Le Cabinet des Fées Or Recreative Readings Arranged for the Express Use of Students in French

Part 9

Chapter 93,914 wordsPublic domain

Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant avec ardeur que le valet-de-chambre lui tînt parole, et qu'au lieu de donner de l'opium au roi il lui présentât quelque autre chose qui pût le tenir éveillé. Lorsqu'elle crut que chacun s'était endormi, elle commença ses plaintes ordinaires. "A combien de périls me suis-je exposée, disait-elle, pour te chercher, pendant que tu me fuis, et que tu veux épouser Truitonne! Que t'ai-je donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations." Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que rien ne lui était plus cher que ce souvenir.

Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'où elles venaient; mais son coeur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement l'idée de son incomparable princesse, qu'il sentit sa séparation avec la même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le cyprès. Il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du sien: "Ah! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait! est-il possible que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis!" Florine entendit ce qu'il disait, et ne manqua pas de lui répondre, et de lui apprendre que s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait éclairci de tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors. A ces mots, le roi impatient appela un de ses valets de chambre, et lui demanda s'il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l'amener? Le valet de chambre répliqua que rien n'était plus aisé, parce qu'elle couchait dans le cabinet des échos.

Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande reine que Florine fût déguisée en Souillon? Et quel moyen de croire que Mie-Souillon eût la voix de la reine, et sût des secrets si particuliers, à moins que ce ne fût elle-même? Dans cette incertitude il se leva, et, s'habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le cabinet des échos, dont la reine avait ôté la clef; mais le roi en avait une qui ouvrait toutes les portes du palais.

Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu'elle portait sous ses vilains habits; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son amour l'emportant sur son ressentiment, dès qu'il la reconnut il vint se jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de joie, de douleur, et de mille pensées différentes qui lui passèrent en même temps dans l'esprit.

La reine ne demeura pas moins troublée; son coeur se serra,[37] elle pouvait à peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire; et quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire des reproches: le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils s'éclaircirent, ils se justifièrent; leur tendresse se réveilla; et tout ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio.

Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une fée fameuse: c'était justement celle qui donna les quatre oeufs à Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine, Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne recevrait aucun retardement.

Il est aisé de se figurer[38] la joie de ces deux jeunes amants: dès qu'il fut jour on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne; elle accourut chez le roi: quelle surprise d'y trouver sa belle rivale! Dès qu'elle voulut ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l'enchanteur et la fée parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit, toujours grognant, jusques dans la basse-cour, où de longs éclats de rire que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer.

Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d'une personne si odieuse, ne pensèrent plus qu'à la fête de leurs noces; la galanterie et la magnificence y parurent également: il est aisé de juger de leur félicité, après de si longs malheurs.

MORALITÉ.

Quand Truitonne aspirait à l'hymen de Charmant, Et que, sans avoir su lui plaire, Elle voulait former ce triste engagement Que la mort seule peut défaire, Qu'elle était imprudente, hélas! Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage Devient un funeste esclavage, Si l'amour ne le forme pas. Je trouve que Charmant fut sage. A mon sens, il vaut beaucoup mieux Être Oiseau Bleu, corbeau, devenir hibou même, Que d'éprouver la peine extrême D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux. En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile: Les hymens seraient plus heureux, Si l'on trouvait encor quelque enchanteur habile Qui voulût s'opposer à ces coupables noeuds, Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse, Par intérêt ou par caprice, Deux coeurs, infortunés s'ils ne s'aiment tous deux.

[Note 1: Hurler, _to howl_.]

[Note 2: il l'entretint, _he spoke to her_.]

[Note 3: elle renchérit, _she went beyond him_.]

[Note 4: la matière, _the subject_.]

[Note 5: Guère, _but few_.]

[Note 6: envoya quérir, _sent for_.]

[Note 7: de la mettre mal auprès du roi, _to prejudice the king against her_.]

[Note 8: Bon office, _ill-office_.]

[Note 9: Qui la décrie, _who disparages her_.]

[Note 10: De la part, _in behalf_.]

