Le Cabinet Des Fees Or Recreative Readings Arranged For The Exp
Chapter 13
Il tira le pied de chevreuil, et aussitôt il entendit sonner une cloche qui lui parut d'or ou d'argent, par le son qu'elle rendait. Au bout d'un moment, la porte fut ouverte, sans qu'il aperçut autre chose qu'une douzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura si surpris, qu'il hésitait à s'avancer, quand il sentit d'autres mains qui le poussaient par derrière avec assez de violence. Il marcha donc fort inquiet, et, à tout hasard, il porta la main sur la garde de son épée; mais entrant dans un vestibule tout incrusté de porphyre et de lapis, il entendit deux voix ravissantes qui chantèrent ces paroles:
Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage,[3] Et ne craignez en ce séjour Que les charmes d'un beau visage, Si votre coeur veut fuir l'amour.
Il ne put croire qu'on l'invitât de si bonne grâce pour lui faire ensuite du mal; de sorte que, se sentant poussé vers une grande porte de corail, qui s'ouvrit dès qu'il s'en fut approché, il entra dans un salon de nacre de perles, et ensuite dans plusieurs chambres ornées différemment, et si riches par les peintures et les pierreries, qu'il en était comme enchanté. Mille et mille lumières attachées depuis la voûte du salon jusqu'en bas éclairaient une partie des autres appartements, qui ne laissaient pas d'être remplis de lustres, de girandoles et de gradins couverts de bougies. Enfin, la magnificence était telle, qu'il n'était pas aisé de croire que ce fut chose possible.
Après avoir passé dans soixante chambres, les mains qui le conduisaient l'arrêtèrent; il vit un grand fauteuil qui s'approcha tout seul de la cheminée. En même temps le feu s'alluma: et les mains, qui lui semblaient fort belles, blanches, petites, grasses et bien proportionnées, le déshabillèrent; car il était mouillé, comme je l'ai déjà dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumât. On lui présenta, sans qu'il vît personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces, avec une robe de chambre d'une étoffe glacée d'or, brodée de petites émeraudes, qui formaient des chiffres. Les mains, sans corps, approchèrent de lui une table, sur laquelle sa toilette fut mise: rien n'était plus magnifique. Elles le peignèrent avec une légèreté et une adresse dont il fut fort content. Ensuite on le rhabilla; mais ce ne fut pas avec ses habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de petits mouvements de frayeur dont il n'était pas tout à fait le maître.
Après qu'on l'eut poudré, frisé, parfumé, paré, ajusté, et rendu plus beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par ses dorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameux chats: Rodilardus pendu par les pieds au conseil des rats, Chat botté, Marquis de Carabas, le Chat qui écrit, la Chatte devenue femme, les Sorciers devenus chats, le Sabbat et toutes ses cérémonies; enfin rien n'était plus singulier que ces tableaux.
Le couvert était mis; il y en avait deux, chacun garni d'or; le buffet surprenait par la quantité de vases de cristal de roche et de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux couverts étaient mis, lorsqu'il vit des chats qui se placèrent dans un petit orchestre ménagé exprès: l'un tenait un livre avec des notes les plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il battait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un coup chacun d'eux se mit à miauler sur différents tons, et à gratter les cordes des guitares avec leurs ongles: c'était la plus étrange musique que l'on ait jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait pas trouvé ce palais trop merveilleux pour donner dans une pensée si peu vraisemblable; mais il se bouchait les oreilles et riait de toute sa force de voir les différentes postures et les grimaces de ces nouveaux musiciens.
Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans ce château, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une coudée de haut. Cette bamboche[4] se couvrait d'un long voile d'un crêpe noir. Deux chats la menaient; ils étaient vêtus de deuil, en manteau, et l'épée au côté; un nombreux cortége de chats venait après: les uns portaient des ratières pleines de rats, et les autres de souris dans des cages.
