, et que la créature faite de limon est moins bestiale dans ses appétences charnelles ou plus retenue dans l'expression de ses désirs.

Afin de calmer un peu ces agitations, de me donner un léger repos en me _désennamourant_ tout-à-fait,—sans toutefois renoncer à une pratique dont la théorie était si chère à mon jugement et par suite à ma vanité,—je pris un biais et mis du sentiment dans du Marivaudage; c'était doser la sottise en pralines, direz-vous, mais la sentimentalité, ainsi qu'un masque de satin, devait me préserver du hâle que causent toujours les ardeurs de la passion trop militante. Je jetai, à cet effet les yeux sur madame V***, douce et langoureuse comme une tourterelle blessée; je me présentai à elle sobrement, comme converti par sa candeur extrême, et la mystifiai au point qu'elle crut voir en moi le plus dévot des disciples de Platon.

Madame V*** n'était pas encore un de ces fruits mûrs, duveteux, provocants, aoûtés dans l'exubérance de leur carnation superbe, c'était une petite fleur fine et délicate, qui devait s'épanouir aux baisers de l'amour et s'effeuiller aux premières froidures de la galanterie. Elle accusait par sa beauté fluette tout au plus vingt-deux printemps, et toutes ses manières révélaient un sentiment candide, comme une virginité ouatée d'idéal. Son mari, un petit vieux sec et à voix fêlée, était pareil à ces saules brisés, rabougris, trapus, difformes, où ne nichent plus que les hibous et semblables encore à ces cloches ébréchées dont manque le battant.—Madame V*** était mariée devant le monde et sacrifiée devant l'hymen.—Une telle conquête devait me tenter, mais j'étais si las de libertinage que je songeais plutôt à surprendre son coeur qu'à posséder ses charmes. Avec mon but immuable de ne jamais renouveller ma reconnaissance à la banque de l'amour, vous pensez bien, mon amie, que, eussé-je dû l'avoir (puisque la nature même conduit à la possession en dépit du sentiment) rien ne me hâtait absolument, bien au contraire. Je pouvais donc tirer les cartes avec la mine désintéressée d'un homme qui ne tient point à gagner la partie.

Je fis ma cour assidûment à madame V***, parlant d'amour avec l'expression d'une âme dépêtrée de la matière, toujours réservé, ponctuel, Tartuffe en diable, demandant à baiser une mitaine et ne paraissant jamais troublé par des sensations corporelles; un anglais, élève de Brummel, eût envié mes procédés corrects; je poussais bien quelques soupirs, mais ne les soulignais point, dans l'espérance qu'ils arrivaient affranchis à leur adresse. On ne quitte guère les voluptés que par lassitude, disait Saint-Evremont, c'était mon cas, et malgré mon nouvel itinéraire d'amoureux, je me considérais comme en villégiature au milieu des puérilités de mon comédisme de jeune premier. Je traitais madame V*** en flâneur; la promenade pour moi avait l'agrément des lentes démarches à travers champs, sans avoir l'attrait d'un rendez-vous des sens ou l'intérêt d'un but immédiat à atteindre.

Hélas! le croiriez-vous, ma sentimentale et innocente amante progressait en sens contraire à mes idées; chaque jour le feu s'allumait davantage sur ses joues, dans ses yeux et sur l'incarnat de ses lèvres; elle devenait craintive et semblait se défier d'elle-même; quelquefois elle me fuyait et je la laissais faire, mais aussitôt elle revenait avec une lueur de tristesse, comme si elle se fut trouvée toute esseulée loin de moi. Déjà ses mains touchaient les miennes avec plus de fièvre et de moiteur, déjà aussi je crus entrevoir ces petits mouvements brefs, saccadés, inquiets, qui indiquent des affections névritiques chez la femme troublée. Ces constatations me causaient à la fois un plaisir mystérieux et un désespoir étrange; l'école buissonnière avec elle m'était agréable, et je songeais qu'en entr'ouvrant la porte d'un bonheur fugitif, elle allait créer à jamais entre nous l'abîme des paradis perdus. Il me faudrait la sacrifier, après une initiation incomplète aux joies terrestres, pour ne pas mentir à la manifestation de mes opinions volontaires, et cette situation ambiguë de mon esprit,—qui semblera ridicule aux âmes faibles,—me plongeait dans l'inquiétude et la crainte de faillir plusieurs fois, après le plaisir unique à la jouissance duquel je devais m'astreindre.

Vous qui connaissez les luttes de mes sentiments dans l'arène de ma cervelle, vous comprendrez les conséquences de ma lubie, ô ma charmante amie; le despotisme de mes caprices vous a laissé d'assez nombreux souvenirs pour que vous puissiez vous mettre à la portée de mes querelles intérieures en cet instant, sans me taxer de folie. Tel ce petit savoyard qui n'avait qu'un pauvre sou à dépenser, s'en allait, hésitant s'il achèterait l'orange que convoitaient ses désirs ou s'il conserverait son joli sou pour ne pas mordre à la gourmandise de ces pommes d'or; tel j'étais, et j'avais bien envie de conserver mon pauvre petit sou de savoyard têtu, pour le jeter aux mains d'une femme moins sincère et plus friponne que madame V***.—Celle-ci me prit mon sou, cependant, et voici comment, sans trop de détails inutiles ou d'analyses oiseuses.