[Note 11: De travers, _at random_.]

[Note 12: qui répondait sur le jardin, _which faced the garden_.]

[Note 13: Qu'elle ne disait rien qui vaille, _that she said not much of anything_.]

[Note 14: Roitelet, _a petty king_.]

[Note 15: A tire-d'aile, _with a quick jerk of the wings_.]

[Note 16: contre-coup, _rebound_.]

[Note 17: Il y va de ma vie, _my life is in danger_.]

[Note 18: De me régaler, _to present me_.]

[Note 19: Traversera, _shall vex_.]

[Note 20: Vous pensez nous en faire accroire, _you think to deceive us_.]

[Note 21: De donner dans un panneau si grossier, _to fall into so gross a snare_.]

[Note 22: après s'être creusé la tête, _after having raked his brains_.]

[Note 23: Grimoire, _conjuring-book_.]

[Note 24: Il n'y a que la main, _the difference is not great_.]

[Note 25: bien et mal ensemble, _in good or bad fellowship with each other_.]

[Note 26: compère, _gossip_.]

[Note 27: Je ne laisse pas d'être, _I am, however_.]

[Note 28: ennuis, _troubles_.]

[Note 29: Qu'après avoir essuyé mille rebuffades, _only after having suffered a thousand rebuffs_.]

[Note 30: Déloyale main, _perfidious hand_.]

[Note 31: gris-de-lin, _gridelin_.]

[Note 32: Va, _done_.]

[Note 33: disaient la bonne aventure, _told fortunes_.]

[Note 34: La pièce blanche, _a piece of money_.]

[Note 35: can, _quack_.]

[Note 36: par la vertu-chou, _nookers_!]

[Note 37: Son coeur serra, _her heart was ready to break_.]

[Note 38: de se figurer, _to imagine_.]

LA BONNE PETITE SOURIS.

Il y avait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si fort, si fort, qu'ils faisaient la félicité l'un de l'autre. Leurs coeurs et leurs sentiments se trouvaient toujours d'intelligence. Ils allaient tous les jours à la chasse tuer des lièvres et des cerfs. Ils allaient à la pêche prendre des soles et des carpes; au bal danser la bourrée[1] et la pavane, à de grands festins manger du rôt et des dragées;[2] à la comédie et à l'opéra, ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pièces[3] pour se divertir: enfin, c'était le plus heureux couple de tous les temps. Leurs sujets suivaient l'exemple du roi et de la reine: ils se divertissaient à l'envi l'un de l'autre. Par toutes ces raisons, l'on appellait ce royaume le pays de Joie.

Il arriva qu'un roi voisin du roi Joyeux vivait tout différemment. Il était ennemi déclaré des plaisirs; il ne demandait que plaies et bosses,[4] il avait une mine refrognée, une grande barbe, les yeux creux; il était maigre et sec, toujours vêtu de noir; ses cheveux étaient hérissés, gras et crasseux. Pour lui plaire, il fallait tuer et assommer les passants; il pendait lui-même les criminels, il se réjouissait à leur faire du mal. Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille on son petit garçon, il l'envoyait quérir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui tordait le cou. On nommait ce royaume le pays des Larmes.

Le méchant roi entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux; il lui porta grande envie,[5] et résolut de faire une grosse armée, et d'aller le battre tout son soûl,[6] jusqu'à ce qu'il fût mort ou bien malade. Il envoya de tous côtés pour amasser du monde et des armes; il faisait faire des canons: chacun tremblait. L'on disait: «Sur qui se jettera le méchant roi, il ne fera point de quartier.»

Lorsque tout fut prêt, il s'avança vers le pays du roi Joyeux. A ces mauvaises nouvelles, il se mit promptement en défense; la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant: «Sire, il faut nous enfuir: tâchons d'avoir bien de l'argent, et nous en allons tant que terre nous pourra porter.» Le roi répondait: «Si, madame, j'ai trop de courage, il vaudrait mieux mourir que d'être un poltron.» Il ramassa tous les gens d'armes, dit un tendre adieu à la reine, monta sur un beau cheval et partit.

