Part 3
Le pieux visiteur se forme auprès des moines de Bangor à la vie religieuse, et bientôt il édifie toute la communauté par ses vertus. Mais la règle des Pères, si dure soit-elle, semble encore trop douce à cette âme dévorée d’un saint désir de mortification. Tout près du monastère, dont les offices lui étaient précieux, Amand creuse de ses mains la grotte où il entend passer son temps dans la prière.
--Ah! fit Madeleine, ce trou, assez difficile à découvrir, que tu m’as montré lundi dernier, du côté de Ker-Borny?
--Justement. J’en ai pris un croquis. Regarde.
Le professeur tendait à sa fille un feuillet qu’elle considéra avec intérêt. C’était, au flanc d’un bloc granitique, une excavation artificielle, assez petite et sans grand caractère; la paroi sombre était éclaircie par le reflet d’une fontaine minuscule, que l’on prendrait pour un bénitier, si elle ne coulait continuellement, et n’offrait un trop-plein.
Madeleine rendit le dessin à son père:
--C’est tout à fait cela, père... Et saint Amand demeura longtemps dans ce fruste ermitage?
--Jusqu’à ce qu’il sente en soi une âme mûre pour les lointaines missions. Le pauvre prêtre armoricain a entendu parler, au fond de sa solitude, de l’inconduite à laquelle s’abandonne le roi des Francs, Dagobert Ier, en son palais de Metz. Intrépide, l’ermite traverse en modeste équipage les forêts sauvages de la Gaule; plus intrépide encore, il ose reprocher ses débordements au monarque. Et si grande est la puissance de la vertu, que, malgré ces reproches, à cause d’eux peut-être même, le souverain tient absolument à ce qu’Amand soit le parrain de son fils Sigebert, le futur roi d’Austrasie. Dès lors, les honneurs arrivent en foule à l’humble prêtre, qui ne les accepte que pour l’influence qu’ils ajoutent à son inlassable activité. Évêque de Maëstricht, vers 635, il prêche les Suèves et les Wascons, et mérite de porter devant la postérité le titre d’apôtre des Flandres, de la Frise et du Hainaut. Dures années d’incessant labeur au cours desquelles le Saint regretta souvent l’ermitage de la tranquille Oïa, où, exempt des terrestres soucis, il était libre de faire monter sans trêve sa prière vers le ciel, «comme un encens d’une agréable odeur». Enfin, chargé d’ans et de vertus, le saint évêque meurt aux environs de Tournay, dans un monastère qui depuis a porté son nom, et que...
M. Lemarquier se tut. Des bruits de contestations se faisaient entendre depuis un moment à la cuisine, et leur diapason allait s’élevant.
--Qu’arrive-t-il donc, Madeleine?
--Je vais voir, père.
Comme la jeune fille se levait, la bonne parut sur le seuil, rouge de colère:
--Mademoiselle, c’est le braconnier qui veut entrer à toute force, avec sa hotte qui goutte! Il va mettre de l’eau plein ma salle!
--C’est peut-être pas c’te vieille carène qui va m’empêcher de voir la demoiselle! grommelait en coulisse une voix rude.
Au même moment, sous l’effort d’une main vigoureuse, la brave Islaise pirouettait avec des piaillements de cormoran, tandis que dans la porte apparaissait la puissante carrure de Damase Valmineau.
--Les femmes, pour des riens, faut que ça piaule comme des simounelles dans la tempête! constata-t-il en manière d’excuses.
Et il ajouta poliment, son béret à la main:
--Bien le bonjour, Monsieur, Demoiselle et la compagnie.
De fait, la hotte pleurait fâcheusement sur le parquet. Le professeur s’informa:
--Qu’est-ce qui vous amène, Valmineau?
A quoi le bonhomme répondit, sans prendre garde aux signes de Madeleine:
--C’est la chose que votre fille m’a tout bonnement sauvé la vie, M. Lemarquier. Alors, moi, je vous ai pêché des langoustes, et je vous les apporte... dame, c’est du beau, foi de braconnier!
D’un tour d’épaule, Damase faisait glisser les courroies de la hotte, et la posait à terre. On entendit d’impressionnants cliquetis d’armures froissées. Le savant sourit:
--Vous exagérez, mon brave. Ma fille a simplement pansé une entorse que vous vous étiez faite sur la falaise, où elle se trouvait par hasard, m’a-t-elle dit.
