Part 15
Savoir!... oh! savoir ce qui demeurait d’elle dans cette pensée, traversée sans cesse par tant d’autres images qu’elle ignorait!... Au fond de ces yeux, dont la gravité caressante pénétrait encore son âme, à travers la distance, le temps, du même frisson de délice et de détresse!...
Cependant Berthe achevait sa lecture. Elle repliait la lettre, sans parler. Une ironie subtile faisait fléchir sa bouche.
--«Eh bien?...» demanda la tremblante Nicole, en reprenant le papier.
--«Mon Dieu,» fit sa cousine, «je trouverais cruel de m’écrier: «Comme j’avais bien vu!»
--Quoi donc? Qu’avais-tu vu?
--Que ton poète possédait un fonds de caractère très positif, très pratique. Combien tu dois te féliciter, ma petite Nicole, de ne pas t’être laissé prendre aux belles phrases de ce jeune arriviste! Si tu avais eu le malheur de lui céder, il épouserait quand même aujourd’hui sa petite millionnaire. Seulement il ne t’en demanderait pas la permission. Imagine où tu en serais!...»
Sous le cinglement de ces réflexions, d’autant plus cruelles qu’elles paraissaient plus justes, quelque chose éclata dans le cœur de Nicole. Une effervescence douloureuse, qui la surprit elle-même, fit jaillir le fiel et le sang de son mal. Avant même d’avoir pesé la portée de ses paroles, elle s’écria:
--«Où j’en serais?... Pas dans un isolement ni un chagrin plus irrémédiables. Au contraire. Coupable, j’eusse été plus adroite. Raoul n’aurait rien su. Je n’aurais pas subi son éloignement toujours accentué, sa rancune secrète... Peut-être pire...»
Quand ce dernier mot glissa, comme involontairement, et à peine articulé, entre les lèvres de Nicole, sa cousine cligna des yeux pour la regarder d’une façon plus aiguë.
Mme Raybois ne conservait guère de doute sur ce fait que Raoul Hardibert entretenait une liaison à Paris. Elle croyait même savoir quelle sorte de femme avait su capter et retenir un homme aussi incapable d’éprouver de l’amour, et qui, par orgueil, sentimentalité inavouée mais réelle, besoin de possession despotique, s’acharnait, sans en convenir, à vouloir l’inspirer.
Dès le premier jour, Berthe avait compris l’erreur commise par Nicole en laissant apercevoir à un mari de cette trempe qu’il pouvait un instant cesser d’être l’unique objet de son aveugle dévotion. Cette froideur, cette attitude dédaigneuse pour la fragilité romanesque des femmes, cette constante parade de raison et de logique, tous ces traits qui encourageaient la hasardeuse confidence, auraient dû l’arrêter dans la bouche de l’imprudente épouse. Plus pénétrante, elle se fût méfiée du paradoxe offert par cette nature si compliquée, où dominait un redoutable orgueil. Jamais, par la suite, Raoul ne lui fit un reproche. Au contraire. Pendant les premiers temps surtout, il affecta l’oubli complet d’une telle vétille. Car son amour-propre lui interdisait d’en prendre souci ouvertement. Surtout il se garda bien de jamais paraître s’inquiéter de son rival, le méprisant trop en apparence pour demander son nom. Mais une preuve que ses soupçons lui désignaient Ogier Sérénis, fut qu’il ne posa jamais une question sur le nouveau caprice du jeune homme, qui, après tant d’empressement succédant à tant d’indifférence, redevint de nouveau un étranger pour la Martaude.
La situation morale du ménage Hardibert ne changea donc pas extérieurement, sinon pour une observatrice aussi proche et avertie que Berthe Raybois. Celle-ci ne se trompa point sur les suites de la scène d’exaltation que lui raconta sa cousine. Le fait de cette exaltation même, les impétueux mouvements d’âme auxquels, dans la soirée décisive, avait, par instants, cédé la froideur de Raoul, devaient laisser un hostile souvenir à celui-ci. Une vague humiliation, traduite plus tard par des doutes ironiques, lui en demeurait certainement. Dès la première heure du lendemain, Nicole dut constater la démence de son espoir. En vain avait-elle cru que les résolutions généreuses acceptées en commun pour la Martaude, et la sincérité éperdue de sa confession, leur ouvriraient, à elle et à son mari, une région d’intimité très haute, moins ardente que l’amour, mais supérieure peut-être. Elle avait trop jugé le cœur de Raoul d’après le sien, qui, parmi les déchirements, les pleurs, le repentir, le pardon, l’enthousiasme, fondait, se donnait, et trouverait la force de ne pas se reprendre. L’émotion ne violentait que passagèrement celui de Hardibert, en défense contre tout entraînement, et qui, après le passage de la flamme, se contractait avec plus de rudesse dans la logique, le scepticisme, et une singulière méfiance de ce qu’il appelait «les emballements féminins».
