Le Bourdeau des neuf pucelles

Part 3

Chapter 32,664 wordsPublic domain

La feuille a frémi, la voilà, _Favete linguis!_ Dieu champêtre, Cette grande voix c’est peut être Philomela.

ONDINE

Entre mes bras fond la mollesse de ton torse.-- Quand une peine les métamorphose en source, Je bois ta jeune vie à tes paupières douces.

Sur ta langue, serpent qui se darde, se love, Et se rebelle entre tes lèvres, mes esclaves, Je lape avidement les sucs de ta salive.

Ta féminité, sous tes cils d’aristocrate Qui battent, mais non pas de pudeur hypocrite, Me verse ton sang rose en sa coupe secrète.

Et l’ardente sueur dont le plaisir t’embrase, M’imprègne dans ton lit, pleurs d’aube sur la rose, Perles chaudes aux seins d’une belle coureuse.

Tes jambes dans le bain luisent comme la faille. Et tu sembles par tes yeux glauques une fille Des Eaux, qu’on entrevoit un instant sous les feuilles.

Sans doute tu naquis du flot qui frise et mousse, Et fus Nymphe chanteuse aux roseaux du Permesse; Oublieux d’Aréthuse Alphée eut tes prémices.

C’est pourquoi sur un buis de flûte dolosive Je fausse ces trois clefs, afin qu’elles déçoivent Mais charment ton oreille, émue aux jeux suaves.

Ma rime, Ondine dans le vent qui vire et valse, Fluteau parmi les joncs, clairon sur la mer vaste, Chuchote en la feuillée, et pleure dans la vasque.

Puis, aux justes accords à son tour contribue Ta sœur, la Nymphe Echo, dans tes grottes herbues; Et telle je te chante après que je t’ai bue.

A LÉDA

Quand te couvrit le vaste oiseau qui se déploie, N’as-tu pas regretté, Léda, les bras humains? Et, nue à nu, la chair sans plumes? Et la main Dont le feu sinueux court sur des flancs de soie?

Plus encor que du jars c’est de la petite oie Que ton cygne apparaît le frère ou le germain... Qui donc couva les œufs de l’impossible hymen D’où sont éclos Pollux et l’Hélène de Troie?

Europe sent sous le taureau l’emplir un dieu. Pour toi quelque autre époux dut achever le jeu, Symbole de la Nuit accouplée à l’Aurore.

Prendre une femme, un cygne? ah! le beau conte grec! Tyndare t’a trouvée intacte et close encore... --«Pardon,» m’a dit Chloé, «vous oubliez le bec».

CLIO

Muse de l’Histoire

MADEMOISELLE DE LA VIGNE

A propos de sa correspondance galante avec Fléchier encore abbé

RONDEAU

L’ébat galant de ce petit collet! Il fait sa roue et dit: «Votre valet!» A ma vertu son œil cherche un esclandre: Mais à sauter le doux ruisseau du Tendre, Il n’aura fait valoir que son mollet.

S’il me faut rendre à son premier boulet, Je me renforce aux brèches, pour attendre Qu’à cet abbé l’on teigne en violet Les bas.

Les miens sont bleus. Pour en baiser l’ourlet, Je le ferais à mes genoux de lait Chanter la Pâque un mercredi des Cendres... Ces abbés, bons à musquer un poulet; Mais au déduit le dernier des Léandres Les bat!

MADEMOISELLE DE SCUDÉRY

Eh là! n’esmouvez plus, Sapho, L’esventail, zéphyr des ruelles. S’il vous cuit, la glace ne fault Que mon vers jette à pleine escuelle.

Relevez votre beau séant Du throsne de la Chambre bleue; Assez avez piaffé céans Dedans vos mots à longue queue.

Vos poulets ne se mangent point, --Régime bon aux fièvres quartes.-- Du village des Petits Soins Vous avez dessiné la carte.

Ains en votre privé, ma sœur, Vous ne vous estes point faict coulpe De vous régaller pour le seur D’une plus nourricière poulpe.

L’ambition dont s’enflamma Vostre bouche, où branle un pieu jaune, Charge la langue et l’estomac, Et rote des phrases d’une aune.

L’in-quarto, frais noirci de vers, Moins que votre peau suinte l’encre. Estes-vous plus blanche à l’envers, Où vertu de fille s’eschancre?

Ores veulx,--poussé le verrou-- Vierge au fusain, mais qui sens l’huile, Vous esclaircir--je sçais par où-- Le teint, l’oraison et le chyle.

Ces jupes à bas! Ostez donc La friponne après la modeste, Ces liens que l’épingle (oh! pardon) La sangsue encor me conteste.

Salut Phœbé! Dans ce bassin Mire ta beauté qui se scinde! L’eau d’Hippocrène est au ricin; Voici l’Hélicon et le Pinde.

