Chapter 4
—Ma jolie cabotine s'était rendormie et songeait à des couplets de Clairville et des collants mi-partie.—Je n'ai jamais tant aimé la femme à travers les femmes et les maillots roses au travers des bas bleus.
Nanine est une créature tout bêtement exquise; une tête façonnée par une manière de satyre tombé en enfer; elle met très au juste l'orthographe, parle en fillette de douze ans et possède des pattes de mouches à faire revivre tout un ancien vaudeville. Elle joue avec ma chatte, sur les tapis, des heures entières en poussant des cris adorables de gamine en récréation; elle sauterait à la corde si elle pouvait. Elle rit, elle pleure, elle chante toujours aussi gaiement; c'est un rayon de soleil fait femme: quand elle boude, sa petite moue est réjouissante; quand elle aime, c'est un concert produit par les grelots de la folie. Elle a toutes les complaisances, toutes les impudeurs, toutes les délicatesses heureuses; jamais gauche, toujours coquette, c'est une petite maîtresse d'étagère; elle papillonne dans mon intérieur sans faire ombre à ma vie, sans arrêter le vol de mes pensées, on lui jette des images sur lesquelles sa vue se pâme; elle lit Pigaut-Lebrun ou Paul de Kock en faisant vibrer sa joie; et parcourt seulement Musset, car sa naïveté charmante se refuse à interpréter _Les Nuits, Rolla_ ou _le Secret de Javotte_, peut-être sourit-elle à _Mimi Pinson_, mais il y a encore trop peu de distance de la coupe à ses lèvres.—Elle babouine plutôt qu'elle ne parle.
Si je la mène à la campagne, Nanine embellit la nature; elle arrive comme une aurore de printemps, le matin, joyeuse et sautillante, heureuse de courir dans l'herbe et de fripper ses jupes et ses volants dans le brouhaha des gares.—Dans les champs, une poule est une révélation, un petit poussin un joujou japonais; elle va, vient, lutine les chiens, grimpe aux arbres, fait jouer l'aviron des canots ou cueille, baignée de lumière et de grâces, des coquelicots et des bluets qui font valoir sa fraîcheur délicate de fille d'amour.
Nanine a dix-huit ans et joue avec son coeur comme avec un hochet. Connaît-elle le prix des baisers qu'elle me donne à toute heure, à tout instant, à chaque seconde, quand ses fins cheveux Van Dyck au vent, étourdie comme un hanneton, le regard espiègle, le nez coquin, le menton marqué d'une fossette polissonne, elle applique ses lèvres fraîches sur mes lèvres avec l'enfantillage d'une passion qui s'ignore?
Je puis tromper Nanine, sans qu'elle en prenne ombrage. Au reste lorsque la cage est peuplée d'oiseaux qui gazouillent, les chats rentrent leurs griffes et écoutent. Don-Juan n'aurait que faire de briser ce petit coeur d'agnelet. Il n'y a que les rustres qui dénichent les nids; les vrais chasseurs ne tuent point les rossignols.
Revu la triste Mary, ce soir, chez moi, un mois après notre rupture.—Tout d'abord un grand froid, puis une conversation amicale à la turque sur des coussins jetés à terre.—Retour sur le passé.—Nous égrenons sur le tapis tous les souvenirs d'autrefois; elle, avec une amertume visible, moi, avec une froideur marquée.—Il me déplait d'exhumer des sensations mortes; elles ne revivent jamais avec la même expression. Dans le coeur d'un jeune homme, ces sortes de cadavres sont toujours trop légèrement enfouis; alors qu'on peut encore agrandir son cimetière d'amour, il faut laisser au temps le soin d'achever son oeuvre. La vieillesse impuissante retourne ce champ de repos; le présent est chargé de meubler l'avenir, ce n'est que lorsque le feu est éteint qu'on peut remuer des cendres.
Mary fit des prodiges de diplomatie passionnée; elle essaya, mais en vain, de faire sonner toutes les cordes de la lyre, mais je n'étais guère en humeur de chanter et ma lyre ne rendait que des sons de vieille guitare mal accordée.