Berthe Raybois ne s’étonna donc pas outre mesure lorsqu’elle entendit Nicole jeter le cri que la force des choses devait amener un jour: cri d’inverse repentir, trahissant le regret de l’impulsion loyale, de la bonne action maladroite, expiée plus douloureusement que ne l’eût été la faute astucieuse, dont elle n’ignorerait pas, du moins, à jamais, les délices.
--«Non, non...» hasarda la veuve, troublée par la logique pervertissante de la vie, qu’invoquait souvent sa propre amertume, et que cependant elle se résignait mal à reconnaître pour cette tendre femme, «ne dis pas cela, ma petite Niclou. Tu as agi dans la vérité de ta nature. Tu n’aurais pu faire autrement sans souffrir encore davantage. Le mensonge t’aurait brûlé le cœur et les lèvres. Et ton dégoût serait atroce, aujourd’hui.»
Nicole eut un vague mouvement des épaules et de la tête. Elle ne savait plus, chavirée parmi les obscurs tourbillons des réminiscences, les réveils effarés de sensations, les échos du passé pleins de gémissements nostalgiques. Et cette lettre, sous ses doigts!... Cette lettre, signée d’un nom dont le sens n’avait guère changé pour son cœur, et qui, cependant, apparaissait,--déconcertant par les lointains intervenus,--comme celui d’un étranger.
--«Mon Dieu!...» murmura Berthe, devant un désarroi si évident. «Tu l’aimes donc toujours, ton Georget?...
--Le sais-je?...» dit la femme de Raoul.
--«Alors, je le sais, moi,» fit sa cousine, avec un demi-sourire compatissant.
La visite prit fin sur ces mots trop explicites. Nicole eût vainement tenté de ramener sur son secret le voile d’ignorance. Et comment parler ouvertement avec une autre, fût-ce avec cette confidente unique, de ce qu’elle ne voulait pas sonder en elle-même?
Machinalement, elle accomplit, à travers la fièvre des rues, qui augmentait la sienne, les démarches qu’elle s’était proposé de faire ce jour-là dans Paris. Assise dans le fiacre découvert, elle regardait, sans trop les voir, la multitude des visages défilant autour d’elle avec une rapidité de cinématographe. Tous ces gens-là, dans une telle hâte, les traits tirés de fatigue, se précipitaient vers l’avenir, hantés par le passé, portant sous leurs vêtements, comme l’enfant de Sparte, quelque bête dévoratrice, ayant un nom d’amour, de désir ou de regret. Elle se sentait avec eux tous une fraternité désolée.
Et voilà que, soudain, comme elle revenait vers la gare de l’Est, une physionomie connue surgit de la foule incessante et anonyme. A l’angle d’une place, au bord d’un trottoir, une femme se tenait debout, qui semblait suivre des yeux quelqu’un. Le regard de Nicole s’éclaira brusquement, s’empara, avant même que l’esprit en fût avisé, de la scène tout entière.
C’était devant l’église de Saint-Vincent-de-Paul. Au croisement de deux rues, une gentille silhouette bien parisienne, celle de Fanny Coursol, devenue couturière dans la capitale, faisait retourner les passants, par ce mouvement de prompte jalousie masculine qu’éveille toujours la visible préoccupation amoureuse d’une jolie femme. Celle-ci venait certainement de rencontrer, peut-être d’accompagner, quelqu’un qui l’intéressait fort. Elle cherchait encore à l’apercevoir, immobile et comme fascinée, le visage vers la rue des Petits-Hôtels. Nicole, se soulevant sur les coussins de son fiacre, crut distinguer dans cette direction, parmi le compacte va-et-vient de ce quartier d’affaires, une haute taille d’homme, et les larges bords d’un feutre gris. Elle eut un tressaillement, mais se reprit aussitôt, honteuse de l’idée qui, en un éclair, venait de lui traverser la cervelle.