Quand elle l'eut perdu de vue, elle se mit à pleurer douloureusement; et, joignant ses mains, elle disait: «Hélas, si le roi est tué à la guerre, je serai veuve et prisonnière; le méchant roi me fera dix mille maux.» Cette pensée l'empêchait de manger et de dormir. Il lui écrivait tous les jours; mais un matin qu'elle regardait par-dessus les murailles, elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force; elle l'appela: "Ho! courrier, ho! quelle nouvelle?--Le roi est mort, s'écria-t-il, la bataille est perdue, le méchant roi arrivera dans un moment!"

La pauvre reine tomba évanouie; on la porta dans son lit, et toutes ses dames étaient autour d'elle, qui pleuraient, l'une son père, l'autre son fils; elles s'arrachèrent les cheveux, c'était la chose du monde la plus pitoyable.

Voilà que tout d'un coup l'on entend: "Au meurtre, au larron!" C'était le méchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux sujets; ils tuaient, pour oui et pour non, ceux qu'ils rencontraient. Il entra tout armé dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grand peur, qu'elle s'enfonça dans son lit, et mit la couverture sur sa tête. Il l'appela deux ou trois fois, mais elle ne disait mot; il se fâcha, bien fâché, et dit: "Je crois que tu te moques de moi; sais-tu que je peux t'égorger tout à l'heure?" il la découvrit, lui arracha ses cornettes; ses beaux cheveux tombèrent sur ses épaules; il en fit trois tours à sa main, et la chargea dessus son dos[7] comme un sac de blé; il l'emporta ainsi, et monta sur son grand cheval, qui était tout noir. Elle le priait d'avoir pitié d'elle; il s'en moquait, et lui disait: "Crie, plains-toi, cela me fait rire et me divertit."

Il l'emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu'il était résolu de la pendre; mais on lui dit que sa santé était faible et qu'il ne devrait pas la traiter ainsi.

Quand il vit cela, il lui vint dans l'esprit que, si elle avait une fille, il la marierait avec son fils; et pour savoir ce qui en était, il envoya quérir une fée qui demeurait, près de son royaume. Étant venue, il la régala mieux qu'il n'avait coutume; ensuite il la mena dans une tour au haut de laquelle la pauvre reine avait une chambre, bien petite et bien pauvrement meublée. Elle était couchée par terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, où elle pleurait jour et nuit.

La fée, en la voyant, fut attendrie; elle lui fit la révérence, et lui dit tout bas en l'embrassant: "Prenez courage, madame, vos malheurs finiront; j'espère y contribuer." La reine, un peu consolée de ces paroles, la caressait, et la priait d'avoir pitié d'une pauvre princesse qui avait joui d'une grande fortune et qui s'en voyait bien éloignée. Elles parlaient ensemble, quand le méchant roi dit: "Allons, point tant de compliments; je vous ai amenée ici pour me dire si cette esclave aura un garçon ou une fille." La fée répondit: "Elle aura une fille, qui sera la plus belle princesse et la mieux apprise que l'on ait jamais vue." Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis. "Si elle n'est pas belle et bien apprise, dit le méchant roi, je la pendrai au cou de sa mère, et sa mère à un arbre, sans que rien m'en puisse empêcher." Après cela il sortit avec la fée, et ne regarda pas la bonne reine, qui pleurait amèrement; car elle disait en elle-même: "Hélas! que ferai-je? Si j'ai une belle petite fille, il la donnera à son magot de fils; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. A quelle extrémité suis-je réduite! Ne pourrai-je point la cacher quelque part, afin qu'il ne la vît jamais?"

Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et les inquiétudes de la reine augmentaient: elle n'avait personne avec qui se plaindre et se consoler. Le geôlier qui la gardait ne lui donnait que trois pois cuits dans l'eau pour toute la journée, avec un petit morceau de pain noir. Elle devint plus maigre qu'un hareng: elle n'avait plus que la peau et les os.