A minuit, elle regarda la pendule et fit mine de partir. Je la laissais faire sans quitter ma posture alanguie ni proférer une parole. Alors, s'élançant sur moi, elle m'enlaça, m'embrassa, me caressa, me réchauffa avec une brutalité de tigresse ardente et affamée...—l'amitié jurée fit un plongeon. Devant les glaces de mon mutisme, cette femme succube s'était redressée, brûlante comme un brasier; le coup de canif était porté au contrat, mais mon _moi pensant_ n'avait pas eu part aux ébats. J'étais furieux de cette victoire remportée sur mes sens contre mon gré, et ma passivité non voulue m'attristait. Ne vaut-il pas mieux aimer sans retour, que d'être aimé avec cette furia, quand le dédain du coeur le plus grand répond à un sentiment si violent?
Elle, cependant, était glorieuse, et, comme je l'accompagnais à la porte, pour ne pas prolonger cette situation trop ou trop peu tendue, elle me lança avec un sourire diabolique ce mot d'adieu à la Socrate: «_Amour, tu es tout: Amitié tu n'es qu'un vain mot_.»
VIII
—Veuillez croire, mon cher, que cela existe beaucoup plus que vous ne le supposez, c'est une femme d'expérience qui vous parle, et tenez: voici l'épître que j'ai reçue, lisez; elle est signée en toutes lettres par une princesse russe, mais peu importe, vous serez discret si bon vous semble.
Et je lus la plus étrange déclaration d'amour, écrite avec l'outrance passionnée d'une femelle qui voudrait être homme. Je savais que le grand César était appelé _le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris_, mais je ne concevais pas chez le sexe faible une tendance aussi manifeste et aussi Césarienne. Mon aventure avec Babette et la Baronne m'avait révélé des points jusqu'alors indécis dans ces curieuses accordailles, mais mon rôle du moins n'y était pas effacé et comme les danseurs antiques, je pouvais apparaître au milieu du festin—ici la virilité était bafouée, méprisée, dénoncée comme une turpitude; le temple de Vesta déployait seul sa svelte architecture; maudit était le mâle qui faisait mine d'y pénétrer; c'était l'élément destructeur des moeurs douces et liantes, c'était le hideux procréateur, le méchant faune égoïste et brutal qui amenait, à la suite d'un faux plaisir, la douleur, les anxiétés, les dégoûts et la perte fatale des formes les plus pures.
—Voilà qui est fort intéressant pour l'étude sociale, dis-je à mon interlocutrice en repliant la lettre; le document est superbe et hautement paraphé; suis-je indiscret en vous demandant quelle réponse fut la vôtre?
—Aucunement, ami; vous pensez bien que je ne répondis pas; mais à quelque temps de là, la signataire m'ayant rencontrée dans un salon, vint à moi, aimable et pleine d'attentions, et, après s'être informée de ma santé, elle manifesta un grand étonnement de mon silence à sa lettre: «Quoi! c'était vous, princesse, fis-je avec la plus souveraine froideur. Ah! pardonnez-moi, en vérité, je croyais qu'une telle déclaration venait de votre mari.»
—Et vous ne la revîtes plus?
—Jamais.
—Votre anecdote, ma belle amie, me remet en esprit, ce joli tableau de genre en trois mots, que j'ai lu, je crois, vous ne sauriez le supposer, dans les _Mémoires de monsieur Joseph Prudhomme_. Monnier y raconte ainsi une visite à mademoiselle Raucourt qui était, vous le savez, au siècle dernier, la grande prêtresse de la secte Anandryne:—«Mademoiselle Raucourt portait une robe de chambre en molleton, des pantalons à pied également en molleton, et un bonnet de coton incliné sur l'oreille.»
«On venait de servir le déjeuner et elle était assise à table entre une jeune fille fort jolie et un petit garçon.
—Prendras-tu du chocolat ou du café au lait ce matin? demanda mademoiselle Raucourt à sa voisine.
—Du chocolat, _mon cher Ami_; le café au lait me fait mal.
—Et toi, mon petit, veux-tu encore du beurre?
—Merci, _Papa_, j'en ai assez.»