--«Cocher, arrêtez là... Oui... au coin... à droite.»
Sans quitter la voiture, elle attendit que la jeune ouvrière se retournât.
La fille de Coursol était venue vivre à Paris de son travail quand le meneur socialiste, après une rupture violente avec le patron, avait quitté la Martaude. Coursol, emporté par sa passion politique, et surtout grisé d’ambition, se croyant capable de jouer un rôle, espérant peut-être obtenir un siège à la Chambre, comme tel cabaretier du Nord ou tel perruquier du Midi, avait pris une attitude d’opposition féroce lorsque Hardibert, privé des commandes de l’État, dut réduire le nombre de ses ouvriers ou leur salaire. Malgré les héroïques sacrifices du maître de la Martaude, un jour vint où il n’eut que le choix entre ces mesures, navrantes pour la population usinière. Coursol, à ce moment, récompensa bien mal son patron d’avoir risqué la ruine plutôt que de le sacrifier. La seule excuse du subordonné fut qu’il ne se rendit jamais compte d’une générosité dont le chef ne se vanta pas. Peut-être n’y eût-il pas cru. De bonne foi, sans doute, il établit dans la contrée une abominable légende, prétendant que M. Hardibert s’était mis d’accord avec le Gouvernement pour punir les ouvriers d’une élection fort pénible au Ministère d’alors. L’animosité de cet homme, très influent sur ses camarades, mit la Martaude à deux doigts d’un désastre. Et Berthe Raybois eut beau jeu pour développer son acide philosophie, exposant à Raoul que le bien porte de mauvais fruits tout autant que le mal, et que, pour être sage, il faut mettre dans la balance de ses résolutions, comme poids compensateur, les détestables passions humaines. «Faire le bien, en croyant au bien, c’est sauter d’un cinquième étage en se figurant que l’air vous portera,» déclarait cette raisonneuse. «Et c’est tout aussi vain, parce que l’excellence des résultats n’est jamais en rapport avec la beauté du geste.»
Coursol avait donc quitté la Martaude, entraînant avec lui un groupe de travailleurs, qu’il décidait à un essai de collectivisme appliqué, dans le genre du Familistère de Guise. Ils devaient, parmi leurs partisans politiques, recueillir l’argent nécessaire à l’établissement d’une usine qu’ils exploiteraient en commun. L’expérience n’avait guère séduit les députés du parti, gens prodigues de bonnes paroles et prêts à se pousser dans le Parlement aux dépens de tels illusionnistes, mais beaucoup moins disposés à leur confier des capitaux. L’entreprise vivotait médiocrement. Elle n’était pas encore sur pied, que la propre fille de l’initiateur, dépourvue de foi socialiste, ou navrée peut-être que son père se fût si brutalement conduit avec leurs patrons, se séparait de lui, pour se créer à Paris une situation indépendante, grâce à son habileté de couturière.
Mme Hardibert, quand son fiacre accosta le trottoir, n’attendit pas longtemps avant d’être aperçue par Mlle Coursol. Celle-ci, s’étant retournée presque aussitôt dans sa direction, la vit, et chancela presque. Une pâleur mortelle décolora ce fin visage aux doux yeux légèrement obliques, d’un charme délicat et bizarre, et que le séjour dans la grande cité fébrile avait encore affiné de contours aussi bien que d’expression. Son effarement fut si visible que Nicole se pencha, gracieuse, et dit,--sans employer toutefois le tutoiement de jadis:
--«Eh bien, Fanny... Est-ce que je vous fais peur?...»
La jeune couturière s’approcha aussitôt.
--«Non, madame,» répondit-elle, avec une crispation des traits, montrant le passage de l’appréhension à l’embarras, dans une ébauche convulsive de sourire.
«Allons,» pensa son interlocutrice, «elle vient sans doute de dire au revoir à quelque amoureux, et elle craint que je ne l’aie vue.»
Dans l’amollissement de sa propre faiblesse, elle se sentit pleine d’indulgence.