Une lueur brilla sous les sourcils broussailleux du solitaire:
--Ah! c’est ce qu’elle vous a dit, la demoiselle? Et bien! moi, je vas parler autrement, à cette heure, et je suis bien sûr qu’elle ne me démentira point!
--Père Damase...
--Laissée, laisser, Demoiselle! La vérité, je ne connais que ça! Monsieur, cette petite dame, qu’a l’air de rien, elle est venue me chercher sur un failli rocher où que j’étais pour périr, vu que la mer montait, et que je ne pouvais plus bouger la patte. Elle m’a pansé là, elle m’a soutenu et quasiment porté, sur la route de la falaise, jusqu’à mon cabanon. Pis que ça, cinq jours de temps elle est venue me soigner et me nourrir comme un gosse, que j’en aurais pleuré, si j’avais pas égaré mon cœur dans les trous de la côte, depuis que je vis seul comme un rat!
Le vieux s’arrêta pour souffler. M. Lemarquier se tourna avec émotion du côté de sa fille qui, confuse, baissait la tête vers un mignon bonnet qu’elle avait campé sur son poing fermé.
--Elle a fait tout cela? murmura le savant.
--Foi de Valmineau, Monsieur, c’est la vérité vraie! Et en plus, la demoiselle m’a rappris mon chapelet, que j’avais comme qui dirait un peu perdu de vue, à force de bourlinguer à la braconne.
--C’est très bien, mon brave, mais... cela ne m’étonne pas d’elle, conclut M. Lemarquier en regardant son enfant avec tendresse.
--Père, n’était-ce pas très simple? Je me trouvais là: j’ai été l’instrument de la Providence, voilà tout!
--Je ne sais point au juste de quoi vous avez été l’instrument, Demoiselle, reprit Damase, se mettant en devoir d’exhiber le contenu de sa hotte, mais pour aujourd’hui je vous apporte des langoustes comme ils n’en ont pas à la table du préfet, qui n’est qu’un terrien du continent! Et je tenais à vous dire aussi qu’entre vous et le braconnier de la mer, c’est à la vie, à la mort. Si on peut faire quelque chose de bien du vieux sauvage des Corbeaux, c’est vous qui le ferez, vu qu’il vous doit l’air qu’il respire!
Ayant dit, avec un fruste élan qui ne manquait pas de grandeur, Damase Valmineau commença d’aligner sur le bureau du professeur des homards énormes et pleins de pétulance, devant lesquels M. et Mlle Lemarquier n’eurent que le temps de garer les précieux feuillets où s’évoquait la vie de saint Amand, évêque de Maëstricht et ermite d’Oïa.
Le culte respectueux et discret voué par le pêcheur à la «demoiselle» qui l’avait sauvé se manifesta comme il se pouvait faire, c’est-à-dire que la villa de la Meule se vit fréquemment pourvue de ces divers crustacés abondants sur la côte ouest de l’île, et dont le même Garcie Ferrande, de qui nous avons parlé déjà, écrivait en son savoureux langage du temps de Ronsard:
«Il y a sur lesdits rochers grosse garde, tant de jour que de nuyct, et les gardes dudit lieu sont gros raviers palliers, abjans, hyrainnes de mer, roylangousts, langoustes et grandes mâcres, et grosses jambes, et sont par-dessus tous les gros burgaulx avec leurs corps courant jusqu’à la symme desdits rochers, et illec font le guet.»
Souvent, quand Madeleine herborisait sur la lande, le braconnier apparaissait, surgissant par quelqu’un des invraisemblables sentiers qui escaladent la muraille rocheuse. Il mettait la jeune fille en garde contre les périls des falaises, périls nombreux, insoupçonnés des nouveaux venus dans l’île, et qu’il connaissait mieux, lui, qu’être au monde. Et il la guidait pour la recherche des simples: il en ignorait la classification et le nom savant, mais il avait dès longtemps remarqué leurs vertus; c’est ainsi que, grâce à lui, Mlle Lemarquier put recueillir dans quelques grottes de robustes échantillons d’_asplenium marinum_, belle fougère, qui nulle part n’est abondante. Les enfants de la Meule eurent tôt fait d’en apprendre les qualités bienfaisantes.