Cette photographie de famille est exquise, n'est-il pas vrai? Elle en dit plus qu'elle n'est grande; on peut y voir des choses l'infini, et, pour moi qui ai lu et relu la littérature érotique de tous les temps, depuis le grivois jusqu'à l'horrible en passant par les gradations les plus nuancées, je n'ai pas encore oublié ce simple petit croquis de Joseph Prudhomme, expert en écriture, _élève de Brard et Saint-Omer_.—Ah! comme je voudrais, madame, vous montrer mon érudition profonde sur ce sujet Lesbien; mais il vous faudrait fermer les portes, m'écouter sans rougir ou bien rougir sans m'écouter; je passerai de la Grèce à Rome, de la Chine à l'Orient, de Paris à la Province, de la Régence à l'Empire avec des textes variés. Si vous étiez la Chevalière d'Eon j'oserais peut-être,... mais...
IX
Je comprends mieux que toute autre le _compagnonnage intellectuel_, m'écrivait la minaudière madame de C., il y a bientôt huit jours;—«croyez-vous que je veuille jouer près de vous le rôle d'une femme jalouse, d'une _maîtresse à scènes?_—Le ciel m'en préserve; je ne veux rien savoir; je veux _vous voir vivre_, vous panser l'âme comme une soeur de charité panse les blessures du corps. Je vous apprendrai à aimer de la bonne façon, sans orages, sans déchirements, sans inquiétudes, sans jalousies, tout doucement, bien tendrement; vous serez pour moi un grand baby devant lequel je serai en adoration comme les mères devant leurs enfants.»
Je me suis cru, en lisant ces mots, vers 1820, à l'époque où l'on jouait encore de la cithare sentimentale devant des littérateurs larmoyeux et des poètes édités par Ladvocat.—Madame de C. fait voile vers la quarantaine, ce _Lazaret d'amour_ des femmes du monde; elle est forte et langoureuse, il ne lui manque que le turban de madame de Staël; elle ne veut rien savoir, _mais elle veut tout connaître_. C'est un autre temps vers lequel elle recule et entraîne ma vie comme pour mieux se rajeunir. Depuis que je la vois, je me meus dans des intrigues à la Ducray-Duminil, je relis par la réalité, _Madame de Valnoir, Coelina ou l'Enfant du Mystère, Jules ou le Toit paternel_, et autres épopées romancières en plusieurs volumes.—Elle arrive quelquefois le matin comme un ouragan, dans un grand manteau noir, la tête encachotée dans une longue mantille; elle se pâme et comprime les battements de son coeur, s'affaisse sur un siège et semble dire: «_On m'a suivie, je suis perdue_.»
Je reste froid à ses déclarations et y porte juste le même intérêt qu'à la _reprise_ d'un vieux mélodrame.—Hier, j'ai voulu rompre; cela m'agaçait. Dans un billet fatal et ténébreux, je réclamais mes lettres en échange des siennes, afin de ne pas oublier le réalisme de la couleur locale.—J'attendais Justine, la chambrière; hélas! ce fut elle qui vint.
Elle se fit annoncer, et marcha avec un air brisé jusqu'au fauteuil qui lui était offert.—Un juge d'instruction eut envié ma rigidité impénétrable.
—Monsieur, je vous rapporte vos lettres—(elles étaient nouées dans un ruban mauve).
—Madame, je vous rends grâces, voici les vôtres.
—C'est donc fini, dit-elle avec un gros sanglot dans la voix. Ah! perfide! que vous ai-je fait?—Voyez mes yeux, ils sont tout rouges des pleurs de la nuit. Depuis que je vous connais, je me meurs; _j'ai tant besoin de ménagements_—(elle était fraîche comme un Rubens).—Pourquoi ne pas nous laisser aller à l'amour? il fait si beau, le ciel est si pur, les oiseaux chantent; tout nous invite aux joies enivrantes, aux douces caresses, aux charmes profonds; vous m'aimez: je le sais, je veux le croire.—(J'avais cependant tout mis en oeuvre pour lui prouver la vérité, c'est-à-dire le contraire).—Ah! ne sois pas insensible à ma voix; viens, regarde-moi; me trouvez-vous jolie, Monsieur?—Cette beauté dont on me gratifie dans le monde, elle est à vous, et vous seul cependant ne m'en avez jamais fait le plus petit compliment. Voyons, embrassez-moi; faut-il que moi je me jette vos genoux?
