Le Cabinet Des Fees Or Recreative Readings Arranged For The Exp
Chapter 17
Il y avait une veuve assez bonne femme qui avait deux filles, toutes deux fort aimables; l'aînée se nommait _Blanche_, la seconde _Vermeille_. On leur avait donné ces noms parce qu'elles avaient, l'une, le plus beau teint du monde, et la seconde, des joues et des lèvres vermeilles comme du corail. Un jour la bonne femme étant près de sa porte, à filer, vit une pauvre vieille qui avait bien de la peine à se trainer[1] avec son bâton. "Vous êtes bien fatiguée, dit la bonne femme à la vieille; asseyez-vous un moment pour vous reposer." Et aussitôt elle dit à ses filles de donner une chaise à cette femme. Elles se levèrent toutes les deux; mais Vermeille couru plus fort[2] que sa soeur, et apporta la chaise. "Voulez-vous boire un coup?[3] dit la bonne femme à la vieille. De tout mon coeur, répondit-elle; il me semble même que je mangerais bien un morceau,[4] si vous pouviez me donner quelque chose pour me ragoûter.[5] Je vous donnerai tout ce qui est en mon pouvoir, dit la bonne femme; mais comme je suis pauvre, ce ne sera pas grand chose." En même temps elle dit à ses filles de servir la bonne vieille, qui se mit à table; et la bonne femme commanda à l'aînée d'aller cueillir quelques prunes sur un prunier qu'elle avait planté elle-même, et qu'elle aimait beaucoup. Blanche, au lieu d'obéir de bonne grâce à sa mère, murmura contre cet ordre, et dit en elle-même: "Ce n'est pas pour cette vieille gourmande que j'ai eu tant de soin de mon prunier." Elle n'osa pourtant pas refuser quelques prunes; mais elle les donna de mauvaise grâce et à contre-coeur.[6] "Et vous, Vermeille, dit la bonne femme à la seconde de ses filles, vous n'avez pas de fruit à donner à cette bonne dame, car vos raisins ne sont pas mûrs. Il est vrai, dit Vermeille; mais j'entends ma poule qui chante, elle vient de pondre un oeuf, et si madame veut l'avaler tout chaud, je le lui offre de tout mon coeur." En même temps, sans attendre la réponse de la vieille, elle courut chercher son oeuf; mais dans le moment qu'elle le présentait à cette femme, elle disparut, et l'on vit à sa place une belle dame, qui dit à la mère: "Je vais récompenser vos deux filles selon leur mérite. L'aînée deviendra une grande reine, et la seconde une fermière." Et en même temps, ayant frappé la maison de son bâton, elle disparut, et l'on vit dans la place une jolie ferme. "Voilà votre partage, dit-elle à Vermeille. Je sais que je vous donne à chacune ce que vous aimez le mieux." La fée s'éloigna en disant ces paroles; et la mère aussi bien que les deux filles restèrent fort étonnées. Elles entrèrent dans la ferme, et furent charmées de la propreté des meubles. Les chaises n'étaient que de bois: mais elles étaient si propres, qu'on s'y voyait comme dans un miroir. Les lits étaient de toile blanche comme la neige. Il y avait dans les étables vingt moutons, autant de brebis, quatre boeufs, quatre vaches; et dans la cour toutes sortes d'animaux, comme des poules, des canards, des pigeons et autres. Il y avait aussi un joli jardin, rempli de fleurs et de fruits. Blanche voyait sans jalousie le don qu'on avait fait à sa soeur, et elle n'était occupée que du plaisir qu'elle aurait à être reine. Tout d'un coup elle entendit passer des chasseurs, et, étant allée sur la porte pour les voir, elle parut si belle aux yeux du roi, qu'il résolut de l'épouser. Blanche étant devenue reine, dit à sa soeur Vermeille: "Je ne veux pas que vous soyez fermière; venez avec moi, ma soeur, je vous ferai épouser un grand seigneur.--Je vous suis bien obligée, ma soeur, répondit Vermeille; je suis accoutumée à la campagne, et je veux y rester." La reine Blanche partit donc, et elle était si contente, qu'elle passa plusieurs nuits sans dormir. Les premiers mois, elle fut si occupée de ses beaux habits, des bals, des comédies, qu'elle ne pensait à autre chose. Mais bientôt elle s'accoutuma à tout cela, et rien ne la divertissait plus; au contraire, elle eut de grands chagrins: toutes les dames de la cour lui rendaient de grands respects quand elles étaient devant elle, mais elle savait qu'elles ne l'aimaient pas, et qu'elles disaient: "Voyez cette petite paysanne, comme elle fait la grande dame! Le roi a le coeur bien bas,[7] d'avoir pris une telle femme." Ce discours fit faire des réflexions au roi. Il pensa qu'il avait eu tort d'épouser Blanche. Quand on vit que le roi n'aimait plus sa femme, on commença à ne lui rendre aucun devoir.