Le braconnier de la mer

Part 5

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La fillette leva vers Madeleine son visage aux traits tirés. D’une voix tremblante qui parfois sombrait dans un sanglot, elle recommença son navrant récit; et dans la grande pièce calme, illuminée par le rayonnement d’anciennes gravures, flotta l’aile du malheur qui, cette nuit, sur la mer démontée, avait rendu cette enfant orpheline, et fauché, gerbe précieuse, tout un bouquet de vies. Quand la petite fille se tut, le pêcheur tira la conclusion qui s’imposait:

--Alors, on vient prendre votre avis sur ce qu’il faut faire, Monsieur le curé. Censé un conseil de famille, quoi!

--Je suis touché de votre confiance à tous, mes amis, répondit le prêtre; mais il ne faut pas oublier qu’avant toute chose une déclaration officielle est nécessaire. Allons rendre visite au maire: c’est un esprit avisé et un excellent homme. Nous verrons avec lui comment il convient d’agir.

L’abbé Parand passa la main sur son front pour en écarter le souci de la _Jeune-Captive_, puis il atteignit un chapeau qui aurait eu tous les droits à ses invalides, mais que la charité pastorale condamnait à un service prolongé. Et tous cinq se dirigèrent vers la route qui, en bordure de la côte, joint Port-Joinville à Ker-Châlon. De ce côté, quelques villas élèvent leurs façades coquettes devant l’admirable tableau maritime qu’au lointain les grèves du continent ourlent d’or pâle. C’était là qu’habitait M. de Marcis, l’un des deux médecins et le maire de l’île.

Avec émotion, car un cœur pitoyable à la détresse humaine battait dans sa poitrine, l’officier municipal écouta l’histoire d’Annie. Il posa quelques questions, prit quelques notes, obtint du braconnier, passablement intimidé, une déposition en bonne forme quant à l’état dans lequel il avait trouvé l’épave de l’_Antoinette_. Puis, se tournant vers l’abbé Parand:

--Et bien! mon cher Curé, tout le monde a agi pour le mieux, n’est-il pas vrai? A votre avis, que convient-il de faire maintenant?

--Je crois que vous devriez écrire à l’oncle de cette enfant; il est, en somme, l’unique soutien naturel que nous lui connaissions.

--Parfaitement. Nous demanderons à ce monsieur quelles sont ses intentions à l’égard de la pauvre petite... Est-elle mignonne! Voyez-la donc... Mais, jusqu’à ce que nous soyons fixés?

--D’ici là, proposa le doyen avec bonté, les religieuses du Sacré-Cœur trouveront bien dans mon école libre un lit blanc pour recevoir cette oiselle tombée du nid, ou plus exactement surgie de la mer...

Depuis quelques instants le braconnier s’agitait sur sa chaise, tout comme si des langoustes vindicatives eussent tenaillé sa culotte. Ses lèvres frémissaient d’impatience contenue, il pétrissait sans ménagement son béret des grands jours. Si bien que Madeleine en eut pitié:

--Voyons, père Damase, vous avez une idée?

Le bonhomme éclata:

--Demoiselle, c’est pas pour dire du mal de ces dames de Mormaison, qui sont saintes, et dévouées, et tout; mais je ne vois pas la petite chez elles! Monsieur le curé m’excusera: ça me fait l’effet qu’elle serait à l’hospice!

Il se tut, reprit haleine; le curé interrogea avec indulgence:

--Quelle autre solution voyez-vous, mon ami?

--Oh! c’est simple! Sûr que je ne peux pas prendre cette petiote dans ma cambuse, et lui enseigner à tendre des nasses. Mais si la demoiselle voulait comme qui dirait être sa mère, au moins jusqu’à ce que l’oncle réponde, ça serait le mieux...

Un sanglot, menu comme un cri d’oiseau, vibra soudain, interrompant le débat; la fillette, épouvantée par les changements survenus autour d’elle, et plus encore par la disparition de ceux qu’elle aimait, la fillette, lassée de la contrainte que depuis si longtemps elle s’imposait, venait de se jeter en pleurant dans les bras de Madeleine, qui se refermèrent sur elle d’un geste maternel.

