Le Cœur chemine

Part 13

Chapter 133,630 wordsPublic domain

--«Votre grande taille, au moins, vous sert,» reprit Philippe, qui, de stature moyenne, n’apercevait plus la cascade lumineuse que par intermittents éclairs, entre la moustache d’un monsieur et l’oreille d’une dame, rapprochées d’ailleurs trop fréquemment.

Par une silencieuse mimique, il fit remarquer à Sérénis que le mari de la dame était en avant de ce couple.

--«Eh! qu’ils s’aiment donc!...» murmura l’écrivain.

Il mit dans cette exclamation un tel frémissement de mélancolie, que d’Orlhac tressaillit et le regarda.

--«Vous ne trouvez pas, vous,» reprit Ogier, répondant à ce mouvement, «que la vertu des femmes peut quelquefois être une vilaine chose?...

--Qu’entendez-vous par là?» dit le jeune diplomate d’une voix sourde.

--«J’entends que leur fidélité conjugale, seul devoir qui les affranchisse de tous les autres, est d’essence moins noble qu’une généreuse faute. La prudence, l’intérêt, la coquetterie, la froideur, en sont les plus sûrs éléments. Et en son nom, elles peuvent commettre des crimes!»

Le mot grinça, d’une amertume sauvage. Philippe d’Orlhac se taisait.

--«Ce n’est pas votre avis?...» insista l’écrivain.

--«Mon avis?...» répéta l’ancien amant de Marcienne de Sélys. «Est-ce que nous pouvons avoir un avis sur l’amour?... Nous avons seulement chacun notre façon d’en avoir souffert. Ne m’en veuillez pas de vous taire la mienne.»

L’accent déchiré émut Sérénis. Qu’était son regret, à lui,--dont il ne faisait plus guère à présent que de la littérature,--à côté d’une blessure si promptement, si profondément saignante? Sans la connaître, il en demeurait troublé, avec cette espèce de jalousie mystérieuse que nous inspirent les inconsolables tourments de l’amour, ceux que nous devinons supérieurs à notre propre endurance, et nés d’extases que nous ne connaîtrons jamais.

Comme le subit assombrissement de leurs pensées leur rendait plus étouffante la contrainte de la foule, tous deux, d’un tacite accord, essayèrent de battre en retraite. A peine retrouvaient-ils un espace relativement libre, qu’ils aperçurent, venant à eux, les amis de M. d’Orlhac. Ceux-ci, en effet, s’étaient arrêtés près du pont d’Iéna, pour écouter un concert de trompes.

--«Vous savez bien,» dit M. Mériel au secrétaire d’ambassade, «qu’avec Toquette la ligne droite n’est jamais le chemin d’un point à un autre.»

«Toquette!...» Le grand corps de Sérénis oscilla comme par une secousse électrique. Il attacha des yeux effarés sur la jeune fille, qu’on lui présentait justement. Cette svelte taille élancée, à la ceinture fine, au buste gracieusement modelé, sous de floconneuses guipures, ne lui rappelait en rien l’écolière d’autrefois. Mais l’éclat du teint, la mousse dorée des cheveux, la malice de la bouche et du regard... Mon Dieu!... Était-ce possible?...

--«Vous ne vous rappelez pas Toquette, monsieur Sérénis?... Et notre rencontre d’Anvers?... Et mon entorse de Bruges?... Et mes roses de la Martaude?...»

La Martaude!... Un jet de glace et de feu parcourut les artères d’Ogier. Allait-il apercevoir, parmi ces gens qui l’entouraient, celle qu’évoquait la présence de cette jeune fille, celle qu’il n’avait pas revue depuis le soir... Non, elle n’était pas là. Il se ressaisit, devant tous ces yeux rencontrés, où il lisait de l’étonnement.

--«Pardonnez-moi... C’est une telle surprise!... Comment! si je me rappelle mademoiselle Toquette?... Mais je crois bien!... J’espère, monsieur, que mademoiselle votre fille ne vous a pas dit trop de mal de son ancien ami?»

Paul Mériel protesta. C’était un solide gaillard, qui n’accusait pas la cinquantaine, et que sa physionomie vive, d’un roux grisonnant,--très ressemblante, quoique masculinisée et épaissie, à celle de sa fille,--montrait bien l’homme d’aventures, d’imagination et d’entrain, qui avait fini par forcer la main à la Fortune.