Le prince ne sortait point d'étonnement; il ne savait que penser. La figurine[5] s'approcha; et levant son voile, il aperçut la plus belle petite Chatte Blanche qui ait jamais été et qui sera jamais. Elle avait l'air fort jeune et fort triste: elle se mit à faire un miaulis si doux et si charmant, qu'il allait droit au coeur. Elle dit au prince: "Fils de roi, sois le bienvenu; ma miaularde majesté te voit avec plaisir.--Madame la Chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse de me recevoir avec tant d'accueil: mais vous ne me paraissez pas une bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole, et le superbe château que vous possédez, en sont des preuves assez évidentes.--Fils de roi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des compliments; je suis simple dans mes discours et dans mes manières, mais j'ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que les musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.--Et disent-ils quelque chose, madame? reprit-il.--Sans doute, continua-t-elle, nous avons ici des poètes qui ont infiniment d'esprit, et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu[6] d'en être convaincu.--Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment le prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une Chatte fort rare."
L'on apporta le souper; les mains dont les corps étaient invisibles servaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une de pigeonneaux, et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une empêcha le prince de manger de l'autre, se figurant que le même cuisinier les avait accommodées; mais la petite Chatte, qui devina par la mine qu'il faisait, ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine était à part, et qu'il pouvait manger ce qu'on lui présenterait, avec certitude qu'il n'y aurait ni rats ni souris.
Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la belle petite Chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait à sa patte un portrait; cela le surprit. Il la pria de le lui montrer, croyant que c'était maître Minagrobis. Il fut bien étonné de voir un jeune homme si beau, qu'il était à peine croyable que la nature en pût former un tel, et qui lui ressemblait si fort, qu'on n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et, devenant encore plus triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire là-dessous; cependant il n'osa s'en informer, de peur de déplaire à la Chatte, ou de la chagriner. Il l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort instruite des différents intérêts des princes, et des autres choses qui se passaient dans le monde.
Après le souper, Chatte Blanche convia son hôte d'entrer dans un salon où il y avait un théâtre, sur lequel douze chats et douze singes dansèrent un ballet. Les uns étaient vêtus en Maures, et les autres en Chinois. Il est aisé de juger des sauts et des cabrioles qu'ils faisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffe. C'est ainsi que la soirée finit. Chatte Blanche donna le bonsoir à son hôte; les mains qui l'avaient conduit jusque-là le reprirent et le menèrent dans un appartement tout opposé à celui qu'il avait vu. Il était moins magnifique que galant; tout était tapissé d'ailes de papillons, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs différentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux très-rares et qui n'ont peut-être jamais été vus que dans ces lieux-là. Les lits étaient de gaze, rattachés par mille noeuds de rubans. C'étaient de grandes glaces depuis le plafond jusqu'au parquet, et les bordures d'or ciselé représentaient mille petits Amours.
Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait pas moyen de faire conversation avec les mains qui le servaient; il dormit peu, et fut réveillé par un bruit confus. Les mains aussitôt le tirèrent de son lit, et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du château; il aperçut plus de cinq cents chats dont les uns menaient des lévriers en laisse, les autres donnaient du cor. C'était une grande fête: Chatte Blanche allait à la chasse; elle voulait que le prince y vînt. Les officieuses mains lui présentèrent un cheval de bois qui courait à toute bride, et qui allait le pas à merveille. Il fit quelque difficulté d'y monter, disant qu'il s'en fallait de beaucoup qu'il ne fût chevalier errant comme don Quichotte; mais sa résistance ne servit de rien, on le planta sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or et de diamants. Chatte Blanche montait un singe, le plus beau et le plus superbe qui se soit encore vu; elle avait quitté son grand voile, et portait un bonnet à la dragonne, qui lui donnait un petit air si résolu, que toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'est jamais fait une chasse plus agréable; les chats couraient plus vite que les lapins et les lièvres; de sorte que, lorsqu'ils en prenaient, Chatte Blanche faisait faire la curée devant elle, et il s'y passait mille tours d'adresse très-réjouissants. Les oiseaux n'étaient pas, de leur côté, trop en sûreté; car les chatons grimpaient aux arbres, et le maître singe portait Chatte Blanche jusque dans le nid des aigles, pour disposer à sa volonté des petites altesses aiglonnes.