CHAPITRE VIII

Dans la rustique maison blanche, orgueil du quai Sadi-Carnot, qui est l’hôtel de ville à l’île d’Yeu, M. le maire dressait l’ordre du jour de la prochaine réunion municipale. Ce n’était pas là, on s’en doute, tâche exagérément compliquée, aussi le docteur put-il s’en écarter sans dommage afin de parcourir son courrier. Il alla tout de suite à une lettre timbrée de Monplaisir, qu’il attendait impatiemment, désireux qu’il était de voir fixer le sort de la petite naufragée.

M. de Marcis assura son lorgnon et lut:

Boulangerie du Progrès, Monplaisir, Rhône.

Ce mercredi, 10 janvier 1912.

MONSIEUR LE MAIRE,

J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre honorée du 7 courant, reçue hier matin, et de porter à votre connaissance tout qui concerne ma nièce Annie Lauroy, recueillie à l’île d’Yeu, après le naufrage que vous m’annoncez, et qui me bouleverse.

Mon frère cadet, Lauroy Jules, était depuis quinze ans premier-maître mécanicien du yacht _Antoinette_, appartenant à M. le comte de Gerdyvilliers. Mon pauvre frère jouissait de toute l’estime du comte, tant pour son savoir que pour ses qualités.

Aussi la comtesse avait-elle bien voulu proposer d’être la marraine de ma nièce, et quand ma belle-sœur mourut quelque temps après, Mme de Gerdyvilliers adopta pour ainsi dire Annie, qu’elle mit en pension chez les Sœurs de Saint-Charles, à Paris.

Pendant les vacances, elle prenait auprès d’elle la petite qu’elle traitait comme elle eût fait des enfants que le bon Dieu ne lui avait pas donnés. Ils devaient passer la fin de l’hiver aux Canaries, parce que la comtesse était délicate de la poitrine; ils avaient décidé d’emmener Annie, son couvent ayant été licencié à cause d’une épidémie de scarlatine. Mon frère nous avait envoyé une carte de Saint-Nazaire: nous ne pensions pas avoir le chagrin de le perdre si vite!

Pour ce qui est de notre nièce, nous avons longuement considéré le cas, ma femme et moi, depuis hier que nous avons reçu votre lettre. Bien entendu, nous sommes prêts à la prendre, si elle est abandonnée ou malheureuse: on sait ce qu’on doit à sa famille, et puis on ne voudrait pas laisser à l’Assistance un petit ange comme elle. Seulement nous en avons déjà six, et le septième en route... Et vous savez ce que c’est, Monsieur le maire, on n’amasse pas gros à faire le pain, surtout quand il y a tant de petites dents à mordre dans la miche.

Ceci est pour vous dire que nous serions heureux si les personnes charitables dont vous nous parlez, et qui ont recueilli Annie au moment du malheur, consentaient à en garder la charge. La petite est affectueuse, elle s’attachera vite à qui lui fera du bien; par ailleurs elle a une bonne santé, et elle est d’une bonne famille qui n’a toujours connu que Dieu et son devoir.

Comptant sur vous, Monsieur le maire, pour bien vouloir vous occuper sur place de cette affaire qui dépasse, vous le comprenez, non pas notre bonne volonté, mais nos moyens, nous sommes, en vous exprimant toute notre reconnaissance, vos respectueux serviteurs.

CLOTILDE ET PAUL LAUROY.

M. de Marcis ferma la lettre, et tout de go se mit, comme eût dit le braconnier de la mer, «en route pour la Meule». Il se sentait positivement des ailes, malgré son gilet bedonnant; en vérité, la solution n’était-elle pas la meilleure qui se pût présenter? Ce boulanger avait du bon sens.

Laissant l’anse des Bains à sa gauche, le médecin s’engagea dans l’intérieur de l’île. Comme il arrivait aux champs bordés d’éclats de roche fichés debout, et qui, pour la plupart incultes, ne donnent pas une haute idée de l’activité agricole des Islais, le maire aperçut L’abbé Parand qui marchait en lisant son bréviaire. Il s’écria gaiement:

--Ah! ah! mon cher Curé, je vous y prends! vous flânez! C’est fichtrement rare!

--Flânerie... occupée, si j’ose dire, répondit l’abbé en montrant son livre. Et puis, je vais à la Meule.

--Comme cela se trouve! Chez les Lemarquier?

--_Dixisti._

--Nous ferons donc route ensemble. Il faut que je voie le professeur au sujet de cette enfant.

--Vous avez une réponse?

--Je la reçois à l’instant. Voyez, Monsieur le Curé.