--«Voyons, Fanny, ne soyez pas ainsi gênée avec moi. Nous n’avons jamais pensé, à la Martaude, vous rendre responsable des extravagances de votre père, et nous savons parfaitement que vous en avez eu beaucoup de chagrin. Je vous garde autant d’affection que par le passé, ma bonne petite.»
Bienveillante, elle avançait vers Fanny, debout auprès du marchepied, son aimable visage, que l’arrière-pensée de sympathie dans le mystère d’amour faisait plus engageant encore que ses paroles.
--«Je le sais... Je vous en suis bien obligée, madame...» dit la jeune fille, dont la confusion ne se dissipait point.
--«Êtes-vous contente?... Le travail marche-t-il?...» questionna Mme Hardibert.
--«Oui, vraiment bien. Je n’ai pas à me plaindre.
--Je désirais vous confier un de mes costumes, Fanny,» reprit Nicole, sans vouloir remarquer l’évident désir qu’avait l’autre de s’échapper, «mais ma cousine, madame Raybois, m’a dit que vous ne prenez de l’ouvrage que pour les magasins. C’est vrai?... Vous ne cherchez pas de clientèle particulière?
--Non, madame.
--Cependant vous avez fait une exception pour madame Raybois. J’ai des droits au même privilège,» insista Nicole gentiment.
--«Oh! j’ai cessé aussi de travailler pour madame Raybois.»
Mlle Coursol ne se détendait point. Son mince visage restait glacé, avec une pâleur anormale aux lèvres et des ombres fuyantes sous les longues paupières trop courbes. Allons! il ne fallait pas songer à l’apprivoiser davantage. Sans doute son père l’avait reconquise, lui insufflant à la longue la haine et la méfiance de ces bourgeois, que la distance, maintenant, lui montrait sous un autre jour.
--«Eh bien, Fanny, je n’ai qu’à vous souhaiter bonne chance.
--Merci, madame... Et adieu,» dit la jeune couturière, qui tout de suite s’éloigna d’un pas preste, comme délivrée.
«Cette Berthe!... Elle n’avait que trop bien vu, cette fois,» songeait mélancoliquement Mme Hardibert, qui se rappela certaines attitudes étranges de sa cousine, tandis que son fiacre se remettait en route. «Je l’avais trouvée si drôle quand elle m’empêchait, sous un tas de prétextes, de visiter cette petite Coursol. «N’y va pas. Tu la trouveras changée. Quand ces filles-là viennent à Paris, la tête leur tourne... Tu auras un déboire... D’ailleurs elle ne fait pas de clientèle mondaine...» Et ceci... et cela... Pauvre Berthe, son pessimisme est si naturel, avec l’existence qu’elle a eue! Et je le reconnais, au moins ici, tristement justifié.»
La voiture s’arrêta devant la gare de l’Est.
«Avec tout cela, n’ai-je pas manqué mon train?...»
Nicole fila droit au quai, ayant déjà son billet de retour. Quand elle ouvrit son petit sac pour tendre le carton au timbre de l’employé, ses doigts effleurèrent la lettre de Georget, et un long frisson l’ébranla toute.
--«En voiture, madame!... en voiture!...»
Les portières claquaient. Elle se mit à courir pour atteindre les premières classes. Son jeune corps, oublieux des émotions paralysantes, eut un élan d’enfance, d’une vivacité élastique.
--«Nicole!... Par ici!... Nicole!...»
Un feutre gris, à larges bords, surgissait hors d’un carreau précipitamment abaissé.
D’un leste bond, elle s’éleva sur le marchepied. Quelqu’un saisit son bras. La strideur du coup de sifflet jaillit. Et, dans la secousse du départ, Nicole s’assit à côté de Raoul.
--«Tu étais donc à Paris?...» demanda celui-ci, baissant la voix à cause de deux autres voyageurs.
--«Tu sais bien que je déjeunais chez Berthe.
--Tiens, c’est vrai, je n’y avais plus pensé. Pourquoi ne me l’as-tu pas rappelé? J’aurais été te prendre.
--Voyons, Raoul... Souviens-toi que tu as décidé ton départ à l’usine, hier, et que tu m’as envoyé prévenir, en me demandant ton nécessaire de toilette. Tu n’es pas remonté me voir.»