--«Eh bien, voyons... Si nous ne restions pas là, à nous faire lapider de coups de coude. Allons prendre des glaces là-haut, sur une des terrasses. Nous verrons mieux l’effet des fontaines.»

Le groupe se mit en mouvement. Et, soit hasard, soit que les volontés y eussent tendu inconsciemment, Ogier se trouva près de Toquette.

Elle ne s’effarouchait pas d’un tête-à-tête, qu’elle accentua plutôt, ralentissant le pas pour rester en arrière. Ses indépendantes allures d’autrefois n’avaient pris que plus de décision par son séjour en Amérique et l’assurance de la richesse. Seulement, les gestes capricants et l’impertinence agressive de l’âge ingrat, étaient remplacés par la souple grâce et la finesse malicieuse de la vingtième année.

Ogier regardait cette grande fille élégante, mais sans l’observer pour elle-même. A peine se rendait-il compte, en une saveur accrue, de ce charme étrange vaguement remarqué par lui lorsqu’elle était gamine. Tout ce qu’il se dit d’elle, c’est qu’il ne la trouvait pas devenue jolie. Mais elle évoquait en lui trop de souvenirs--et de trop poignants,--il attendait de cette rencontre trop de révélations plus ou moins cruelles, pour s’attacher à ce qui la touchait personnellement. Des questions lui brûlaient les lèvres. Cependant il eut la discrétion d’attendre.

--«Monsieur Sérénis,» disait-elle. «M’avez-vous pardonné?

--Vous avoir pardonné?...» répétait-il. «Mais quoi donc?...»

Presque inquiet, rapportant tout à une seule pensée, il se demandait si elle n’allait pas lui présenter des excuses pour l’avoir tant gêné jadis dans un bonheur si vite évanoui. Le sourire mystérieux de Toquette accentuait cette crainte.

--«Vous étiez si fâché,» reprit-elle, «le dernier jour!... avant que je parte pour la pension... parce que je vous avais surpris en vous jetant des roses.»

Ah! le banc de la Martaude... L’attente ravie... La silhouette juvénile dans la simple robe blanche, sous le canotier de paille, qui passa la grille et remonta l’allée!... Comme elle était songeuse, la douce Nicole!... Que pensait-elle à ce moment-là?...

--«Comment, mademoiselle!... J’ai eu le mauvais goût de me fâcher parce que vous me jetiez des roses?... Vous n’avez pas fait serment de ne plus recommencer, j’espère?...»

Toquette coula vers lui un regard intrigué. Elle percevait l’intonation factice, devinait l’esprit ailleurs.

--«Avec les mêmes roses?» demanda-t-elle. «Je m’en garderais bien. Elles voleraient en miettes, les pauvres.

--Puis il faudrait d’abord les retrouver,» dit-il machinalement.

--«Les retrouver!... Je vous les montrerai, si vous ne leur avez pas trop gardé rancune.

--Où donc?» fit-il, commençant à s’intéresser.

--«Mais, dans le sachet où je les conserve.

--Ici?... ou en Amérique?...

--En Amérique et ici. Partout où je vais. Elles ne me quittent pas.»

Les admirables yeux graves d’Ogier se posèrent, et cette fois sans regarder en dedans vers le passé, sur le visage de la jeune fille. Toquette brava ce regard, avec un embarras fier et charmant. A la fin, pourtant, ses cils fauves battirent.

Qu’éprouvait-il?... Était-ce donc un regret d’imagination, sans racines au fond du cœur, l’élancement d’une cicatrice toute superficielle, ce frisson qui le secouait si fort depuis quelques minutes, puisqu’une coquetterie de femme suffisait à l’en distraire? Lui-même s’étonna de l’attrait substitué au souvenir, et qui, brusquement l’appelait hors du plaintif autrefois.

--«Ah?» disait Toquette en riant. «Je puis bien vous l’avouer, maintenant que je suis une grande personne, à qui le flirt est permis. Vous fûtes le héros de ma treizième année. Tiens, voilà un alexandrin!... Je vous le cède, sans réclamer de droits d’auteur.»

Elle noyait sous son espiègle gaieté la confession trop significative de tout à l’heure, et qui lui avait valu un tel regard. L’instinct défensif de son sexe la tenait, allègre et vaillante, sur le rempart de son secret, prête à le préserver par la raillerie et toutes les ruses de guerre, si elle l’avait en vain compromis.

