Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 4
Part 2
Les grandes entrées commençaient à se faire. Le duc de Bourbon était là donnant la main à la princesse de Conti; le chancelier d'Aguesseau menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur d'Angleterre, se faisait faire la cour par l'abbé Dubois. Un bruit se répandit tout à coup dans les salons, dans les cours, sous les charmilles, un bruit fait pour affoler toutes ces dames, un bruit qui fit oublier le retard du régent et l'absence de ce bon M. Law lui-même!
Le czar était au Palais-Royal! Le czar Pierre de Russie, sous la conduite du maréchal de Tessé, qu'on appelait son cornac, et suivi de trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais.
Emploi difficile! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les fantaisies soudaines. Tessé et ses gardes du corps faisaient parfois de rudes traites pour le joindre quand il échappait à leur respectueuse surveillance.
Il était logé à l'hôtel Lesdiguières, auprès de l'Arsenal. Le régent l'y traitait magnifiquement, mais la curiosité parisienne, violemment excitée par l'arrivée de ce sauvage souverain, n'avait pu encore s'assouvir, parce que le czar n'aimait point qu'on s'occupât de lui. Quand les passants s'avisaient de s'attrouper aux abords de son hôtel, il envoyait le pauvre Tessé avec ordre de charger.
Cet infortuné maréchal eût mieux aimé faire dix campagnes. L'honneur qu'il eut de garder le prince moscovite le vieillit de dix ans.
Pierre le Grand venait à Paris pour compléter son éducation de prince instaurateur et fondateur. Le régent n'avait point désiré cette terrible visite, mais il fit contre fortune bon coeur et essaya du moins d'éblouir le czar par la splendeur de son hospitalité. Cela n'était point aisé. Le czar ne voulait pas être ébloui. En entrant dans la magnifique chambre à coucher qu'on lui avait préparée à l'hôtel Lesdiguières, il se fit mettre un lit de camp au milieu de la salle et coucha dessus. Il allait bien partout, visitant les boutiques et causant familièrement avec les marchands, mais c'était incognito. La curiosité parisienne ne savait où le prendre.
A cause de cela précisément et des choses bizarres qui se racontaient, la curiosité parisienne arrivait au délire. Les privilégiés qui avaient vu le czar faisaient ainsi son portrait. Il était grand, très-bien fait, un peu maigre, le poil d'un brun fauve, le teint brun, très-animé, les yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, au moment où l'on y pensait le moins, un tic nerveux et convulsif décomposait tout à coup son visage. On attribuait cela au poison que l'écuyer Zoubow lui avait donné dans son enfance.
Quand il voulait faire accueil à quelqu'un, sa physionomie devenait gracieuse et charmante. On sait le prix des grâces que font les animaux féroces. La créature qui a le plus de succès à Paris est l'ours du Jardin des Plantes, parce que c'est un monstre de bonne humeur.
Pour les Parisiens de ce temps, un czar moscovite était assurément un animal plus étrange, plus fantastique, plus invraisemblable qu'un ours vert ou qu'un singe bleu.
Il mangeait comme un ogre, au dire de Verton, maître d'hôtel du roi qu'on avait chargé de sa table, mais il n'aimait point les petits pieds. Il faisait par jour quatre repas, considérablement copieux. A chaque repas, il buvait deux bouteilles de vin et une bouteille de liqueur au dessert, sans compter la bière et la limonade entre deux. Ceci faisait journellement douze bouteilles de liquide capiteux.
Le duc d'Antin, partant de là, affirmait que c'était l'homme le plus _capable_ de son siècle. Le jour où ce duc le traita en son château de Petit-Bourg, Pierre le Grand ne put se lever de table. On l'emporta à bras. Il avait trouvé le vin bon.
On se demanda ce qu'il fallait de bon vin pour mettre en cet état le robuste Sarmate?
Ses moeurs amoureuses étaient encore plus excentriques que ses habitudes de table. Paris en parlait beaucoup; nous n'en parlerons point.
Dès qu'on sut que le czar était dans le bal, il y eut beaucoup de remue-ménage. Cela n'était point dans le programme. Chacun le voulut voir. Comme personne ne savait dire précisément où il était, on suivait les indications les plus diverses et les courants de la foule allaient se heurtant à tous les carrefours.