Un jour d’automne, Valmineau rencontra Madeleine près de l’anse du Nicou-Coulon, où la mer, perpétuellement démontée, même par les temps les plus calmes, fouaille les brisants avec une fureur toujours renaissante. De là on domine la pointe de l’île, lande rissolée par l’été finissant, et où le logis du braconnier de la mer s’érigeait tout seul, au bout de son allée de tamaris. Mlle Lemarquier observa:
--Nous ne sommes pas loin de chez vous, père Damase.
--Mais non, Demoiselle; et encore moins des Corbeaux, où que je vas de ce pas. Si j’osais...
Le vieux se tut, intimidé.
--Allons, osez, je vous écoute.
--J’aimerais bien vous montrer ma barque; je viens de la calfater à neuf, elle est faraude comme une mariée!
--Conduisez-moi, père Damase: je veux la voir!
Sur la grève, le canot de Valmineau reposait, exhalant une forte odeur de goudron frais; sa joue s’appuyait contre des pierrailles, ses flancs noirs brillaient sous la caresse tiède du soleil d’octobre.
--Y luit comme une chaussure vernie, constata le propriétaire avec un légitime orgueil.
--Il est très beau, votre bateau! admira Madeleine. Et quel ouvrage vous vous êtes donné là!
--Ah dame! c’est pas fait à moitié! Et puis, j’ai rafistolé le vivier, tant que j’y étais. Voyez voir.
L’Islais montrait, enfermée dans la coque, une réserve assez large; des trous pratiqués à travers le bordage y assuraient l’entrée et le renouvellement de l’eau de mer. Et comme Mlle Lemarquier regardait, intéressée, il s’enhardit:
--Demoiselle, si ça pouvait vous faire plaisir...
Derechef, le solitaire se tut; il n’était pas timide, mais, foi de Valmineau! sa hardiesse naturelle le quittait toute, quand il se trouvait en présence de la jeune femme qui lui avait sauvé la vie, par une espèce de miracle à quoi il ne pouvait songer sans être rempli d’un émerveillement rétrospectif.
--Peut-être, père Damase, si je savais de quoi il s’agit.
--Je serais si heureux... si honoré, Demoiselle, de vous emmener faire un tour en barque! Un jour que la mer serait «planche», s’entend.
--Avec vous, j’aurai toute confiance, sourit Madeleine. D’ailleurs, le patron de votre bateau nous protégera.
--Le patron?
--Oui, comment se nomme-t-elle, votre barque?
Damase soupira: il avait compris. Se grattant la tête énergiquement, pour dissimuler son embarras, il énonça, avec le sentiment pénible que ce nom, dont il était si fier, pourrait bien représenter une sottise:
--Le _Vive-la-République-Universelle_, qu’il s’appelle, mon canot.
Les yeux de Madeleine s’agrandirent, et dans leur eau bleue, un peu pâlie, passa une stupeur:
--Le _Vive-la_... comment dites-vous, père Damase?
--_La République-Universelle_, Demoiselle.
--Ce n’est pas un nom chrétien, cela, mon pauvre ami.
--Je ne dis pas... murmura le terrible braconnier de la mer, qui, à cet instant, eût bien donné sa belle montre pour être enfermé, innocent homardeau, dans le vivier de l’esquif en question.
Madeleine reprit, inquiète:
--Père Damase, je suis sûre que votre bateau n’est pas baptisé!
--Demoiselle, je... je vas vous dire...
--Et vous croyez que je veux embarquer sur un canot qui brave le bon Dieu en naviguant comme un païen?
--Oh! ça non, bien sûr... convint le bonhomme, qui de son pied grattait le sable, à la façon d’une mule entravée et pensive.
--Alors, savez-vous ce qu’il faut faire? demanda Mlle Lemarquier en se rapprochant. Nous allons réparer cet oubli. Une jolie fête au Port, un de ces dimanches, avant l’hiver... Je serai marraine, naturellement... cela vous va?
--Ah! Demoiselle, si ça me va!
--Et mon père se fera un plaisir d’être parrain. Nous mettrons la barque sous la protection de ma patronne... _la Sainte-Madeleine_, qu’en dites-vous?
A quoi le braconnier, le mécréant montré du doigt aux petits enfants par les matrones de l’île, et qui ne savait même plus discerner l’un de l’autre le glas et l’angélus, répondit convaincu:
--Demoiselle, c’est bien de l’honneur que vous me faites, et sainte Madeleine aussi. C’est-il pas trop beau de penser qu’elle s’intéressera à un vieux crabe comme je suis?