Comme je restais glacial et ennuyé, chantonnant intérieurement comme ironie une romance en mineur de _la Grâce de Dieu_, elle éclata:
«Ah! ne jouez pas au Byron! ne faites pas votre Manfred, Monsieur!—je sais tout ce qu'il y a de grand, d'incompris dans votre âme; vous êtes un lion blessé qui se défend d'aimer.
«Dites-moi le nom de celle qui vous a torturé; j'irai la chercher, je vous la ramènerai douce, repentante et docile; mais parlez-moi, de grâce; ne restez pas ainsi comme une statue de pierre; le destin fatal veut que j'aime tout en vous, vos manières, votre personne, votre esprit, vos vices et même vos vilains gros défauts.—Moi, qui suis si fière, si orgueilleuse, si indomptée! Suis-je assez bas devant vous. C'est horrible!»
Elle parlait toujours, et cette petite voix maniérée sortant de cette mamoseuse poitrine m'irritait à l'extrême. Cette plantureuse Junon jouant à la petite maîtresse, ces langueurs dans cette puissance, ces larmes dans ces yeux arides, ce comédisme tout cérébral qui laissait le coeur intact et le corps vierge d'émotions, tout cela n'était que ridicule et je le comprenais, car le _vrai_ touche toujours son but; on peut s'en défendre mais on ne saurait le méconnaître quand en amour on reste maître de soi ou qu'on se désintéresse franchement dans la partie.
Déjà elle se renversait dans une feinte attaque de nerfs, son mouchoir sur la bouche comme pour arrêter des suffocations; je me préparais à distiller quelques gouttes d'eau de Mélisse sur ses lèvres, lorsqu'on m'annonça un ami. Ma porte n'était pas condamnée, c'était un sauveur. Madame de C. prit congé de moi avec l'amer regret d'avoir été interrompue dans sa crise. Au moment de franchir la porte elle revint sur ses pas:
—Ah! pardon, Monsieur, j'oubliais... mes lettres.
—Lesquelles, Madame, les vôtres ou les miennes?
—Celles que vous m'avez écrites, cruel! et que je ne puis me décider à vous restituer.
Je n'ai jamais pu rompre avec Madame de C., alors que je me dispose à ranger cette sotte fantaisie dans l'histoire ancienne, elle revient ajouter de nouveaux documents au dossier. Il est des orgues de Barbarie qui prennent l'habitude périodiquement de _moudre des airs_ dans les cours; ainsi fait cette ingénue marquée. Elle se manifeste dans son exigence et son encombrante corpulence, à l'exemple d'une trombe impétueuse, et elle soupire mignardement comme une sylphide: «_Je tiens si peu de place, et veux si peu de chose_.»
Que me serait-il arrivé, grands dieux! si j'avais couronné la flamme d'une telle Bacchante-élégiaque? Je lui ai bien permis quelquefois certaines privautés—de même qu'on se laisse lécher la main par un bon gros chien,—mais je n'en ai jamais prises avec elle. L'ombre de son mari sec et parcheminé a toujours flotté comme le pressentiment d'un remords, entre ses terribles désirs et mes courtes pensées de concupiscence.—Ce pauvre homme! il est maigre à embrasser un bouc entre les deux cornes.
X
Je croyais ne plus aimer ma petite Jeanne; le bonheur berce l'amour et l'endort. Mais comme elle me quittait certain matin par un gai soleil de mai, je la regardais partir et lui adressais de loin de nonchalants baisers. Elle se retournait, gracieuse et vive, et de son mouchoir fouettait gentiment l'air.
Une sorte de commis de rayon, un goujat vêtu comme un lieu commun, un hideux clerc de quelqu'huissier louche, la regarda au passage et avec le sans-façon d'un cuistre qui se croit tout permis, frappé d'une idée de séduction, il se mit à ajuster son col, à donner une inclinaison à son chapeau et à changer son itinéraire dans le but visible de marcher dans le sillon de beauté que laissait derrière elle ma charmante adorée.