La chasse étant finie, elle prit un cor qui était long comme le doigt, mais qui rendait un son si clair et si haut, qu'on l'entendait aisément de dix lieues. Dès qu'elle eut sonné deux ou trois fanfares, elle fut environnée de tous les chats du pays: les uns paraissaient en l'air, montés sur des chariots; les autres, dans des barques, abordaient par eau; enfin, il ne s'en est jamais tant vu. Ils étaient presque tous habillés de différentes manières. Elle retourna au château avec ce pompeux cortége, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien, quoiqu'il lui semblât que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier, et que la Chatte parlante l'étonnât plus que tout le reste.
Dès qu'elle fut rentrée chez elle, on lui mit son grand voile noir. Elle soupa avec le prince; il avait faim, et mangea de bon appétit. L'on apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et sur-le-champ elles lui ôtèrent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne pensa plus qu'à miauler avec Chatte Blanche, c'est-à-dire à lui tenir bonne et fidèle compagnie; il passait les jours en fêtes agréables, tantôt à la pêche ou à la chasse; puis on faisait des ballets, des carrousels et mille autres choses où il se divertissait très-bien. Souvent même la belle Chatte composait des vers et des chansonnettes, d'un style si passionné, qu'il semblait qu'elle avait le coeur tendre, et que l'on ne pouvait parler comme elle faisait, sans aimer; mais son secrétaire, qui était un vieux chat, écrivait si mal, qu'encore que ses ouvrages aient été conservés il est impossible de les lire.
Le prince avait oublié jusqu'à son pays. Les mains dont j'ai parlé continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'être pas chat, pour passer sa vie dans cette bonne compagnie. "Hélas! disait-il à Chatte Blanche, que j'aurai de douleur de vous quitter! je vous aime si chèrement! ou devenez fille, ou rendez-moi chat." Elle trouvait son souhait fort plaisant, et ne lui faisait que des réponses obscures, où il ne comprenait presque rien.
Une année s'écoule bien vite, quand on a ni souci ni peine, qu'on se réjouit et qu'on se porte bien. Chatte Blanche savait le temps où il devait retourner; et comme il n'y pensait plus, elle l'en fit souvenir. "Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit chien que le roi ton père souhaite, et que tes frères en out trouvé de fort beaux?" Le prince revint à lui, et, s'étonnant de sa négligence: "Par quel charme secret, s'écria-t-il, ai-je oublié la chose du monde qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune. Où prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner le royaume, et un cheval assez diligent pour faire tant de chemin?" Il commença de s'inquiéter et s'affligea beaucoup.
Chatte Blanche lui dit, en s'adoucissant: "Fils de roi, ne te chagrine point, je suis de tes amies; tu peux rester encore ici un jour; et quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici à ton pays, le bon cheval de bois t'y portera en moins de douze heures.--Je vous remercie, belle Chatte, dit le prince; mais il ne me suffit pas de retourner vers mon père, il faut que je lui porte un petit chien.--Tiens, lui dit Chatte Blanche, voici un gland où il y en a un plus beau que la Canicule.--Ho! dit le prince, madame la Chatte, votre majesté se moque de moi.--Approche le gland de ton oreille, continua-t-elle, et tu l'entendras japper." Il obéit: aussitôt le petit chien fit jap, jap, dont le prince demeura transporté de joie; car tel chien qui tient dans un gland doit être fort petit. Il voulait l'ouvrir, tant il avait envie de le voir; mais Chatte Blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il fût devant le roi, son père. Il la remercia mille fois, et lui dit un adieu très-tendre. "Je vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont para si courts avec vous, que je regrette en quelque façon de vous laisser ici; et quoique vous y soyez souveraine et que tous les chats qui vous font leur cour aient plus d'esprit et de galanterie que les nôtres, je ne laisse pas de vous convier de venir avec moi." La Chatte ne répondit à cette proposition que par un profond soupir.
Ils se quittèrent. Le prince arriva le premier au château où le rendez-vous avait été réglé avec ses frères. Ils s'y rendirent peu après, et demeurèrent surpris de voir dans la cour un cheval de bois qui sautait mieux que tous ceux que l'on a dans les académies.