Un soir qu'elle filait (car le méchant roi, qui était fort avare, la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une petite Souris, qui était fort jolie. Elle lui dit: "Hélas! ma mignonne, que viens-tu chercher ici? Je n'ai que trois pois pour toute ma journée; si tu ne veux jeûner, va-t'en." La petite Souris courait deçà, courait delà, dansait, cabriolait comme un petit singe; et la reine prenait un si grand plaisir à la regarder, qu'elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper. "Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n'en ai pas davantage, et je te le donne de bon coeur." Dès qu'elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente, cuite à merveille, et deux pots de confitures. "En vérité, dit-elle, un bienfait n'est jamais perdu." Elle mangea un peu, mais son appétit était passé à force de jeûner. Elle jetta du bonbon à la Souris, qui le grignota encore; et puis elle se mit à sauter mieux qu'avant le souper.

Le lendemain matin le geôlier apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu'il avait mis dans un grand plat pour se moquer d'elle. La petite Souris vint doucement, et les mangea tous trois, et le pain aussi. Quand la reine voulut dîner, elle ne trouva plus rien. La voilà bien fâchée contre la Souris. "C'est une méchante petite bête, disait-elle; si elle continue, je mourrai de faim." Comme elle voulut couvrir le grand plat qui était vide, elle trouva dedans toutes sortes de bonne choses à manger: elle en fut bien aise, et mangea; mais, en mangeant, il lui vint dans l'esprit que le méchant roi ferait peut-être mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle quitta la table pour pleurer; puis elle disait, en levant les yeux au ciel: "Quoi! n'y a-t-il point quelque moyen de se sauver?" En disant cela, elle vit la petite Souris qui jouait avec de longs brins de paille; elle les prit, et commença de travailler avec. "Si j'ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fenêtre à la première personne charitable qui voudra en avoir le soin."

Elle se mit donc à travailler de bon courage; la paille ne lui manquait point, la souris en traînait toujours par la chambre, où elle continuait de sauter; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois, et trouvait en échange cent sortes de ragoûts. Elle en était bien étonnée; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si excellentes choses.

La reine regardait un jour à la fenêtre, pour voir de quelle longueur elle ferait la corde dont elle devait attacher la corbeille pour la descendre. Elle aperçut en bas une vieille petite bonne femme qui s'appuyait sur un bâton, et qui lui dit: "Je sais votre peine, madame; si vous voulez, je vous servirai.--Hélas! ma chère amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir; venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre enfant; vous le nourrirez, et je tâcherai, si je suis jamais riche, de vous bien payer.--Je ne suis pas intéressée, répondit la vieille, mais je suis friande; il n'y a rien que j'aime tant qu'une souris grassette et dodue. Si vous en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez; je n'en serai point ingrate, votre poupard s'en trouvera bien."[8]

La reine, l'entendant, se mit à pleurer sans rien répondre; et la vieille, après avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait. "C'est, dit-elle, qu'il ne vient dans ma chambre qu'une seule Souris, qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me résoudre à la tuer.--Comment, dit la vieille en colère, vous aimez donc mieux une friponne de petite Souris, qui ronge tout, que votre enfant? Hé bien, madame, vous n'êtes pas à plaindre: restez en si bonne compagnie; j'aurai bien des souris sans vous, je ne m'en soucie guère." Elle s'en alla grondant et marmottant.

Quoique la reine eût un bon repas, et que la Souris vînt danser devant elle, jamais elle ne leva les yeux de terre, où elle les avait attachés, et les larmes coulaient le long de ses joues.

Elle eut cette même nuit une princesse, qui était un miracle de beauté. Au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait à sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes,[9] comme si elle eût été bien raisonnable. La reine la caressait et la baisait de tout son coeur, songeant tristement: "Pauvre mignonne, chère enfant! si tu tombes entre les mains du méchant roi, c'est fait de ta vie."[10] Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attaché sur son maillot, où était écrit: _Cette infortunée petite fille a nom Joliette._ Et quand elle l'avait laissée un moment sans la regarder, elle ouvrait encore la corbeille, et la trouvait embellie; puis elle la baisait et pleurait plus fort, ne sachant que faire.

