Le Cabinet Des Fees Or Recreative Readings Arranged For The Exp

Chapter 12

Chapter 123,902 wordsPublic domain

L'Ogre eut bien de la peine à lui promettre de ne pas les manger tout à l'heure. Il disait: "Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.--Non, tu n'en mangeras pas. Hé bien, je ne mangerai que la plus petite." Et elle disait: "Non, tu n'en mangeras pas une." Enfin, après bien des contestations, il lui promit de ne pas les manger. Elle pensait en elle-même: "Quand il ira à la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se sont sauvées."

L'Ogre sortit de la cave, il lui dit de les mener devant lui; les pauvres filles étaient presque mortes de peur, l'Ogresse les rassura; et quand il les vit, il leur demanda ce qu'elles savaient faire. Elles répondirent qu'elles savaient balayer, qu'elles savaient coudre et filer à merveille; qu'elles faisaient de si bons ragoûts, que l'on mangeait jusques aux plats; que pour du pain, des gâteaux et des pâtés, l'on en venait chercher chez elles de mille lieues à la ronde. L'Ogre était friand, il dit: "Çà, çà, mettons vite ces bonnes ouvrières en besogne.[9] Mais, dit-il à Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est assez chaud?--Monseigneur, répliqua-t-elle, j'y jette du beurre, et puis j'y goûte avec la langue.--Hé bien, dit-il, allume donc le four." Ce four était aussi grand qu'une écurie, car l'Ogre et l'Ogresse mangeaient plus de pain que deux armées. La princesse y fit un feu effroyable, il était embrasé comme une fournaise; et l'Ogre qui était présent, attendant le pain tendre, mangea cent agneaux et cent petits cochons de lait. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pâte. Le maître Ogre dit: "Hé bien, le four est-il chaud?" Finette répondit: "Monseigneur, vous l'allez voir." Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis elle dit: "Il faut tâter avec la langue, mais je suis trop petite.--Je suis grand, dit l'Ogre;" et, se baissant, il s'enfonça si avant, qu'il ne pouvait plus se retirer, de sorte qu'il brûla jusques aux os. Quand l'Ogresse vint au four, elle demeura bien étonnée de trouver une montagne de cendre des os de son mari.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui la virent fort affligée, la consolèrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne s'apaisât trop tôt, et que, l'appétit lui venant, elle ne les mît en salade, comme elle avait déjà pensé faire. Elles lui dirent: "Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis, qui seront heureux de vous épouser." Elle sourit un peu, montrant des dents plus longues que le doigt. Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit: "Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours dont vous êtes habillée, et vous mettre à la mode, nous vous coifferions à merveille, vous seriez comme un astre.--Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assure-toi que, s'il y a quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menu comme chair à pâté." Là-dessus les trois princesses lui ôtèrent son bonnet, et se mirent à la peigner et à la friser, en l'amusant de leur caquet. Finette prit une hache, et lui donna par derrière un si grand coup, qu'elle sépara son corps d'avec sa tête.

Il ne fut jamais une telle allégresse. Elles montèrent sur le toit de la maison pour se divertir à sonner les clochettes d'or; elles allèrent dans toutes les chambres, qui étaient de perles et de diamants, et les meubles si riches, qu'elles mouraient de plaisir; elles riaient et chantaient; rien ne leur manquait: du blé, des confitures, des fruits et des poupées en abondance. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se couchèrent dans des lits de brocart et de velours, et s'entre-dirent: "Nous voilà plus riches que n'était notre père quand il avait son royaume; mais il nous manque d'être mariées: il ne viendra personne ici, car cette maison passe assurément pour un coupe-gorge, car on ne sait pas la mort de l'Ogre et de l'Ogresse. Il faut que nous allions à la plus prochaine ville nous faire voir avec nos beaux habits; et nous n'y serons pas longtemps sans trouver de bons financiers qui seront bien aises d'épouser des princesses."

