Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 6

Part 6

Chapter 63,930 wordsPublic domain

--Berrichon, mon pauvre garçon, nous rapporta donc cela, poursuivit la bonne femme, et comme quoi Nevers et Lagardère avaient rendez-vous pour se battre... et comme quoi ce Lagardère défendit Nevers pendant une demi-heure entière contre plus de vingt gredins, sauf le respect que je dois à madame la princesse, armés jusqu'aux dents...

Aurore de Caylus lui fit signe de s'arrêter. Elle était faible contre ces navrants souvenirs.

Ses yeux pleins de larmes se tournèrent vers la chapelle ardente.

--Philippe! murmura-t-elle, mon mari bien-aimé!... c'était hier... les années ont passé comme des heures... c'était hier... la blessure de mon âme saigne et ne veut pas être guérie.

Il y eut un éclair dans l'oeil de dona Cruz, qui regardait cette immense douleur avec admiration. Elle avait dans les veines ce sang brûlant qui fait battre le coeur plus vite et qui hausse l'âme jusqu'aux sentiments héroïques.

Dame Françoise hocha la tête d'un mouvement maternel.

--Le temps est le temps, fit-elle; nous sommes tous mortels... il ne faut pas se faire du mal pour ce qui est passé.

Berrichon se disait en tournant son chaperon:

--Comme elle prêche, ma bonne femme de grand'mère!

--Il y a donc, reprit dame Françoise, que quand le chevalier de Lagardère vint au pays, voilà bien cinq ou six ans de cela, pour me demander si je voulais servir la fille du feu duc, je dis oui tout de suite. Pourquoi? Parce que Berrichon, mon fils, m'avait dit comme les choses s'étaient passées: le duc mourant appela le chevalier par son nom et lui dit: Mon frère! mon frère!...

La princesse appuya ses deux mains contre sa poitrine.

--Et encore, poursuivit Françoise: Tu seras le père de ma fille... et tu me vengeras... Berrichon n'a jamais menti, ma noble dame... d'ailleurs, quel intérêt aurait-il eu à mentir?... Nous partîmes, Jean-Marie et moi... Le chevalier de Lagardère trouvait que mademoiselle Aurore était déjà trop grandette pour demeurer seule avec lui.

--Et il voulait comme ça, interrompit Jean-Marie, que la demoiselle eût un page.

Françoise haussa les épaules en souriant.

--L'enfant est bavard, dit-elle; en vous demandant pardon, noble dame... Y a donc que nous partîmes pour Madrid, qui est la capitale du pays espagnol... Ah! dam! les larmes me vinrent aux yeux quand je vis la pauvre enfant, c'est vrai!... Tout le portrait de notre jeune seigneur!... mais motus!... il fallait se taire... M. le chevalier n'entendait pas raison...

--Et pendant tout le temps que vous avez été avec eux, demanda la princesse dont la voix hésitait, cet homme... M. de Lagardère...

--Seigneur de Dieu! noble dame! s'écria Françoise dont la vieille figure s'empourpra; non... non... sur mon salut, je dirais peut-être comme vous, car vous êtes mère... mais, voyez-vous, pendant six ans, j'ai appris à aimer M. le chevalier autant et plus que ce qui me reste de famille... si un autre que vous avait eu l'air de soupçonner...--Mais il faut me pardonner, s'interrompit-elle en faisant la révérence. Voilà que j'oublie devant qui je parle... C'est que celui-là est un saint, madame,... c'est que votre fille était aussi bien gardée près de lui qu'elle l'eût été près de sa mère... C'était un respect, c'était une bonté... une tendresse si douce et si pure...

--Vous faites bien de défendre celui qui ne mérite pas d'être accusé, bonne femme, prononça froidement la princesse; mais donnez-moi des détails... Ma fille vivait dans la retraite?

--Seule, toujours seule... trop seule, car elle en était triste... et pourtant, si on m'avait cru... mais M. le chevalier était le maître...

--Que voulez-vous dire? demanda Aurore de Caylus.

Dame Françoise jeta un regard de côté vers dona Cruz qui était toujours immobile.

--Écoutez donc, fit la bonne femme; une fille qui chantait et qui dansait sur la plaza-santa,--ce n'était pas une belle et bonne société pour l'héritière d'un duc.

La princesse se tourna vers dona Cruz et vit une larme briller aux longs cils de sa paupière.

--Vous n'aviez pas d'autre reproche à faire à votre maître? dit-elle.