Qu’entre deux monts il soit congreû Que coule un ruisseau, je m’affie: Le Bouillon des deux Sœurs! Ce rû Manque à votre géographie.

Si trouvez trop aigu l’outil Dedans votre honneur, j’y subroge La pointe de vos concetti... Et je pousse à val. Loge! Loge!

Est-ce là ce qu’un rêve pur Vous promist du premier Sylvandre Offrant quelque chose de dur A l’étroite Reine du Tendre?

Or, jà dans vos flancs caverneux Cyrus gronde et la Calprenède... Je fuis le Perse au trait ocreux Et la balistique du Mède.

A SONNET DE COURVAL

Médecin de Vire

Aux malades Virois, en médecin de Vire, Au lieu de se borner à tailler des tombeaux, A lui-même il bastit son monument, plus beau De ses durables vers que d’un muet porphyre.

Ce Juvénal bourgeois écrivit maint libelle Contre le féminin, et tança ses humeurs. Il montre le Dégout épousant la Laideur, Et ce qu’il croît de corne au mari d’une Belle.

Aucunes fois la Chaude au lit du flegmatique --Et rage d’os pelvien passe le mal de dents-- Evente à grand meschef de ses soupirs ardents Le sang trop froidureux des vaisseaux spermatiques.

La Superbe a mari lâche et ladre.--O lésine! Sans rabats à la Guise, en robe de blanchet, Moi, noble Damoiselle, où tant d’honneur t’échet, Ne peux faire le brave autant que la voisine.

La Pauvre te contraint d’endurer les diffames. L’Infidèle t’encorne en satyre bouquin. Pour son honneur venger d’injurieux pasquin La Quinteuse te pousse aux espagnolles lames.

De Laide, Pauvre, Riche, ou de Belle, son livre Fait cruelle censure et portraits d’Arétin. Mais sur toutes il hait la secrète putain Baisant dévotement ses médailles de cuivre.

Ces Circés il purgea d’horrible scammonée, Vomit au lit nopcier; puis, bien vidé son pot, Sans craindre les écueils signés par ses drapeaux, Cingla délibéré vers le port d’Hyménée.

Il disait: «Le serez! L’estes! Ou bien le fustes!» Le fut-il? Mourut-il squammeux, farci de clous, Le priape écorché des dents de mille loups, Comme l’avait prédit à bons maris de putes?

Au moins d’un _Récipe_[8] sauvait-il la dépense Contre bouton de Naple ou chancre corallin. Si toi-mesme as métier[9] de baster un poulain, Lecteur, dedans ses vers lis au long l’ordonnance.

[8] Ordonnance.

[9] Besoin (en français de ce temps-là).

Vers pour

LES SERVANTES

MARTEAU DE PORTE

Le dos tourné, grassette et ronde, le crin roux, La petite servante, avec un branle doux Qui fait rouler sa croupe et danser ses genoux, Frotte, à l’huis, le marteau dont je me sens jaloux.

C’est un petit serpent en figure de guivre. Il s’éclaire, amoureux de la main qui délivre Le rayon endormi dans son âme de cuivre, Et l’on sent qu’en ces doigts de rose il voudrait vivre.

Symbole du désir qui n’en vient pas au fait, Cependant qu’il demeure, amant insatisfait, A heurter comme on dit la porte du buffet,

Je regarde la belle main qui le maltraite Et le choie; et, rêvant que je suis de la fête, Sens un autre serpent qui dégage sa tête.

LES SERVANTES DE PÉNÉLOPE

Fuis la jeunesse des servantes, qui dénoue Le luxe insolent d’un beau crin. Il te sied de servir les seules Muses. Crains Une intendante aux belles joues.

Lorsque tu dors, furtive, elle quitte ta couche, Et court se vendre à ton voisin, Qui parmi les baisers grapille sur sa bouche Tes secrets comme des raisins.

Tel, sur son lit de peaux de brebis et de vaches, Ulysse, aux corridors obscurs, Méditant l’Arc sonore et la Joute des Haches, Surprit les commerces impurs

Des servantes qui rient, en s’échappant des chambres, Et vont choyer les Prétendants De viandes, de vins, de leurs corps frottés d’ambre, Et de mensonge à belles dents.

La nuit, les jeunes bras tannés par les lessives Se targuent de moire et de fleurs; Car où rôde Vénus une fièvre offensive Emplit les misérables cœurs.

Mais le fort de leurs mois ferait tourner les sauces Dont l’âge gourmand fait grand cas, Et tu dois préférer à leurs caresses fausses L’amitié d’un vin délicat.