Dès qu'elles furent habillées, elles dirent à Finette qu'elles allaient se promener, qu'elle demeurât à la maison à faire le ménage et laver la lessive, et qu'à leur retour tout fût net et propre; que si elle y manquait, elles l'assommeraient de coups. La pauvre Finette, qui avait le coeur serré de douleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant, lavant sans se reposer, et toujours pleurant. "Que je suis malheureuse, disait-elle, d'avoir désobéi à ma marraine! il m'en arrive toutes sortes de disgrâces; mes soeurs m'ont volé mes riches habits; ils servent à les parer; sans moi, l'Ogre et sa femme se porteraient encore bien: de quoi me profite de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant qu'ils m'eussent mangée que de vivre comme je vis?" Quand elle avait dit cela, elle pleurait à étouffer;[10] puis ses soeurs arrivaient chargées d'oranges de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui disaient: "Ah! que nous venons d'un beau bal, qu'il y avait de monde! le fils du roi y dansait; l'on nous a fait mille honneurs. Allons, viens nous déchausser et nous décrotter, car c'est là ton métier." Finette obéissait; et si par hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient sur elle, et la battaient à la laisser pour morte.[11]

Le lendemain encore elles retournaient et revenaient conter des merveilles. Un soir que Finette était assise proche du feu sur un monceau de cendre, ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes de la cheminée; et cherchant ainsi, elle trouva une petite clef si vieille et si crasseuse, qu'elle eut toutes les peines du monde à la nettoyer. Quand elle fut claire, elle connut qu'elle était d'or, et pensa qu'une clef d'or devait ouvrir un beau petit coffre. Elle se mit aussitôt à courir par toute la maison, essayant la clef aux serrures, et enfin elle trouva une cassette qui était un chef-d'oeuvre. Elle l'ouvrit; il y avait dedans des habits, des diamants, des dentelles, du linge, des rubans pour des sommes immenses. Elle ne dit mot de sa bonne fortune; mais elle attendit impatiemment que ses soeurs sortissent le lendemain. Dès qu'elle ne les vit plus, elle se para, de sorte qu'elle était plus belle que le soleil et la lune.

Ainsi ajustée, elle alla au même bal où ses soeurs dansaient; et, quoiqu'elle n'eût point de masque, elle était si changée en mieux, qu'elles ne la reconnurent pas. Dès qu'elle parut dans l'assemblée, il s'éleva un murmure de voix, les unes d'admiration, et les autres de jalousie. On la prit pour danser; elle surpassa toutes les dames à la danse, comme elle les surpassait en beauté. La maîtresse du logis vint à elle; et, lui ayant fait une profonde révérence, elle la pria de lui dire comment elle s'appelait, afin de ne jamais oublier le nom d'une personne si merveilleuse. Elle lui répondit civilement qu'on la nommait Cendron. Il n'y eut point d'amant qui ne fût infidèle à sa maîtresse pour Cendron, point de poète qui ne rimât en Cendron; jamais petit nom ne fit tant de bruit en si peu de temps; les échos ne répétaient que les louanges de Cendron; l'on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder, assez de bouche pour la louer.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas dans les lieux où elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait à cette nouvelle venue, en crevaient de dépit;[12] mais Finette se démêlait de tout cela de la meilleure grâce du monde, il semblait à son air qu'elle n'était faite que pour commander. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur soeur qu'avec de la suie de cheminée sur le visage, et plus barbouillée qu'un petit chien, avaient si fort perdu l'idée de sa beauté qu'elles ne la reconnurent point du tout; elles faisaient leur cour à Cendron comme les autres. Dès qu'elle voyait le bal près de finir, elle sortait vite, revenait à la maison, se déshabillait en diligence, reprenait ses guenilles; et quand ses soeurs arrivaient: "Ah! Finette, nous venons de voir, lui disaient-elles, une jeune princesse qui est toute charmante; ce n'est pas une guenuche comme toi; elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents sont de perles, ses lèvres de corail; elle a une robe qui pèse plus de mille livres, ce n'est qu'or et diamants. Qu'elle est belle! qu'elle est aimable!" Finette répondait entre ses dents: "_Ainsi j'étais, ainsi j'étais._--Qu'est-ce que tu bourdonnes?" disaient-elles. Finette répliquait encore plus bas: "_Ainsi j'étais._" Ce petit jeu dura longtemps; il n'y eut presque pas de jour que Finette ne changeât d'habits, car la cassette était fée, et plus l'on y prenait, plus il en revenait, et si fort à la mode, que les dames ne s'habillaient que sur son modèle.

Un soir que Finette avait plus dansé qu'à l'ordinaire, et qu'elle avait tardé assez tard à se retirer, voulant réparer le temps perdu et arriver chez elle avant ses soeurs, en marchant de toute sa force, elle laissa tomber une de ses mules[13], qui était de velours rouge, toute brodée de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin; mais le temps était si noir, qu'elle prit une peine inutile: elle rentra au logis un pied chaussé et l'autre nu.