--Des reproches! se récria dame Françoise; ceci n'est pas un reproche... d'ailleurs la fillette ne venait pas souvent... et je m'arrangeais toujours pour surveiller...

--C'est bien, bonne femme, interrompit la princesse; je vous remercie... retirez-vous... vous et votre petit fils, vous faites désormais partie de ma maison.

--A genoux! s'écria Françoise Berrichon, en poussant rudement Jean-Marie.

La princesse arrêta cet élan de reconnaissance, et, sur un signe d'elle, Madeleine Giraud emmena la vieille femme avec son héritier.

Dona Cruz se dirigeait aussi vers la porte.

--Où allez-vous, Flor? demanda la princesse.

Dona Cruz pensa avoir mal entendu.--La princesse reprit:

--N'est-ce pas ainsi qu'elle vous appelle?... Venez, Flor, je veux vous embrasser.

Et comme la jeune fille n'obéissait pas assez vite, la princesse se leva et la prit entre ses bras.

Dona Cruz sentit son visage baigné de larmes.

--Elle vous aime, murmurait la mère heureuse; c'est écrit là... dans ces pages qui ne quitteront plus mon chevet... dans ces pages où elle a mis tout son coeur... Vous êtes sa gitanita... sa première amie... plus heureuse que moi, vous l'avez vue enfant... Devait-elle être jolie! Flor! dites-moi cela!...

Et sans lui laisser le temps de répondre:

--Tout ce qu'elle aime, reprit-elle avec une passion de mère, impétueuse et profonde, je veux l'aimer... Je t'aime, Flor, ma seconde fille... embrasse-moi... et toi, pourras-tu m'aimer?... Si tu savais comme je suis heureuse et comme je voudrais que la terre entière fût dans l'allégresse!... Cet homme... entends-tu cela, Flor...? cet homme lui-même, qui m'a pris le coeur de mon enfant... eh bien... si elle le veut... je sens bien que je l'aimerai!

V

--Coeur de mère.--

Dona Cruz souriait parmi ses larmes. La princesse la pressait follement contre son coeur.

--Croirais-tu, murmura-t-elle, Flor, ma chérie, je n'ose pas encore l'embrasser comme cela... ne te fâche pas... c'est elle que j'embrasse sur ton front et sur tes joues...

Elle s'éloigna d'elle tout à coup pour la mieux regarder.

--Tu dansais sur les places publiques, toi, fillette?... reprit-elle d'un accent rêveur; tu n'as point de famille... l'aurais-je moins adorée si je l'avais retrouvée ainsi?... Mon Dieu! mon Dieu! que la raison est folle!... l'autre jour je disais: Si la fille de Nevers avait oublié un instant la fierté de sa race... Non, je n'achèverai pas... J'ai froid dans les veines en songeant que Dieu aurait pu me prendre au mot... Viens remercier Dieu, Flor, ma gitanita, viens...

Elle l'entraîna vers l'autel et s'y agenouilla.

--Nevers! Nevers! s'écria-t-elle, j'ai ta fille!... j'ai notre fille!... Dis à Dieu de voir la joie et la reconnaissance de mon coeur.

Certes, son meilleur ami ne l'eût point reconnue. Le sang revenu colorait vivement sa joue. Elle était jeune, elle était belle; son regard brillait; sa taille souple ondulait et frémissait. Sa voix avait de doux et délicieux accents.

Elle resta un instant perdue dans son extase.

--Es-tu chrétienne, Flor? reprit-elle; oui, je me souviens... elle le dit... tu es chrétienne... Comme notre Dieu est bon, n'est-ce pas?... donne-moi tes deux mains et sens mon coeur...

--Ah! fit la pauvre gitanita qui fondait en larmes, si j'avais une mère comme vous, madame!

La princesse l'attira contre son coeur encore une fois.

--Te parlait-elle de moi?... demanda-t-elle; de quoi causiez-vous?... Ce jour où tu la rencontras, elle était encore toute petite?...--Sais-tu, s'interrompit-elle, car la fièvre lui donnait ce besoin incessant de parler; je crois qu'elle a peur de moi... j'en mourrai, si cela dure... Tu lui parleras pour moi, Flor, ma petite Flor, je t'en prie!...

--Madame, répondit dona Cruz, dont les yeux mouillés souriaient, n'avez-vous pas vu là dedans combien elle vous aime?

Elle montrait du doigt les feuilles éparses du manuscrit d'Aurore.