Au tournant de la rue, je ne vis plus rien. Par malheur, j'étais en robe de chambre, en pantoufles, au saut du lit; j'aurais voulu avoir des ailes, pour rejoindre le faquin, le souffleter et lui tirer les oreilles, pour s'être permis de souiller du regard et de la pensée ma maîtresse élue, et, bien que le soupçon ne put s'imposer mon esprit devant ce ver de terre suivant cette reine, je me suis longtemps demandé si je devais attribuer à l'amour, ou au mépris des insolents médiocres, le sentiment de rébellion et de sourde rage qui s'était emparé de mes sens.
Ah! pensées infâmes qui germent trop souvent dans le cerveau surmené par une idée de possession absolue, chez un être qui se sent l'orgueil de son despotisme et le despotisme inflexible de son orgueil: Que ne peut-on royalement assassiner la créature qu'on est certain d'avoir possédée de l'épiderme aux fibrilles les plus tenues, du coeur et de la cervelle, de même qu'on peut briser au sortir d'une orgie la coupe de cristal où l'on a bu l'ivresse à longs traits, mais sur laquelle aucun autre désormais ne pourra porter ses lèvres.
Heureux ces souverains d'Orient, qui après une nuit de délices inoubliables, faisaient trancher la tête de leurs plus douces sultanes avec une cruauté langoureuse et poétique. Ils éprouvaient la philosophie de leur crime, car loin d'ouvrir la porte aux remords, ils la fermaient aux désillusions.—_Il y a du satrape chez les hommes entiers_.
XI
C'est tout un poème de tristesse dans mon coeur, quand j'y songe: ce navrant billet doux disait: «J'aurai le plus grand plaisir à te voir; si tu m'as aimé un instant, viens: _Je suis chez Dubois... tu sais..., faubourg Saint-Denis_. J'ai cru en y entrant y mourir d'ennui, par bonheur jusqu' présent, les amis se sont montrés dévoués... Mais toi, je voudrais tant te sentir la main dans ma main. Si tu as un moment, viens, viens, je t'en serai si reconnaissante!»
Pauvre grande enfant! elle se nommait Flore de ***. Je l'avais entrevue au printemps, alors que pour échapper aux cuissons parisiennes j'étais allé à Ermenonville, en compagnie d'une petite déesse de Paphos, faire l'amour sous les grands arbres, près des temples mythologiques et des grottes voluptueuses, peuplés du souvenir de Rousseau.
En la voyant pour la première fois, dans l'échange seul de nos regards, nous avions pris possession l'un de l'autre avec cet instinct curieux et impossible à analyser de deux êtres, qui ne se sont jamais vus et qui cependant se retrouvent. De ce jour, j'avais l'assurance qu'elle était à moi, sans fatuité; c'était mieux qu'un pressentiment, c'était une certitude: son oeil fixement me disait: «_Je suis ta chose_;» et mon regard inexorable répondait: «_Je le sais et le sens; tu m'appartiens_.»—Chaque homme a son harem dispersé dans le monde, dit un moraliste; celle-ci était plus sûrement ma sultane que la petite houri qui se pendait à mon bras, et qui avait des allures capricantes dans l'herbe. L'une m'était réservée par le destin comme une jeune fille au minotaure du labyrinthe, l'autre, gentille hétaïre, se prêtait à ma fantaisie; elle se donnait un maître par caprice, sans subir le fatalisme d'une passion. La première, _dans moi_, ne pouvait méconnaître l'amant, la seconde, plus légère, n'y voyait que l'amour. Pour la théorie des ardeurs amoureuses celle-là était la flamme, celle-ci n'était que la fumée.
A peine étais-je de retour à Paris, où j'avais réintégré mon insouciante compagne, que je revins à Ermenonville. Pendant près d'un mois je la vis et ne lui parlai pas; ce n'était pas là du sentimentalisme ni de la crainte, c'était une jouissance particulière. Je planais sur elle comme l'épervier sur la colombe, et la pauvre petite tourterelle mettait sa tête sous son aile pour ne pas voir mais aussi pour mieux se laisser prendre.
Flore de *** s'isolait dans son veuvage, bien qu'elle eût à peine vingt-cinq ans; elle était mieux que jolie et plus que belle: un poète eût décrit sa beauté en un volume, pour moi qui ne suis point poète, je constatai simplement que cette brune radieuse possédait au complet, et au delà, les qualités essentielles de la perfection chez la femme, selon Brantôme.