Tu fuiras la jeunesse, et prendras Euryclée Au pas lent, à l’agile main, Pour que de torches d’or et de sagesse ailée Minerve éclaire tes chemins.

MEILLEUR AVIS

Dans ta jeune servante admire le contraste Des beaux flancs, faits pour la luxure, et des yeux chastes,

Et ce balancement sensuel des vaisseaux Que leur château-d’arrière assied bien sur les eaux.

Je veux que la pudeur redresse un col farouche, Mais qu’un doux poids de chair s’incline vers ma bouche.

Si près d’un jeune corps comment peux-tu dormir, Ces chaudes nuits de Juin, sans le faire gémir?

Sans t’en aller surprendre au lit tiède de baumes Sa bouchette qui baise en rêvant un fantôme,

Et peut-être te nomme en un parc enchanté? L’ombre ardente palpite à ses seins de clarté.

De ses genoux, qu’un mol abattement sépare, Le nocturne rayon sculpte un marbre de Pare.

Qui pourrait respirer sa fleur chaude et la voir, Sans trembler, faune, au bord du jardin rose et noir?

Car le jour elle est serve, et, nue, elle est déesse... --Que dis-tu? qu’elle est pure, et tu crains sa sagesse?

Tu n’as pas deviné au miel de ses regards Que sera sans refus au jeune maître Agar?

L’aimes-tu mieux des jeux d’un butor avilie, Que tu ne cueilles point cet œillet d’Italie?

Elle apporte l’aiguière... Allons, rends d’une main Doucement promenée hommage au sang romain.

L’émoi brûle sa joue, et loin qu’elle te boude Vois l’extase incliner sa tête sur son coude.

Possède sur ses yeux le mystère des pleurs... Non, elle rit, l’oiselle ayant pris l’oiseleur.

SERVANTE D’AUBERGE

En bonhomme de rat qui joue au hobereau, S’il faut me retrancher un jour dans un fromage, --Mon large nez ne craint de tels parfums dommage-- Que ce soit par fortune en un gras Livarot.

Non pas que de ton nimbe et de ton faux douro Je cherche, ô Gloire ronde et rouge, quelque image. Bon pour les Muses de frontispice et les Mages. Je préfère à de secs lauriers un bon porreau,

Du cidre blond pour boire en ma couleur... passée! Et l’épais Livarot que me sert, haut troussée, Chauffe-plat, chauffe-lit, la rougeaude Lison.

A ma barbe qui poisse, à ma main fourvoyée, Très précieusement fouettent à l’unisson Le fromage onctueux et la femme mouillée.

SERVANTE D’HOTEL

Tu ne sers pas Vénus, mais tu sers ses prêtresses, Tu regardes monter les sacrificateurs... Fais le lit du plaisir, mais crains que la froideur De tes mains de Vestale offense la Déesse.

De ton sang nuptial tu lui dois les prémisses, O corps nouveau. Veux-tu? j’affranchirai tes flancs. Pour ma tempe fanée et pour mes cheveux blancs Prends-moi, car un vieux maître est plus doux aux novices.

Irrite par feu les nymphes. Dans ce vase --Tant le jour fut brûlant--lave ton corps laineux, Et fais l’ampoule éclore en un 8 lumineux, Qu’on te voie à cheval sur ce petit Pégase.

Ah! que de jougs avec ta chemise tu ôtes!... Je t’offre des plaisirs sans amour, goûte-les. La Passion veut des serments, fait des valets: La riche Volupté, elle, n’a que des hôtes.

A ceux qui te jetaient une obole il faut prendre Un tribut, n’épargnant que moi qui t’enseignai. De ta vertu jamais tu n’auras un denier, Tu peux tirer bon prix de tes péchés à vendre.

POUR LA GROSSE MARGOT

Ayant tollu d’un muguet La bourse avecques prestesse, Villon et les gens du guet Sont lors en délicatesse. Ains, quand maigrit son magot, Aux famines chez Margot L’Escholier veult se soustraire. Beaux vers ne sont beaux ducatz; Villon vient conter son cas Marloupeulx et littérayre.

La ribaulde est au taudis, Jouxte un lict fané, de serge, Où, sur ses reins rebondis Jeune après vieulx se goberge. Un clerc vient de luy bailler Un rondel pour tout loyer. Le diable arde l’honoraire! Margot lave à grand fracas, A pleine escuelle, son cas Marloupeulx et littérayre.

--«Poète, maulvais chaland!» Villon riposte: «--Eh! donzelle, «Gare, avec moi pour galant, «Aux oublieux d’escarcelle.» Adonc pour son chevalier La garce eslut l’escholier. Chez la Vénus usuraire Muse vescut sans tracas. Ains point n’est rare ce cas Marloupeulx et littérayre.