Le lendemain, le prince Chéri, fils aîné du roi, allant à la chasse, trouve la mule de Finette; il la fait ramasser, la regarde, en admire la petitesse et la gentillesse, la tourne, la retourne, la baise, la chérit, et l'emporte avec lui. Depuis ce jour-là, il ne mangeait plus; il devenait maigre et changé, jaune comme un coing, triste, abattu. Le roi et la reine, qui l'aimaient éperdument, envoyaient de tous côtés pour avoir de bon gibier et des confitures. C'était pour lui moins que rien; il regardait tout cela sans répondre à la reine quand elle lui parlait. L'on envoya quérir des médecins partout, même jusqu'à Paris et à Montpellier; quand ils furent arrivés, on leur fit voir le prince, et, après l'avoir considéré trois jours et trois nuits sans le perdre de vue, ils conclurent qu'il était amoureux, et qu'il mourrait si l'on n'y apportait remède.

La reine, qui l'aimait à la folie, pleurait à fondre en eau de ne pouvoir découvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire épouser: elle amenait dans sa chambre les plus belles dames, il ne daignait pas les regarder. Enfin elle lui dit une fois: "Mon cher fils, tu veux nous faire étouffer de douleur; car tu aimes, et tu nous caches tes sentiments. Dis-nous qui tu veux, et nous te la donnerons, quand ce ne serait qu'une simple bergère." Le prince, plus hardi par les promesses de la reine, tira la mule de dessous son chevet, et l'ayant montrée: "Voilà, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouvé cette petite pouponne, mignonne, jolie mule, en allant à la chasse; je n'épouserai jamais que celle qui pourra la chausser.--Eh bien, mon fils, dit la reine, ne t'afflige point, nous la ferons chercher." Elle alla dire au roi cette nouvelle; il demeura bien surpris, et commanda en même temps que l'on allât, avec des tambours et des trompettes, annoncer que toutes les filles et les femmes vinssent pour chausser la mule, et que celle à qui elle serait propre épouserait le prince. Chacune, ayant entendu de quoi il était question, se décrassa les pieds avec toutes sortes d'eaux, de pâtes et de pommades. Il y eut des dames qui se les firent peler, pour avoir la peau plus belle; d'autres jeûnaient, ou se les écorchaient, afin de les avoir plus petits. Elles allaient en foule essayer la mule, pas une seule ne la pouvait mettre; et plus il en venait inutilement, plus le prince s'affligeait.

Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si braves, que c'était une chose étonnante.--"Où allez-vous donc? leur dit Finette.--Nous allons à la grande ville, répondirent-elles, où le roi et la reine demeurent, essayer la mule que le fils du roi a trouvée; car si elle est propre à l'une de nous deux, il l'épousera, et elle sera reine.--Et moi, dit Finette, n'irai-je point?--Vraiment, dirent-elles, tu es un bel oison bridé: va, va arroser nos choux, tu n'es propre à rien."

Finette songea aussitôt qu'elle mettrait ses plus beaux habits, et qu'elle irait tenter l'aventure comme les autres; car elle avait quelque petit soupçon qu'elle y aurait bonne part. Ce qui lui faisait de la peine, c'est qu'elle ne savait point le chemin; le bal où on allait danser n'était pas dans la grande ville. Elle s'habilla magnifique: sa robe était de satin bleu, toute couverte d'étoiles et de diamants: elle avait un soleil sur la tête, une pleine lune sur le dos; tout cela brillait si fort, qu'on ne pouvait la regarder sans clignoter des yeux. Quand elle ouvrit la porte pour sortir, elle resta bien étonnée de retrouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait portée chez sa marraine. Elle le caressa, et lui dit: "Sois le bienvenu, mon petit dada; je suis obligée à ma marraine Merluche." Il se baissa, elle s'assit dessus comme une nymphe. Il était tout couvert de sonnettes d'or et de rubans, sa housse et sa bride n'avaient point de prix; et Finette était trente fois plus belle que la belle Hélène.

Le cheval d'Espagne allait légèrement, ses sonnettes faisaient din, din, din. Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, les ayant entendues, se retournèrent et la virent venir; mais dans ce moment qu'elle fut leur surprise! elles la reconnurent pour être Finette Cendron. Elles étaient fort crottées, leurs beaux habits étaient couverts de boue: "Ma soeur, s'écria Fleur-d'Amour, en parlant à Belle-de-Nuit, Je vous proteste que voici Finette Cendron." L'autre s'écria tout de même; et Finette passant près d'elles, son cheval les éclaboussa et leur fit un masque de crotte. Elle se prit à rire, et leur dit: "Altesses, Cendrillon vous méprise autant que vous le méritez." Puis, passant comme un trait, la voilà partie. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour s'entre regardèrent: "Est-ce que nous rêvons? disaient-elles; qui est-ce qui peut avoir fourni des habits et un cheval à Finette? Quelle merveille! le bonheur lui en veut, elle va chausser la mule, et nous n'aurons que la peine d'un voyage inutile."