[8] Elle était très-malheureuse, car elle n'avait pas une seule bonne amie à qui elle pût conter ses chagrins. Elle voyait que c'était la mode à la cour de trahir ses amis par intérêt, de faire bonne mine à ceux que l'on haïssait, et de mentir à tout moment. Il fallait être sérieuse, parce qu'on lui disait qu'une reine doit avoir un air grave et majestueux. Elle avait un médecin auprès d'elle, qui examinait tout ce qu'elle mangeait, et lui ôtait toutes les choses qu'elle aimait. On ne mettait point de sel dans ses bouillons; on lui défendait de se promener quand elle en avait envie; en un mot, elle était contredite depuis le matin jusqu'au soir. On donna des gouvernantes à ses enfants, qui les élevaient tout de travers,[9] sans qu'elle eût la liberté d'y trouver à redire.[10] La pauvre Blanche se mourait de chagrin, et elle devint si maigre, qu'elle faisait pitié à tout le monde. Elle n'avait pas vu sa soeur depuis trois ans qu'elle était reine, parce qu'elle pensait qu'une personne de son rang serait déshonorée d'aller rendre visite à une fermière; mais, se voyant accablée de mélancolie, elle résolut d'aller passer quelques jours à la campagne, pour se désennuyer.[11] Elle en demanda la permission au roi, qui la lui accorda de bon coeur, parce qu'il pensait qu'il serait débarrassé d'elle pendant quelque temps. Elle arriva sur le soir à la ferme de Vermeille, et elle vit de loin, devant la porte, une troupe de bergers et de bergères qui dansaient et se divertissaient de tout leur coeur. "Hélas! dit la reine en soupirant, où est le temps que je me divertissais comme ces pauvres gens? personne n'y trouvait à redire." D'abord qu'elle parut, sa soeur accourut pour l'embrasser. Elle avait un air si content, elle était si fort engraissée, que la reine ne put s'empêcher de pleurer en la regardant. Vermeille avait épousé un jeune paysan qui n'avait pas de fortune; mais il se souvenait toujours que sa femme lui avait donné tout ce qu'il avait, et il cherchait, par ses manières complaisantes, à lui en marquer sa reconnaissance. Vermeille n'avait pas beaucoup de domestiques, mais ils l'aimaient comme s'ils eussent été ses enfants, parce qu'elle les traitait bien. Tous ses voisins l'aimaient aussi, et chacun s'empressait à lui en donner des preuves. Elle n'avait pas beaucoup d'argent, mais elle n'en avait pas besoin; car elle recueillait dans ses terres du blé, du vin et de l'huile. Ses troupeaux lui fournissaient du lait, dont elle faisait du beurre et du fromage. Elle filait la laine de ses moutons pour se faire des habits, aussi bien qu'à son mari et à deux enfants qu'elle avait. Ils se portaient à merveille, et le soir, quand le temps du travail était passé, ils se divertissaient à toutes sortes de jeux. "Hélas! s'écria la reine, la fée m'a fait un mauvais présent en me donnant une couronne. On ne trouve point la joie dans les palais magnifiques, mais dans les occupations innocentes de la campagne." A peine eut-elle dit ces paroles, que la fée parut: "Je n'ai pas prétendu vous récompenser en vous faisant reine, lui dit la fée, mais vous punir, parce que vous m'avez donné vos prunes à contre-coeur. Pour être heureux, il faut, comme votre soeur, ne posséder que les choses nécessaires, et n'en point souhaiter davantage.--Ah! Madame, s'écria Blanche, vous vous êtes assez vengée, finissez mon malheur. Il est fini, reprit la fée. Le roi, qui ne vous aime plus, vient d'épouser une autre femme, et demain ses officiers viendront vous ordonner, de sa part, de ne point retourner à son palais." Cela arriva comme la fée l'avait prédit. Blanche passa le reste de ses jours avec sa soeur Vermeille, avec toutes sortes de contentements et de plaisirs, et elle ne pensa jamais à la cour que pour remercier la fée de l'avoir ramenée dans son village.