Un soir d'été qu'elle était «_veuve_,» à la campagne, nous nous trouvions ensemble, après diner, dans un pavillon désert auprès d'un grand parc; c'était l'heure douce et attristante du crépuscule, quand le soleil rouge descend à l'horizon et que la mélancolie, comme un fluide magnétique, plane sur la nature qui s'endort. La journée avait été chaude, et tous deux, dans la pénombre, nous semblions bercer des rêves vagues sans songer à nous parler. Dans l'air tiède, montaient lentement avec une harmonie pénétrante, le cri monotone des grillons sous l'herbe, et le coassement inégal, plaintif et lointain des grenouilles, dans les marais voisins; quelques oiseaux attardés battaient encore de l'aile sur le sommet des grands chênes, et dans la vallée, des jeunes filles et des gars à voix mâle chantaient une ancienne ronde du pays singulièrement rhythmée, dont le refrain nous arrivait affaibli mais distinct:

L'amour carillonne, Et j'entends qu'il sonne Du haut du clocher, L'heure du berger.

Je dois avouer, qu'en cet instant, j'éprouvai et sentais renaître en moi toute la poésie amoureuse et toutes les amours poétiques de mes dix-huit ans; un sentiment profond m'envahissait; je me croyais frôlé par de singuliers frissons dans le dos et mes yeux étaient humides de bonheur. J'entendis deux longs soupirs auxquels je répondis; nos mains se rencontrèrent, se pressèrent avec force, je m'agenouillai près d'elle, et la renversant audacieusement dans mes bras, je dévorai gloutonnement le plaisir sur ses lèvres.—Ah! mon amie, j'étais perdu!

Quelle prostration j'éprouvai en sortant de mon ivresse, en me rappelant mes engagements et en pensant à ceux qu'on allait exiger de moi. Je ne proférai pas une parole, mais je pleurai presque comme un enfant, bêtement, sans savoir pourquoi. J'eus honte en ce moment de ces larmes bienheureuses qu'elle entendait couler, je voulus les excuser pour me redresser à mes propres yeux, et comme elle me demandait timidement, avec ce ton adorable de Chloé à Daphnis: «_Pourquoi pleures-tu_?» J'eus une réponse horrible, folle, pleine de mépris pour l'humanité, pour l'amour, pour les femmes et pour moi-même, je fis cette réponse cynique.—... Pardonnez-moi..., mon amie, dois-je oser?—Je répondis,—ma foi, j'aurai la crânerie de vous le répéter.—Je répondis avec une sorte de férocité et de rage insensée:

«_Quand on pense que les chiens font cela_!»

En proférant ces paroles, je devais avoir un air farouche, car l'impression qui me les avait dictées était sombre et cruelle. C'était donc là où cette sentimentalité si trompeuse m'avait mené insensiblement? C'était donc là le corollaire inévitable des passions sacrées entre sexes différents? Je m'étais accoutumé avec elle à vivre si entièrement en dehors de mes sens que cette rebellion de la chair inassouvie m'écoeurait comme si, en voulant planer dans les airs, je fusse tombé dans la boue avec un cri indigné contre ma pesanteur individuelle.

La pauvre femme était altérée; la gracieuseté de sa chute s'effaçait devant la flétrissure imposée à la mienne, ses remords se taisaient pour ne pas surexciter les miens davantage. Vous jugez bien cependant que je n'étais pas homme à ne point profiter de ma cruelle réplique, et je mis à profit cet éclair de démence, puisque mon petit sou d'auvergnat m'était si irrémissiblement dérobé.

Je devins un cabotin infâme, je parlai de nos devoirs, des souillures du péché, du vide que le plaisir laisse toujours après lui; je fis appel à sa raison, à ses souvenirs d'enfance, à ses joies de fillette, j'invoquai même la loyauté de l'époux qui lui avait donné son nom et l'honorabilité des liens qu'elle avait contractés. Pour moi, dans ce sermon attendri, je me frappais la poitrine et me désespérais avec une émotion communicative, tour à tour m'indignant contre ma propre faiblesse et les insinuations de Satan, et tour à tour aussi, projetant de m'imposer de dures pénitences, et de vivre à l'avenir dans une sagesse continente et une austérité claustrale.