--Oui... oui..., fit la princesse, saurai-je dire ce que j'ai éprouvé en lisant cela?... Elle n'est pas triste et grave comme moi, ma fille... elle a le coeur gai de son père... mais moi... moi qui ai tant pleuré, j'étais gaie autrefois... la maison où je suis née était une prison, et pourtant je riais, je dansais,... jusqu'au jour où je vis celui qui devait emporter au fond de son tombeau toute ma joie et tous mes sourires...

Elle passa rapidement la main sur son front qui brûlait:

--As-tu vu jamais une pauvre femme devenir folle? demanda-t-elle avec brusquerie.

Dona Cruz la regarda d'un air inquiet.

--Ne crains rien! ne crains rien! fit la princesse; le bonheur est pour moi une chose si nouvelle!... Je voulais te dire, Flor: As-tu remarqué? ma fille est comme moi... sa gaieté s'est évanouie, le jour où l'amour est venu... sur les dernières pages, il y a bien des traces de larmes.

Elle prit le bras de la gitanita pour regagner sa place première. A chaque instant, elle se tournait vers le lit de jour où sommeillait Aurore, mais je ne sais quel vague sentiment semblait l'en éloigner.

--Elle m'aime, oh! certes! reprit-elle; mais le sourire dont elle se souvient, le sourire penché au-dessus de son berceau, c'est celui de cet homme... qui lui donna les premières leçons... ces chères leçons entremêlées de baisers et de caresses? cet homme... qui lui apprit le nom de Dieu? encore cet homme!... oh! par pitié, Flor, ma chérie, ne lui dis jamais ce qu'il y a en moi de colère, de jalousie, de rancune contre cet homme!...

--Ce n'est pas votre coeur qui parle, madame! murmura dona Cruz.

La princesse lui serra le bras avec une violence soudaine.

--C'est mon coeur!... s'écria-t-elle, c'est tout mon coeur... ils allaient ensemble dans les prairies qui entourent Pampelune, les jours de repos... il se faisait enfant pour jouer avec elle... Est-ce un homme qui doit agir ainsi? cela n'appartient-il pas à la mère? Quand il rentrait après le travail, il apportait un jouet, une friandise... qu'eussé-je fait de mieux si j'avais été pauvre, en pays étranger, avec mon enfant?... Il savait bien qu'il me prenait, qu'il me volait toute sa tendresse!

--Oh! madame!... voulut interrompre la gitanita.

--Vas-tu le défendre? fit la princesse qui lui jeta un regard de défiance; es-tu de son parti?... Je le vois, se reprit-elle avec un amer découragement; tu l'aimes mieux que moi, toi aussi...

Dona Cruz éleva la main qu'elle tenait jusqu'à son coeur.

Deux larmes jaillirent des yeux de la princesse.

--Oh! cet homme! balbutia-t-elle parmi ses pleurs; je suis veuve... il ne me restait que le coeur de ma fille... il m'a pris le coeur de ma fille!...

Dona Cruz resta muette devant cette suprême injustice de l'amour maternel.

Elle comprenait cela, cette fille ardente au plaisir, cette folle qui voulait jouer hier avec le drame de la vie. Son âme contenait en germe tous les amours passionnés et jaloux.

La princesse venait de se rasseoir dans son fauteuil. Elle avait pris les pages du manuscrit d'Aurore. Elle les tournait et retournait en rêvant.

--Combien de fois, prononça-t-elle avec lenteur, lui a-t-il sauvé la vie?...

Elle fit comme si elle allait parcourir le manuscrit. Mais elle s'arrêta aux premières pages.

--A quoi bon?... murmura-t-elle d'un accent abattu; moi je ne lui ai donné la vie qu'une fois. C'est vrai, c'est vrai, cela! reprit-elle, tandis que son regard avait des éclats farouches; elle est à lui bien plus qu'à moi!

--Mais vous êtes sa mère, madame!... fit doucement dona Cruz.

La princesse releva sur elle son regard inquiet et souffrant.

--Qu'entends-tu par là? demanda-t-elle; tu veux me consoler?... C'est un devoir, n'est-ce pas, que d'aimer sa mère?... si ma fille m'aimait par devoir, je sens bien que je mourrais!

--Madame! madame! relisez donc les passages où elle parle de vous... que de tendresse!... que de respectueux amour...