Pendant qu'elles se désespéraient, Finette arrive au palais. Dès qu'on la vit, chacun crut que c'était une reine; les gardes prennent leurs armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal allaient devant elle, disant: "Place, place! c'est la belle Cendron, c'est la merveille de l'univers." Elle entre avec cet appareil dans la chambre du prince mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charmé, souhaitant qu'elle eût le pied assez petit pour chausser la mule: elle la mit tout d'un coup, et montra la pareille, qu'elle avait apportée exprès. En même temps l'on crie: "Vive la princesse chérie! vive la princesse qui sera notre reine!" Le prince se leva de son lit, il vint lui baiser les mains; elle le trouva beau et plein d'esprit: il lui fit mille amitiés. L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent: la reine prend Finette entre ses bras; l'appelle sa fille, sa mignonne, sa petite reine; lui fait des présents admirables, sur lesquels le roi renchérit encore. L'on tire le canon;[14] les violons, les musettes, tout joue; l'on ne parle que de danser et de se réjouir.

Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier. "Non, dit-elle, il faut avant, que je vous conte mon histoire:" ce qu'elle fit en quatre mots. Quand ils surent qu'elle était née princesse, c'était bien une autre joie, il tint à peu qu'ils n'en mourussent; mais lorsqu'elle leur dit le nom du roi son père, de la reine sa mère, ils reconnurent que c'était eux qui avaient conquis le royaume. Ils le lui annoncèrent; et elle jura qu'elle ne consentirait point à son mariage qu'ils ne rendissent les États de son père. Ils le lui promirent; car ils avaient plus de cent royaumes, un de moins n'était pas une affaire.[15]

Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour arrivèrent. La première nouvelle fut que Cendron avait mis la mule; elles ne savaient que faire ni que dire, elles voulaient s'en retourner sans la voir. Mais quand elle sut qu'elles étaient là, elle les fit entrer: et, au lieu de leur faire mauvais visage, et de les punir comme elles le méritaient, elle se leva, et alla au-devant d'elles les embrasser tendrement; puis elle les présenta à la reine, lui disant: "Madame, ce sont mes soeurs, qui sont fort aimables; je vous prie de les aimer." Elles demeurèrent si confuses de la bonté de Finette, qu'elles ne pouvaient proférer un mot. Elle leur promit qu'elles retourneraient dans leur royaume, que le prince le voulait rendre à leur famille. A ces mots, elles se jetèrent à genoux devant elle, pleurant de joie.

Les noces furent les plus belles que l'on eût jamais vues. Finette écrivit à sa marraine, et mit sa lettre avec de grands présents sur le joli cheval d'Espagne; la priant de chercher le roi et la reine, de leur dire son bonheur, et qu'ils n'avaient qu'à retourner dans leur royaume.

La fée Merluche s'acquitta fort bien de sa commission. La père et la mère de Finette revinrent dans leurs États, et ses soeurs furent reines aussi bien qu'elle.

MORALITÉ.

Pour tirer d'un ingrat une noble vengeance, De la jeune Finette imite la prudence; Ne cesse point sur lui de verser des bienfaits: Tous tes présents et tes services Sont autant de vengeurs secrets, Qui dans son coeur troublé préparent des supplices. Belle-de-Nuit et Fleur-d'Amour Sont plus cruellement punies Quand Finette leur fait des grâces infinies, Que si l'Ogre cruel leur ravissait le jour. Suis donc en tout temps sa maxime, Et songe en ton ressentiment, Que jamais un coeur magnanime Ne saurait se venger plus généreusement.

[Note 1: qui avaient mal fait leurs affaires, _who did not act well_.]

[Note 2: A l'égard de, _as to_.]

[Note 3: Dada, _little-horse_.]

[Note 4: Que vous n'en ferez rien, _that you will not do it_.]

[Note 5: comme plâtre, _like a dog_.]

[Note 6: Babouine, _simpleton_.]

[Note 7: à la belle étoile, _in the open air_.]

[Note 8: N'eut garde de les agacer, _was afraid to vex them_.]

[Note 9: En besogne, _at work_.]

[Note 10: Elle pleurait à étouffer, _she wept to excess_.]

[Note 11: la battaient à la laisser pour morte, _they beat her to death_.]