[Note 1: A se traîner, _to creep along_.]
[Note 2: plus fort, _faster_.]
[Note 3: Boire un coup, _to drink something_.]
[Note 4: un morceau, _a bit_.]
[Note 5: pour me ragoûter, _to refresh me_.]
[Note 6: à contre-coeur, _reluctantly_.]
[Note 7: A le coeur bien bas, _is very low-minded_.]
[Note 8: à ne lui rendre aucun devoir, _to pay her no respect_.]
[Note 9: Tout de travers, _in the wrong way_.]
[Note 10: d'y trouver à redire, _to find fault_.]
[Note 11: pour se désennuyer, _to recreate herself_.]
LA BICHE AU BOIS.
Il était une fois un roi et une reine dont l'union était parfaite: ils s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais, par malheur, ils étaient sans héritier.
Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire; elles étaient entourées de marbre et de porphyre, car chacun se piquait de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la fontaine, elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser seule; puis elle commença ses plaintes ordinaires: "Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants!"
Comme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine s'agitait; puis une grosse écrevisse parut, et lui dit: "Grande reine, vous aurez enfin ce que vous désirez. Je vous avertis qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti: mais il est impossible de le trouver, parce qu'il est environné de nuées fort épaisses que l'oeil d'une personne mortelle ne peut pénétrer; cependant, comme je suis votre très-humble servante, si vous voulez vous fier à la conduite d'une pauvre écrevisse, je m'offre de vous y mener."
La reine l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une écrevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec plaisir ses offres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme elle. L'écrevisse sourit, et sur-le-champ elle prit la figure d'une belle petite vieille. "Hé bien, madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens; mais surtout regardez-moi comme une de vos amies, je ne souhaite que ce qui peut vous être avantageux."
Elle sortit de la fontaine sans être mouillée; ses habits étaient blancs, doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tous renoués de rubans verts. Il ne s'est guère vu de vieille dont l'air fût plus galant; elle salua la reine, et elle en fut embrassée; et sans tarder davantage, elle la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse: car, encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle n'était jamais entrée dans celle-là. Comment y serait-elle entrée? c'était le chemin des fées pour aller à la fontaine: il était ordinairement fermé de ronces et d'épines; mais quand la reine et sa conductrice parurent, aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles et de fleurs; la terre fut couverte de violettes; mille oiseaux différents chantaient à l'envi sur les arbres.
La reine n'était pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux furent frappés par l'éclat sans pareil d'un palais tout de diamants: les murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrés, les balcons, jusqu'aux terrasses, tout était de diamants. Dans l'excès de son admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri et de demander à la galante vieille qui l'accompagnait, si ce qu'elle voyait était un songe ou une réalité. "Rien n'est plus réel, madame," répliqua-t-elle. Aussitôt les portes du palais s'ouvrirent, il en sortit six fées; mais quelles fées! les plus belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire. Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine, et chacune lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet; il y avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, une oeillet et une grenade. "Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas vous donner une plus grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir voir ici; mais nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une belle princesse, que vous nommerez Désirée: car l'on doit avouer qu'il y a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toutes sortes de bonnes qualités; vous n'aurez qu'à prendre le bouquet que nous vous donnons, et nommer chaque fleur en pensant à nous: soyez certaine qu'aussitôt nous serons dans votre chambre."