Mais voici la petite Souris qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette.

"Ah! petite bestiole, dit la reine, que tu me coûtes cher pour te sauver la vie! Peut être que je perdrai ma chère Joliette! Une autre que moi t'aurait tuée, et donnée à la vieille friande; je n'ai pu y consentir." La Souris commence à dire: "Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre amitié que vous le croyez." La reine mourait de peur d'entendre parler la Souris; mais sa peur augmenta bien, quand elle aperçut que son petit museau prenait la figure d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle grandit tout d'un coup. Enfin, la reine n'osant presque la regarder, la reconnut pour la fée qui l'était venue voir avec le méchant roi, et qui lui avait fait tant de caresses.

Elle lui dit: "J'ai voulu éprouver votre coeur; j'ai reconnu qu'il est bon, et que vous êtes capable d'amitié. Nous autres fées, qui possédons des trésors et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie que de l'amitié, et nous en trouvons rarement.--Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous ayez de la peine à trouver des amies, étant si riches, et si puissantes?--Oui, répliqua-t-elle, car on ne nous aime que par intérêt, et cela ne nous touche guère; mais quand vous m'avez aimée en petite Souris, ce n'était pas un motif d'intérêt. J'ai voulu vous éprouver plus fortement, j'ai prise la figure d'une vieille; c'est moi qui vous ai parlé au bas de la tour, et vous m'avez toujours été fidèle." A ces mots elle embrassa la reine; puis elle baisa trois fois le béco vermeil[11] de la petite princesse, et elle lui dit: "Je te doue, ma fille, d'être la consolation de ta mère, et plus riche que ton père; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides et sans vieillesse." La reine, toute ravie, la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour être sa fille.

La fée l'accepta, et la remercia; elle mit la petite dans la corbeille, qu'elle descendit en bas; mais s'étant un peu arrêtée à reprendre sa forme de petite Souris, quand elle descendit après elle par la cordelette, elle ne trouva plus l'enfant; et remontant fort effrayée: "Tout est perdu, dit-elle à la reine, mon ennemie Cancaline vient d'enlever la princesse! Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle fée qui me hait; et par malheur, étant mon ancienne, elle a plus de pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses vilaines griffes."

Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de douleur; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de tâcher de ravoir la petite, à quelque prix que ce fût.

Cependant le roi accourut pour lui demander son enfant; mais elle dit qu'une fée, dont elle ne savait pas le nom, l'était venue prendre par force. Voilà le méchant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses ongles jusqu'au dernier morceau. «Je t'ai promis, dit-il, de te pendre; je vais tenir ma parole tout à l'heure.» En même temps il traîne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un arbre, et l'allait pendre, lorsque la fée se rendit invisible, et, le poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre; il se cassa quatre dents. Pendant qu'on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau château. Elle en prit grand soin; et si elle avait eu la princesse Joliette, elle aurait été contente; mais on ne pouvait découvrir en quel lieu Cancaline l'avait mise, bien que la petite Souris y fit tout son possible.

Enfin le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y avait quinze ans déjà, lorsqu'on entendit dire que le fils du méchant roi s'allait marier à sa dindonnière, et que cette petite créature n'en voulait point. Cela était bien surprenant, qu'une dindonnière refusât d'être reine; mais pourtant les habits de noces étaient faits, et c'était une si belle noce, qu'on y allait de cent lieues à la ronde. La petite Souris s'y transporta; elle voulait voir la dindonnière tout à son aise. Ella entra dans le poulailler, et la trouva vêtue d'une grosse toile, nu-pieds, avec un torchon gras sur la tête. Il y avait là des habits d'or et d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui traînaient à terre; les dindons se huchaient dessus. La dindonnière était assise sur une grosse pierre; le fils du méchant roi, qui était tortu, borgne et boiteux, lui disait rudement: "Si vous me refusez votre coeur, je vous tuerai." Elle lui répondit fièrement: "Je ne vous épouserai point, vous êtes trop laid; vous ressemblez à votre cruel père. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons, je les aime mieux que toutes vos braveries."