Tout en marchant, l’abbé lut avec une satisfaction évidente l’épître de l’honnête Lauroy; il la rendit à son vieil ami en constatant:

--Eh bien! tout s’arrange, me semble-t-il.

M. de Marcis se prit à rire:

--Oh! Monsieur le doyen qui cite Alfred Capus! Vous aurait-il converti à sa philosophie, par hasard?

--Ne me parlez pas, mon bon ami, de ces hommes de théâtre! répliqua le digne curé. Heureusement, notre île ignore leur engeance!

--Je me demande ce qu’ils viendraient y faire... sourit le praticien.

Une amicale controverse sur les dangers de la scène conduisit les deux promeneurs jusqu’à la rangée, dénudée par l’hiver, des ormeaux qui s’alignaient en face de la villa Lemarquier. La vieille bonne les introduisit dans la pièce où le savant travaillait, près de Madeleine occupée à tailler une robe de fillette.

--Bonjour, Messieurs! Quelles nouvelles apportez? eût demandé, d’après la tradition, Sarah Jennings, duchesse de Marlborough...

--Les meilleures sans doute au gré de votre chrétienne charité, cher Monsieur.

--Au sujet d’Annie, n’est-ce pas, Monsieur le Curé?

--Précisément, Mademoiselle, son oncle souhaiterait de vous la confier définitivement. Est-il besoin de vous dire que je n’y verrais nul inconvénient?

--Et que je n’y trouverais, moi, que des avantages, appuya le maire en tendant la lettre au professeur.

Celui-ci la lut à voix haute, puis, se tournant vers sa fille, qui s’efforçait de dissimuler son émotion:

--Eh bien, mon enfant, qu’en penses-tu?

Elle joignit les mains, leva son doux regard un peu terni. Elle était presque belle alors, la vieille fille, celle dont nul homme n’avait fait la reine de son foyer, et qui ne rêvait sur terre d’autre bonheur que celui de se dévouer. Avec élan Madeleine répondit:

--Que puis-je penser, père, sinon que je suis prête, comme toi-même, à ouvrir mon cœur, à recevoir en notre maison l’orpheline que le ciel nous envoie. Nous en ferons une vraie chrétienne, et nous lui indiquerons le chemin du bonheur en lui montrant celui du devoir.

--Bravo! mon enfant, approuva l’abbé. Dieu vous récompensera de cette bonne œuvre entreprise pour l’amour de lui. Vous en serez vous-même tout heureuse, par un effet de la divine justice.

--J’imagine, fit M. Lemarquier, que le braconnier sera satisfait, lui aussi, de la tournure prise par les événements.

--C’est vrai, ce vieux sanglier! Toujours farouche? Il m’est revenu que vous aviez baptisé son canot, Monsieur le Curé?

L’abbé montra au maire Madeleine souriante:

--Voici la dispensatrice de la grâce, mon bon ami.

--Monsieur le doyen, protesta la «demoiselle» toute confuse, ayez pitié de moi! Allons plutôt, si vous le voulez bien, annoncer la grande nouvelle à ce brave homme.

--Où est-il?

--Quelque part sur la côte, pas loin sans doute, à promener Annie pour laquelle il éprouve une tendresse de grand-père; je vous assure que c’est touchant...

De cette opinion qui d’abord avait fait sourire le maire, celui-ci comprit toute la justesse peu d’instants plus tard, quand nos amis, du haut de la falaise, aperçurent deux silhouettes connues qui se détachaient, assez proches, sur les récifs en dents de scie de l’Entaillée. C’était une petite forme hésitante et craintive, qu’une grande ombre, paternellement penchée, tenait solidement par la main au bord de l’abîme; on eût dit d’un aïeul guidant par son domaine une enfant très chère, longtemps perdue, enfin retrouvée.

Quand M. de Marcis eut mis le braconnier au courant de la situation nouvelle:

--Bon sang de bonsoir! gronda le sauvage en un rugissement contenu par égard pour la mignonne qui le regardait avec surprise, Monsieur le maire, vrai, vous me faites-t-il heureux!

Il prit dans ses bras l’enfant, l’éleva avec précaution et maladresse jusqu’à sa barbe rude:

--Petiote, dis, tu veux bien rester toujours avec la demoiselle?

--Oh! oui...

--Elle sera ta maman, tu comprends?

--J’ai jamais eu de maman, je serai si contente d’en avoir une!