--«J’étais une romanesque petite folle,» reprenait-elle. «Vos vers, que vous nous récitiez, vos belles phrases sur la poésie de Bruges, vos attitudes élégiaques, m’avaient tourné la tête. Et j’étais jalouse... Ah! que j’étais jalouse!...

--De qui étiez-vous jalouse?...» questionna Ogier, dont le cœur battit de nouveau sous un flot, mais ralenti, de l’émotion ancienne.

--«De ma marraine, tiens!... Vous lui faisiez bien un peu la cour?... Allons, soyez franc.

--Comment pouvez-vous croire?... Mon respect...

--Oh! votre respect... Vous y étiez bien forcé. Ma sage petite marraine n’est pas de celles à qui on manque.

--Vous l’avez vue récemment, madame Hardibert? Tout va-t-il suivant ses désirs?...»

La voix d’Ogier défaillit légèrement. Il posait enfin la question qui, tout d’abord, lui brûlait les lèvres. Mais il en attendait moins impatiemment la réponse.

Le clair visage de Mlle Mériel s’assombrit un peu.

--«Vous n’allez pas me croire,» dit-elle avec un sérieux imprévu. «Je n’ai pas encore rendu visite à ma marraine depuis mon arrivée en Europe.

--Il y a longtemps?

--Deux ou trois semaines. Mais papa n’a jamais une heure à lui. Et puis, il fallait bien voir l’Exposition... La Martaude, c’est loin.»

Elle s’interrompit, confuse. Puis la vérité sortit, comme si la jeune insouciante eût soulagé sa conscience par un aveu. Les relations étaient devenues si rares avec les Hardibert, que Toquette ne savait trop comment les reprendre. Cinq ans auparavant, son père, pour qui s’annonçait la réussite d’une affaire importante, l’appelait en Amérique. Pour profiter du départ d’une famille disposée à l’escorter, elle avait dû se mettre en voyage d’un jour à l’autre. La correspondance avec sa marraine avait d’abord marché régulièrement, puis s’était espacée.

--«J’ai tellement l’horreur des banalités épistolaires,» soupira Mlle Mériel. «Quand les gens sont séparés de vous pour à peu près toujours, qu’ils ne vivront plus de votre vie, on a si tôt fait de n’avoir plus rien à leur dire.»

Du moins, elle était franche. Elle n’enguirlandait pas son jeune égoïsme, sa négligence, sa naïve ingratitude. Ogier entrevit ce caractère en contrastes, à la fois indifférent et fougueux, tenace pour soi, dépourvu de solidité pour les autres, et peu capable de sacrifice. Elle avait pourtant une excuse, que sa délicatesse n’eut garde d’alléguer: son enfantine griserie de la soudaine fortune paternelle, les gâteries absurdes dont, immédiatement, elle fut accablée. Aucune allusion de sa part ne signala ce changement dans son destin. Simple marque d’une élégance naturelle, qui lui interdisait d’attacher tout haut quelque importance à l’argent.

--«Comment se fait-il,» interrogea Sérénis, «qu’oublieuse d’une si exquise marraine, vous ayez gardé le souvenir du méchant camarade de passage que j’avais été pour vous?»

Peut-être voulait-il provoquer le retour des déclarations de tout à l’heure. A travers le babillage de Toquette, il perdait un peu la certitude qui, un instant auparavant, était entrée en lui comme un aiguillon, dont il goûtait l’atteinte fiévreuse et légère. Cela ne lui déplaisait pas de recevoir encore les avances plus ou moins directes de cette capiteuse fille. Il la voyait mieux à présent. Dans ses yeux d’or, sa peau transparente, sa mousseuse chevelure, sa longue taille pliante, une vie magnétique frémissait. Pourtant, non, elle ne l’attirait pas. D’ailleurs, que voulait-elle? Se jouer un peu de lui, sans doute, le piquer à son tour, ne pas rester sur son échec de petite amoureuse précoce. Il la sentait pétrie de caprices. Et n’était-elle pas riche à se les passer tous? Quelque chose se cabra en lui. Il n’y pensait que trop, à cette fortune, depuis que tous deux marchaient côte à côte. Eh bien, quoi? Pourquoi s’en voudrait-il? N’avait-il pas souvent songé, sans en rougir, à faire un mariage avantageux. Il apportait le succès, la célébrité... C’était un échange.