--J'y songeais, Flor, bon petit coeur!... mais il y a une chose qui m'empêche de relire ces lignes que j'ai si ardemment baisées... Elle est sévère, ma fille! Il y a des menaces là dedans! quand elle vient à soupçonner que l'obstacle entre elle et son ami, c'est sa mère... sa parole devient tranchante comme une épée... nous avons lu cela ensemble: tu te souviens de ce qu'elle dit... elle parle des mères orgueilleuses...

La princesse eut un frisson par tout le corps.

--Mais vous n'êtes pas de ces mères-là, madame! dit dona Cruz qui l'observait.

--Je l'ai été!... murmura Aurore de Caylus en cachant son visage dans ses mains.

A l'autre bout de la chambre, Aurore de Nevers s'agita sur son lit de jour.--Des paroles indistinctes s'échappèrent de ses lèvres.

La princesse tressaillit,--puis elle se leva et traversa la chambre sur la pointe des pieds.

Elle fit signe à dona Cruz de la suivre, comme si elle eût senti le besoin d'être accompagnée et protégée.

Cette préoccupation qui perçait en elle sans cesse parmi sa joie, cette crainte, ce remords, cet esclavage, quel que soit le nom qu'on veuille donner aux bizarres angoisses qui étreignaient le coeur de la pauvre mère et lui gâtaient sa joie, avait quelque chose d'enfantin et de navrant à la fois.

Elle se mit à genoux aux côtés d'Aurore.--Dona Cruz resta debout au pied du lit.

La princesse fut longtemps à contempler les traits de sa fille.--Elle étouffait les sanglots qui voulaient étouffer sa poitrine.

Aurore était pâle. Son sommeil agité avait dénoué ses cheveux qui tombaient, épars, jusque sur le tapis.

La princesse les prit à pleines mains et les appuya contre ses lèvres en fermant les yeux.

--Henri!... murmura Aurore dans son sommeil. Henri! mon ami!...

La princesse devint si pâle, que dona Cruz s'élança pour la soutenir.

Mais elle fut repoussée. La princesse, souriant avec angoisse, dit:

--Je m'accoutumerai à cela!... si seulement mon nom venait aussi dans son rêve...

Elle attendit. Le nom ne vint pas. Aurore avait les lèvres entr'ouvertes, son souffle était pénible.

--J'aurai de la patience, fit la pauvre mère; une autre fois, peut-être qu'elle rêvera de moi.

Dona Cruz se mit à genoux devant elle.

Madame de Gonzague lui souriait et la résignation donnait à son visage une beauté sublime.

--Sais-tu, fit-elle, la première fois que je te vis, Flor, je fus bien étonnée de ne pas sentir mon coeur s'élancer vers toi... Tu es belle pourtant... tu as le type espagnol que je pensais retrouver chez ma fille... mais regarde ce front... regarde!

Elle écarta doucement les masses de cheveux qui cachaient à demi le visage d'Aurore.

--Tu n'as pas cela, reprit-elle en touchant les tempes de la jeune fille; cela, c'est Nevers... quand je l'ai vue et que cet homme m'a dit: Voilà votre fille, mon coeur n'a plus hésité... il me semblait que la voix de Nevers, descendant du ciel tout à coup, disait comme lui: C'est ta fille!...

Ses yeux avides parcouraient les traits d'Aurore. Elle poursuivit:

--Quand Nevers dormait, ses paupières retombaient ainsi... et j'ai vu souvent cette ligne autour de ses lèvres... Il y a quelque chose de plus semblable encore dans le sourire... Nevers était tout jeune et on lui reprochait d'avoir une beauté un peu efféminée... mais ce qui me frappa surtout, ce fut le regard... Oh! que c'est bien le feu rallumé de la prunelle de Nevers!... Des preuves!... Ils me font compassion avec leurs preuves!... Dieu a mis notre nom sur le visage de cette enfant... Ce n'est pas ce Lagardère que je crois, c'est mon coeur!

Madame de Gonzague avait parlé tout bas; cependant, au nom de Lagardère, Aurore eut comme un faible tressaillement.

--Elle va s'éveiller, dit dona Cruz.

La princesse se releva; son attitude exprimait une sorte de terreur.

Quand elle vit que sa fille allait ouvrir les yeux, elle se jeta vivement en arrière.

--Pas tout de suite! fit-elle d'une voix altérée, ne lui dites pas tout de suite que je suis là... il faut des précautions...

Aurore étendit les bras; puis son corps souple se roidit convulsivement, comme on fait souvent au réveil.

Ses yeux s'ouvrirent tout grands du premier coup. Son regard parcourut la chambre, et un étonnement profond vint se peindre sur ses traits.