Le bonhomme plaqua un gros baiser sur les joues fraîches, avant que de passer l’enfant à Madeleine. Puis, s’approchant du docteur, il demanda, soucieux:

--Alors, Monsieur le maire, qui est-ce qui sera tuteur?

--Dame, mon brave... hésita M. de Marcis...

--Oh! n’ayez pas peur, je sais bien que ce ne peut pas être un vieux loup comme moi. Je voudrais que l’on nomme M. Lemarquier, qui est un homme savant, et tout, et intact.

--Intact?

--Oui, reprit le braconnier en changeant de ton, intact... pour la réputation... tandis que d’autres...

Le bonhomme baissait la tête, humblement. L’abbé Parand jugea que le moment était venu d’intervenir:

--Entendu, mon brave; M. Lemarquier sera le tuteur de notre petite amie, et Mlle Madeleine, sa maman. Le docteur veillera à ce qu’elle pousse comme un jeune pin des dunes, et moi je lui enseignerai son catéchisme. Pour vous...

--Moi, dit gravement le pêcheur, je conserve une bonne part.

On le regarda, une surprise flottait sur tous. Le braconnier de la mer étendit la main, embrassa d’un geste large la falaise, l’admirable coupure de Risque-de-Vie, où bouillonne un perpétuel tourbillon, et tout l’immense horizon maritime, qu’il semblait ramener vers son cœur. Puis il déclara, d’un accent empreint de grandeur véritable:

--Moi, j’apprendrai l’enfant à connaître la mer et la lande, à comprendre leur langage, à pénétrer leurs secrets, à les aimer surtout. Et je ne serai pas si bête, foi de Valmineau, qu’à travers ces cailloux, ces bruyères et ces algues, je ne lui fasse, moi aussi, trouver et lire partout le nom du bon Dieu, avec qui la demoiselle m’a réconcilié!

Quelques mois passèrent, et de nouveau l’asphodèle printanier montra ses épis de fleurs blanches dans les champs de l’île d’Yeu. Le programme établi par l’abbé Parand se déroulait intégralement, la frêle plante déracinée par la tempête, qui l’avait jetée sur ce rocher perdu, y reprenait vie, force et même gaieté. A cet âge, les impressions, si vives soient-elles, sont fugitives comme ces nuées que dissipe, en montant au ciel, le soleil du matin: environnée de sollicitudes attentives, Annie bientôt trouva tout naturel de voir son univers borné par la mer infranchissable, monstre géant et charmeur dont la colère ne s’était pas réveillée depuis la mort de l’_Antoinette_.

Madeleine et son père s’attachèrent très vite à l’enfant. Dans la maison de la Meule livrée eux savantes études du professeur, et que la maturité sereine de Mlle Lemarquier emplissait d’une paix précieuse, mais parfois un peu grave, Annie fut le rayon de joie, le petit être chéri auquel vont tous les soucis, duquel rayonnent toutes les allégresses. Former une âme, la voir peu à peu, comme un tourne-sol vers l’astre du jour, s’orienter vers le Maître et le Père des hommes, n’est-ce pas la plus haute et la plus douce des tâches?

Le braconnier de la mer, lui aussi, remplissait jour après jour la tâche qu’il s’était donnée. Il allait s’attachant davantage à la mignonne enfant; pour un peu il lui aurait été reconnaissant--peut-être l’était-il en effet--d’avoir permis qu’il la sauvât. Il l’aimait tendrement, et avec un mélange singulier et curieusement osé de l’affection que peuvent éprouver pour un même être un grand-père, un terre-neuve, et un sauvage en admiration devant une œuvre d’art. L’ensemble rendait le solitaire des Corbeaux à sa vraie nature de brave homme, trop longtemps cachée par les ronces hargneuses d’une misanthropie née de ses malheurs.

CHAPITRE IX

Ce jour-là, Madeleine Lemarquier vint trouver Damase dans la cabane de la Pointe, où il réparait fort dextrement des nasses endommagées par quelque captif rageur. Le pêcheur s’empressa:

--Asseyez-vous là, Demoiselle. Ça fait rudement plaisir de vous voir. Et la petiote?

--Justement, je viens vous parler d’elle.

--C’est pas qu’elle est malade, au moins?

Madeleine eut un sourire:

--Non, non! mon père lui donne sa leçon de grammaire en ce moment.

--Pauvre mioche, elle aimerait mieux jouer sur la grève, avec des crabes, près de papa Valmineau!