Le Palais-Royal n'est pas la forêt de Bondy. On devait bien finir par le trouver!
Tout ce mouvement inquiétait fort peu nos joueurs de lansquenet, abrités sous la tente à l'indienne. Aucun d'eux n'avait lâché prise. L'or et les billets roulaient toujours sur le tapis.
Peyrolles avait fait une main superbe. Il tenait la banque en ce moment.
Chaverny, un peu pâle, riait encore, mais du bout des lèvres.
--Dix mille écus! dit Peyrolles.
--Je tiens, répliqua Chaverny.
--Avec quoi? demanda Navailles.
--Sur parole.
--On ne joue pas sur parole chez le régent, dit M. de Tresmes qui passait.
Et il ajouta d'un ton de dégoût profond:
--C'est un véritable tripot!
--Sur lequel vous n'avez pas votre dîme, M. le duc, riposta Chaverny qui le salua de la main.
Un éclat de rire suivit cette réponse, et M. de Tresmes s'éloigna en haussant les épaules.
Ce duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait le dixième sur tous les bénéfices des maisons où l'on donnait à jouer. Il avait la réputation de soutenir lui-même une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n'était point déroger. L'hôtel de madame la princesse de Carignan était un des plus dangereux tripots de la capitale.
--Dix mille écus! répéta Peyrolles.
--Je tiens, fit une voix mâle parmi les joueurs.
Et une liasse de billets de crédit tomba sur la table.
On n'avait point encore entendu cette voix. Tout le monde se retourna. Personne autour de la table ne connaissait le tenant.
C'était un gaillard bien découplé, haut sur jambes, portant perruque ronde sans poudre et col de toile. Son costume contrastait étrangement avec l'élégance de ses voisins. Il avait un gros pourpoint de bouracan marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir terne et gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un sabre de marin.
Était-ce l'ombre de Jean Bart? Il lui manquait la pipe.
En un tour de cartes, Peyrolles eut gagné les dix mille écus.
--Double! dit l'étranger.
--Double! répéta Peyrolles, bien que ce fût intervertir les rôles.
Une nouvelle poignée de billets tomba sur la table.
Il y a de ces corsaires qui portent des millions dans leurs poches.
Peyrolles gagna.
--Double! dit le corsaire d'un ton de mauvaise humeur.
--Double! soit!
Les cartes se firent.
--Palsambleu! dit Oriol, voilà quarante mille écus lestement perdus.
--Double! disait cependant l'habit de bouracan marron.
--Vous êtes donc bien riche, monsieur? demanda Peyrolles.
L'homme au sabre ne le regarda pas seulement. Ses cent vingt mille livres étaient sur la table.
--Gagné, Peyrolles! s'écria le choeur des assistants.
--Double!
--Bravo! dit Chaverny, voilà un beau joueur.
L'habit de bouracan écarta de deux vigoureux coups de coude les joueurs qui le séparaient de Peyrolles et vint se placer debout auprès de lui.
Peyrolles lui gagna ses deux cent quarante mille livres, puis le demi-million.
--Assez, dit l'homme au sabre.
Puis, il ajouta froidement:
--Donnez-moi de la place, messieurs.
En même temps, il dégaina son sabre d'une main, tandis que l'autre saisissait l'oreille de Peyrolles.
--Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts.
--Ne le voyez vous pas? répondit l'habit de bouracan sans s'émouvoir. Cet homme est un coquin...
Peyrolles essayait de tirer son épée. Il était plus pâle qu'un cadavre.
--Voilà de ces scènes, M. le baron! dit le vieux Barbanchois; nous en sommes là!
--Que voulez-vous, M. le baron! répliqua la Hunaudaye; c'est la nouvelle mode!
Ils prirent tous deux un air de lugubre résignation.
Cependant l'homme au sabre n'était pas un manchot. Il savait se servir de son arme. Un moulinet rapide, exécuté selon l'art, fit reculer les joueurs. Un fendant sec et bien appliqué brisa en deux l'épée que Peyrolles était parvenu à dégainer.