[Note 12: En crevaient de dépit, _bursted with rage_.]

[Note 13: Mules, _slippers_.]

[Note 14: L'on tire le canon, _they fired the cannon_.]

[Note 15: n'était pas une affaire, _was of no consequence_.]

LA CHATTE BLANCHE.

Il était une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux; il eut peur que l'envie de régner ne leur prît avant sa mort; il courait même certains bruits qu'ils cherchaient à s'acquérir des créatures,[1] et que c'était pour lui ôter son royaume. Le roi se sentait vieux; mais son esprit et sa capacité n'ayant point diminué, il n'avait pas envie de leur céder une place qu'il remplissait dignement. Il pensa donc que le meilleur moyen de vivre en repos, c'était de les amuser par des promesses dont il saurait toujours éluder l'effet.

Il les appela dans son cabinet, et, après leur avoir parlé avec beaucoup de bonté, il ajouta: "Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que mon grand âge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon État avec autant de soins que je le faisais autrefois; je crains que mes sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tête d'un de vous autres; mais il est bien juste que, pour un tel présent, vous cherchiez les moyens de me plaire, dans le dessein que j'ai de me retirer à la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli et fidèle, me tiendrait bonne compagnie; de sorte que, sans choisir mon fils aîné plutôt que mon cadet, je vous déclare que celui des trois qui m'apportera le plus beau petit chien sera aussitôt mon héritier." Ces princes demeurèrent surpris de l'inclination de leur père pour un petit chien; mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte,[2] et ils acceptèrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un; l'aîné était trop timide ou trop respectueux pour représenter ses droits. Ils prirent congé du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries, ajoutant que, dans un an sans y manquer, ils revinssent, au même jour et à la même heure, lui apporter leurs petits chiens.

Avant de partir, ils allèrent dans un château qui n'était qu'à une lieue de la ville. Ils y menèrent leurs plus confidents, et firent de grands festins, où les trois frères se promirent une amitié éternelle; qu'ils agiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, et que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres. Enfin ils partirent, réglant qu'ils se trouveraient à leur retour dans le même château, pour aller ensuite chez le roi. Ils ne voulurent être suivis de personne, et changèrent leurs noms pour n'être pas connus.

Chacun prit une route différente. Les deux aînés eurent beaucoup d'aventures; mais je ne m'attache qu'à celles du cadet. Il était gracieux; il avait l'esprit gai et réjouissant, la tête admirable, la taille noble, les traits réguliers, de belles dents, beaucoup d'adresse dans tous les exercices qui conviennent à un prince. Il chantait agréablement, il touchait le luth et le théorbe avec une délicatesse qui charmait; il savait peindre: en un mot, il était accompli; et pour la valeur, cela allait jusqu'à l'intrépidité.

Il n'y avait guère de jours qu'il n'achetât des chiens, de grands, de petits, des lévriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, épagneuls, barbets, bichons. Dès qu'il en avait un beau, et qu'il en trouvait un plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre; car, il aurait été impossible qu'il eût mené tout seul trente ou quarante mille chiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, ni pages à sa suite. Il avançait toujours son chemin, n'ayant point déterminé jusqu'où il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, du tonnerre et de la pluie dans une forêt, dont il ne pouvait plus reconnaître les sentiers.

Il prit le premier chemin et, après avoir marché longtemps, il aperçut un peu de lumière; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison proche où il se mettrait à l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guidé par la lumière qu'il voyait, il arriva à la porte d'un château, le plus superbe qu'il ne se soit jamais imaginé. Cette porte était d'or, couverte d'escarboucles dont la lumière vive et pure éclairait tous les environs: c'était elle que le prince avait vue de fort loin. Les murs étaient d'une porcelaine transparente, mêlée de plusieurs couleurs, qui représentaient l'histoire de toutes les fées, depuis la création du monde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau d'Ane, de Finette, de l'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentinvert et de cent autres, n'y étaient pas oubliées. La pluie et le mauvais temps l'empêchèrent de s'arrêter davantage dans un lieu où il se mouillait jusqu'aux os, outre qu'il ne voyait point du tout aux endroits où la lumière des escarboucles ne pouvait s'étendre.

Il revint à la porte d'or; il vit un pied de chevreuil attaché à une chaîne toute de diamants; il admira cette magnificence, et la sécurité avec laquelle on vivait dans le château: car enfin, disait-il, qui empêche les voleurs de venir couper cette chaîne, et d'arracher les escarboucles? ils se feraient riches pour toujours.