--Je ne dis pas, père Damase; mais ce serait peut-être moins utile...

--Oh! ça, bien sûr, Demoiselle. Et alors?

--Vous savez que dans trois semaines il y aura une grande fête à Port-Joinville?

--Ah! Le ministre de la Marine vient?

--Bien mieux: la bénédiction de la mer...

--C’est vrai! fit l’Islais, en cessant de tordre ses brins d’osier flexible; j’ai entendu des gars parler de la chose hier à Saint-Sauveur, où que je m’étais rendu pour acheter les matériaux pour réparer mes nasses. Ils parlaient de se rendre en colonne au Port, avec le drapeau du bourg, et sous la conduite de leur curé.

--C’est cela même, mon ami, M. le curé veut faire très bien les choses, pour mieux honorer le bon Dieu; il y aura cette année une centaine d’enfants en tête de la procession; nous donnerons Annie, je lui fais une robe blanche, ne robe... vous m’en direz des nouvelles!

Le braconnier regardait Madeleine, émerveillé;

--Une riche idée, Demoiselle! Sûr qu’elle sera la plus belle, notre petiote. Seulement...

--Qu’y a-t-il?

Le sourire du bonhomme s’achevait en grimace:

--Seulement, moi, qu’est-ce que je fais, là-dedans? Je suis bon à rien du tout!

--Mais si, père Damase; nous avons même besoin de vous.

Rayonnant, Valmineau se leva d’une pièce:

--Je suis tout à vous, Demoiselle, l’homme, la barque et la cambuse! D’abord, vous le savez bien. Qu’est-ce qu’il faut faire?

--Les enfants marcheront devant les marins. Mon père et moi, nous ne sommes ni des petites filles ni des pêcheurs...

--Comme de juste, observa l’honnête braconnier.

--Alors, pour qu’Annie ne se sente pas toute seule dans la procession, il faudrait que vous y figuriez...

--Moi! grogna le solitaire. En colonne, avec les autres?

--Justement, comme les autres.

--Faudrait peut-être bien aussi porter un cierge?

--Je ne sais pas, c’est un détail qui n’est pas encore réglé.

Le bonhomme hésitait. Un moment il considéra la jeune femme qui se tenait devant lui, souriante et affable: dire que c’était si fragile, et que ça l’avait sauvé! et qu’elle venait lui demander, comme ça, tranquillement, une chose... mais une chose!

Damase Valmineau, braconnier de la mer, naguère officiellement cité comme mécréant, voire comme croquemitaine, reprit longuement haleine, puis répondit non sans noblesse:

--Demoiselle, il en sera comme vous voudrez: je peux bien confisquer une journée pour le service du bon Dieu et le vôtre! Dites à M. le curé du bourg que je porterai le drapeau ou le dais, si cela peut lui faire plaisir.

Voilà pourquoi l’on put voir, par un beau dimanche de la mi-juin, tout vibrant de sonneries de cloches, tout ailé de joie chrétienne, la cohorte des pêcheurs du bourg, dominée par un homme à la carrure athlétique qui, aidé de deux jeunes marins, soutenait sur ses épaules un brancard portant un délicat modèle de dundee consacré à Madame la Vierge. Cet homme assista fort respectueusement aux offices, dans l’église de Port-Joinville tapissée de banderoles et d’écussons, où s’enlevaient en couleurs vives des bateaux, des ancres, des étoiles et des poissons. Et tant que dura la procession, il s’appliqua à garder soigneusement son rang, les yeux fixés sur une petite fille, qui, rose, blanche et blonde, éparpillait des pétales de fleurs, avec des gestes d’angelot recueilli.

Au chant de la _Pêche miraculeuse_, un nouveau cantique tout de suite adopté par cette population de marins, le défilé déroula ses anneaux le long des quais du port, où s’alignaient les chaloupes repeintes de frais et pimpantes comme des jouets neufs sous leurs pavois de fête. Presque tous les hommes de l’île s’étaient réunis pour cette solennité, la plus importante et la plus aimée qui fût, car chaque matelot est heureux de voir appeler sur son rude métier, sur les hasards plus rudes de la mer, le secours et la bénédiction du ciel. Et l’on eût en vain cherché une âme affligée de la lèpre du scepticisme dans l’assistance qui se pressait au bord des rues, parmi ces hommes s’avançant, convaincus, graves, derrière un matelot de Ker-Châlon, solide et couvert de médailles, haussant le drapeau du Sacré-Cœur.