La reine, transportée de joie, se jeta à leur cou, et les embrassades durèrent plus d'une grosse demi-heure. Après cela, elles prièrent la reine d'entrer dans leur palais, dont on ne peut faire une assez belle description; elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil: il avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux. Elles la conduisirent dans leur jardin; il n'a jamais été de si beaux fruits: les abricots étaient plus gros que la tête, et l'on ne pouvait manger une cerise sans la couper en quatre, d'un goût si exquis, qu'après que la reine en eut mangé elle ne voulut de sa vie en manger d'autres. Il y avait un verger tout d'arbres factices qui ne laissaient pas d'avoir vie, et de croître comme les autres.
De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui annonçaient une si agréable nouvelle, c'est ce que je n'entreprendrai point; mais, enfin, il n'y eut aucuns termes de tendresse et de reconnaissance oubliés. La fée de la fontaine y trouva toute la part qu'elle méritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle aimait la musique, on lui fit entendre des voix qui lui parurent célestes; on la chargea de présents; et après avoir remercié ces grandes dames, elle revint avec la fée de la fontaine.
Toute la maison était fort en peine d'elle: on la cherchait avec beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait imaginer en quel lieu elle était; ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent enlevée, car elle avait de la beauté et de la jeunesse: de sorte que chacun témoigna une joie extrême de son retour; et comme elle ressentait de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui charmait tout le monde.
La fée de la fontaine la quitta proche de chez elle; les compliments et les caresses redoublèrent à leur séparation.
La reine partit, et eut une princesse qu'elle nomma Désirée: aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait reçu; elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre, et sur-le-champ on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente manière: l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs; d'autres d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore de cèdre et de canambou. C'était là leur équipage d'alliance et de paix: car lors-*qu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que des couleuvres qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux; que lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient d'un bout du monde à l'autre, en moins de temps qu'il n'en faut pour dire bonjour ou bonsoir; mais cette fois-ci, elles étaient de la meilleure humeur possible.
La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux; leurs nains et leurs naines les suivaient, tous chargés de présents. Après qu'elles eurent embrassé la reine, et baisé la petite princesse, elles déployèrent sa layette, dont la toile était si fine et si bonne, qu'on pouvait s'en servir cent ans sans l'user: les fées la filaient à leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce que j'ai dit de la toile: toute l'histoire du monde y était représentée, soit à l'aiguille, ou au fuseau. Après cela, elles montrèrent les langes et les couvertures qu'elles avaient brodées exprès; l'on y voyait représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent: depuis qu'il y a des brodeurs et des brodeuses, il ne s'est rien vu de si merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'écria d'admiration; car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était d'un bois si rare, qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits Amours le soutenaient; c'était quatre chefs-d'oeuvre, où l'art avait tellement surpassé la matière, quoiqu'elle fût de diamants et de rubis, que l'on n'en peut assez parler. Ces petits Amours avaient été animés par les fées, de sorte que lors-*que l'enfant criait, ils le berçaient et l'endormaient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les nourrices.
Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux, et lui donnèrent plus de cent baisers: elle était déjà si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Il ne fut plus question que de douer l'enfant; les fées s'empressèrent de le faire: l'une le doua de vertu, et l'autre d'esprit; la troisième, d'une beauté miraculeuse; celle d'après, d'une heureuse fortune; la cinquième lui désira une longue santé; et la dernière, qu'elle fît bien toutes les choses qu'elle entreprendrait.
La reine, ravie, les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la chambre une si grosse écrevisse, que la porte fut à peine assez large pour qu'elle pût passer. "Ha! trop ingrate reine, dit l'écrevisse, vous n'avez donc pas daigné vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée de la fontaine, et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant chez mes soeurs? Quoi! vous les avez toutes appelées, je suis la seule que vous négligez. Il est certain que j'en avais un pressentiment, et c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une écrevisse lorsque je vous parlai pour la première fois, voulant marquer pour là que votre amitié, au lieu d'avancer, reculerait."