De telles réflexions se suivaient en lui, rapides, fuyantes et réitérées, comme les ondes voisines, aux reflets changeants, dont la chute incessante étourdissait. On les apercevait maintenant de haut. Le groupe était parvenu sur une des terrasses, et même, par une manœuvre savante, venait de s’emparer d’une table, au bord de la balustrade, que des dîneurs attardés abandonnaient. Par exemple, on n’aurait pas de sitôt un garçon pour la débarrasser. Toquette déclara, non sans raison, que les reliefs des autres l’écœuraient. Sous ce prétexte, elle s’accouda plus loin, à la rampe de simili-marbre, contente de poursuivre sa causerie avec Ogier, qui, bien entendu, ne la quitta pas.

Tardivement, elle répondait à sa dernière question.

--«D’abord, je ne l’ai pas oubliée, ma gentille petite marraine. J’ai un peu lâché la correspondance. Mais c’est tellement rasant d’écrire! Si j’avais dû échanger des lettres avec vous, il y a beau temps sans doute que je serais revenue de mes illusions.

--A la bonne heure!» dit-il, découvrant une câlinerie d’intonation dans la malice des mots, et se prêtant d’autant plus volontiers à la plaisanterie. «Vous me parlez comme quand vous aviez douze ans. Je vous retrouve. Nous allons être de bons ennemis, ainsi que jadis.

--Vous savez que je me ressens encore de mon entorse. J’ai gardé une faiblesse de la cheville. Dieu! que je vous en ai voulu!

--De votre entorse?

--Parfaitement.

--Mais en quoi étais-je cause?...

--Vous restiez toujours en arrière, avec marraine. Moi, par énervement, j’ai pressé le pas. Et puis, je rageais... J’ai tapé du pied, en me retournant vers vous... Crac! ça y était.

--Cette petite Toquette!...» murmura Ogier.

Sa voix traîna, caressante. Et il appuya de nouveau sur la fraîche physionomie un regard qui se troublait un peu. Il ne distinguait plus bien ce qui se passait en lui. Le présent, le passé, mêlaient leurs suggestions pénétrantes. D’où venait que, soudain, il discerna, dans l’écheveau embrouillé de ses sentiments, une satisfaction bizarre de ce que les Mériel eussent laissé se dénouer presque entièrement leurs rapports avec les Hardibert?... Lui qui, moins d’une demi-heure auparavant, n’avait vu dans sa rencontre inopinée avec Toquette que l’occasion d’entendre parler de Nicole.

--«Fifille, ta glace est en train de fondre,» claironna la voix éclatante de Mériel.

On les avait enfin servis. Du linge mal cylindré, jeté à la hâte sur les maculatures de la nappe, donnait une virginité relative à la table. Un soir d’illuminations, il ne fallait pas être exigeant. Une retraite aux flambeaux se déroulait en bas, sillonnant la foule obscure d’une traînée de ballons lumineux. On se demandait par quel miracle pouvait s’ouvrir la dense masse humaine, et si ces grosses boules orangées ne roulaient pas d’elles-mêmes sur le dru moutonnement des têtes, au lieu d’être portées par des corps en marche. Des musiques militaires épandaient des rythmes, des clameurs et des frissons de cuivre, qui semblaient les accents exaspérés ou plaintifs de l’énorme houle vivante. Puis, dans des silences inexpliqués, presque sinistres, revenait le mugissement doux de la cascade, dont ruisselaient sans fin les eaux diaprées, splendides et fugitives. Une chaleur suffocante montait dans l’air épaissi. Autour des globes lumineux, on voyait trembler la poussière. Et là-bas, très loin, vers l’ouest, par-dessus les palais lisérés de cordons de gaz, l’agonie du jour s’achevait en une pâleur à peine verte, tandis que du phare allemand un formidable pinceau de lumière électrique, promené frénétiquement, balayait de temps à autre ce chaos et en faisait surgir de stupéfiantes apothéoses.

Toquette et Ogier s’assirent avec les autres pour humer leurs glaces. La conversation se généralisa. Ce fut Paul Mériel qui, le premier, prononça le nom qui faisait sauter le cœur de Sérénis.

--«Ces pauvres Hardibert... Les voyez-vous souvent, monsieur?» demanda l’inventeur du Trust de la publicité.