--Si tu bouges, dit l'homme au sabre, je ne réponds pas de toi; si tu ne bouges pas, je ne te couperai que les deux oreilles.
Peyrolles poussait des cris étouffés. Il proposait de rendre l'argent. Que faut-il de temps à la foule pour s'amasser? Une cohue compacte se pressait déjà aux alentours.
L'homme au sabre, prenant son arme à moitié, comme un rasoir, s'apprêtait à commencer froidement l'opération chirurgicale qu'il avait annoncée, lorsqu'un grand tumulte se fit à l'entrée de la tente indienne.
Le général prince Kourakine, ambassadeur de Russie près de la cour de France, se précipita sous la tente impétueusement; il avait le visage inondé de sueur, ses cheveux et ses habits étaient en désordre.
Derrière lui accourait le maréchal de Tessé, suivi de trente gardes du corps chargés de veiller sur la personne du czar.
--Sire! sire! s'écrièrent en même temps le maréchal et Kourakine; au nom de Dieu! arrêtez!
Tout le monde se regarda.
Qui donc appelait-on sire?
L'homme au sabre se retourna. Tessé se jeta entre lui et la victime. Mais il ne le toucha point et mit chapeau bas.
On comprit que ce grand gaillard en habit de bouracan était l'empereur de Russie.
Celui-ci fronça le sourcil légèrement:
--Que me voulez-vous? demanda-t-il à Tessé; je fais justice.
Kourakine lui glissa quelques mots à l'oreille. Il lâcha aussitôt Peyrolles et se prit à sourire en rougissant un peu.
--Tu as raison, dit-il, je ne suis pas chez moi... c'est un oubli.
Il salua de la main la foule stupéfaite avec une grâce altière qui, ma foi, lui allait fort bien, et sortit de la tente, entouré des gardes du corps.
Ceux-ci étaient habitués à ses escapades. Ils passaient leur vie à courir sur ses traces.
Peyrolles rétablit le désordre de sa toilette et mit froidement dans sa poche l'énorme somme que le czar n'avait point daigné reprendre.
--Insulte de prince ne compte pas! dit-il en jetant à la ronde un regard à la fois cauteleux et impudent; je pense que personne ici n'a le moindre doute sur ma loyauté.
Chacun s'éloigna de lui, tandis que Chaverny répliquait.
--Des doutes?... Assurément non, M. de Peyrolles... nous sommes fixés parfaitement.
--A la bonne heure! dit entre haut et bas le factotum; je ne suis pas homme à supporter un outrage...
Tous ceux qui ne s'intéressaient point au jeu s'étaient élancés à la suite du czar. Ils furent désappointés. Le czar sortit du palais, sauta dans le premier carrosse venu, et s'en alla décoiffer ses trois bouteilles avant de se coucher.
Navailles prit les cartes des mains de Peyrolles, qu'il poussa doucement hors du cercle et commença une banque.
Oriol tira Chaverny à part:
--Je voudrais te demander un conseil, dit le gros petit traitant d'un ton de mystère.
--Demande, fit Chaverny.
--Maintenant que je suis gentilhomme, je ne voudrais pas agir en pied plat... Voici mon cas... Tout à l'heure, j'ai fait cent louis contre Taranne... Je crois qu'il ne m'a pas entendu...
--Tu as gagné?
--Non, j'ai perdu...
--Tu as payé?
--Non... puisque Taranne ne demande rien.
Chaverny prit une pose de docteur.
--Si tu avais gagné, interrogea-t-il, aurais-tu réclamé les cent louis?
--Naturellement, répondit Oriol, puisque j'aurais été sûr d'avoir parié.
--Le fait d'avoir perdu diminue-t-il cette certitude?
--Non... mais si Taranne n'a pas entendu, il ne m'aurait pas payé...
Ce disant, il jouait avec son portefeuille. Chaverny mit la main dessus.
--Ça me paraissait plus facile au premier abord! fit-il avec gravité; le cas est complexe...
--Il reste cinquante louis! cria Navailles.
--Je tiens! dit Chaverny.
--Comment! comment! protesta Oriol en le voyant ouvrir son portefeuille.