Le prince vint au-devant d'eux. Ils s'embrassèrent plusieurs fois, et se rendirent compte de leurs voyages; mais notre prince déguisa à ses frères la vérité de ses aventures, et leur montra un méchant chien qui servait à tourner la broche, disant qu'il l'avait trouvé si joli, que c'était celui qu'il apportait au roi. Quelque amitié qui fût entre eux, les deux aînés sentirent une secrète joie du mauvais choix de leur cadet; ils étaient à table, et se marchaient sur le pied, comme pour se dire qu'ils n'avaient rien à craindre de ce côté-là.
Le lendemain ils partirent ensemble dans un même carrosse. Les deux fils aînés du roi avaient de petits chiens dans des paniers, si beaux et si délicats, que l'on osait à peine les toucher. Le cadet portait le pauvre tournebroche, qui était si crotté, que personne ne voulait le souffrir. Lorsqu'ils furent dans le palais, chacun les environna pour leur souhaiter la bienvenue; ils entrèrent dans l'appartement du roi. Il ne savait en faveur duquel décider: car les petits chiens qui lui étaient présentés par ses deux aînés étaient presque d'une égale beauté; et ils se disputaient déjà l'avantage de la succession, lorsque leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte Blanche lui avait donné. Il l'ouvrit promptement, puis chacun vit un petit chien couché sur du coton. Il passait au milieu d'une bague sans y toucher. Le prince le mit par terre: aussitôt il commença à danser la sarabande avec des castagnettes, aussi légèrement que la plus célèbre Espagnole. Il était de mille couleurs différentes, ses soies et ses oreilles traînaient par terre. Le roi demeura fort confus; car il était impossible de trouver rien à redire à la beauté de tou-tou.
Cependant il n'avait aucune envie de se défaire de sa couronne. Le plus petit fleuron lui était plus cher que tous les chiens de l'univers. Il dit donc à ses enfants qu'il était satisfait de leurs peines; mais qu'ils avaient si bien réussi dans la première chose qu'il avait souhaitée d'eux, qu'il voulait encore éprouver leur habileté avant de tenir parole; qu'ainsi il leur donnait un an à chercher, par mer et par terre, un pièce de toile si fine, qu'elle passât par le trou d'une aiguille à faire du point de Venise. Ils demeurèrent tous trois très-affligés d'être en obligation de retourner à une nouvelle quête. Les deux princes, dont les chiens étaient moins beaux que celui de leur cadet, y consentirent. Chacun partit de son côté, sans se faire autant d'amitié que la première fois, car le tournebroche les avait un peu refroidis.
Notre prince reprit son cheval de bois; et, sans vouloir chercher d'autres secours que ceux qu'il pourrait espérer de l'amitié de Chatte Blanche, il partit en toute diligence, et retourna au château où elle l'avait si bien reçu. Il en trouva toutes les portes ouvertes, et les murs étaient bien éclairés de cent mille lampes, qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui l'avaient si bien servi s'avancèrent au-devant de lui; prirent la bride de l'excellent cheval de bois, qu'elles menèrent à l'écurie, pendant que le prince entra dans la chambre de Chatte Blanche.
Elle était couchée dans une petite corbeille, sur un matelas de satin blanc très-propre. Elle avait des cornettes négligées, et paraissait abattue; mais quand elle aperçut le prince, elle fit mille sauts et autant de gambades, pour lui témoigner la joie qu'elle avait. "Quelque sujet que j'eusse, lui dit-elle, d'espérer ton retour, je t'avoue, fils de roi, que je n'osais m'en flatter, et je suis ordinairement si malheureuse dans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend." Le prince reconnaissant, lui fit mille caresses; il lui conta le succès de son voyage, qu'elle savait peut-être mieux que lui, et que le roi voulait une pièce de toile qui pût passer par le trou d'une aiguille; qu'à la vérité il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas laissé de la tenter, se promettant tout de son amitié et de son secours. Chatte Blanche, prenant un air plus sérieux, lui dit que c'était une affaire à laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans son château des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-même y mettrait la griffe, et qu'elle avancerait cette besogne; qu'ainsi il pouvait demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait plus aisément chez elle qu'en aucun lieu du monde.