--«Mais non... La vie est si dévorante! Il y a des années que je ne leur ai fait visite. Je suis fort coupable envers eux.

--C’est comme nous. Il faudra nous accompagner à la Martaude. Nous nous ferons pardonner ensemble.

--Mais,» demanda l’écrivain, «pourquoi dites-vous «ces pauvres Hardibert»? Leur serait-il arrivé malheur?

--Comment?... Vous ne savez pas?... En effet, vous avez dû les négliger depuis longtemps. Mais, la Martaude a traversé une crise terrible! Ils ont été à deux doigts de la faillite.

--Pas possible! Un établissement si prospère!...

--Ah! c’est que la politique s’en est mêlée. Un moment, Hardibert pensait abandonner la partie. L’État, son meilleur client, le boudait. Et les ouvriers, tandis qu’il les nourrissait en sacrifiant sa fortune personnelle, lui jouaient des tours pendables. Quand on chômait, les gaillards trouvaient bon d’être payés tout de même. Et si, par hasard, l’ouvrage donnait un peu, ils réclamaient de l’augmentation et tenaient la dragée haute. Ah! ç’a été dur!

--Et monsieur Hardibert s’en est tiré!... Il est tellement énergique!

--On l’a aidé aussi... Quelqu’un a mis à propos des fonds dans l’affaire.»

Toquette eut un brusque accès de toux. Et Sérénis vit, à un mouvement de son buste, qu’elle avançait le pied vers son père, par dessous la table. Il comprit. Le Trust de la publicité ne s’était pas montré ingrat. Mais c’était peut-être pire de laisser refroidir une amitié, après avoir cru solder la dette de cœur avec de l’argent.

--«D’ailleurs,» continua Mériel, empressé à faire dévier le sujet sur l’indication de sa fille, «j’ai appris, depuis mon arrivée en France, que, d’aucune façon, le bonheur n’est à la Martaude.»

Ogier sentit le reflux de son sang. De jour, on l’aurait vu pâlir.

--«Comment cela?»

Mériel hocha la tête, et jeta un regard circulaire, comme pour dire qu’il ne pouvait s’expliquer devant des étrangers, ni à portée de virginales oreilles. Malgré cette mimique expressive, Sérénis, tenaillé d’une curiosité douloureuse, ne put se tenir d’insister.

--«Vous m’étonnez. Madame Hardibert est femme à mettre le bonheur partout.

--Aussi n’est-ce pas sa faute. Gardez-vous de rien préjuger contre elle,» riposta Mériel avec chaleur.

Sérénis ne devait pas en apprendre davantage ce soir-là. Les Américains, que cette causerie n’intéressait pas, jugèrent à propos d’intervenir. Malgré leurs efforts pour parler français, ils revenaient fréquemment à leur idiome natal, que l’écrivain n’entendait guère. Toquette cessait de s’occuper de lui, prise tout entière par un spectacle qui l’amusait. Un ouvrier, pour arranger quelque chose à l’une des herses électriques, s’avançait au rebord du bassin, dans l’éclaboussement de l’eau. A un moment, il gravit deux degrés de la cascade, sous la puissante douche multicolore. Le public l’acclamait. Ogier, machinalement, regardait l’homme. Le bourdonnement de la foule, les hurrahs, la chanson liquide des fontaines, les musiques éparses, tourbillonnaient en rafales nostalgiques au fond de son âme. La réflexion de Philippe lui revint: «Nous ne pouvons juger l’amour. Nous avons seulement chacun notre manière d’en souffrir.» Il se tourna, dans l’espoir instinctif de rencontrer la fraternelle mélancolie du jeune diplomate. Et seulement alors, il s’avisa que d’Orlhac ne les avait pas suivis sur la terrasse, mais avait dû prendre congé au pied de l’escalier, tandis que lui-même s’attardait avec Toquette.

Alors il se sentit incapable de prolonger, à côté de cette attirante fille, l’étrange désarroi de sa pensée, ni surtout de supporter davantage le remords bizarre dont, sans l’analyser, il éprouvait le malaise croissant. Que faisait-il ici? Vers quoi donc allait-il?... Et là-bas, à la Martaude, Nicole était malheureuse... Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... N’avait-elle pas choisi, jadis?... Ne lui avait-elle pas impitoyablement broyé le cœur?... Donc il était libre... Et il serait vraiment trop généreux de la plaindre!... Par moments, au cours des années, il avait cru l’oublier tout à fait. Ou, du moins, sa peine, qui lui restait chère, n’était plus qu’une plainte éolienne dans sa mémoire de poète, une mélodie amèrement douce, qu’il se plaisait à faire pleurer sur les lèvres de ses héros. D’où venait donc qu’il se trouvait si malheureux ce soir?... Et surtout si mécontent de lui-même?...