Il voulut ressaisir son bien, mais Chaverny le repoussa d'un geste plein d'autorité.
--La somme en litige doit être déposée en mains tierces, décida-t-il; je la prends... et partageant le différend par moitié, je me déclare redevable de cinquante louis à toi, cinquante louis à Taranne... Et je défie la mémoire du roi Salomon.
Il jeta le portefeuille à Oriol décontenancé.
--Je tiens! je tiens! répéta-t-il en retournant à la table de jeu.
--Tu tiens mon argent! grommela Oriol; décidément, on serait mieux au coin d'un bois!
--Messieurs! messieurs! dit Nocé qui arrivait du dehors; laissez là vos cartes, vous jouez sur un volcan! M. de Machault vient de découvrir trois douzaines de conspirations dont la moindre fait honte à celle de Catilina!... Le régent, effrayé, s'est enfermé avec le petit homme noir pour savoir la bonne aventure.
--Bah! fit-on, le petit homme noir est sorcier?
--Des pieds à la tête, répondit Nocé;--Il a prédit au régent que M. Law se noierait dans le Mississipi, et que madame la duchesse de Berry épouserait ce faquin de Riom en secondes noces.
--La paix! la paix! dirent les moins fous.
Les autres éclatèrent de rire.
--On ne parle que de cela, reprit Nocé; le petit homme noir a prédit aussi que Dubois aurait le chapeau de cardinal.
--Par exemple!... fit Peyrolles.
--Et que M. de Peyrolles, ajouta Nocé, deviendrait honnête homme avant de mourir!
Il y eut explosion de gaieté. Puis tout le monde déserta la table et vint à l'entrée de la tente, parce que Nocé, regardant par hasard du côté du perron, s'était écrié:
--Tenez! tenez! le voilà! non pas le régent, mais le petit homme noir.
Chacun put le voir en effet, avec sa bosse et ses jambes bizarrement tordues, descendre à pas lents le perron du pavillon.--Un sergent de gardes françaises l'arrêta au bas des marches.--Le petit homme noir montra sa carte, sourit, salua et passa.
IV
--Souvenir des trois Philippe.--
Le petit homme noir avait un binocle à la main. Il lorgnait la décoration de la fête en véritable amateur. Il saluait les dames avec beaucoup de politesse et semblait rire dans sa barbe comme un bossu qu'il était.--Il portait un masque de velours noir.
A mesure qu'il avançait, nos joueurs le regardaient avec plus d'attention,--mais celui qui regardait le mieux était sans contredit M. de Peyrolles.
--Quelle diable de créature est-ce là? s'écria enfin Chaverny;--Eh mais!... on dirait...
--Eh! oui!... fit Navailles.
--Quoi donc? demanda le gros Oriol qui était myope.
--L'homme de tantôt, répondit Chaverny.
--L'homme aux dix mille écus!...
--L'homme à la niche...
--Ésope II, dit Jonas.
--Pas possible! fit Oriol;--un pareil être dans le cabinet du régent!
Peyrolles pensait:
--Qu'a-t-il pu dire à Son Altesse Royale!... Je n'ai jamais eu bonne idée de ce drôle.
Le petit homme noir avançait toujours. Il ne paraissait point faire attention au groupe rassemblé devant l'entrée de la tente indienne. Il lorgnait, il souriait, il saluait. Impossible de voir un petit homme noir d'humeur meilleure et plus poli.
Déjà il était assez près pour qu'on pût l'entendre grommeler entre ses dents:
--Charmant! charmant... tout cela est charmant. Il n'y a que Son Altesse Royale pour faire ainsi les choses... Ah! je suis bien content d'avoir vu tout cela!... bien content!... bien content!...
A l'intérieur de la tente des voix s'élevèrent. Une autre compagnie avait pris place autour de la table abandonnée par nos joueurs. Ceux-ci étaient presque tous des gens d'âge respectable et haut titrés.
L'un d'eux dit:
--Ce qui est arrivé, je l'ignore; mais je viens de voir Bonnivet qui faisait doubler les postes par ordre exprès du régent.
--Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes françaises dans la cour aux Ris...
--Et le régent n'est pas abordable!