CHAPITRE V
--Savez-vous la nouvelle, mère Pavin?
--Non là, qu’est-ce qu’il y a?
--Le braconnier de la mer fait baptiser son bateau!
--Ça se peut-il bien?
--Comme je vous le dis! Si vous ne me croyez pas, allez voir au port.
--Sur que j’y vas! Vous parlez d’un miracle, alors!
L’information courut rapidement la capitale, depuis la rue de l’Argenterie jusqu’à celle du Secret, mal nommée pour une fois, en passant par la Grande-Rue qui, malgré les prétention de son nom, est tout juste un chemin de village, sans pavés ni trottoirs. Comme la population maritime était au complet, les équipages des thoniers, profitant de ce radieux début de novembre pour préparer la campagne d’hiver au chalut, un flot de bérets bleus et de fanchons noires ne tarda guère à rouler vers les quais pour constater _de visu_ le prodige annoncé.
Le canot de Damase Valmineau se balançait au port, près des ormeaux de la place La Pylaie, dont le sol était jonché des premières feuilles mortes, gaufrées comme des beignets roux. Il était en grande toilette de baptême, c’est-à-dire qu’il portait en tête de mât un gros bouquet de bruyères, patiemment recueillies par le solitaire de la Pointe. Au-dessous flottaient, dans la brise encore tiède, le pavillon national, puis une longue flamme blanche offerte par Mlle Lemarquier, et sur quoi se découpait en lettres bleues le nom de _Sainte-Madeleine_. Le même nom s’inscrivait à l’avant du bateau, en caractères blancs tout neufs, avec l’indication réglementaire exigée par la marine, I-D (île d’Yeu).
A côté, sur le quai, Damase Valmineau attendait auprès de M. et Mlle Lemarquier. Pour la circonstance rasé de frais, son torse robuste moulé dans une vareuse neuve, le braconnier de la mer avait vraiment--qui l’eût dit?--figure d’homme civilisé. On le constatait avec surprise parmi les groupes, qui demeuraient à distance respectueuse, car on savait, par expérience, le solitaire prompt aux coups de boutoir.
Un remous dans l’assistance, des bérets qui se lèvent: c’est l’abbé Parand qui arrive, suivi de son vicaire; derrière eux les enfants de chœur, le sacristain portant les vêtements sacerdotaux. M. Lemarquier se découvre; Valmineau se tient tout raide, comme au temps où l’amiral passait les hommes en revue sur le pont de l’_Invincible_, frégate de première classe, voile et vapeur.
Aidé par le jeune abbé, M. le doyen revêt le surplis et l’étole; puis, d’un organe souple et grave qui détache en vigueur les syllabes latines, il entonne l’_Ave maris Stella_:
Ave maris Stella, Dei mater alma Atque semper virgo...
Et voici qu’une houle semble passer sur les fronts de ces chrétiens assemblés, qui s’inclinent. Puis leur chant répond, tous accents unis: timbres mâles des hommes, voix pures et fortes des Islaises, guidées par celle plus disciplinée de Madeleine Lemarquier:
Monstra te esse matrem, Sumat per te preces, Qui pro nobis natus...
C’est l’hymne qui sait le mieux jeter l’âme croyante aux bras maternels de Marie, l’appel filial de ceux que menace la tourmente, et qui implorent la protection d’en haut. Qui plus que les pêcheurs est de ceux-là? Les périls, ils les affrontent chaque jour, et dans quelles conditions tragiques! Aussi le chant jaillissait-il avec conviction des lèvres rudes, et le braconnier, agité par une sourde émotion, s’appliquait à cette tâche vénérable et nouvelle, à laquelle il mettait tout son cœur.
Le dernier verset s’évanouit au ciel clair: l’abbé Parand asperge d’eau bénite les diverses parties de la barque; ensuite il répand sur chaque côté de la _Sainte-Madeleine_, à sa poupe et à sa proue, le sel et le froment bénits, l’un, signe de conservation et de longue vie; l’autre, d’abondance et de prospérité. La foule, qui a de longtemps pénétré le sens profond de ces symboles, regarde avec respect; Damase éprouve confusément que quelque chose le travaille: pour la première fois il est frappé de cette pensée qu’il y a mieux que de vivre en sauvage, comme une bête, ainsi qu’il faisait depuis des années.