Après le salut, Annie, un peu lasse, très émue, rejoignit le braconnier, dont le visage s’éclaira à son approche. Il l’embrassa:

--Pas trop fatiguée, mignonne?

--N... non... On va rejoindre maman Mad?

--Tout de suite. En route pour la Meule!

--C’est loin, encore!

--Je te porterai un bout de chemin. Viens-nous-en, ma fille.

Ils fendirent la presse, dans le brouhaha né de la dislocation du cortège. Au moment où le pêcheur et l’enfant émergeaient de la foule, une main frappa sur l’épaule de Damase.

--Hé bé! Valmineau!

Le solitaire se retourne:

--Tiens, Mortimprez!

L’autre continua:

--Tu t’entends à surprendre ton monde, toi!

--Qu’est-ce que tu veux dire?

--C’est bien toi qui portais le brancard du dundee, tout à l’heure!

--Oui, avec deux gars du bourg. Alors?

--Alors... dame... On te croyait un peu mécréant... Tu m’excuseras, Valmineau...

Mortimprez hésitait, craignant d’avoir été trop loin; jovial, le sauveteur d’Annie secoua ses épaules puissantes:

--Ce temps est passé, camarade! C’est la demoiselle de la Meule qui a fait le miracle, avec ce petit ange que voilà.

Semblablement paternels, les deux hommes sourirent à la fillette, qui s’appuyait avec une confiante affection contre le braconnier. Songeur, revoyant, dans la gloire de ce jour d’été, le yacht cloué sur l’aiguille où il périssait parmi l’embrun glacial, le barreur du canot de sauvetage prononça:

--Tu as fait du fameux travail, Valmineau, dans cette nuit de janvier!... Mais dis donc, continua-t-il en changeant de ton, elle a l’air fatiguée, la petite.

--Je vas être obligé de la porter quasiment jusqu’à la Meule, où que M. et Mlle Lemarquier ont dû rentrer avant nous.

--Mieux que cela; viens donc vous reposer à la maison, tout près, rue des Mariés. La femme a fait des beignets, on trinquera comme dans les temps, avant...

--Avant que je ne sois devenu un sauvage, tu peux le dire, va, Mortimprez. Vu que maintenant la demoiselle et c’te mioche m’ont rendu à la vraie vie: si je te disais qu’elles m’ont rappris mes prières?

La maison où Sébastien conduisit son vieux camarade était, comme toutes ses voisines, blanche au dehors, nette au dedans; comme la plupart de ses voisines aussi, elle abritait une nombreuse nichée, vivace et joufflue, qui pour le moment, affamée par l’air et la marche, se pressait autour du goûter qui succède à la procession.

--Femme, j’amène un vieux copain retrouvé!... Les enfants, qu’on se serre un peu! Voilà une petite amie; tu lui montreras ta poupée, Jeannette.

La voix joyeuse du marin résonnait sous le plafond de bois peint: deux fillettes, d’autorité, s’emparèrent d’Annie, une main preste débarrassa Valmineau de son béret: en un clin d’œil le solitaire et sa «petiote» se trouvèrent en famille.

L’Islaise servit du vin d’Yeu, léger et doré, fils des nouveaux vignobles créés cinquante ans plus tôt par des Rhétais exilés. Et coudes sur la table, les hommes se mirent à croquer, en phrases coupées de silences, le thème unique auquel se ramènent toutes les pensées de la race: la mer, qui fait vivre les foyers, et trop souvent ensuite les charge de crêpes noirs.

Tout à coup, la voix de la femme s’éleva:

--Regardez donc votre petite, Valmineau; elle n’a pas été longue à quitter la poupée!

Le braconnier porta ses regards vers du fenêtre; ce coin de la grand’salle, abandonné aux enfants, se trouvait pour de moment transformé en chantier de construction. Les deux aînés du pêcheur étaient penchés sur un sloop qu’ils gréaient avec amour. Annie, silencieuse et attentive, appuyée près d’eux à la huche, ses petites mains nouées derrière son dos, contemplait de travail des garçons. Parfois, l’un d’eux levait la tête et souriait à la fillette; le solitaire soupira:

--Des beaux gars que tu as, Mortimprez! Les miens étaient pareils, voilà quinze ans...

--C’est franc comme l’or, et solide à la mer, faut voir! répliqua le pêcheur. Aussi on va faire des sacrifices pour Armand.