Allons! il allait se retirer. Dès qu’il serait seul, il trouverait le mot de cette énigme.

Ogier s’excusa donc auprès de ses compagnons. Personne n’essaya de le retenir. Aussi, comme il s’éloignait, fendant avec difficulté la cohue, s’énervant de la torpidité de ces troupeaux béats, et les traversant avec une vigueur presque brutale, Sérénis emportait une impression dominante: le dépit d’avoir constaté combien aisément Toquette le laissait partir, tellement distraite par les acrobaties hydrauliques de l’ouvrier électricien, qu’elle lui avait serré la main et dit «au revoir» sans tout à fait tourner la tête.

Le jeune homme rentra à pied. Il n’avait plus son petit appartement de la rue de la Tour d’Auvergne, mais un rez-de-chaussée, avenue d’Antin, où, lorsqu’il y pénétra, l’électricité mit de douces luisances aux acajous de jolis meubles anglais, et se multiplia dans les petits carreaux des portes. La femme de ménage de jadis était remplacée par un valet de chambre. Sérénis ne se blasait pas encore sur la satisfaction de ce bien-être, témoignage matériel de ses succès. Chaque fois qu’il mettait la clef dans la serrure, qu’il revoyait la coquette ordonnance de son intérieur, il goûtait une joie de conquérant: «J’ai gagné cela sur la vie.» Son ambition lui présageait d’autres victoires. Et volontiers, désormais, sûr des glorioles de célébrité, il leur donnait une forme confortable et pratique. Une prévoyance avisée tempérait maintenant l’enthousiasme étourdi des années de chimère. Quelquefois il le constatait avec un sourire intérieur: «J’aurais été romanesque,» se disait-il, «si Nicole m’avait aimé. Elle seule m’aurait retenu dans le domaine du rêve. Puisqu’elle en a décidé autrement, j’ai toute liberté de m’apercevoir que la réalité n’est pas négligeable et de m’en assurer la jouissance. Peut-être dois-je bénir cette femme d’avoir si rudement secoué et dispersé les fleurs à l’arbre de ma vie, pour laisser les fruits y mûrir. Il ne me reste plus d’illusions, mais assez de délicatesse pour n’être pas un vulgaire jouisseur. La passion exaltée ne renaîtra plus en moi. Je suis dans les meilleures conditions pour savourer pleinement l’existence.»

Les réflexions de l’écrivain comportaient moins de sérénité quand il rentra, ce soir, de l’Exposition. Malgré l’espérance de les mieux démêler dans la solitude, il s’aperçut vite qu’il n’aurait rien à gagner à voir clair en lui-même. Ce qui s’y agitait de plus indistinct était peut-être d’essence supérieure aux raisonnements, aux résolutions, aux projets, qu’il arriverait à formuler. Souvenir, pitié, pardon, extases tendres, amour mal enseveli, voix de Bruges et du parc de la Martaude... c’était là ce qui tressaillait aux fibres profondes. Cependant que le langage précis des sens, de la vanité et de l’intérêt, ne se faisait pas faute d’évoquer la piquante Toquette, et son irritante coquetterie, et les millions de son père,--toutes choses qui pourraient contenir le bonheur, même si, pour les saisir, il fallait marcher un peu sur ces tronçons saignants que sont des rêves brisés, des caresses abolies et des espoirs déçus.

«D’Orlhac a raison,» se dit Ogier, tandis qu’il se retournait dans son lit sans trouver le sommeil. «Tous les jugements sur l’amour sont vains. Il n’y a que des façons de le sentir, soit, le plus souvent, d’en souffrir. Laissons-donc mon cœur malade être un champ de bataille aux regrets, aux scrupules et aux désirs. La victoire des uns et la défaite des autres se décideront en le meurtrissant. Mais ma pauvre sagesse psychologique n’y sera pas pour grand’chose, hélas!»

II

OGIER SÉRÉNIS À NICOLE HARDIBERT

Août 1900.

«Madame,