Une heure avant mon départ je lui parlai. Ainsi deux aimants longtemps placés côte-à-côte doivent se réunir.—Elle ne dit mot à mes quelques paroles, mais le soir le même wagon nous ramenait fiévreux, courbaturés par l'attente et les promesses de notre fougue, et cependant notre amour plaidait pour lui même, sans que nous eussions besoin de parler de nos désirs; nos coeurs battaient avec éloquence, mais nos lèvres étaient muettes.—Lorsque les sens s'adressent à des sens qui répondent, les paroles sont craintives, on dorlote par la pensée les plaisirs que nourrit l'espérance.
—Ah! quel raffinement il y a dans la patience de la possession... _qualis nox fuit illa_... disait Pétrone...
La pauvre mignonne se laissa consumer par l'ardeur de sa passion; elle mourut en janvier après plus de six mois de délices surhumaines. Je voyageais dans les brumes d'Angleterre lorsque ce navrant billet doux me parvint: «_Je suis chez Dubois... tu sais, faubourg Saint-Denis..._»
Hélas! je ne l'ai point revue et peut-être l'ai-je tuée..., cette douce amoureuse. C'est tout un poème de tristesse dans mon coeur quand j'y songe.
XII
Lorsque la grande comtesse conçut le ridicule projet de me marier, je me laissai faire, c'était le testament de son amour dont elle pensait ainsi légitimer la succession. Je fis mine d'accéder et poussai jusqu'à la présentation, mais pendant le dîner, je lançai froidement dans le courant de la conversation d'irréfutables pensées contre le mariage, qui, comme toutes les vérités profondes, causèrent la plus déplorable sensation parmi les convives engagés dans les liens de l'hyménée. Voici quelques-uns de ces aphorismes terribles et tranchants: ......................................... .........................................
_Le Mémorandum d'un Epicurien s'arrête ici.—Une main inconnue a déchiré les pages manuscrites qui suivaient ces quelques notes hâtives et décousues.—La sottise peut tout lacérer en invoquant le code indigeste de la morale.—Les vérités sociales doivent rester cachées dans le puits de la logique.—Ici, le_ Mémorandum _devenait peut-être intéressant; mais l'éditeur persiste à mettre au jour ce carnet de fat et à le reproduire avec ses lacunes et ses errata.—Ainsi soit-il!_
_Les Fastes du Baiser_
Suçotant frétillardement, Dérobons nous tout doucement Par un baiser l'âme et la vie. PARNASSE DES MUSES.
D'après la légende interprétée par Jean Second Evrard, l'auteur des _Baisers_—ce chef d'oeuvre d'un poète voluptueux et hardi,—Vénus transporta vers l'aurore le jeune Ascagne tout endormi, dans un des bosquets enchanteurs qui dominent Cythère. Là, plaçant douillettement sur un lit de tendres violettes cet adorable adolescent, elle fit naître, de sa volonté de Déesse, une prodigieuse floraison de roses blanches dont les suaves senteurs s'épandirent à l'entour. Cypris contempla son oeuvre dans le mystère de sa retraite: Sous ses yeux, le fils d'Énée respirait doucement; les fleurs fraîches écloses s'épanouissaient au-dessus de sa tête, semblant bercer son sommeil, tandis que cependant l'air saturé de parfums capricieux conviait les sens aux plus charmants ébats. Vénus sentit sourdre en elle un étrange frisson; une ardeur fiévreuse se glissa dans ses veines, et les caresses, filles du désir, se prirent voleter avec malice sur ses divins appas. Adonis, en cet instant, lui apparût dans le lointain du passé avec les tièdes souvenances des délices charnelles; elle se mit à évoquer les grâces viriles, les valeureux enlacements, les coïntes galanteries de son amant, et, devant le repos d'Ascagne, devant ce garçonnet plus rose que les roses, devant les beautés sveltes de cette puberté découverte, elle se trouva faible, indécise, bouleversée; c'est ainsi que dormait son berger; elle eut voulu étreindre ce cou junévile et fringuer sur ce torse coquet, mais où Morphée régnait, sa pudeur fut maîtresse.