--Ah!... fit-elle; Flor!... ici!... je me souviens... je n'ai donc pas rêvé!...

Elle porta ses deux mains à son front.

--Cette chambre..., reprit-elle; ce n'est pas celle où nous étions cette nuit... Ai-je rêvé?... ai-je vu ma mère?...

--Tu as vu ta mère, répondit dona Cruz.

La princesse, qui s'était reculée jusqu'à l'autel de deuil, avait des larmes de joie plein les yeux.--C'était à elle la première pensée de sa fille!

Sa fille n'avait pas encore parlé de lui! Tout son coeur monta vers Dieu pour rendre grâces.

--Mais pourquoi suis-je brisée ainsi? demanda Aurore; chaque mouvement que je fais me blesse et mon souffle déchire ma poitrine... A Madrid, au couvent de l'Incarnation, après une grande maladie, quand la fièvre et le délire me quittèrent, je me souviens que j'étais ainsi... j'avais la tête vide... et je ne sais quel poids sur le coeur... chaque fois que j'essayais de penser, mes yeux éblouis voyaient du feu et ma pauvre tête semblait prête à se briser...

--Tu as eu la fièvre, répondit dona Cruz; tu as été bien malade.

Son regard allait vers la princesse comme pour lui dire: C'est à vous de parler; venez.

La princesse restait à sa place, timide, les mains jointes, adorant de loin.

--Je ne sais comment dire cela, murmura Aurore; c'est comme un poids qui écrase ma pensée... Je suis sans cesse sur le point de percer le voile de ténèbres étendu autour de mon pauvre esprit... mais je ne peux pas... non... je ne peux pas!...

Sa tête faible retomba sur le coussin, tandis qu'elle ajoutait:

--Ma mère est-elle fâchée contre moi?

Quand elle eut dit cela, son oeil s'éclaira tout à coup. Elle eut presque conscience de sa position. Mais ce ne fut qu'un instant. La brume s'épaissit au-devant de sa pensée et le rayon qui venait de s'allumer dans ses beaux yeux s'éteignit.

La princesse avait tressailli aux dernières paroles de sa fille. D'un geste impérieux elle ferma la bouche de dona Cruz qui allait répondre.

Elle vint de ce pas léger et rapide qu'elle devait avoir aux jours où, jeune mère, le cri de son enfant l'appelait vers le berceau.

Elle vint.--Elle prit par derrière la tête de sa fille et déposa un long baiser sur son front.

Aurore se prit à sourire. C'est alors surtout qu'on put deviner la crise étrange que subissait son intelligence.

Aurore semblait heureuse, mais heureuse de ce bonheur calme et doux qui est le même chaque jour et qui depuis longtemps dure.

Aurore baisa sa mère comme l'enfant accoutumé à donner et à rendre tous les matins le même baiser.

--Mère, murmura-t-elle, j'ai rêvé de toi... et tu as pleuré toute cette nuit dans mon rêve...--Pourquoi Flor est-elle ici? s'interrompit-elle; Flor n'a point de mère... mais que de choses se passent dans une nuit!

C'était encore la lutte. Son esprit faisait effort pour déchirer le voile.

Mais elle céda, vaincue, à la douloureuse fatigue qui l'accablait.

--Que je te voie, mère, dit-elle; viens près de moi... prends-moi sur tes genoux.

La princesse, riant et pleurant, vint s'asseoir sur le lit de jour et prit Aurore dans ses bras. Ce qu'elle éprouvait, comment le dire? Y a-t-il en aucune langue des paroles pour blâmer ou flétrir ce crime divin: l'égoïsme du coeur maternel?

La princesse avait son trésor tout entier; sa fille était sur ses genoux, faible de corps et d'esprit: une enfant, une pauvre enfant.--La princesse voyait bien Flor qui ne pouvait retenir ses larmes.

Mais la princesse était heureuse, et, folle aussi, elle berçait Aurore dans ses bras en murmurant malgré elle je ne sais quel chant doux et naïf.

Et Aurore mettait sa tête dans son sein. C'était charmant et c'était navrant. Dona Cruz détourna les yeux.

--Mère, dit Aurore, j'ai des pensées tout autour de moi et je ne peux les saisir... Il me semble que c'est toi qui ne veux pas me laisser voir clair... Pourtant je sens bien qu'il y a en moi quelque chose qui n'est pas moi-même. Je devrais être autrement avec vous, ma mère...