Tout ce fatras jésuitique fit un grand effet sur madame V***; elle sanglotait silencieusement et me contemplait comme un pontife en mission divine. Elle aussi s'accusait avec un fanatisme de dévotion très sincère. Peu à peu, je la calmai, battant en retraite, et, élargissant le cercle de la clémence céleste, je devins biblique; si bien que quand je pris congé d'elle, nous nous étions promis de demeurer unis dans une affection intime et toute spirituelle. «Merci, ô merci, soupira-t-elle en me quittant, que vous êtes bon et grand, je suis tombée pour vous, mon ami, je me relève par vous; je ne l'oublierai point, votre grandeur d'âme vous place au-dessus de votre amour; merci.»

Pauvre petite créature, moi non plus je ne l'oublierai point, j'avais si bien joué mon rôle avec elle, que je l'aime avec ce sentiment à part que doivent éprouver les comédiens lorsqu'ils songent, avec l'ivresse du triomphe, aux glorieuses soirées où ils se surpassèrent. Je la revis depuis toujours douce et pudique et toute confite en religion.—Mon Dieu! aurai-je sauvé une âme après en avoir tant égarées!

Nous voici tout au plus, ma lectrice, curieuse, aux deux tiers de mon histoire, et je ne répondrai pas d'être aussi bref que je le voudrais dans le récit qui va suivre et qui vous révélera les motifs honorables de mon incognito.—Pour peu que vous affectionniez l'esprit des paraboles et la morale mise en actions, vous ne manquerez pas de faire ressortir, en ce qui me concerne, la vérité reconnue de cet axiome vulgaire: on est toujours puni par où l'on a péché.—Prenez cependant un temps de repos, éventez-vous légèrement, croquez une de vos pastilles à l'ambre, renversez vos grâces avec plus d'abandon sur votre causeuse, et enfin écoutez les faits lamentables qui m'ont conduit dans la chaumière rustique d'où je vous adresse ces lignes.

Pour ménager tout retour offensif de madame V***, je me mis à voyager.

Pendant deux mois je courus la Belgique, la Hollande, la Suisse, pratiquant avec une aisance merveilleuse mon procédé d'amour. En voyage on aime à la nuit, ceci rentre dans les convenances, on ouvre tout au plus sa valise et l'on entr'ouvre à peine son coeur.—Entre deux trains on embrasse une femme, avec la notion du temps qui s'écoule, en se disant qu'on dégustera en wagon ses sensations par le souvenir.

Il me faudrait ouvrir mon carnet pour vous narrer mes innombrables échappades amoureuses, et la liste détaillée de ces plaisirs sur le pouce risquerait peut-être de vous affadir. Revenons donc au point qui vous intéresse réellement pour ne plus le quitter.

A Genève, pendant un trajet sur un des petits vapeurs du lac, dans un milieu cosmopolite de touristes, mon attention fut attirée par la remarquable beauté d'une femme assise à l'écart, qui regardait avec une attention vague et blasée les sites pittoresques qui sont reproduits avec tant de profusion banale sur tous les presse-papiers bourgeois ou les tabatières musique.

Je pourrais, mon amie, vous en dresser un portrait saisissant, vous la montrer accoudée et rêveuse à l'avant du paquebot, vous décrire tous les brimborions de sa toilette de passagère et vous faire un délicieux petit pastel ou une eau-forte très mordue, très fouillée et burinée avec des ombres profondes, des méplats larges et bien en lumière; je pourrais, de ma plume, tracer l'ébène de ses sourcils, l'abondance fauve de sa chevelure, busquer son nez aux narines fières et voluptueuses, arquer ses lèvres dans l'indifférence et le dédain de leur expression, faire jaillir le feu de son regard, arrondir ce menton dans sa proéminence volontaire et contourner la petite conque adorable de son oreille sans bijoux, mais ces peintures nous égareraient bien loin. Les romanciers qui se livrent à cette chromo-lithographie littéraire ont d'excellentes raisons pour remplir les trois cents pages de leurs oeuvres de petits traits qui trompent l'oeil; ici, rien de cela, vous trouverez tous ces clichés de gravure en relief parmi le fatras des bas bleus ou des imitateurs de Châteaubriand; les meilleurs romans peuvent tenir dans un conte de cinquante pages, le reste est accordé à la badauderie des détails et je vous sais trop pratique, trop _Lady like_ pour ne pas en user brièvement avec vous.

Cette inconnue m'attirait, me fascinait par l'étrangeté de son allure et le charme exotique de sa beauté nettement originale; vous savez ces vers du classique Corneille:

Il est des noeuds secrets, il est des sympathies Dont, par un doux rapport, les âmes assorties, S'attachent l'une à l'autre et se laissent piquer Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

Il y avait sûrement une parenté entre nous, moins parenté des coeurs que parenté des sens et des caractères. Platon comparait les sexes à des moitiés de poire qui cherchent leur seconde moitié; c'était presque mon autre moitié; les pépins, ces yeux du fruit, recherchaient les pépins saillants des deux sections. Tels, en dehors de tout esthétique, des tronçons de ver de terre coupé rampent instinctivement vers le même point pour se souder l'un l'autre.