Elle dit cela d’une voix indifférente, sans intention de reproche. Ne s’habituait-elle pas de plus en plus aux mille petits manques d’égards de son mari? La personnalité de cet homme,--et non pas seulement son égoïsme, car il y avait une nuance,--était trop impérieuse pour se plier aux sentiments d’autrui. Quand on les exprimait, ces sentiments, Hardibert ne mettait pas à leur céder une irréductible mauvaise grâce. Mais il lui était impossible de les percevoir par lui-même, dédaignant trop de s’assimiler des états d’âme étrangers aux siens. Or, depuis longtemps, la fierté de Nicole interdisait à celle-ci de réclamer ce qu’on ne lui offrait pas. Elle laissait donc le compagnon de sa destinée en sortir de plus en plus. D’ailleurs, avait-il jamais partagé son existence?... Raoul ne pouvait que côtoyer la vie d’une autre créature. Il vivait trop fortement la sienne pour palpiter d’un autre souffle, et il se fermait, d’une volonté trop rétive, à toute impression née dans une sensibilité extérieure.
Déjà, depuis quelques années, ses affaires l’obligeaient à des absences, qui ne se prolongeaient guère, mais se répétaient souvent. C’était devenu une circonstance courante qu’il partît pour vingt-quatre heures, comme il l’avait fait hier, en avertissant Nicole d’un mot, que, s’il se décidait à l’usine, il ne venait même pas toujours lui dire en personne. Cette fois-ci, pas plus qu’une autre, il ne s’expliqua, ni ne s’excusa. Et la causerie entre les deux époux n’eut pas de suite, parce que Raoul, pour marquer son horreur des épanchements dans les endroits publics, déplia presque aussitôt un journal.
Un instant plus tard, il se leva, désirant chercher une brochure qu’il avait jetée dans le filet. Afin de lui laisser plus de liberté de mouvements, et peut-être aussi pour mieux s’absorber dans ses rêveries, sa femme abandonna la place qu’elle occupait à son côté, pour s’asseoir en face, près de la portière.
Elle le vit alors de dos, debout devant elle, tandis qu’il fouillait dans un copieux bagage de paperasses. La ligne des épaules, la nuance du feutre gris, et cet autre gris plus foncé des cheveux, qui s’éclaircissait d’une tache de neige vers la tempe... tous ces détails, inobservés depuis longtemps, réveillèrent toutefois une image récente, et s’y juxtaposèrent avec une précision qui frappa Nicole d’une brusque stupeur.
Mais qu’était-ce que cette image? D’où venait-elle? A quelle seconde s’était-elle enfoncée dans le cerveau de celle qui s’étonnait ainsi?... Quoi!... tout à l’heure... rue des Petits-Hôtels?... Cette mâle silhouette dominant la foule... et suivie par des yeux humbles et fervents de femme?... Un nuage embruma la pensée de Nicole. Puis, tout à coup, un souvenir creva ce voile, comme un éclair. Une scène bien ancienne apparut. C’était le jour de la visite des Chabrial, le jour qui avait décidé tant de choses désormais entrées dans le domaine des réalités ineffaçables. Près de la source, dans l’ombre fraîche... Ils étaient plusieurs réunis là. Et cette enfant se tenait debout, regardant le maître avec ce même regard d’esclave amoureuse...
«Non, non!...» cria au fond de Nicole une voix récalcitrante. «A quoi vais-je penser là?... C’est abominable!»
Mais d’autres voix s’élevèrent:
«Rue des Petits-Hôtels, à deux pas de la gare de l’Est. Il allait prendre le train. De sa démarche allongée, il a eu le temps d’arriver pendant que je causais avec...»
Le raisonnement s’arrêta, buté contre un nom qui, déjà, provoquait une évocation déformée, projetait une ombre vilaine.
«Et l’embarras de cette fille!...»
Ce fut comme un éclat de vérité. Puis, de nouveau, tout dévia.
«Mais, quand même, elle pouvait le suivre du regard sans qu’il y eût rien entre eux, sans seulement qu’il l’eût vue et saluée...»
Alors, la voix adverse:
«Pourquoi se fût-elle trouvée là, précisément? Une femme qui travaille chez elle, que ses occupations retiennent à son atelier?...»