--Machault est aux cent coups!
--M. de Gonzague lui-même n'a pu obtenir un traître mot.
Nos joueurs se prirent à écouter, mais les nouveaux venus baissèrent aussitôt la voix.
--Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j'en ai le pressentiment.
--Demandez au sorcier, fit Nocé en riant.
Le petit homme noir le salua d'un air tout aimable.
--Positivement, dit-il,--quelque chose... mais quoi?
Il essuya son binocle avec soin.
--Positivement, positivement, reprit-il;--quelque chose... quelque chose de fort inattendu... Eh! eh! eh!... s'interrompit-il en donnant à sa voix stridente et grêle un accent tout particulier de mystère;--je sors d'un endroit chaud... très-chaud... le froid me saisit... permettez-moi d'entrer là dedans, messieurs, je vous serai obligé...
Il eut un petit frisson.
Nos joueurs s'écartèrent.
Tous les yeux étaient fixés sur le bossu.
Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts.--Quand il aperçut le groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il secoua la tête d'un air content et dit:
--Oui, oui... il y a quelque chose... le régent est soucieux... la garde est doublée... mais personne ne sait ce qu'il y a... M. le duc de Tresmes ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris... M. de Machault ne le sait pas, lui qui est lieutenant de police... le savez-vous, M. de Rohan-Chabot?... le savez-vous, M. de la Ferté-Senneterre?...--Et vous, messieurs, s'interrompit-il en se retournant vers nos seigneurs, qui reculèrent instinctivement; le savez-vous?
Nul ne répondit.--MM. de Rohan-Chabot et de la Ferté-Senneterre ôtèrent leurs masques.--On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un inconnu à montrer son visage.
Le bossu, riant et saluant, leur dit:
--Messieurs, cela ne servirait à rien... vous ne m'avez jamais vu...
--M. le baron, demanda Barbanchois à son voisin fidèle,--connaissez-vous cet original?
--Non, M. le baron, repartit la Hunaudaye,--c'est un singulier olibrius.
--Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu,--pour deviner ce qu'il y a... ce serait du temps perdu... il ne s'agit point des choses qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrètes pensées... il ne s'agit point des choses qui font l'objet de vos prudentes appréhensions, mes dignes messieurs...
Ce disant, il regardait Rohan, la Ferté, les vieux seigneurs assis à la table.
--Il ne s'agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les autres à leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins légitimes, à vous dont la fortune est encore à faire... il ne s'agit ni des menées de l'Espagne, ni des troubles de France, ni des méchantes humeurs du parlement, ni des petites éclipses de ce soleil que M. Law appelle son système... non, non... et cependant, le régent est soucieux... et cependant, on a doublé la garde.
--Et de quoi s'agit-il, beau masque? demanda M. de Rohan-Chabot avec un mouvement d'impatience.
Le bossu demeura un instant pensif. Sa tête s'inclina sur sa poitrine. Puis, se redressant tout à coup, et laissant échapper un éclat de rire sec:
--Croyez-vous aux revenants?... demanda-t-il.
Le fantastique ordinairement n'existe point hors d'un certain milieu. Les soirs d'hiver, dans une grande salle de château dont les fenêtres pleurent à la bise, autour d'une haute cheminée de chêne noir sculpté, là-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forêts de Bretagne, on fait peur aux gens aisément avec la moindre légende, avec la moindre histoire. Les sombres boiseries dévorent la lumière de la lampe qui met de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille. Le manoir a ses traditions lugubres et mystérieuses; on sait dans quel corridor le vieux comte revient traîner ses chaînes, dans quelle chambre il s'introduit quand l'horloge tinte le douzième coup, pour s'asseoir devant l'âtre sans feu et grelotter la fièvre des trépassés.
Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fête des écus, parmi les éclats de rire douteurs et les sceptiques causeries, à deux pas de la table de jeu, il n'y avait point place pour ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l'épée et même les esprits forts, ces spadassins de la pensée.
Pourtant, il y eut un froid dans les veines, quand le bossu prononça ce mot _revenant_. Il riait en disant cela, le petit homme noir, mais sa gaieté donnait le frisson.