La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit, et lui demanda pardon. Elle lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme celle des autres; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait trompée; qu'elle n'était pas capable d'oublier les obligations qu'elle lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié, et particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes, secondèrent la reine pour l'adoucir. "Ma chère soeur, lui disaient-elles, que votre altesse ne soit point fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire: quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse, faites que nous vous voyions avec tous vos charmes."
J'ai déjà dit que la fée de la fontaine était assez coquette; les louanges que ses soeurs lui donnèrent l'adoucirent un peu. "Hé bien, dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais résolu; car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu m'en empêcher. Cependant, je veux bien vous avertir que, si elle voit le jour avant l'âge de quinze ans, elle aura lieu de s'en repentir, il lui en coûtera peut-être la vie." Les pleurs de la reine, et les prières des illustres fées, ne changèrent point l'arrêt qu'elle venait de prononcer. Elle se retira à reculons; car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse.
Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste reine demanda aux fées un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles tinrent aussitôt conseil; et enfin, après avoir agité plusieurs avis différents, elles s'arrêtèrent à celui-ci: qu'il fallait bâtir un palais sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée.
Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il était de marbre blanc et vert par dehors; les plafonds et les planchers de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux, et mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes couleurs, brodé de la main des fées; et comme elles étaient savantes dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir de tracer les plus belles et les plus remarquables: l'avenir n'y était pas moins présent que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde remplissaient plusieurs tentures.
Ici du démon de la Thrace Il a le port victorieux, Les éclairs redoublés qui partent de ses yeux Marquent sa belliqueuse audace. Là, plus tranquille et plus serein, Il gouverne la France dans une paix profonde, Il fait voir par ses lois, que le reste du monde Lui doit envier son destin. Par les peintres les plus habiles, Il y paraissait peint avec ces divers traits; Redoubtable en prenant des villes, Généreux en faisant la paix.
Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à la jeune princesse les divers événements de la vie des héros et des autres hommes.
L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies; mais il y en avait une si grande quantité, qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent conduits en ce lieu: son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur nourrice; aussi n'est-on pas doué par les fées pour demeurer ignorante et stupide.
Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beauté n'avait pas des effets moins puissants; elle ravissait les plus insensibles, et la reine sa mère ne l'aurait jamais quittée de vue si son devoir ne l'avait pas attachée auprès du roi. Les bonnes fées venaient voir la princesse de temps en temps; elles lui apportaient des raretés sans pareilles, des habits si bien entendus, si riches et si galants, qu'ils semblaient avoir été faits pour la noce d'une jeune princesse, qui n'est pas moins aimable que celle dont je parle. Mais entre toutes les fées qui la chérissaient; Tulipe l'aimait davantage, et recommandait plus soigneusement à la reine de ne lui pas laisser voir le jour avant qu'elle eût quinze ans. "Notre soeur de la fontaine est vindicative, lui disait-elle: quelque intérêt que nous prenions à cette enfant, elle lui fera du mal, si elle peut; ainsi, madame, vous ne sauriez être trop vigilante là-dessus." La reine lui promettait de veiller sans cesse à une affaire si importante. Mais comme sa chère fille approchait du temps où elle devait sortir de ce château, elle la fit peindre; son portrait fut porté dans les plus grandes cours de l'univers. A sa vue il n'y eut aucun prince qui se défendît de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touché, qu'il ne pouvait plus s'en séparer. Il le mit dans son cabinet, il s'enfermait avec lui; et lui parlant comme s'il eût été sensible, qu'il eût pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus passionnées.
Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa de ses occupations, et de ce qui pouvait l'empêcher de paraître aussi gai qu'à son ordinaire. Quelques courtisans, trop empressés de parler, car il y en a plusieurs de ce caractère, lui dirent qu'il était à craindre que le prince ne perdît l'esprit, parce qu'il demeurait des jours entiers enfermé dans son cabinet, où l'on entendait qu'il parlait seul comme s'il eût été avec quelqu'un.