Les mains parurent, elles portaient des flambeaux; et le prince, les suivant avec Chatte Blanche, entra dans une magnifique galerie qui régnait le long d'une grande rivière, sur laquelle on tira un feu d'artifice surprenant. L'on y devait brûler quatre chats, dont le procès était fait dans toutes les formes. Ils étaient accusés d'avoir mangé le rôti du souper de la Chatte Blanche, son fromage, son lait; d'avoir même conspiré contre sa personne avec Martafax et L'hermite, fameux rats de la contrée, et tenus pour tels par la Fontaine, auteur très-véritable: mais avec tout cela l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette affaire, et que la plupart des témoins étaient subornés. Quoi qu'il en soit, le prince obtint leur grâce. Le feu d'artifice ne fit mal à personne, et l'on n'a encore jamais vue de si belles fusées.
L'on servit ensuite un médianoche[7] très-propre, qui causa plus de plaisir au prince que le feu; car il avait grand' faim, et son cheval de bois l'avait amené si vite, qu'il n'a jamais été de diligence pareille. Les jours suivants se passèrent comme ceux qui les avaient précédés, avec mille fêtes différentes, dont l'ingénieuse Chatte Blanche régalait son hôte. C'est peut-être le premier mortel qui se soit bien diverti avec des chats, sans avoir d'autre compagnie.
Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agréable, liant, et presque universel. Elle était plus savante qu'il n'est permis à une chatte de l'être. Le prince s'en étonnait quelquefois. "Non, lui disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je remarque de merveilleux en vous: si vous m'aimez, charmante Minette, apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste, qu'on pourrait vous recevoir dans les académies fameuses des plus beaux esprits.--Cesse tes questions, fils de roi, lui dit-elle, il ne m'est pas permis de répondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'ai toujours pour toi patte de velours,[8] et que je m'intéresse tendrement à tout ce qui te regarde."
Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première. Le prince ne souhaitait guère de choses que les mains diligentes ne lui apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des tableaux, des médailles antiques; enfin, il n'avait qu'à dire: "Je veux tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle statue de Corinthe, ou de Grèce," il voyait aussitôt devant lui ce qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté, ni d'où il venait. Cela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et pour se délasser, l'on est quelquefois bien aise de se voir maître des plus beaux trésors de la terre.
Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser sur la pièce de toile qu'il désirait, et qu'elle lui en avait fait une merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois lui donner un équipage digne de sa naissance, et, sans attendre sa réponse, elle l'obligea de regarder dans la cour du château. Il y avait une calèche découverte, d'or émaillé de couleur de feu, avec mille devises galantes qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux blancs comme la neige, attachés quatre à quatre de front, la traînaient, chargés de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille, et cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande apparence très-superbement vêtus, suivaient cette calèche.
Elle était encore accompagnée par mille gardes de corps, dont les habits étaient si couverts de broderie, que l'on n'apercevait point l'étoffe; ce qui était singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche, soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes de corps, ou attaché avec un ruban au justaucorps de ceux qui faisaient le cortége, comme un ordre nouveau, dont elle les avait honorés.
"Va, dit-elle au prince, va paraître à la cour du roi ton père, d'une manière si somptueuse, que tes airs magnifiques servent à lui imposer, afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix, garde-toi de ne la casser qu'en sa présence; tu y trouveras la pièce de toile que tu m'as demandée.--Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je suis si pénétré de vos bontés, que, si vous y vouliez consentir, je préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai lieu de me promettre ailleurs.--Fils de roi, répliqua-t-elle, je suis persuadée de la bonté de ton coeur: c'est une marchandise rare parmi les princes, ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien aimer; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je te tiens compte de l'attachement que tu témoignes pour une petite Chatte Blanche, qui, dans le fond, n'est propre à rien qu'à prendre des souris." Le prince lui baisa la patte et partit.