Il y eut un froid, malgré le flot ruisselant des lumières, malgré le bruit joyeux du jardin, malgré la molle harmonie que l'orchestre envoyait de loin.
--Eh! eh! fit le bossu, qui croit aux revenants?... Personne, à midi, dans la rue... tout le monde, à minuit au fond de l'alcôve solitaire, quand la veilleuse s'est éteinte par hasard... Il y a une fleur qui s'ouvre au regard des étoiles... la conscience est une belle-de-nuit... Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant.
--Vous plaît-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque? prononça M. de Rohan-Chabot qui se leva.
Le cercle s'était fait autour du petit homme noir. Peyrolles se cachait au second rang, mais il écoutait de toutes ses oreilles.
--Monsieur le duc, répondit le bossu, nous ne sommes pas plus beaux l'un que l'autre; trêve de compliments... hé hé! ceci, voyez-vous, est une affaire de l'autre monde... un mort qui soulève la pierre de sa tombe... après vingt années, monsieur le duc...
Il s'interrompit pour grommeler en ricanant:
--Est-ce qu'on se souvient, ici, à la cour, des gens morts depuis vingt années?...
--Mais que veut-il dire? s'écria Chaverny.
--Je ne vous parle pas, M. le marquis, répliqua le petit homme; ce fut l'année de votre naissance... vous êtes trop jeune... je parle à ceux qui ont des cheveux gris.
Et changeant tout à coup de ton, il ajouta:
--C'était un galant seigneur... c'était un noble prince... jeune, brave, opulent, heureux, bien-aimé... visage d'archange, taille de héros... il avait tout... tout ce que Dieu donne à ses favoris en ce monde!...
--Où les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin.
Le petit homme lui toucha du doigt l'épaule et dit doucement:
--Souvenez-vous, M. le marquis, que les proverbes mentent quelquefois, et qu'il y a des fêtes sans lendemain...
Chaverny devint pâle. Le bossu l'écarta de la main et vint tout auprès de la table.
--Je parle à ceux qui ont des cheveux gris, répéta-t-il, à vous M. de la Hunaudaye, qui seriez couché maintenant en Flandre sous six pieds de terre, s'il n'eût fendu le crâne du miquelet qui vous tenait sous son genou...
Le vieux baron resta bouche béante et si profondément ému que la parole lui manqua.
--A vous, M. de Marillac, dont la fille prit le voile pour l'amour de lui... à vous, M. le duc de Rohan-Chabot, qui fîtes créneler, à cause de lui, le logis de mademoiselle Féron, votre maîtresse... à vous, M. le duc de la Ferté, qui perdîtes un soir contre lui votre château de Senneterre... à vous, M. de la Vauguyon, dont l'épaule ne peut avoir oublié le bon coup d'épée...
--Nevers! s'écrièrent vingt voix à la fois; Philippe de Nevers!
Le bossu se découvrit et prononça lentement:
--Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassiné sous les murs du château de Caylus-Tarrides, le 24 novembre 1696!
--Assassiné lâchement et par derrière, à ce qu'on dit..., murmura M. de la Vauguyon.
--Dans un guet-apens, ajouta la Ferté.
--On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan-Chabot, M. le marquis de Caylus-Tarrides, père de madame la princesse de Gonzague.
Parmi les jeunes gens:
--Mon père m'a parlé de cela plus d'une fois, dit Navailles.
--Mon père était l'ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny.
Peyrolles écoutait et se faisait petit. Le bossu reprit d'une voix basse et profonde:
--Assassiné lâchement... par derrière... dans un guet-apens... tout cela est vrai... mais le coupable n'avait pas nom Caylus-Tarrides...
--Et comment s'appelait-il donc? demanda-t-on de toutes parts.
La fantaisie du petit homme noir n'était pas de répondre.
Il poursuivit d'un ton railleur et léger, sous lequel perçait l'amertume:
--Cela fit du bruit, messieurs!... Ah! peste! cela fit grand bruit!... On ne parla que de cela pendant toute une semaine... La semaine d'après, on en parla un peu moins... au bout du mois, ceux qui prononçaient encore le nom de Nevers avaient l'air de revenir de Pontoise...
--Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l'impossible...