--Tu es sur mon coeur, enfant, chère enfant, répondit la princesse dont la voix avait d'indicibles douceurs. Ne cherche rien au delà... repose-toi contre mon sein... sois heureuse du bonheur que tu me donnes...

--Madame... madame! dit dona Cruz qui se pencha jusqu'à son oreille; le réveil sera terrible!

La princesse fit un geste d'impatience. Elle voulait s'endormir dans cette étrange volupté qui pourtant lui torturait l'âme.

Avait-on besoin de lui dire que tout ceci n'était qu'un rêve?

--Mère, reprit Aurore, si tu me parlais... je crois bien que le bandeau tomberait de mes yeux... Si tu savais... Je souffre...

--Tu souffres? répéta madame de Gonzague en la pressant passionnément contre sa poitrine.

--Oui... je souffre bien... j'ai peur... horriblement, ma mère... et je ne sais pas... je ne sais pas...

Il y avait des larmes dans sa voix; ses deux belles mains pressaient son front.

La princesse sentit comme un choc intérieur dans cette poitrine qu'elle collait à la sienne.

--Oh!... oh!... fit par deux fois Aurore. Laissez-moi... c'est à genoux qu'il me faut vous contempler, ma mère... Je me souviens... chose inouïe! tout à l'heure, je pensais n'avoir jamais quitté votre sein...

Elle regarda la princesse avec des yeux effarés.

Celle-ci essaya de sourire, mais son visage exprimait l'épouvante.

--Qu'avez-vous? qu'avez-vous, ma mère? demanda Aurore; vous êtes contente de m'avoir retrouvée, n'est-ce pas?

--Si je suis contente, enfant adorée!...

--Oui... c'est cela... vous m'avez retrouvée... Je n'avais pas de mère...

--Et Dieu qui nous a réunis, ma fille, ne nous séparera plus!

--Dieu?... fit Aurore dont les yeux agrandis se fixaient dans le vide; Dieu?... Je ne pourrais pas le prier en ce moment... je ne sais plus ma prière...

--Veux-tu la répéter avec moi, ta prière? demanda la princesse, saisissant cette diversion avec avidité.

--Oui, ma mère... attendez!... Il y a autre chose...

--Notre père qui êtes aux cieux..., commença madame de Gonzague en joignant les mains d'Aurore entre les siennes.

--Notre père qui êtes aux cieux..., répéta Aurore comme un petit enfant.

--Que votre nom soit sanctifié..., continua la mère.

Aurore, cette fois, au lieu de répéter, se roidit.

--Il y a autre chose, murmura-t-elle encore, tandis que ses doigts crispés pressaient ses tempes mouillées de sueur.--Autre chose... Flor! tu le sais, dis-le-moi...

--Petite soeur..., balbutia la gitanita.

--Tu le sais! tu le sais, dit Aurore dont les yeux battirent et devinrent humides.--Oh! personne ne veut donc venir à mon secours?...

Elle se redressa tout à coup et regarda sa mère en face.

--Cette prière!... prononça-t-elle en saccadant ses mots; cette prière... est-ce vous qui me l'avez apprise, ma mère?

La princesse courba la tête, et sa gorge rendit un gémissement.

Aurore fixait sur elle ses yeux ardents.

--Non... ce n'est pas vous..., murmura-t-elle.

Son cerveau fit un suprême effort. Un cri déchirant s'échappa de sa poitrine.

--Henri!... Henri!... dit-elle; où est Henri?...

Elle était debout. Son regard farouche et superbe couvrait la princesse.

Flor essaya de lui prendre les mains. Elle la repoussa de toute la force d'un homme.

La princesse sanglotait, la tête sur ses genoux.

--Répondez-moi! s'écria Aurore; Henri!... qu'a-t-on fait d'Henri?...

--Je n'ai songé qu'à toi, ma fille..., balbutia madame de Gonzague.

Aurore se retourna brusquement vers dona Cruz.

--L'ont-ils tué?... interrogea-t-elle la tête haute et le regard brûlant.

Dona Cruz ne répondit point. Aurore revint vers sa mère.

Celle-ci se laissa glisser à genoux et murmura:

--Tu me brises le coeur, enfant... je te demande pitié.

--L'ont-ils tué? répéta Aurore.

--Lui! toujours lui! s'écria la princesse en se tordant les mains; dans le coeur de cette enfant il n'y a plus de place pour l'amour de sa mère!

Aurore avait les yeux fixés au sol.

--Elles ne veulent pas me dire si on me l'a tué! pensa-t-elle tout haut.