Viennent clercs, laïcs, souldards. Villon, la mine narquoise, Jauche au gousset les pendards, Es hanaps verse cervoise. Et dict: «--Beaux fils, deux escus! «Vénus aime moult Bacchus. «A l’amour soëf est contraire.» Or mainct béjaune escroquas, Villon, lui citant ce cas Marloupeulx et littérayre.

Puis: «--Seigneurs, nous reviendrez, Si liesse eurent vos braguettes». D’autres temps mauclers madrés Bourse vuyde font goguettes. Adextre à férir un coup, Maistre Eschollier en découd. --«Livre lu, frustrer libraire! «Tost réglez, indélicats, «Paravant d’yssir, ce cas «Marloupeulx et littérayre.»

Quant sur le tribut prescrit Aucuns soirs triche la gouge, Villon lui signe un escript Sur son nez camus, en rouge. «Tu me veux réduire à jeun, «Comme en la geôle de Meung, «D’où me fit le Roy extraire.» Margot lave ès vins muscats Et bande en geignant son cas Marloupeulx et littérayre.

Ta gloire, inclyte filou, Porte dans l’histoire prude La casquette du marlou: La chose au bourgeois est rude. Sur ton front injurié Je ne vois que le laurier. La gent critique peut braire; Peu te chaille des choucas Qui croassent sur ton cas Marloupeulx et littérayre.

RONDEL

Je muse souvent à l’entrée De l’appartement féminin. Quand Madame fait sa nonnain, Une chambrière m’agrée.

Je joue en sa robe échancrée; Mais j’ai si grand peur du venin! Je muse souvent à l’entrée De l’appartement féminin.

Je ne me rue à la curée Des cœurs fiers et des beaux hennins. Petit chasseur, petit connin. Des palais que le rêve crée Je muse souvent à l’entrée.

JOUR DE MARASME

Du Vieux peintre amant de sa bonne

Les écoliers de cinquante ans, et de soixante! Toujours en quête, en vain fessés, d’autres leçons, Rêvant de lac limpide où tremper leurs cuissons, Se vont noyer aux yeux d’une fausse innocente.

Quand, leurs écus palpés, une main commerçante Arme le vieux mousquet qui crache à leurs chaussons, Qu’ont-ils pris? Un chat maigre et qui sent le poisson. Ils tiennent gros butin un connin de servante.

Une lourde gothon, sur leur bouche, que tord Le malfaisant plaisir comme une affre de mort, Flaire l’eau des vieux puits et la cendre de l’âtre.

Peintre, on voit sur ton lit deux coulombs s’épouser. Plutôt, d’un ton cruel charge l’aile bleuâtre D’un corbeau qui te creuse avec son bec rusé.

NUIT DE VICTOIRE

Du Vieux peintre avec son modèle

L’aurore s’étonnait que ruisselle un crin fauve Près de mon poil chenu sur le même oreiller. Or, Vénus qui me tint cette nuit éveillé Au quatorzième lustre a fleuri mon front chauve.

Ma vigueur a goûté, des défaillances sauve, Aprement cet amour, peut être le dernier! J’ai bu le sang des dieux sur un corps printanier. Qui sent la rose et fait un verger de l’alcôve.

Penché sur l’or moussu qui voile un antre frais, J’ai respiré l’automne et les rouges forêts, Où de l’aubier vivant s’étire la faunesse...

Ce n’est pas l’heure encor qu’à mes tempes de dieu Le déclin menaçant ma trop longue jeunesse Efface l’œillet pâle et cette rose feu!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages Œuvres de Ch. Th. Féret 2 Pour lire à la lanterne du Bourdeau 5

CALLIOPE.

Le Pucelage des Muses 17

EUTERPE.

Chanson 25

ERATO.

Ma Voisine 29 La Belle Vieille 32 Le Voyage 35 Conseil à une Courtisane 38 Réponse de la Petite Courtisane 39 A la Fleur de Lis 40 Réponse de la Fleur de Lis au vieux Poète 41 S’il faut de la Mousse au Sillon 42 Enigme 45 A une Dame étrangère 46

URANIE.

Ta Planète 49

TERPSICHORE.

A Vincent Muselli 55

POLYMNIE (Bois gravé Priape).

En l’honneur de Priape 61 Ondine 64 A Léda 66

CLIO.

Mademoiselle de la Vigne 69 Mademoiselle de Scudéry 70 Sonnet de Courval 73

VERS POUR LES SERVANTES.

Marteau de porte 77 Les Servantes de Pénélope 78 Meilleur Avis 80 Servante d’Auberge 82 Servante d’Hôtel 83 Pour la grosse Margot 84 Rondel 87 Jour de marasme 88 Nuit de victoire 89

IMPRIMERIE DES CAHIERS LITTÉRAIRES