Après la bénédiction vient, conclusion naturelle de la cérémonie, ce que quelques mauvaises têtes seraient tentées de considérer comme sa partie principale. M. Lemarquier a fait apporter un vaste panier, précieusement confié aux flanc arrondis du canot. Riant, criant, se bousculant un peu, les enfants de chœur écartent le couvercle d’osier: des gâteaux, des dragées apparaissent, et aussi de belles bouteilles ventrues coiffées d’or; on acclame le parrain, Valmineau proteste:
--C’est trop, Monsieur Lemarquier, beaucoup trop! Quasiment autant que pour la bénédiction du dundee _Fraternité_ en 1908...
--Mon brave, nous allons trinquer. Je me suis laissé dire que dans l’île, maintenant comme dans ma jeunesse, il n’y a pas de solennité qui ne se termine ainsi! Allons, les enfants qui veut des bonbons?
Les petites mains se tendent; ensuite, Madeleine, souriante, distribue des coupes à la ronde. Pour les dragées versicolores comme pour le vin doré qui pétille au soleil, les amateurs sont nombreux; et il semble infatigable le geste solennel par lequel Valmineau dispense aux Islais ses frères le sang généreux des coteaux de Champagne.
M. Lemarquier lève sa coupe:
--Mes amis, je porte la santé de notre cher doyen!
Des acclamations s’élèvent:
--Oui! oui! bravo!
--Vive Monsieur le curé!
--Mes bons enfants, répond le vénérable prêtre, aussi ému de ces manifestations d’affection que s’il ne les avait pas largement méritées par le plus paternel des apostolats, mes bons enfants, remercions avant tout le Seigneur qui nous accorde cette journée de joie; et recommandons-lui, puisque c’est en leur honneur que nous sommes réunis ici, la _Sainte-Madeleine_ et son patron.
--Vive Damase! Vive le braconnier!
Valmineau s’agite. Il trouve que ce titre, dont il a pendant des années conçu un farouche orgueil, est malséant à rappeler là, comme ça, tout de go, devant la demoiselle, qui ne doit pas en être favorablement impressionnée. Il intervient:
--C’est vive la demoiselle, qu’il faut dire! Vive la marraine de la _Sainte-Madeleine_!
Les poignées de dragées volent, savoureux confettis; les bouchons sautent, parmi les échos d’une gaieté qui va s’affirmant générale. Là-haut, à la pomme du mât, les bruyères de novembre exhalent leur petite âme dans le vent marin; et la longue flamme blanche et bleue, qui sera l’ornement et l’orgueil du logis des Corbeaux, bat doucement, à bruit léger, comme si les ailes de la Sainte planaient, invisibles, autour de l’esquif qui se place sous sa protection...
* * * * *
Quand la voix grave de Notre-Dame-du-Port appela pour les Vêpres l’abbé Parand et son vicaire, qui s’éloignèrent escortés par la foule des fidèles, Valmineau soupira:
--J’irais bien avec vous, mais si je veux rejoindre la pointe avant la nuit, faut que je mette à la voile...
--Nous aussi, nous sommes obligés de retourner à la Meule, annonça M. Lemarquier. Sans adieu, mon brave.
--Oh! fit le braconnier avec une ombre dans son regard couleur de mer, c’est bien vite se quitter, un jour comme aujourd’hui... Si je vous ramenais par la côte?
Le professeur hésitait; Damase continua timidement:
--La demoiselle voudra peut-être bien embarquer à cette heure... puisque le canot est baptisé!
Ce fut Madeleine qui répondit:
--Certainement, père Damase, et bien volontiers; mais c’est un vrai voyage!
--Que non, Demoiselle, fit le bonhomme qui déjà s’affairait à caler une planche peur installer du mieux possible ses passagers. Sept ou huit milles tout au plus, et avec cette jolie brise, on sera vite rendus.
Madeleine et son père embarquèrent.
--En route pour la Meule! annonça le pêcheur.
Un coup de gaffe pour déborder, les voiles rousses qui se tendent dans le grincement des poulies... le petit sloop tourna le nez vers le chenal, et, laissant sur sa gauche le phare minuscule dont la lanterne se pose sans façons au sommet d’un escalier de quelques marches, il eut bientôt quitté le port.