Ensuite, après une minute de tâtonnements éperdus dans d’opaques ténèbres:
«Berthe en a l’idée!... C’est pour cela qu’elle m’empêchait d’aller chez Fanny Coursol!... Quels drôles d’airs elle prenait en m’en détournant!... Oui, certes, voilà ses soupçons... Mon Dieu!... sa certitude peut-être!...»
En face de Nicole, Hardibert s’absorbait dans sa lecture. A un moment, quelque intuition confuse lui fit lever les yeux vers sa femme. Il ne remarqua rien sur ce visage, où il n’avait guère l’habitude de lire. Mais, sensible au charme fin de l’élégante créature, aux lignes jolies de sa toilette, flatté dans sa vanité de mari, il lui adressa, des yeux, un clignement amical.
Alors, un flot de détresse noya le cœur de Nicole. Elle aurait pu, avec si peu, avec quelque souplesse, quelque abandon dans ce mâle caractère, aimer uniquement cet homme, qui offrait tant de nobles traits à son admiration. Et lui-même, si seulement il avait lu en elle, s’il l’avait aidée à guérir, à oublier le rêve trop tendre, quand, avec une si folle sincérité, elle l’avait appelé à son secours!... Elle valait bien cet effort. Sa conscience le lui attestait. Mais non... Ces très petites choses, pour se réaliser, eussent demandé une intervention de miracle plus prodigieuse que n’en réclamerait le déplacement des montagnes. Et les discours s’y avéraient plus impuissants que tout. Nulle parole humaine ne traverse les remparts des âmes, quand celles-ci ne sont pas organisées pour l’unisson. Et, certes, rien n’est plus tragiquement insondable que les frêles mystères de leurs malentendus.
«Ah! lui... il m’aurait comprise...»
Tel fut le cri profond qui monta en Nicole, tandis que l’image de Georget s’imposait à elle, avec la suavité divine des graves yeux bleus, sur le rempart de Bruges. Éternel cri, où se lamente la solitude des cœurs, et qui fait sourire ou pleurer, suivant qu’on raille le sentimental mirage, ou qu’on saigne soi-même dans la torture de sa poursuite.
III
«Raoul, tu ne sais pas?... On nous demande Toquette en mariage.»
C’était Nicole qui parlait. Les deux époux avaient regagné la Martaude. Ils avaient dîné. Le soir s’avançait. Un soir presque d’automne, déjà brouillé au dehors d’une pluie fine, qui venait de s’établir. Le chef d’usine, regagnant son cabinet de travail, sa femme l’y avait suivi.--«J’ai une nouvelle à t’apprendre.» Avec une bonne grâce inaccoutumée, il se déclarait tout oreilles.--«Attends seulement que j’allume une cigarette.» Maintenant, il s’adossait à l’appui de la fenêtre, contre le gris brumeux de la nuit, tandis que, sur son bureau, la clarté d’une lampe électrique glissait sous un abat-jour de soie verte.
Un instant à peine auparavant, Nicole avait pris la résolution de lui montrer la lettre de Sérénis.
Et pourquoi ne la lui aurait-elle pas communiquée, puisque, en somme, l’épître était pour lui, du moins officiellement, presque autant que pour elle? C’est que, à tort ou à raison, la jeune femme soupçonnait Ogier de n’avoir mis que par simple précaution respectueuse les phrases concernant Hardibert. Quel motif aurait l’écrivain pour solliciter l’agrément d’un parrain et d’une marraine sans autorité sur sa fiancée, alors qu’il avait le consentement du père?... Non, c’était son aveu, à elle, qu’il souhaitait. Par cette démarche, il voulait lui prouver que le passé n’était pas mort, que, sans elle, il ne se croyait pas le droit de disposer irrévocablement de son cœur, ni surtout de le donner à celle qui fut mêlée à leur fragile roman. C’était aussi la permission de la revoir, qu’il implorait, puisque ce mariage le remettrait forcément en relation avec elle... Peut-être était-ce autre chose... Mais, à la dernière alternative, Nicole se refusait de songer. De toutes façons, la réponse qu’attendait son ancien ami d’enfance, c’était un mot d’elle à lui, une entente secrète, pleine d’une douceur amère, effaçant d’un commun accord le rêve d’autrefois, mais avec la mutuelle assurance que nulle rancune ne restait pour en empoisonner le souvenir.