C’était un après-midi exquis; la mer, caressée par un soleil automnal, s’étendait, silencieuse, lourde de toute la vie fourmillant sous son manteau d’émeraude. A droite de la chaloupe, l’île déroulait ses paysages que la course modifiait rapidement: Port-Joinville dominé par la citadelle, les ruines du Fort-Neuf perdu au milieu des sables de la Conche, les premiers récifs de la pointe Sud... Et le vent qui arrondissait les voiles fleurait bon les algues, la fraîcheur et l’eau, dont les senteurs réunies forment l’haleine du large, plus douce encore que l’air aux poumons des marins.
Madeleine murmura, laissant pendre sa main dans l’eau qui, jaseuse, caressait le bordage:
--Qu’il fait bon! Il semblerait que cette saison délicieuse doive durer toujours...
--N’y comptez pas, Demoiselle, riposta Valmineau dans un rire, l’hiver vient même vite! Regardez ce qui passe là.
Du pouce, il indiquait une masse blanchâtre teintée de vert, faite de millions de corps qui s’épaulaient, se bousculaient, se poursuivaient entre deux eaux, avec de brefs éclairs d’argent:
--Des maquereaux?
--Non, Monsieur, des merlans. Quand on les voit comme ça arriver dans les parages de Vendée, c’est signe que les froids ne sont pas loin. Ceux du Port peuvent préparer leurs chaluts: regardez voir: y en a-t-il!
On venait de doubler la pointe des Corbeaux; le solitaire eut un regard amical pour sa maisonnette, tapie sur la dune, et il se mit en devoir de longer la côte sauvage, expliquant, tout en maintenant sa barre, ce qui se déroulait sous leurs yeux:
--Tenez, Monsieur, voici l’anse des Vieilles, où je devais périr sans la demoiselle... La grotte des Aplatis, découverte par M. l’abbé Caille, et qui comprend trois cavernes successives... Le roc des Bélions, là s’est perdu un bateau espagnol, l’_Isabella_; ça, c’est une triste histoire...
--Dites-la-nous, père Damase...
--Si vous voulez, Demoiselle. Quand ce bateau a été à la côte, les habitants des villages des Fontaines et des Chauvitellières l’ont pillé, malgré les supplications du capitaine; ils ont été frappés d’une peste terrible: tous sont morts, sauf une vieille femme qui n’avait rien volé... Il y a de cela deux cents ans...
--C’était une punition du ciel, remarqua le professeur.
--Quelque chose comme ça, faut croire. Le reste de l’île fut préservé par un cordon sanitaire que fit établir la généralité; et on a fait brûler les villages pour faire périr le mal avec eux: il n’en demeure plus que des pierrailles sur la lande.
--Je sais, murmura Madeleine attristée, je les ai vues.
Un silence pesa, que bientôt le pêcheur rompit.
--Demoiselle, vous voilà chez vous. C’est la Meule.
--La Meule? répéta la jeune fille surprise. Où cela?
--Droit devant.
--Je vois bien la chapelle là-haut, sur la falaise; mais l’entrée du port?...
Le braconnier de la mer eut un rire silencieux. Devant le canot se dressait une énorme muraille de rochers où ne se révélait aucun passage; le bonhomme expliqua:
--Cette espèce de digue, elle avait, dans les temps, une ouverture à chaque bout. Celle de droite, la Gueule de Chien, a été fermée par une forte maçonnerie; celle de gauche...
Damase donna un brusque coup de barre. En un virage savant qui fit claquer le foc sur ses écoutes raidies, la _Sainte-Madeleine_ embouqua le goulet encaissé. On eût dit, au grincement près, l’un de ces drakkars calfatés de poil de vache, rentrant au pays des Scandinaves, rois de mer, par le chenal d’un fjord aux murailles surplombant, abruptes, les profondeurs de l’eau chantante.
CHAPITRE VI
Le soir du samedi 6 janvier 1912, le guetteur du vieux sémaphore, à la pointe du But, dit à sa femme, en allant gagner son poste de garde:
--Louise, couche les enfants à bonne heure. Y aura peut-être du travail pour toi au télégraphe, cette nuit.
--La mer est mauvaise, Jean-Pierre?
--Surtout, elle ne sera point bonne de soirée. Et avec le brouillard qui s’apèse...[1]
[1] Qui s’alourdit et pèse sur le sol. (Terme local.)